‹ Une France oubliéeChapitre 15 sur 16 · NIAGARA · texte numérisé non relu

NIAGARA

pies errant dans la pénombre, au bruit des grandes eaux, un nocturne départ pour la Cythère du PjTouveau Monde dont- les rives prochaines, toujours inatterries, blanchissaient sous la lune entre les arbres en fleurs; et des parfums, mêlés aux embruns de la cataracte, montaient dans Tair calme du soir.

Le lac Ontario. — Toronto. — Les Mille Iles. — Les Rapides.

LE lendemain matin, je pris le train pour Lewiston (rive américaine) et de là m'embarquai, Tespace de huit milles, sur la rivière Niagara; puis, après escale à Queenston (rive canadienne), le même bateau, traversant le lac Ontario (neuf milles), me fît atteindre Toronto dans l'après-midi.

« Que d'eau t . . . que d'eau ! ... » Ces trois mots historiques, indéflniment répétés, sont le résumé fidèle de mes impressions lacustres, car à peine a-t-on perdu les côtes de vue, que le lac Ontario, poli ce jour-là comme un miroir, n'est plus qu'une mer intérieure où l'œil s'efforce en vain d'attraper quelque détail.

Cependant lorsque nous approchons du rivage, des flèches et des tours signalent au loin la présence de Toronto que l'on aperçoit bientôt tout entière étendue près de la grève et occupant le versant qui, d'une chaîne de collines.

descend vers le lac. A un mille environ de la rive, se trouve nie d*Hanlan, longue et étroite bande de terre qui contribue a former la baie de Toronto, magnifique havre naturel. Cette île, embellie par la municipalité et les particuliers, est devenue pendant Tété une des grandes attractions de Toronto, dont le nom, en indien, signifie : « Le lieu de rendez-Vous », car c'était là que les tribus huronnes et algonquines avaient coutume de s'assembler. La ville, tout à fait anglaise, fut fondée par des loyalistes chassés des Etats lors de la guerre de l'Indépendance; les premiers défrichements ne remontent pas au delà de 1793; appelée d'abord York, elle reprit, en 1834, son ancien et plus harmonieux nom de Toronto. La cité naissante eut beaucoup à souffrir du nouveau conflit qui, de 1812 à 1814, éclata entre l'Angleterre et les Etats-Unis : elle fut brûlée et saccagée; mais au retour de la paix, la bourgade se releva de ses cendres, et l'immigration y afflua à tel point, que l'ancien hameau d'York est devenu une grande ville de plus de deux cent mille habitants, capitale de la province d'Ontario, appelée à bon droit La cité reine de f Ouest.

Une course rapide à travers ses rues m'y a fait remarquer quelques monumentales constructions romanes, au nombre desquelles, les palais du Parlement et des universités.

Un des charmes de Toronto consiste dans la beauté des jardins qui entourent les maisons particulières; de luxueux yachts ancrés dans le port ou évoluant sur la baie, achevaient de donner à l'ensemble un air de prospérité fort agréable à l'œil.

Ayant, dans l'après-midi, pris passage sur un autre

a steamer * de la ligne ■ Richelieu et Ontario ■ à destination de Montréal, je me réveillai le lendemain en plein Saint- Laurent, au milieu du labyrinthe desMille Iles. En réalité, elles sont dix-sept cents, variant de grandeur, forme et apparence, depuis le petit morceau de roc dénudé, jusqu'aux

Dessin da Bnudiep.

larges et fertiles étendues de terres, ornées de jolies villas, ou laissées h la sauvagerie primitive de leurs antiques futaies. Quelques-unes de ces Iles sont montueuses avec des beiges abruptes tombant h pic dans le fleuve, tandis que d'autres s'abaissent à son niveau et que les branches de leurs arbres baignent dans le courant. Cet archipel est un spectacle merveilleux et fantastique, grâce aux caprices de l'eau s'épanouissant tantôt en lacs, tantôt se resserrant en pertuis étroits à travers lesquels les feuillages des îles jettent leur ombre. De temps à autre, le chenal

semble complètement obstrué et Ton croirait que, pris dans une impasse, le navire va être obligé de reculer, quand, en approchant des rives moussues, on entrevoit, caché par un brusque tournant, un détroit encaissé entre deux murailles rocheuses, que, du pont. Ton peut presque toucher du doigt, et qui vous conduit dans un beau lac aux bords escarpés, parsemé de nombreux îlots. Ce panorama captive le spectateur bien plus par sa grâce, son imprévu, sa « joliesse », que par le sublime qui, comme au Saguenay, tient Tesprit tendu par la majesté de la puissance et de la grandeur.

Le prestige des Mille lies réside dans la délicatesse des teintes, la variété des scènes, les horizons divers qui, tour à tour grandissent, puis se dissolvent, en cette multitude d'anses, d'étangs et de bras morts. Les Indiens les appelaient i/a?iî7oaMa ou a Jardins du Grand Esprit », car elles réalisaient pour eux l'idéale beauté que peut obtenir le Créateur par rinfinie combinaison de la terre et de Teau.

Le passage à travers ces méandres féeriques dure plusieurs heures dans le cours desquelles on fait escale à Alexandra Bay qui en est le point central d'attraction : c'est une des villes d'eaux les plus élégantes des États- Unis, les îles voisines sont surmontées de « cottages » aux styles, parfois, les plus bizarres.

Après avoir quitté ce coin « sélect », le vapeur continue sa roule par un chenal qui va s'élargissant au milieu des récifs dont les uns sont couronnés de sapins, tandis que d'autres ne présentent que d'arides blocs de granit, jusqu'à ce qu'il ait, enfin, dépassé les Trois-Sœurs, derniers vestiges de ces îles fortunées.

Nouvelles escales devant deux ou trois petites villes, puis Ton atteint les Galops, faibles précurseurs des rapides qui nous attendent plus loin : ils servent seulement à aguerrir le voyageur novice contre les émotions de la fin.

Viennent ensuite les rapides du Plat, roulant leurs flots vert foncé au milieu d'un groupe d'îles dont les arbres penchés se reflètent dans le fleuve. Lorsqu'on a « sauté » le Plat — c'est le terme consacré — la vitesse s'accélère et la turbulente surface du Long Sault apparaît bientôt avec la crête neigeuse de ses vagues irritées. Le premier (les sérieux rapides, il a une longueur de neuf milles, et si le bateau s'écartait un tant soit peu de sa direction, il serait immédiatement culbuté, et jeté sur les rocs voisins, ou sombrerait avec sa cargaison humaine sous une énorme avalanche d'eau. Là, le fleuve est divisé en deux bras par quantité d'îlots admirablement boisés dont l'aspect rehausse encore le caractère frappant de la scène.

Comme notre navire se précipite dans les eaux calmes qui se trouvent au pied de ces récifs, nous apercevons le village iroquois de Saint-Régis avec son petit tas de maisons groupées à l'ombre d'une église au clocher élancé. Sa cloche, envoyée de France, avait été jadis capturée par un croiseur anglais, transportée dans le Massachusetts et vendue à l'église de Deerfield ; mais les Indiens, ayant eu vent de cette capture et de la destination donnée à leur cloche, se rendirent en masse à Deerfield, attaquèrent la ville, massacrèrent quarante-sept habitants, puis revinrent avec cent douze captifs et leur cloche qui se balance encore, à l'heure qu'il est, dans le clocher de Saint-Régis.

C'est vers cet endroit que se trouve la ligne frontière

qui, sur la rive droite, sépare les États-Unis du Canada; à partir de ce moment, le Saint-Laurent coule entièrement dans le « Dominion ».

Le fleuve s'arrondit ensuite pour former le lac Saint- François; cette belle nappe d'eau, sa bordure de fermes et de bois émaillés de tentes d'excursionnistes et de villas, ses îlots éparpillés et son horizon borné par les montagnes lointaines de Chàteaugay — un éperon des Adirondacks — font un ensemble particulièrement attrayant.

Le « steamer » passe aussitôt après sous le magnifique pont de fer du Canada-Atlantic-Railway, long d'environ un mille et demi; puis nous franchissons les rapides du Coteau et bordons, environ sept milles plus bas, une petite île dont le feuillage épais flotte dans le courant qui se précipite vers les turbulents rapides du Cèdre; leur saut est assez émotionnant : le navire paraît se préparer à sombrer, quand tout à coup, il se relève comme pour parer le coup que veulent lui porter les récifs auxquels il finit par échapper. Mais après avoir évité Charybde, il tombe dans Scylla représenté par le Rocher Fendu (Split Rock), le plus sournois de tous ces cailloux; on ne peut s'empêcher de frémir en voyant le bateau s'en approcher; au dernier moment, un habile coup de barre les évite, nous virons de bord et, de nouveau, glissons âains et saufs.

C'est maintenant le tour des Cascades, la dernière de cette série de rapides; elles sont remarquables par leurs vagues écumantes qui font rouler et tanguer le navire comme s'il était en pleine mer. Ce groupe de quatre rapides, se suivant à peu de distance les uns des autres.

constitue une descente de quatre-vingt-deux pieds et demi qui s'étend sup une longueur de cent vingt milles.

Au-dessous des Cascades, un nouvel épanouissement du fleuve prend le nom de lac Saint-Louis; presque à sa tête, la rivière Ottawa se mêle au Saint-Laurent, et les eaux sombres de ce courant du Nord vont s'égarer dans le grand lac profond qu'enveloppe un très beau décor : les monts de Châteaugay dressent derrière les arbres leurs têtes imposantes, cependant que des nuages traînent leurs ombres sur les flots changeants, et que les silhouettes confuses du Mont-Royal et de Belœil s'entrevoient déjà à l'horizon.

A partir du lac Saint-Louis, la rive, à notre gauche en descendant, est celle de l'île de Montréal et, tout le long, s'égrènent les nombreuses villas des citadins qui viennent y passer les mois d'été.

A la sortie du lac, nous côtoyons la petite ville de Lachine, ainsi nommée parce qu'en cet endroit les premiers colons crurent avoir découvert une route pour les conduire en Chine; sur l'autre berge, en face, nous revoyons le village indien de Caughnawaga, puis nous passons sous le grand pont du C. P. R. qui a beaucoup d'analogie avec celui de Niagara.

Le navire vogue alors dans le milieu du fleuve dont la vitesse accélérée indique la proximité des célèbres rapides de Lachine; ils apparaissent bientôt à un tournant ; ce sont les plus dangereux de tout le parcours, et les sauter est une expérience des plus émouvantes que peuvent seuls comprendre ceux qui l'ont tentée : vous avez devant vous une barre moutonnante qui se précipite sur une pente s'étendant aussi loin que le regard peut la suivre; un silence absolu

se fait sur le pont du bateau^ les cœurs se serrent légèrement dans l'attente de ce dangereux pas, à la vue des brisants qui reluisent entre les vagues. Ce saut exige du pilote des nerfs très calmes, une précision mathématique et une force très grande pour maîtriser le gouvernail ; d'instinct, on se tourne vers la passerelle où quatre hommes sont occupés à maintenir la roue dans la bonne direction, et Ton se sent ému par un indéfinissable mélange de crainte et de plaisir.

Le « steamer » qui fait bande à tribord, s'enfonce, pour ainsi dire, « le nez dans la plume », en une ornière de rochers noirâtres hérissés d'écume; la tempête, en cet endroit, est à son paroxysme, l'eau fait rage autour de lui; à chaque instant; on dirait qu'il va disparaître dans quelque gueule effrayante dont les dents pointues semblent déjà racler ses flancs. A ce moment, la machine est presque complètement arrêtée, .et la seule force du courant chasse le navire, tout penché, à une vitesse de vingt milles à l'heure; puis, soudain, il se redresse, et comme au jour de son lancement, tombe à la surface des eaux tranquilles. On pousse un soupir de soulagement en songeant au danger réel laissé derrière soi.

Hâtons-nous d'ajouter que, grâce au pilote et à toutes les précautions prises, il n'est jamais survenu d'accidents sérieux.

Ces rapides peuvent aussi se sauter en canot sous la conduite des Iroquois de Caughnawaga dont l'habileté, dans ce genre de sport, est consommée; pendant la dernière expédition d'Egypte, les Anglais en employèrent quelques centaines à la navigation du Nil.

Nous arrivons ensuite devant le pont Victoria, une des merveilles du Nouveau Monde, Tun des plus gigantesques ouvrages d'art du siècle; il met Montréal en communication avec la rive sud du Saint-Laurent par le chemin de fer du Grand Tronc; c'est ainsi que, grâce au pont du C. P. R., rencontré à Lachine, deux voies ferrées partant de Tile, traversent le fleuve.

Après avoir franchi cette arche colossale, nous atteignons enfin le terme de notre voyage, en pleine vue de Montréal, avec son havre encombré, ses flèches, ses dômes, ses églises, ses édifices publics, ses parcs, et pardessus tout ce panorama, le Mont-Royal dressant sa tête verte.

« La nappo allongée du lac Champlain s'étend des « frontières du Canada jusque sur les confins de la pro- « vince voisine de New- York ; c'est un passage naturel « dont les Français avaient besoin d'être maîtres pour « pouvoir frapper leurs ennemis.

« En se terminant du côté sud, le Champlain reçoit « les tributs d'un autre lac baptisé par les missionnaires « jésuites du nom de lac Saint-Sacrement; par les « Anglais, moins dévots, du nom do leur roi George, « et par les Indiens, de celui do lac Horican dont la « traduction littérale est « La queue du lac »> ; on effet, « le lac George, comme il est maintenant appelé, forme « une espèce de queue au lac Champlain, lorsqu'on le « regarde sur la carte. »

(Fenimore Cooper. — Le dernier des Mohicans).

La Gorge au Sable. — Campements de touristes dans les Adirondacks. La tombe de John Brovvn. — Fort de Carillon. — Son histoire.

PARVENU au terme de mon séjour en Canada, il me faut maintenant regagner New- York, c'est pourquoi je quitte définitivement Montréal le lendemain même de mon retour et vais, par le train, coucher à la Gorge au Sable, dans les Etats-Unis, sur les bords du lac Champlain. Cette gorge est une merveille naturelle capable d'arracher des cris d'enthousiasme au plus fermé des géologues : fracture rocheuse au fond de laquelle coule un torrent, elle présente

d'extraordinaires murailles qui, jadis, faisaient un seul bloc, comme l'attestent les anfractuosités et les proéminences correspondant de chaque côté; des stratifications, interrompues par la fêlure, se trouvent continuées de l'autre bord.

« Sur ces pierres éternelles est gravée l'histoire de la vie animale; ses formes primitives disparues depuis des âges y ont laissé leur empreinte pétrifiée; on y distingue encore la marque de gouttes d'eau tombées à des époques fabuleuses, et les raies ondulées de vagues qui déferlèrent sur cette antique grève dont le roc n'était encore que du sable fin. Qui pourrait dire quand la mer cessa de battre cette rive inconnue? L'esprit confondu se reporte à l'éternité, du Commencement, lorsque les ténèbres voilaient la face de l'Abîme...

Des siècles passèrent; les eaux recouvrirent la terre inquiète qui chancelait et se pâmait sous les battements- de son cœur de feu ; sa mince écorce se boursoufla en chaînes de montagnes, se craquela comme du verre, puis, se refroidissant, laissa ces fêlures à des hauteurs prodigieuses et en d'effarants précipices, après quoi les grands glaciers vinrent briser, polir, niveler et combler tout. La glace, ensuite, se retira vers sa demeure du Nord, les pluies formèrent des torrents, roulant, du haut des montagnes, de grands rocs, des silex pointus et des quartz broyeurs qui se frayèrent dans la pierre tendre un chemin de plus en plus profond, jusqu'à créer cette œuvre d'art unique : les berges muraillées de la Gorge au Sable*. »

1. Traduit de S. R. Stoddard, Lake George et lake Champlain, Glens falls, N.Y.

D'aprts ans pholoeraphio do S. R. StoûJard. Olsns Falb, >. Y. Copi/nghlf

, Il y a, dans ce défilé, plusieurs chutes d'eau, dont quelques-unes fort majestueuses, notamment celle de TArc-en- Ciel qui tombe de plus de vingt mètres de haut.

Pendant la partie du trajet que Ton peut faire à pied, se trouvent des falaises qui affectent Tallure de « burghs » ruinés et de cathédrales. Les guides ont soin de vous faire lever les yeux vers le « Puits de Jacob », excavation produite par un bloc erratique pris, sans doute, dans un tourbillon, quand le courant atteignait ce niveau, et qui creusa sa route à travers les couches molles.

Parvenu au point nommé Table Rock, on trouve de larges bateaux à Taide desquels s'achève lé reste de l'excursion. A cet endroit, l'eau coule avec la rectitude d'un fil à plomb, emprisonnée qu'elle est par des murs perpendiculaires de cent pieds, et l'inclinaison des rocs de chaque côté donne la singulière impression de descendre en barque une montagne escarpée.

A la place la plus resserrée, l'écartement des falaises n'a que dix pieds et, d'en bas, le ciel apparaît comme un étroit ruban bleu.

Au-dessus de ce gouffre, il y avait jadis un pont; l'on raconte que lorsqu'il fut supprimé et que les planches enlevées, il ne resta plus que deux poutres dénudées jetées sur Tabîme, un cavalier, inconscient du danger, traversa quand même, par une nuit très noire. Il se souvint après qu'au moment de franchir le pont dans les ténèbres intenses, son cheval avait hésité et reculé, puis, éperonné, n'était passé qu'en tremblant.

On entre ensuite dans un étang au sortir duquel la rivière, faisant un coude à gauche, continue de couler par

une série de rapides que Ton saute, et, tournant à droite, on pénètre dans un bassin d'eau tranquille; des voitures attendent au bond pour vous ramener à la gare.

Au bout de quelques minutes de chemin de fer, on arrive à Port-Kent, à temps pour prendre le « steamer » qui fait le service du lac Champlain. Ce lac, découvert par Samuel de Champlain en juillet i609, la même année où Hendrick Hudson remonta la rivière qui maintenant porte son nom, était appelé par les Indiens Cani adere quarante, ce qui, croit-on, veut dire : « Le lac qui est la porte du pays. » Revendiquée par les Hurons et les Algonquins au Nord, et par les Cinq Nations au Sud, la « mer des Iroquois * » n'appartenait d'une façon permanente à aucune de ces tribus.

Marches intermédiaires entre deux régions dont les habitants se faisaient toujours la guerre, ses rives, balayées successivement par les partis adverses, n'étaient plus qu'une grande solitude quand Champlain les aperçut, par hasard, au cours d'une expédition de chasse. D'une longueur d'environ cent dix-huit milles, sur une plus grande largeur de douze, elle renferme un groupe d'îles aux noms demeurés français (Valcour, Lamotte, etc.) qui composent ensemble le « comté de la Grande-Isle », dépendant de l'état de Yermont.

Le lac Champlain a la forme d'un long radis, racine et feuilles comprises, dont la tète serait tournée vers le Canada; baignant à l'Est les larges plaines cultivées du Vermont qui s'élèvent graduellement jusqu'aux contreforts

1. Le lac Champlain est ainsi désigné sur quelques anciennes caries*

iùk UNE FRANCE OUBLIÉE.

des Green Mountains (Verts-Monts), il est endigué à rOuest par l'imposant et sourcilleux massif des Adirondacks, tout parsemé de lacs sauvages, que j'avais traversé en chemin de fer pour me rendre à Montréal.

Dans cette région dont Cooper s'est fait le Walter Scott, l'histoire et la légende se mêlent souvent, au point de se confondre, et le passé en est déjà suffîsamment lointain pour donner aux tragédies et aux idylles qui s'y déroulèrent, ce recul embrumé de poésie manquant encore à tant de contrées américaines ; c'est bien ici la large ceinture de forêts et de lacs presque impénétrable qui séparait les possessions de la France et de l'Angleterre, dans laquelle, comme le dit Fenimore, « les soldats de ces deux nations, colons ou Européens, passaient quelquefois des mois entiers à lutter contre les torrents, à s'ouvrir un chemin entre les gorges des montagnes, en cherchant l'occasion de se combattre ».

Les Adirondacks, dont le nom signifie « Mangeurs d'écorce » et était jadis appliqué par les Indiens du Sud à ceux qui occupaient le versant nord de l'intérieur, ont une superficie de mille quatre cents mille» carrés (inculteB pour plus de moitié) dans la partie nord-est de l'état de New- York; ils sont bornés à l'Est parle lac Champlain, à l'Ouest par la Rivière Noire, et s'étendent de la vallée de la Mohiawk aux régions agricoles du Saint-Laurent; leur plateau a une altitude moyenne de deux mille pieds et est traversé par cinq chaînes de montagnes distinctes avec des vallées intermédiaires bien définies; plus de treize cents lacs et étangs sont répandus sur cette surface, tandis que du versant central, vingt rivières divergent dans toutes les directions.

Cet humide niet jeté sur l'immense forêt lui donne une physionomie toute particulière et une grande diversité de décor; les mailles en sont si étroitement tissées que l'on peut, en canot, sous bois, faire des excursions de cent

Câpres DDe pholoerapUie do S. R. SWdilard, GlcDS Falls. N. Y. Capyrighled, 1898-189a'

milles, la route d'eau n'étant interrompue que par de courts « portages ■ qui ne dépassent presque jamais deux milles; ces lacs, ces bois, ces montagnes, font des Adirondacks un perpétuel enchantement : pareil mélange de spectacles sauvages et d'excursions faciles, aux portes mêmes de la civilisation, doit être unique au monde.

La renommée de ce massif boisé, qui donne l'illusion de la forêt vierge, provient surtout de ce qu'il répond admi-

rablement à l'instinctif et atavique besoin de retour à la vie primitive qu'éprouvent les Américains, voire même les plus millionnaires : ceux dont les loisirs sont assez longs et le porte-monnaie suffisamment garni, s'en vont camper en Canada, jusque dans les régions mal explorées du Grand Nord, mais pour beaucoup (Tartarin est cosmopolite et se déguise là-bas en trappeur de la baie d'Hudson), le déplacement annuel ne dépasse pas les limites des Adirondacks, et ce désert glacé, reverdi brusquement en quelques jours de printemps, est envahi par des nuées d'excursionnistes des deux sexes qui, pendant des semaines, vivent, sous la tente ou dans des cabanes hâtivement construites, la vie de leurs ancêtres, pèlerins du May Flower.

Que faire, pourtant, dans cette grande solitude, une fois le campement installé?

Kate Field, une Américaine, va nous le dire : « Pêcher, chasser, explorer les bois pour ramasser des mousses merveilleuses, rechercher de beaux échantillons d'écorce de bouleau sur lesquels nous écrivons des lettres et que nous transformons en boîtes délicates et en objets de fantaisie ; faire des excursions en canot, grimper sur chaque éminence rencontrée et découvrir de radieuses ^étendues de lacs et de montagnes qui provoquent de muettes actions de grâce; s'étendre sous les arbres pour lire, dessiner, ou épier les nuées multiformes qui se pourchassent au-dessus des monts; se retrouver aux heures des repas et remercier le Ciel d'être des créatures douées d'appétit; s'asseoir près du feu, la nuit, et dessiner chaque silhouette; apprendre à aimer les étoiles, quand elles surgissent une à une; entendre des histoires de la vie des bois et jeter de gaies

chansons à l'écho des montagnes; dériver au clair de lune et humer avec délices chaque souffle qui passe; la première truite, le premier daim, font époque ^ans votre existence; chasser le cerf, la nuit : cette aventure avec son mystère, son silence, la tension de nerfs et l'acuité de vue et d'ouïe qu'elle exige, la détonation finale et la joie bruyante provoquée par la mort d'une magnifique victime, vaut bien tous les tennis et picnics d'une vie civilisée, d

La région des Adirondacks est remarquable par sa sûreté, les femmes peuvent y voyager sans escorte d'un bout à l'autre; plusieurs grands clubs de chasse et de pêche s'y sont constitués, environnés de vastes réserves, et toute une population de coureurs de bois sert de guides aux étrangers; les plus habiles de ces trappeurs sont engagés, parfois, un an d'avance.

John Brown's body lies a-mouldering ia the grave, And his soûl goes marchingon *...

John Brown, « le vieillard d'Osawatomie », est la grande figure des Adirondacks qu'elle anoblit de son souvenir. Cet homme, le plus populaire, peut-être, de toute rhistoire moderne des États-Unis, fut un martyr de l'idée et la victime du devoir impératif : vivant en pleine solitude, sur les bords d'un lac, il entreprit un jour d'aller dans le Kansas fonder à Osawatomie un refuge pour les noirs persécutés; c'est là que fut conçu le complot qui pro-

1. Mot à mol : « Le corps de John Brown est couché pourrissant dans la tombe, — et son âme va marchant de l'avant. » {Chanson populaire).

voqua la guerre et fît disparaître à jamais Fesclavage, balayé dans le sang des blancs. « Le 17 octobre 1859, à Harper's Ferry, raconte M. Stoddard, ils étaient vingt-deux en tout, blancs et noirs, quand le vieillard ouvrit le feu. Lorsqu'il fut forcé de se rendre, un de ses enfants était tué, et le second gisait mortellement blessé à ses côtés. On condamna John Brown à être pendu comme un criminel, mais ses restes furent plus tard ramenés au Nord pour être inhumés près de sa vieille demeure dans les montagnes; il y eut alors une vraie marche triomphale : les villes se tendirent de noir au passage du cercueil, les cloches tintèrent tout le long du chemin... Et par une glaciale journée de décembre, quelques-uns qui avaient aimé le vieillard étendirent son corps dans la terre gelée, car il avait dit : « Quand je ne serai plus, enterrez-moi près du gros rocher « où j'aime à m'asseoir et à lire la parole de Dieu... »

A côté de sa tombe s'en trouve une autre, celle d'un de ses fils dont le cadavre est demeuré près de trente-trois ans sans sépulture ; les autorités de Virginie ayant jiigé que c'était celui d'un assassin, il fut donné à une école de chirurgie où on l'embauma afin de le conserver ainsi qu'une pièce anatomique; le jour où l'armée fédérale occupa la ville, un médecin l'emporta en Indiana et l'y garda jusqu'en 1882, époque où il offrit de s'en dessaisir. D'Indiana, le pauvre mort fut envoyé à sa mère, dans l'Ohio, puis rapporté aux Adirondacks pour être enfin enseveli à l'ombre du grand roc où, dans son enfance, son père lui avait appris ce qu'était le devoir.

Le domaine de John Brown, acheté par souscription, appartient maintenant à l'État.

: De Port-Kent, le bateau traverse le lac pour aller, dans

^ le Vermont, faire escale à Burlington, petite ville de

p quinze mille habitants; et il repasse afin de toucher barre

F au village d'Essex ,

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! principales portent les nome de Split Rock, Barn Rock et

i les Palissades, ces dernières rappelant, à s'y méprendre, les

j plus majestueux points de vue du Saguenay. Du côté

du Vermont, on aperçoit Vergennes, vieille petite

I ville de la Nouvelle-Angleterre qui remonte au xvm^

siècle et mérite d'être mentionnée à cause de son nom français.

Nouvelle escale à Westport, nid de verdure égayé de villas dans une baie profonde, avec un beau panorama des Green Mountains qui se déroulent en face, de Tautre côté du lac; arrêt à Port-Henry, puis à Saint-Frédéric où, en 1131, nous élevâmes un fort dont il reste à peine quelques vestiges ; à Crown-^Point, emplacement d'un autre fort édifié par les Anglais en 1759, puis enfin, onze milles plus loin, à Ticonderoga, point de débarquement. C'est là, à la queue du lac Champlain, que se passèrent les principaux événements de son histoire ; là, des tribus sauvages luttèrent longtemps entre elles pour la possession d'un pays dont cette nappe d'eau était l'entrée, comme pareillement le firent, plus tard, la France et l'Angleterre.

Ce lac, que nous réclamions par droit de découverte, les Anglais prétendaient l'avoir acquis des Indiens, aussi envoyèrent-ils, en 1755, le général Johnson pour nous chasser du fort Saint-Frédéric ; mais pendant que ce dernier faisait halte au lac Saint-Sacrement (lac Geoi^e), nos troupes, commandées par le baron de Dieskau, vinrent le surprendre. Les Anglais, fortement retranchés, soutinrent le choc ; Dieskau, blessé, fut fait prisonnier, et nous battîmes en retraite sur Ticonderoga po.ur y construire un fort qui fît du bruit dans l'histoire sous le nom prédestiné de Carillon; c'est de là que Montcalm partit en 1757 pour aller assiéger et prendre William-Henry, de tragique mémoire; enfin, le 8 juillet de l'année suivante, il y infligea aux Anglais la plus sanglante défaite dont puissent t s'enorgueillir les annales de la Nouvelle-France,

Ce fut le 8 juin 1758, quelques jours avaot la chute de Louisbourg, que le général Abercrombie y attaqua les Français, bien abrités derrière des levées de terre et qui, de plus, avaient, sur le front de leur ligne, fait des abattis d'arbres dont les branches étaient entrelacées et affilées. Trois fois l'élan des Écossais se brisa contre

D'après une photographia de S. B. Stoddara, Glcos Falls, N. Y. Copyrigkled. 1896-1899,

ces remparts improvisés au travers desquels notre feu faisait de terribles ravages.

Ce combat dura quatre heures au bout desquelles tes colonnes anglaises, décimées et prises tout à coup de. panique, se replièrent en désordre et se rembarquèrent sur le lac Geoi^e pour regagner le fort William-Henry.

L'ennemi perdit 588 morts ou disparus et eut 1356 blessés; de ce nombre, le 42" régiment de Highlanders, tant en tués que blessés, en compta 600, comprenant, sauf deux, tous ses officiers.

Les forces françaises étaient de 3458 hommes; nous eûmes 271 blessés et 197 morts ou disparus.

Le drapeau français de Carillon existe toujours! Cette glorieuse relique que les Canadiens considèrent comme leur palladium et qu'ils déploient dans les occasions solennelles, est conGée à la garde de TUniversité Laval de Québec.

Ce rayon de gloire fut le dernier jeté par. notre étoile pâlissante dans le ciel profond d'AméVique; peu de temps après, en 1759, le général Amherst assiégea le fort. Voyant qu'il était impossible de résister avec succès, nous abandonnâmes les ouvrages dans la nuit du 26 juillet, après les avoir incendiés. Les flammes firent bientôt sauter les munitions et atteignirent les batteries qui^ de la sorte, tirèrent pendant quelque temps, après quoi les Anglais prirent possession de la place et éteignirent le feu.

Nous dûmes nous replier par le lac sur le Canada, laissant aussi Saint-Frédéric aux mains des ennemis.

Les Anglais réparèrent et agrandirent Carillon, mais jamais plus un boulet ne passa par ses embrasures; et quand éclata la guerre de l'Indépendance, ses murs épais suffisaient à peine à protéger la compagnie d'habits rouges qui en formait toute la garnison.

Ce fut le général américain Ethan Allen qui s'en empara dans la nuit du 10 mai 1775, à la tête de deux cents miliciens du Vermont (Green Mountain boys); le commandant, surpris dans son sommeil, raconte Allen, capitula, ses culottes à la main.

Repris en 1777 par le général anglais Burgoyne, le fort fut, à la paix, rendu aux Américains qui le délaissèrent.

Alors vint un dernier ennemi, silencieux mais irrésistible : le Temps, qui, de l'altière forteresse, est parvenu à faire une ruine dont bientôt ne subsistera plus que le nom sonore.

Les lignes de nos retranchements (Old french lines) peuvent encore se suivre à travers les bois.

Fort William-Henry. — Le massacre. — Les Français des Étals-Unis.

Conclusion.

ATiconderoga qui signifie, dit-on, « La rencontre des eaux », des chutes mettent les cleux lacs en communication. Après un portage de cinq milles que Ton traverse, non plus comme au bon temps, le canot d'écorce sur les épaules, mais en chemin de fer, jusqu'à Baldwin, on s'embarque sur le lac George, cette émeraude translucide, nommée à bon droit la reine des eaux américaines : « Relativement à la hauteur des montagnes qui le bordent et à ses accessoires, dit Cooper, THorican est inférieur aux plus beaux lacs de la Suisse ou de Tltalie; dans ses contours et la pureté de ses eaux, il est leur égal ; dans le nombre et la disposition de ses îles et de ses îlots, il est de beaucoup audessus d'eux tous. »

On ne saurait mieux définir ce lac en quelques lignes, car ce qui lui donne une physionomie spéciale et le pare

ne UNE FRANCE OUBLIEE.

d'une beauté unique, ce sont ses îles qui, tantôt se dressent dans une solitaire grandeur, tantôt se groupent à la surface (les eaux tranquilles, pareilles aux troupeaux de Neptune endormis.

Jadis, on prétendait que le lac Saint-Sacrement en possédait trois cent soixante-cinq, plus une petite, additionnelle et illusoire, qui n'apparaissait que pendant les années bissextiles, mais le prosaïque recensement de 1880 prouva qu'il n'y en avait réellement que deux cent vingt, un bon chiffre déjà, étant donné le peu d'étendue du lac; ses eaux, d'une rare pureté et d'un vert soutenu^ sont à deux cent quarante-sept pieds au-dessus du Champlain dans lequel elles se jettent après bien des courses rapides et des bonds sauvages. A l'exception de dix-sept îles, devenues propriétés privées, toutes les autres appartiennent à l'État et sont inaliénables, car, aux termes mêmes de la loi, c( les terres constituant, maintenant ou à l'avenir, la réserve forestière, demeureront à jamais forêts vierges ».

Ces vœux perpétuels auxquels sont désormais astreintes certaines régions, prouvent le sens à la fois pratique et artistique de ^e peuple jeune quia su concilier les exigences de la civilisation la .plus avancée avec le respect dû aux œuvres d'art de la nature. Grâce à ces rideaux de « wilderness », littéralement : sauvagerie, ingénieusement tirés sur les cheminées d'usines qui fument à l'horizon prochain, on a encore devant les yeux quelques échantillons de paysages tels qu'ils apparurent aux premiers découvreurs de ce Nouveau Monde.

« Un jour de mai que les fleurs du printemps parsemaient

les bois, vint le prêtre martyr qui donna au lac vert ce beau nom de Saint-Sacrement'. >

Le Père Jogues, mort torturé par les Iroquois, est, en efTet, le premier homme blanc à qui il fut permis de contempler, en 1646, ces rives merveilleuses. Le général

Johnson, campant en 1755 sur les bords du lac, l'appela George, prénom du roi d'Angleterre. C'est h cette époque qu'eut lieu la défaite de Dieskau à laquelle il a été déjà fait allusion plus haut. Johnson, victorieux, passa le reste de la saison à construire, sur le lac George, le fort William- Henry que, deux ans plus lard, en mars 1757, Vaudreuil assiégea avec quinze cents hommes qu'il avait amenés sur

i78 UNE FRANCE OUBLIÉE.

la glace. La garnison réussit à repousser Tennemi, mais ne put l'empêcher d'incendier une flottille dont on voit encore les débris ensablés au fond de l'eau.

Pour réparer cet essai infructueux, Montcalm, avec près de huit mille Français et Indiens, attaqua, au nrfbins d'août de la même année, de nouveau William-Henry que commandait alors le colonel Munro. Les aventures tragiques de ses deux filles, emmenées en captivité par les Indiens, sont le sujet de deux des plus célèbres romans de Fenimore Cooper : Le dernier des Mohicans et La longue carabine.

Le colonel soutint le siège six jours, puis, voyant que les secours qu'il attendait du général Webb n'arrivaient pas, il rendit le fort et Montcalm lui accorda généreusement les honneurs de la guerre. Le massacre qui suivit est un des plus horribles épisodes de nos anciennes guerres coloniales. Les cris des mourants éveillèrent un écho qui, depuis près d'un siècle et demi, retentit encore sur les rives du lac Saint-Sacrement; les Anglo-Saxons ne nous ont jamais pardonné cette afîreuse tuerie à laquelle Montcalm et ses officiers désespérés s'efforcèrent en vain de mettre un lerine. Le lendemain matin de la reddition, pendant que la garnison anglaise, forte d'environ deux mille hommes, se retirait sous l'insuffisante protection de trois cents Français, les Indiens qui, déjà, la veiHe, avaient achevé quelques blessés et malades laissés dans les casemates, suivirent la colonne à travers les bois et commencèrent à piller les bagages qu'ils prétendaient leur appartenir par droit de conquête. « Un combat s'ensuivit, raconte Fenimore Cooper, la querelle devint générale; une centaine de Sauvages parurent tout à coup, comme par miracle, dans

un endroit où Ton en aurait à peine compté une douzaine quelques minutes auparavant... Lorsque la troupe de femmes approcha d'eux, la couleur brillante d'un châle que portait Tune d'elles excita la cupidité d'un Huron qui s'avança. Cette femme portait un jeune enfant que couvrait un pan de son châle... elle serra fortement le châle et l'enfant contre son sein... mais le Sauvage, lâchant le châle sur lequel il avait porté la main, arracha l'enfant des bras de sa mère.

<t La femme éperdue... se précipita sur l'Indien qui, par signes, indiqua qu'il consentait à un échange, tout en faisant tourner autour de sa tête l'enfant qu'il tenait par les pieds... mais pendant que la malheureuse mère se dépouillait d'une main tremblante de tout ce qu'elle pouvait retrancher de ses vêtements, le Sauvage s'aperçut qu'un de ses compagnons s'était déjà emparé du châle qu'il convoitait; foulant alors aux pieds tous les autres objets qui lui étaient présentés... il brisa la tête de l'enfant contre un rocher... et fendit celle de la mère d'un coup de son tomahawk.

« A ce moment, retentit l'effrayant cri de guerre... tous les Indiens épars le répétèrent à l'envi, et à l'instant, avec la même rapidité que des chevaux de course à qui on vient d'ouvrir la barrière, environ deux mille Sauvages sortirent de la foret et s'élancèrent avec fureur sur l'arrière-garde de l'armée anglaise encore dans la plaine et sur les différents groupes qui la suivaient de distance en distance... Les Indiens étaient complètement armés; les Anglais ne s'attendaient pas à être attaqués, leurs armes n'étaient pas chargées, la plupart de ceux qui composaient les derniers

groupes étaient même dépourvus de tous moyens de défense ; la mort était donc partout et elle se montrait sous son aspect le plus hideux... Les troupes disciplinées se formèrent, à la hâte, en bataillon carré, pour imposer aux Sauvages; l'expérience réussit assez bien, car elles ne furent pas entamées, quoique beaucoup de soldats se laissassent arracher des mains leurs fusils non chargés, dans le vain espoir d'apaiser la fureur de leurs cruels ennemis. Mais c'était parmi les groupes qui suivaient que se consommait l'œuvre du carnage... les Indiens ne cessèrent de frapper que lorsque la cupidité l'emporta sur la soif du sang... Le nombre des victimes de cette malheureuse aflaire a été, depuis, évalué à quinze cents. »

Le fort, construit en sapins entiers et recouvert de sable, fut alors incendié; il était presque carré, flanqué au Nord par le lac, à la tète duquel il se trouve, tout près de Caldwell, et aux trois autres côtés par un fossé.

Dans fion enceinte, on distingue encore la margelle d'un vieux puits comblé.

Le fort George, à l'est de William-Henry, fut édifié en 1759 par le général Amherst; ce n'est plus qu'un tas de terre soutenu, de place en place, par quelques pans de murs. Un peu au sud-ouest de ce fort, était le camp retranché commandé en 1755 par le général Johnson et contre lequel Dieskau vint se heurter en vain.

Au sud et tout près de William-Henry, les ruines du fort Gage s'élèvent sur une colline que l'on atteint par la passe de la Montagne Française (French Mountain), à travers le ce sombre et sanglant territoire » (dark and bloody ground), théâtre du massacre; la ligne des anciens retranchement

peut encore se suivre dans les sapinières qui maintenant les recouvrent. Un mille plus loin, contre la voie du chemin de fer, se trouve la Mare Sanglante (Bloody Pond), étang stagnant presque entièrement couvert de feuilles de nénuphars et de grands lis blancs que l'on dirait les âmes des Français de Dieskau, surpris au bivouac en 1755 et fusillés à bout portant par les Anglais. Cet étang dans lequel furent jetés leurs cadavres, devint, dit-on, tout rouge de sang, de là ce nom sinistre qu'il a conservé depuis.

Notre ancien lac Saint-Sacrement! On ne saurait le quitter sans un regret, tant est captivante dans son intimité cette étroite nappe d'eau de trente-trois milles de long, sur un à trois au plus de large, toute persillée d'îlots sauvages, aux rives semées de villas entrevues dans les bois argentés de bouleaux et de trembles, et dont les noms, tels que le Sagamore, Uncas, ou le Mohican^ évoquent les héros que Fenimore Cooper fit vivre sur ses bords.

Ce Vermont, le Maine, provinces que nous avons baptisées, le nord de l'état de New-York qui nous appartint aussi, jadis, par droit de découverte, sont, chose étrange, en train de redevenir français : la race canadienne débordant ses frontières, les envahit de toutes parts.

Les beaux « steamers » qui, chaque été, font traverser ces lacs à des nuées de touristes, ont des équipages presque entièrement français, comme j'ai pu m'en assurer en consultant les rôles affichés sur le pont, et en causant avec plusieurs marins dont l'un d'entre eux répondait au nom guerrier de La Bombarde. C'était un homme entre deux âges, assez instruit pour son métier et récemment naturalise; ayant, à cette occasion, comparu devant un magistrat.

ce dernier avait commencé par lui demander ses nom, prénoms et lieu de naissance, il répondit :

— Je m'appelle Jean-François La Bombarde, de Saint- Jean-Port-Joli, dans la province de Québec, Canadien- Français et sujet britannique.

— Voilà, observa le magistrat, bien des drapeaux pour un seul homme; j'ai peine à concilier tant de nationalités : vous seriez, à vous en croire, tout à la fois. Canadien, Français et sujet britannique. Il conviendrait, pourtant, d'opter, ne fût-ce que pour savoir exactement à quoi vous renoncez; à mon avis, vous êtes Anglais, et rien qu'Anglais.

La Bombarde, sans se déconcerter, rétorqua :

— A votre avis, peut-être, mais pas au mien. Votre Honneur. Mes gens sont venus de France, jadis, habiter le Canada, et si, ensuite, nous sommes, comme vous dites, devenus Anglais, c'est sans avoir été jamais consultés et contre notre volonté ; ça ne compte donc pas. J'ai, pour ma part, librement quitté mon pays natal, parce que je n'y gagnais point suffisamment de quoi faire vivre ma nombreuse famille, et je suis venu chercher de l'ouvrage dans les Etats; depuis dix ans, je vis ici, j'entends m'y fixer pour toujours, et je désire être citoyen américain.

— Réfléchissez, pourtant, reprit le juge; demandez-vous si vous seriez capable d'en remplir tous les devoirs : si, par exemple, la guerre venait à éclater entre les deux nations, la force de vos premiers souvenirs ne vous empêcherait-elle pas de nous aidera repousser les envahisseurs?

La Bombarde, alors, répliqua très grave :

— J'habite ce pays depuis longtemps, je lui sais gré de nous avoir donné du pain, et mon aîné,5déjà, dort dans

vivace, d*autant plus puissant, qu'il éclaire un plus vaste espace.

€ Il ne veut renoncer à aucun prix à ce patrimoine de lumière qui lui est commun avec tant de générations antérieures et qui, s*il cessait d*étre indivisible, n'aurait plus, ni sa valeur, ni son importance sociale. Il ne veut pas, en un mot, se déshériter lui-même, parce qu'aucun des avantages qu'il trouverait dans ce sacrifice, ne pourrait corapenser pour lui la perte du précieux privilège d'être l'héritier intellectuel de la grande nation qui a maintenu le culte de l'art, du beau idéal, de la noblesse de l'esprit, des sentiments les plus généreux et les plus élevés de la nature humaine...

« Les calculs faits relativement au nombre des Canadiens-Français qui habitent les Etats-Unis présentent entre eux des écarts considérables, mais il ne faut pas moins tenir pour certain que ce nombre atteint peut-être plus d'un million, en y comprenant tous les Canadiens émigrés depuis 1840, époque vers laquelle l'émigration, qui avait été jusque-là individuelle et limitée, prit le caractère d'un véritable exode et s'est maintenue comme telle jusqu'à ces dernières années...

« Ne cherchez pas les causes de l'émigration des Canadiens; elles sont fatales, elles tiennent au tempérament même de notre peuple. Les Canadiens vont au loin... parce que cela est dans le programme de leur destinée, parce qu'ils sont appelés à faire échec au débordement des populations étrangères sur tous les points qu'ils peuvent utilement occuper avec perspective de succès et d'avenir...

« Rien ne peut plus désormais arrêter l'expansion natu-

relie de cette race, appuyée sur la conscience d'une mission à accomplir, plus ou moins bien entrevue, plus ou moins définie, mais qui n'abandonne jamais les Canadiens- Français et dont ils portent en eux comme une image qui guide et éclaire leur marche. »

Cette rapide incursion dans les « États » me permit de remarquer combien diffèrent de type, d'allure et même de mœurs, les Américains et les Anglais du Canada, quoique ces derniers, pour un bon nombre, descendent de colons

I loyalistes que leurs opinions forcèrent à quitter le terri-

! toire de la nouvelle république.

Débarqué à Caldwell et monté dans un train à destination d'Albany, je m'y rembarquai sur un véritable palais flottant qui, de nuit, descendant l'Hudson, me déposa le lendemain matin sur les quais de New-York. Là m'attendait la Bretagne^ grâce à laquelle, huit jours après, le 30 juillet, je retrouvai le « vieux pays » dont les enfants, jadis, labourèrent si avant le sol du Nouveau Monde : les sillons d'autrefois qui sont visibles encore, ont conservé le germe, la moisson mûrira au soleil d'Amérique, et quand le jour viendra de couper la récolte, le grain sera français.

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