POUR TE CHANTERA IIÇ
J'aime, aux nuits froides, ton étoile Dont le regard est si joyelix ; Ton givre qui jette un blanc voile Sur l'ébène de nos cheveux ; J'aime au^si ta neige légère Qui semble le linceul des morts.
Pour te chanter, ô noble terre, Toujours ma lyre a des accords !
J'aime, en hiver, tes jours de fête Et les chansons de ta gaîté ; J'aime à voir une blonde tête Qui déride un front argenté ; Et mon âme, alors moins sévère, Pertf du monde oublier les torts.
Pour te chanter, ô noble terre, Toujours ma lyre a des accords!
J'étais, depuis longtemps, las du bruit de la ville
Et je voulus revoir mon village tranquille,
Les oiseaux des forêts qui chantent leurs amours
Et les.grands bœufs pensifs qui ruminent toujours,
Les épis balancés sur leurs tiges égales,
Et, dans le ciel de feu, les stridentes cigales.
J'ai toujours regretté la paix de nos hameaux,
La splendeur de nos bois, l'air pur de nos coteaux.
Je suis comme un captif qu'un long ennui dévore
Et je rêve toujours aux chaumes que j'adore.
Je les revoyais donc ces bords tant regrettés. Je marchais à pas lents, cherchant, de tous côtés, Si du progrès nouveau la baguette magique Avait des lieux aimés changé l'aspect rustique. Les nuages flottaient comme de grands ballons ; Les brouillards du matin dormaient dans les vallons. Dans le calme des cieux, soudain, les cloches saintes Jetèrent à la fois de douloureuses plaintes.
Elles sonnaient des glas. Puis le peuple éploré S'achemina sans bruit vers le parvis sacré.
Ce matin-là l'oiseau, sur la branche embaumée, Ne chanta pas gaîment comme à l'accoutumée, Le soleil ne luit point sur la nappe des eaux Et la bise gémit en berçant les roseaux !
Alors je vis venir à travers le village, De loin, sur le chemin tout bordé de feuillage, Quatre jeunes garçons qui portaient un cercueil. Ils marchaient lentement dans leurs habits de deuil. Quatre filles suivaient, jeunes, en robes blanches, Les yeux en pleurs, le front couronné de pervenches. Un long voile de point, tombant jusqu'à leurs pies, Dérobait à demi leurs contours déliés.
Sur la tombe un drap blanc avec larges dentelles, . Des couronnes de lis et des fleurs d'immortelles
Semblaient les ornements qu'on prête avec bonheur, Les jours de grande fête, à l'autel du Seigneur. La touchante amitié de compagnes chéries Avait cueilli, la veille, au milieu des prairies, Pour le tombeau sacré, ces virginales fleurs. Je me sentais ému ; mes yeux roulaient des pleurs ; Mon cœur était serré par une amère angoisse, Et je prenais ma part du deuil de la paroisse.
Dans le même moment Houde courut à moi, Et, me serrant la main :
— Tu l'aimais bien, je croi ?
—Qui?
— Mais tu me comprends ; celle qu'en terre on porte ; Dulice.
— Que dis-tu ? Mon Dieu ! Dulice est morte ?...
Un nuage passa devant mes yeux alors ; Une froide sueur inonda tout mon corps, Et j'allai m'appuyer, d'une marche indécise, A la croix qui s'élève en face de l'église.
Un doux rêve oublié passa devant mes yeux Et j'entendis longtemps des accords merveilleux. Dans le calme du ciel toujours les cloches saintes Jetaient, en se berçant, leurs douloureuses plaintes.
Elle m'avait aimé. Son jeune confesseur
Lui disait de bannir tout amour de son cœur *
Mais pourquoi réveiller ces tristes souvenances ? Tout est fini pour nous, amour comme espérances ! Un souffle inexorable, avant les jours d'été, A brisé cette fleur dans toute sa beauté.
Elle voulut me fuir, et, pour sauver son âme, Faire monter vers Dieu sa sainte et vive flamme. Elle vint à Lé vis, demander au couvent La paix que, depuis lors, cherchait son cœur fervent.
Je la revis plus tard ; trop tard ! D'amères larmes
Tombèrent lentement de ses yeux pleins de charmes
Quand elle me parla. Comme elle j'ai pleuré
Ne te réveille plus, souvenir adoré !
Le temple était en deuil, les autels, sans parures,
Et les tableaux, voilés par de sombres tentures.
Six grands cierges de cire allumés à la fois
Berçaient leur flamme pâle au côté de la croix.
Quand le prêtre eut offert le divin sacrifice ;
Quand du Christ il eut bu, dans l'auguste calice,
Le sang inestimable, et que le saint Agneau,
Pour nous, sur le calvaire eut monté de nouveau, à
Un chant incomparable éclata sous les voûtes. 1
De l'orgue frémissant les voix montèrent toutes,
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Dans un cri de pitié, vers le juge des morts. Le chœur psalmodia de sublimes accords.
C'était un chant d'espoir; c'était une prière ; C'était de la terreur ; c'était, dans la poussière, La faible créature implorant l'Eternel I C'était l'âme appelant, en ce jour solennel, Pour désarmer le bras de son juge suprême, Toutes les grandes voix de ce monde qu'il aime I Des nuages d'encens flottaient sous les arceaux ; Le catafalque noir portait mille flambeaux.
Le clocher répéta ses lugubres volées, Et l'écho les redit jusqu'au fond des vallées ; Jusqu'à saint Edouard, jusqu'à saint Casimir On entendit alors nos trois cloches gémir ; Et le vent qui passa dans les vieux sycomores Parut unir sa plainte à ces plaintes sonores 1
Libéra I libéra ! pitié ! pitié ! Seigneur 1
Disaient toutes ces voix dans leur grande douleur,
Libéra ! libéra ! pitié ! pitié pour elle,
Et ne la livrez pas à la mort éternelle !
Ne la rejetez point, Seigneur, loin de vos yeux,
En ce jour redoutable où la terre et les cieux
Jusqu'en leurs fondements frémiront d'épouvante,
Quand du siècle apostat qui s'insurge et se vante
De ne pas croire en Vous, Vous viendrez, ô mon Dieu,
Juger l'amour impur et l'orgueil par le feu I
Et pendant que les clercs, l'airain et l'orgue antique Chantaient, dans leurs accords, ce sublime cantique, Que le prêtre faisait, pour bénir le tombeau, Du goupillon d'argent pleuvoir les gouttes d'eau, Je pleurais à genoux, dans un banc, en arrière.
Tout le peuple suivit la tombe au cimetière.
Je voulus suivre aussi ; mais soudain du cercueil
Je crus voir s'élever, comme il passait le seuil,
Une forme légère, ondoyante, élancée.
Par le rhythme pieux elle était balancée,
Se drapait noblement dans son brillant linceul
Et regardait l'endroit où je me trouvais seul.
Son front resplendissait d'une vive lumière,
Sa bouche souriait, et pourtant sa paupière
Roulait encor des pleurs, comme en ce triste jour
Où nous nous'séparions sans espoir de retour !
Elle parut monter sur un rayon d'opale
Je tombai devant elle à genoux sur la dalle.
Quand je me relevai le temple était désert, Un rayon de soleil perçait le ciel couvert.