NIAGARA
le jour est sombre, elles tombent encore comme de la neige, paraissent s'effondrer comme la cr^te d'une grande falaise de chaux, ou roulent le long du roc comme tine épaisse fumée blanche; mais toujours le puissant torrent semble mourir de sa chute, et de son insondable tombe, surgit toujours ce gigantesque fantôme de brouillard et d'écume qui n'est jamais couché, qui hante ce lieu avec la même effroyable solennité depuis que les ténèbres planaient sur l'abîme et que, première inondation antérieure au Déluge, un flot de lumière déferla sur la création à la voix de Dieu. »
S'il m'était permis d'ajouter quelques réflexions personnelles après la lecture de ces pages sublimes, je dirais que l'un des asperts de Niagara qui m'a le plus frappé, est la continuité de cette catastrophe inouïe comme en virent seuls les âges préhistoriques, de la tombée dans le vide de tout un lac immense : l'homme qui se précipite du haut des tours de Notre-Dame offre un spectacle anormal, mais instantané; l'idée que cet accident pourrait durer toujours, apparaît à l'esprit comme un efl^arant cauchemar; il y a du songe dans Niagara, et l'obsédante pensée de son éternité fait, qu'en le contemplant. Ton s'attend au réveil.
Il est, sans doute, des cataractes plus hautes, quoique d'un volume moindre, mais cette chute d'un seul jet, sans cascade intermédiaire pour distraire le regard, tire précisément sa puissance souveraine de cette simplicité; elle est, si j'ose dire, romane, tandis que les autres rappellent le flamboyant, ou seulement le rocaille.
La galopade des rapides avant le saut m'a plus impressionné, peut-être, que le plongeon lui-même : l'eau, dans
cette furieuse et comme épileptique course à Tabîme, semble avoir réellement conscience du sort qui Tattend.et accepter ce suicide avec joie; comme Hawthorne Ta fait remarquer, les flots du Niagara ne sont pas captés par surprise, leur descente est l'image du Destin en marche.
Enfin, la multitude d'arcs-en-ciel qui s'enchevêtrent et planent au-dessus du gouflre, quand le soleil brille, sont d'un eflet scénique incomparable; le Père Hennepin, ce Jésuite missionnaire qui, le premier, publia en 1697, une description de la chute, n'y découvrit pas tant de choses : a Les eaux, dit-il, qui tombent dans cet horrible précipice, écument et bouillonnent de la façon la plus hideuse qui se puisse imaginer, avec un bruit outrageant plus terrible que le tonnerre. » Le bon Père appréciait comme ses contemporains qui voyaient la nature à travers le parc de Versailles, peignée par Le Nôtre ou La Quintinie ; et quel peigne eût mordu sur ce géant d'écume, emplissant les grands bois de sa plainte éternelle!
Si la forêt primitive a disparu autour de la cataracte, il en est cependant demeuré suffisamment de vestiges pour former le fond de tableau indispensable; les petites îles surtout sont charmantes; grâce à un savant entretien, joint à de discrets maquillages, elles ont conservé un aspect demi sauvage qui fait le plus grand honneur aux Américains. Les efforts combinés des deux gouvernements qui ont acheté les rives, sont parvenus à effacer toute trace de réclame ou d'industrialisme autour de cette nâerveille sans égale que, désormais, son cadre ne dépare plus.
Les fameux rapides et le tourbillon ou « whirlpool » se trouvent à deux milles plus bas que le saut; l'eau, jusqu'à
ce point là, coule huileuse et comme tout étourdie de son bond prodigieux, dans une gorge étroite hérissée de sapins; à cet endroit, la rivière est, parait-il, la plus profonde du monde (plus de deux cents pieds) et le torrent de la chute, par sa vitesse et son poids, entraîné au fond de ce gouffre, en laisse la surface presque calme ; mais au bout de ces deux milles, les eaux se réveillent de leur léthargie et écuraent en rapides de la plus grande violence.
Le courant, ensuite, par un tournant brusque, fait presque un angle droit et le flot « vire » avec une telle rapidité, que son niveau est parfois de trente pieds de plus au milieu de la gorge que sur les bords. Cette projection de Teau sur la rive opposée a creusé un large bassin que surplombent de hautes falaises verticales, au centre duquel tournoie un effrayant Maëlstrom ; puis le lit du courant s'élargit un peu et la tension diminue progressivement jusqu'à ce que, quelques milles plus loin, Niagara devienne enfin une rivière prosaïque et bien sage.
En revenant de cette longue excursion, j'aperçus un verger planté de superbes pommiers; ce coin si vert de Normandie paisible, après un spectacle presque surnaturel, fut une surprise, et non sans charme : je repris pied dans la réalité.
A nuit tombante, je retournai aux chutes ; déjà les lampes électriques scintillaient çà et Jà dans les allées du parc; des formes blanches qui n'étaient autres que celles de jeunes Américaines, ornaient en foule les bosquets sombres, ou émaillaient les pelouses des clairières ; je me souvins alors que Niagara est le voyage de noces obligatoire de l'Amérique du Nord, et l'on eût dit, en voyant tous ces cou-