‹ Une gerbe; poésiesChapitre 2 sur 43 · SOUVENIR DU PRINTEMPS DE · texte numérisé non relu

SOUVENIR DU PRINTEMPS DE

" Avril ! aimable avril, que ton haleine est pure î

li Que de charmes nouveaux je trouve en son murmure

" Quand elle enfle ma voile et berce mon esquif,

" Quand elle fait frémir le ruisseau fugitif,

", Quand elle vient jouer dans la chauve ramure,

4C Secouer, sur mon cou, ma longue chevelure,

" Ou rafraîchir mon front mouillé par le travail !

" Que ton soleil est chaud ! Il consume l'émail

u Dont l'hiver recouvrait nos champs et notre fleuve,

cc Et redonne à nos prés une parure neuve !

" U ramène l'amour et l'oiseau sous nos cieux I

u II rend à nos forêts leurs chœurs mélodieux I

" Il emplit les rameaux d'une sève abondante,

" Le cœur des jeunes gens, d'une vigueur ardente !

" Avril ! avril ! ton souffle est plein de volupté ! " Tes matins et tes soirs, ô beau mois enchanté, " Naissent dans l'harmonie et les flots de lumière I " Avril, c'est toi qui viens égayer la chaumière " Dont la bise d'hiver attristait le foyer I " C'est toi qui fais encor, sous ton souffle, ondoyer, " Quand tes feux ont fondu leurs cristaux immobiles, " Les flots du Saint-Laurent redevenus dociles. " Hâte-toi, mois d'amour, que je cueille une fleur, " La première des bois, la plus fraîche en couleur, " Pour orner les cheveux de ma jeune Henriette ! " Hâte-toi, que je berce en ma barque coquette, " Sur les vagues d'azur du fleuve paresseux, " Celle qu'ont fait rougir mes pudiques aveux ! "

Ainsi chantait, un jour, d'une voix douce et fière, Sous les bois sans ombrage, au bord du lac Saint-Pierre, Un fils du Saint-Laurent, un barde jeune et bon, Doué du plus fatal mais du plus noble don.

Et, pendant qu'il chantait, son œil mélancolique Suivait, dans le lointain, une scène magique : C'était le fleuve aimé qui, las d'être captif, S'agitait dans son lit comme un coursier rétif, Secouait le fardeau de ses glaces massives, En éclats scintillants les poussait vers ses rives, Et les broyait ensemble avec autant de bruit Qu'en fait, à son réveil, un volcan dans la nuit.

Les paysans heureux, pour mieux voir le spectacle Qu'offrait, ce printemps-là, la tardive débâcle, Jusques au bord des eaux venaient de toute part, Et, par des cris joyeux, saluaient le départ De ces bancs de cristal dont l'attitude altière Avait voulu braver la saison printanière.

On voyait accourir la troupe des enfants Jetant, dans le ciel pur, mille cris triomphants ; Les cheveux enchaînés sous de molles résilles, On voyait accourir l'essaim des jeunes filles, En corsage d'indienne, en modestes jupons.

Leurs bouches prodiguaient des sourires fripons Et leurs voix frappaient l'air de notes argentines. Elles semblaient ainsi de joyeuses ondines Que le printemps rendait à leurs limpides eaux, Et qui cherchaient leur grotte au milieu des roseaux.

Mais quelle est cette vierge à l'air doux et candide

Qui laisse sa. compagne et va, d'un pas timide,

S'asseoir sur le vieux tronc d'un orme renversé î

De quel touchant espoir son cœur est-il bercé ?

Quelle peine nouvelle ou quelle inquiétude

Lui font, quand tout est gai, chercher la solitude ?

La joie et la douleur n'aiment guère le bruit.

Son regard, attaché sur la glace qui fuit,

De temps en temps se lève et se porte à la rive,

Plein d'un trouble charmant et d'une ardeur craintive.

Quel est l'objet aimé dont le charme puissant

Peut enchaîner ainsi ce regard ravissant ?

Est-ce donc toi, Damas, est-ce donc toi, poète ?

Et celle qui t'attend est-ce ton Henriette ?

Ah! oui, car je te vois, le front tout radieux,

Diriger, moins rêveur, ta course vers les lieux

Où la fille des champs est assise plaintive !

En te voyant venir ton amante attentive

A baissé son beau front où montait la rougeur,

A baissé ses cils d'or et son grand œil songeur !

Pendant que jusqu'au loin les glaces ébranlées S'agitent sourdement sur les ondes gonflées ; Pendant que sur les bords les timides échos Disent les chants du ciel et la clameur des flots, Comme deux jeunes fleurs épanchent leur dictame, En secret les amants vont épancher leur âme.

Ils disent, en riant, leurs soins un peu jaloux, Echangent, de nouveau, les serments les plus doux, Et se sentent plus forts pour l'heure de l'épreuve. Les parfums de la brise et l'aspect du grand fleuve, La pureté des airs, les murmures, les chants, Les rayons du soleil qui dansent sur les champs, Les bruits qui tout à coup succèdent au silence, Cette étrange vigueur et cette effervescence

Qui circulent partout, venant tout ranimer, Redoublent, dans leur cœur, la puissance d'aimer. Et la terre à leurs yeux paraît bien rétrécie ! Ils n'auront pas assez, pour s'aimer, de la vie ! Ils sentent quelque chose au fond de tant d'amour Que ne peut leur donner le terrestre séjour ! Leurs regards confondus se remplissent de larmes ; Ils se trouvent heureux et des mots pleins de charmes S'échappent de leur bouche avec de longs soupirs. Hélas ! pourquoi faut-il qu'au milieu des plaisirs Il se glisse souvent une pensée amère ?

Est-ce pour avertir que tout est éphémère ?

Que rien ne doit durer dans ces mondes flottants ? Que tout passe bien vite et nous en même temps ?

— Henriette, disait le sensible poète,

Ton amour est ma vie, et pourtant je regrette

De t'avoir inspiré de si suaves feux ;

Je regrette le jour où mes chastes aveux

Ont fait naître soudain des roses sur ta joue.

Je t'aime comme alors, et plus, je te l'avoue ;

Mais que sert de s'aimer si l'on ne peut s'unir,

Si le Prêtre de Dieu ne doit pas nous bénir ?

Je suis bien pauvre, hélas I et mon cœur désespère

De te voir volontiers partager ma misère.

Mon luth, ô mon amie, est mon unique bien ;

Le monde aime mes chants mais ne me donne rien : Je ne ramperais pas, d'ailleurs, devant un trône ; Je ne chanterais point pour une vile aumône ; Et j'aime mieux rester à jamais indigent Que de vendre ma lyre une pièce d'argent ! "

— Par quel chagrin, Damas, ton âme est-elle étreinte î Pourquoi me blesses-tu par une injuste crainte? Partager ton destin, être pauvre avec toi N'est-ce pas, ô Damas, mon seul désir à moi ? L'or n'apporte souvent qu'un bonheur bien futile : L'amour et la vertu le donnent moins fragile.

— Mais pourrai-je chanter si je te vois souffrir ? Mes accords désolés devront bientôt mourir.

— Oh ! j'unirai ma voix à ton accent suprême, Et le monde dira qu'on pleure mais qu'on aime.

— Qui parle par ta bouche, ô charme de mon cœur ? De tous mes vains discours ton amour est vainqueur. Je craignais de trouver ton âme résignée Et nar un autre amour peut-être dominée.

esses, Damas, par ce cruel soupçon, iche et laid ; c'est un méchant garçon.

Il insulte l'Eglise et méprise le prêtre :

Son cœur est plein de fiel et son bras est bien traître : La vengeance a pour lui les attraits les plus doux ; Et, s'il aime quelqu'un, il est sombre et jaloux.

— Pardonne à ton ami, ma sensible Henriette, Tu m'aimes, je le sais, d'une amitié parfaite.

Mais regarde, là-bas, cet énorme rempart

Que forment les glaçons emportés au hasard ;

On dirait qu'un géant les entasse avec rage

Pour détourner le fleuve et noyer son rivage.

Quels bruits ! quelles clameurs et quels mugissements !

Quels chocs et quels éclats ! quels vifs scintillements

Le soleil fait pleuvoir de ces informes glaces !

Comme on voit se dresser leurs immenses surfaces I

Et le fleuve profond s'arrête épouvanté ;

On dirait qu'à sa source il remonte irrité !

Son flot sombre et grondeur jusqu'à nos pieds s'élance I

Il couvre le rivage ! Il s'avanGe ! Il s'avance !

Adieu ! mon Henriette, adieu ! pardonne-moi ; Je vais joindre ma mère et calmer son effroi.

Saint-Laurent ! Saint-Laurent ! ô superbe rivière, N'as-tu donc plus assez, pour ton onde si fière, Du lit que Dieu lui-même a voulu te creuser ?

l6 UNE GERBE

Pourquoi, fleuve orgueilleux, sur ton rivage oser Jeter, comme un linceul, l'écume de ta lame ? Es-tu donc aussi toi pris du désir infâme D'agrandir ton royaume en volant tes voisins ? Depuis quand ces verts prés et ces riants jardins Sont-ils donc devenus comme une urne profonde Où peut insolemment se dérouler ton onde ?

Pourquoi ta voix grossie a-t-elle tant d'horreur, Et pourquoi ton aspect répand-il la terreur ?

Cet air de paix profonde et d'allégresse pure, Qu'on voyait rayonner sur la brune figure De tous les paysans réunis près des eaux, S'effaça tout à coup au penser des fléaux Que pouvaient apporter les ondes déchaînées.

La gaité déserta leurs âmes consternées ; Ils quittèrent en foule et précipitamment Le rivage où montait le terrible élément.

Quand Damas, pour aller vers sa mère inquiète, Eut laissé, sur l'ormeau, la fidèle Henriette, Elle resta pensive en face du tableau Qui s'ouvrait devant elle étrange autant que beau : Elle entendait encor dans son âme attendrie Vibrer de son amant la voix noble et chérie.

Bien vite cependant le tumulte et les cris

Que poussent, jusqu'au ciel, les paysans surpris

L'arrachent aux douceurs de son aimable rêve :

En voyant que tout fuit, honteuse, elle se lève

Et tourne promptement ses pas vers la maison.

Mais voici que soudain, à travers un buisson

Jeté comme un rideau derrière le tronc d'orme,

Elle voit s'avancer une face difforme

Dont les yeux dilatés flambent d'un feu jaloux.

Elle n'entend qu'un mot : Malheur ! malheur à vous !

Que lui jette au hasard une bouche en grimace,

Pendant qu'un poing crispé se lève et la menace.

" — Tribul! Tribull dit-elle, ô monstre, laisse-moi!"

Et rapide elle fuit toute pâle d'effroi.

Quel spectacle inouï ! quel désordre ! quel trouble ! Tout s'agite partout ; le tumulte redouble !

Les braves paysans, émus, épouvantés, En implorant le ciel, courent de tous côtés.

Les uns laissent déjà leur maison peu solide, Emportant avec eux, dans leur fuite rapide, Tous les objets divers qu'ils ont d'abord trouvés, Et cherchent un refuge aux lieux plus élevés ; Les autres, moins craintifs, à cette heure suprême, Attendent leur destin dans leur demeure môme* La mansarde leur offre un gîte bien étroit

l8 UNE GERBE

Ils n'en pourront bientôt sortir que par le toit ; Mais plutôt que de fuir ils en font leur asile.

On sort de leur étable et Ton mène, à la file, Par des chemins nouveaux, sur le haut du fenil. Les bêtes que menace un imminent péril.

On entend le cheval qui hennit et piétine Et le bœuf paresseux qui beugle et se mutine. Les coqs battent de l'aile et chantent follement ; Les chiens, flairant le sol, hurlent sinistrement : La jeune fille en pleurs jette une plainte amère Et l'enfant étonné se cramponne à sa mère.

Le spectacle est navrant. Les banquises, là bas, S'accumulent toujours avec un sourd fracas.

Et le fleuve gonflé, sur ses rives fécondes, Implacable, rejette avec fureur ses ondes.

Les champs sont engloutis sous des torrents nouveaux, Les arbres sans feuillage, élevant leurs rameaux Au dessus de ce lac au flot rapide et sombre, Ressemblent au vaisseau qui perd sa voile et sombre. Comme après un naufrage, étendus sur les mers, Flottent, au gré des vents, mille débris divers, Ainsi flottent partout, dans l'immense prairie, Mille objets emportés par le fleuve en furie.

LA DEBACLE 19

Et le soleil répand, comme en signe d'adieu, Sur ce tableau lugubre un long sillon de feu.

Quel calme tout à coup règne dans la nature ! Pas un seul chant d'oiseau, pas un léger murmure ! Au loin les bancs de glace, immobiles, pressés, Semblent d'immenses rocs l'un sur l'autre entassés. Les eaux ne montent plus, le fleuve se repo-e. Est-il donc effrayé des souffrances qu'il cause, Ou se repose- t-il dans un profond sommeil, Pour mieux recommencer la lutte à son réveil ? Dans les prés, au-dessus de ces vagues étranges, On ne voit s'élever que les combles des granges Où tremblent, confondus, les divers animaux, Que les faîtes pelés des pommiers, des ormeaux, Et que les gais pignons des maisonnettes blanches. I)es canots effilés ou des radeaux de planches Aux fenêtres des toits demeurent amarrés :

C'est le dernier asile où viendront, éplorés, Les pauvres paysans chassés de leur demeure.

Et sur la nappe humide on voit fuir, à toute heure, Au bruit de l'aviron qui plonge dans les flots, D'une maison à l'autre un de ces longs canots.

Mais quelle est donc, là-bas, cette fière nacelle Qui semble se courber sur l'onde qui ruisselle ?

Quel est ce couple heureux qui se parle d'amour Sur l'élément perfide et sous les feux du jour ? C'est le barde rustique avec son Henriette î Aimez-vous ! aimez-vous ! nulle voix indiscrète Au vent ne jettera vos propos amoureux !

En face du malheur, enfants, soyez heureux !

L'amour est plus puissant entouré de ruines !

La souffrance et l'amour font les âmes divines !

Aimez-vous ! aimez-vous ! Le bonheur, doux enfants, Est infidèle, hélas ! comme les flots mouvants !

soleil paresseux, tu caches ta lumière Et tu n'as pas fini ta course journalière !

Vas-tu donc te coucher comme un vieux pèlerin Qui ne peut, sans dormir, achever son chemin ? Pourquoi ce voile noir dont tu couvres ta face ? Ce regard qui languit ? ce rayon qui s'efface ? Pourquoi ton front brillant s'est-il donc obscurci, Et ton orbe orgueilleux, tout à coup, rétréci ? Naguère, en descendant derrière nos montagnes, Tu souriais encore à nos fraîches campagnes ; Tu ranimais nos bois par ta douce chaleur Et rendais à nos prés leur charmante couleur I O soleil paresseux, la terre est belle encore Quand ton joyeux reflet l'illumine et la dore I Ne te hâte pas tant de prendre ton sommeil ;

LA DEBACLE 21

Verse-lui jusqu'au soir ton feu pur et vermeil ;

Chasse au loin devant toi cette nue au flanc sombre

Qui monte à l'horizon comme un spectre dans l'ombre !

Et toi ne souffle pas, fraîche brise du soir !

Si les flots à ta voix venaient à s'émouvoir,

Si ton souffle agitait cette nappe mobile

Qui recouvre partout notre rive fertile,

Quels seraient nos malheurs ! quel serait notre deuil !....

Ah ! nos champs deviendraient un immense cercueil !

Le soleil, dérobé par un épais nuage,

A laissé, sur les eaux qui couvrent le rivage,

S'étendre, par degrés, de ténébreux sillons ;

Dans les cieux grisonnants quelques pâles rayons,

S'ouvrant en éventail, s'échappent de la nue.

Ils présagent qu'un vent, sur la campagne nue,

Va s'élever bientôt, violent, furieux. .

Le front des paysans devient plus soucieux ;

Leur cœur, saisi d'effroi, bat avec violence ;

Les époux consternés échangent, en silence,

Un regard où la crainte est mêlée à l'amour ;

Les mères, tes enfants s'enviennent, tour à tour,

S'agenouiller en pleurs devant la sainte image

De celle dont la voix dissipe tout orage :

" vierge, disent-ils, nous espérons en vous ;

" Nous sommes vos enfants, vierge, secourez-nous I "

Déjà l'ombre au ciel plane et le jour baisse vite ; Sous l'haleine du vent déjà l'onde s'agite.

Les flots après les flots s'avancent menaçants, Déracinent les troncs des arbres frémissants, Emportent au hasard les débris des clôtures, Et se heurtent aux toits avec de longs murmures.

O rivages aimés, naguère si joyeux, Quel aspect désolant vous offrez à nos yeux ! Vous avez dépouillé vos vêtements de fête, Et le printemps n'a pas couronné votre tête ! Vous êtes devenus pareils au lit profond Où s'élance, écumeux, un fleuve vagabond.

La nuit I voici la nuit, le front ceint de ténèbres ! La nuitavec des>oix, des murmures funèbres !

J'entends de longs soupirs, de rauques hurlements ! J'entends d'étranges bruits, d'affreux gémissements ! Des plaintes, des clameurs qui montent jusqu'aux nues! Désespoirs inouïs, angoisses inconnues I Voix d'hommes effrayés appelant au secours !

Voix de femmes pleurant les fruits de leurs amours ! Jeunes filles qu'étouffe une terreur amère !

nfants'en pleurs qui demandent leur mère !

rers d'animaux qui pressentent la mort !

îi souffle toujours et de plus en plus fort !

LA DEBACLE 23

Sourds murmures des flots qui s'agitent et roulent ! Lugubres craquements des maisons qui s'écroulent 1 Tout se plaint, tout gémit dans les ombres du soir 1 Tout n'est partout, hélas î que mort ou désespoir !

nuit pleine d'horreur ! ô nuit épouvantable, Lève ton voile noir et ton ombre implacable ! Laisse-nous contempler ces désastres nouveaux ! Quels flots bondissent, là, comme de blancs troupeaux? Quels flots tumultueux, au souffle des tempêtes Agitent, en hurlant, leurs écumeuses crêtes, Comme des pins altiers tourmentés par le vent Agitent les rameaux de leur faîte mouvant î Ils mordent les lambris des maisons et des granges ! A leurs chocs répétés des voix, des cris étranges, » Comme de sourds échos, répondent tristement !

Voyez-vous? voyez-vous sur le sombre élément

Ce toit démantelé qui s'éloigne et vacille ?

Il berce, sur l'abîme, une pauvre famille

Qui demande à grands cris un secours trop tardif.

Entendez-vous, là bas, cet autre accent plaintif ?

C'est le suprême adieu d'une mère éplorée

A son fidèle époux, à sa fille adorée !

Trop faible pour laisser sa couche de douleur,

Elle commande aux siens d'échapper au malheur

Qu'elle ne peut, hélas ! éviter elle-même.

Rien ne doit la sauver de ce danger extrême.

Elle voit devant elle une effroyable mort, Mais s'occupe d'eux seuls et tremble pour leur sort. L'eau s'élève avec bruit vers son lit solitaire Comme le sable autour d'un tombeau qu'on enterre ! Déjà le toit frémit, s'incline, et, sur les flots S'écroule en étouffant ses suprêmes sanglots !

Là-bas ! là-bas ! û ciel ! qui luttent dans les ombres ! Quels sont, de toute part, quels sont ces groupes sombres Qui se tiennent noués au faîte des ormeaux ?

Qui, noyés à demi, cramponnés aux rameaux, Se ballottent au gré de la bise et des lames ?

Des vieillards décrépits et d'adorables femmes, Des vierges à l'œil pur et de faibles enfants Ont confié leurs jours à ces gîtes mouvants !

Ici, l'arbre, chargé d'une masse trop lourde,

S'incline lentement, pousse une plainte sourde

Et rend les malheureux à l'abîme obscurci :

Là, c'est un faible enfant que, de son sein transi,

Laisse tomber, hélas ! une mère épuisée I

Et, plus loin, un vieillard dont la main s'est brisée

LA DEBACLE 25

En serrant les rameaux d'un cenellier noueux, Replonge dans les flots son crâne sans cheveux 1

Où vont-ils ? où vont-ils sur la mer furibonde Ces canots vacillants et tout remplis de monde î Ce n'est plus au refrain des joyeuses chansons Que dans les flots obscurs plongent les avirons, C'est au bruit des sanglots et des plaintes funèbres ! Où vont ces malheureux au milieu des ténèbres ? Ne vont-ils pas bientôt se heurter à l'écueil ? N'âuront-ils pas aussi les ondes pour cercueil î ciel î protége-les ! c'est assez de victimes ! Referme, Dieu puissant, ces horribles abîmes Que ton bras redoutable a laissés s'entr'ouvrir. Et que l'on voie encor ces rives refleurir 1

O prière inutile 1 En vain ma voix implore, Il faut une victime 1 une victime encore !

O Damas 1 ô Damas I réponds, où donc es-tu ?

Que devient ton amour ? Que devient ta vertu ?. Ton esprit égaré rêve-t-il d'harmonie ?

Damas, n'entends-tu pas un râle d'agonie, Une plaintive voix qui va s'affaiblissant ?

N'entends-tu pas, Damas, un adieu saisissant Que l'orage qui passe emporte sur son aile ;

Que berce sur son sein la vague solennelle ?

Ne vois-tu point ces bras qui se lèvent vers toi ? Ces regards suppliants, pleins d'amour et d'effroi, Que plongent dans la nuit une vierge mourante ? Pauvre Damas, c'est-elle ! elle ta tendre amante Qui se débat en vain, et, par un long effort, S'épuise à repousser l'étreinte de la mort !

Mais si tu n'entends pas sa douloureuse plainte, Un autre la comprend. Seul il vogue sans crainte Au milieu des débris qui flottent sur les eaux. Il aime la tempête et rit de ces fléaux Qui vont anéantir les paysans superbes.

Leurs bouches n'auront plus pour lui de mots acerbes !

Au bord de son canot il allume un fanal *

Et s'avance en chantant un couplet infernal.

En face de la mort la vierge malheureuse A saisi cependant, d'une main vigoureuse, La branche d'un pommier qu'elle môme a planté ; Elle soutient ainsi, sur le gouffre irrité, Son visage souffrant, sa chevelure blonde Que chaque brise incline et chaque flot inonde. De temps en temps sa voix s'élève dans les airs, Mais nul ne veut répondre à ses sanglots amers.

Est-ce une illusion ? une barque s'avance !

À son humide proue un fanal se balance.

La vierge sent l'espoir renaître dans son cœur ; Elle s'attache à l'arbre avec plus de vigueur De crainte de périr tout près d'être sauvée.

La voilà ! la voilà ! la barque est arrivée î «

Mais quel démon la guide ! Il ouvre un œil brutal Et sa bouche prodigue un rire qui fait mal !

Alors dans sa terreur Henriette s'écrie :

— " Tribul, sauve-moi ! sauve-moi, je t'en prie î "

Et Tribul la regarde avec un air moqueur ; Et son œil se remplit d'une fauve lueur A la pâle clarté du fanal qui scintille.

— " Par pitié ! sauve-moi !" reprend la jeune fille. Et son bras fatigué glisse sur le rameau.

Toujours silencieux, son infâme bourreau

Voit sur l'arbre agité sa main blanche qui glisse,

Et, dans son cœur pervers, jouit de son supplice.

— " Tribul ! Tribul 1 pour Dieu !.. je péris !.. je péris ! "

2$ UNE GEBBE

Et le monstre est muet : et l'étrange souris

Qui fait épanouir sa figure damnée

Répond seul aux sanglots de cette infortunée.

Il voit les flots émus soulever ses cheveux ;

Il voit se tordre en vain ses bras purs et nerveux ;

Il voit sa main étreindre, avec douleur et force,

La branche qui frémit et dont la rude écorce

Déchire et fait saigner à chaque instant ses doigts !

La vierge s'affaiblit et sa bouche est sans voix ;

Ses regards effarés se couvrent de nuages ;

Son esprit voit flotter de sinistres images.

Et le monstre impassible est là qui rit toujours ;

Pouvant la sauver, il la laisse sans secours.

H la regarde encor d'un œil sinistre et fauve :

— u Jure d'être à moi seul, dit-il, et je te sauve. "

La vierge qui se noie, en entendants ces mots,

Par un suprême effort élève, sur les flots,

Son front pâle et glacé d'où la vague ruisselle.

On voit se ranimer une vive étincelle

Dans ce regard mourant qui semblait ne plus voir.

Elle est charmante encor malgré le désespoir

Qui contracte et flétrit sa figure étonnée :

— " Misérable ! " dit-elle, et sa voix indignée Dans l'écume des flots va se perdre et mourir. Ses doigts endoloris commencent à s'ouvrir ; Sa main n'a plus de force ; elle glisse ! elle glisse !

— " Jure, dit le démon, je finis ton supplice l "

Tout est sourd à sa voix hors le vent qui gémit 1 Mais la main de la vierge étreint l'arbre et frémit

C'est le terme fatal d'une lutte effrayante !

Une forme légère, indécise, ondoyante Se berce au gré des flots, des vents impétueux ; Une main entr'ouverte, Un bras voluptueux S'élèvent par instants au dessus de l'abîme ; Mais bientôt tout s'efface, il ne reste qu'un crime ! Le barbare Tribul, sans bruit, s'éloigne alors Et vogue poursuivi par un sombre remords.

O Damas 1 ô Damas 1 laisse pleurer ton âme !

Elle n'est plus déjà cette adorable femme Dont la vertu touchante et le naissant amour Payaient tes chastes feux d'un si tendre retour ! La mort a moissonné, dès l'aube de son âge, La plus charmante fleur de ton joli village ! N'éveille plus les bois par tes chants réjouis !

Tes projets de bonheur se sont évanouis

Comme un songe au réveil et comme une fumée !

Ne ne la demande plus ta jeune bien-aimée :

Son corps charmant et pur gît au fond du torrent I

Elle a tourné vers toi son regard expirant 1

Elle t'a demandé dans une humble prière !

Et seul un homme impur, un monstre au cœur de pierre,

Est venu souriant pour la voir expirer !

Le lâche ! le pervers ! il pouvait espérer,

En lui portant secours à cette heure suprême,

Te ravir à jamais celle que ton cœur aime ;

Mais, détestant l'infâme et fidèle à sa foi,

Elle aima mieux mourir que de vivre sans toi !

u Juin répand sur nos bords les fleurs dé sa corbeille,

u De suaves accents, dès que le jour s'éveille,

u Font retentir au loin nos bois mystérieux;

" Sur les sillons fumants les insectes joyeux

u Se hâtent à poursuivre une facile proie ;

u Le papillon doré tend ses ailes de soie

u Et danse tout le jour dans un rayon de feu ;

a Le vaste Saint-Laurent déroule son flot bleu

u Qui vient mourir sans bruit sur les bords du rivage ;

tt L'air est plein de parfums, le ciel est sans orage,

" Mais rien n'est beau pour moi, car tout espoir est vain ! 44 Je voudrais que le jour n'eut plus de lendemain ! " Ceux qui m'aimaient le plus m'ont laissé, sur la terre, " ; Achever, triste et seul, mon chemin solitaire ! a Je cherche autour de moi les êtres regrettés, 44 Que le ciel, en un jour, hélas! m'a tous otés ! 44 Partout je n'aperçois que ruines, désastres ! 44 La nuit est dans mon âme et mon ciel est sans astres !

44 rivages chéris, où sont ces toits riants

44 Qui naguère brillaient au milieu de vos champs

44 Pareils à des rubis au bord d'un diadème ?

44 Pourquoi vois-je partout la face morne et blême

44 De quelques malheureux qui pleurent comme moi ?

u L'aspect de l'avenir me fait trembler d'effroi.

44 Roule, ô beau Saint-Laurent, roule calme et tranquille j

44 Viens caresser nos bords de ta lame docile !

•' Ta vengeance est parfaite, ô fleuve souverain !

44 Mais réponds à ma plainte, et redis mon chagrin !

44 Murmure, comme moi dans ma douleur amère,

u Le nom de mon amie et le nom de ma mère !

44 Et, quand je vais prier sur leurs humbles tombeaux,

44 Unis à mes accents le doux bruit de tes eaux ! "

Ainsi chantait Damas, et sa muse plaintive,

Sa muse attendrissait les échos de la rive.

Et puis, de temps en temps, deux noms mélodieux

S'échappaient de sa lèvre et montaient vers les cieux.

{Traduit de Longfellow)

Le vent d'hiver soufflait. Sur les campagnes nues La neige avait semé ses flocons argentés, Et l'étoile irrisait de ses molles clartés Le firmament d'azur où flottaient quelques nues. La ville, d'où montait un bruit continuel, Allumait, tour à tour, ses brillants réverbères ; Et la nuit commençait, la nuit des grands mystères, La nuit sublime de Noël !

Dans les beffrois al tiers et les humbles tourelles Les cloches balançaient des accords merveilleux ; Car c'est dans cette nuit que leurs chants sont joyeux Et que leurs douces voix deviennent solennelles. Bien des pauvres humains, lassés de leur labeur

Et courbés sous le poids d'une nouvelle année, Croyaient voir refleurir leur jeunesse fanée Et songeaient encore au bonheur !

Cette nuit vit l'amour remplacer la vengeance, Le pardon relever le coupable soumis ; Elle vit l'union de bien des ennemis ; Elle vit, sous le chaume où régnait l'indigence, Les cœurs se rassurer contre le lendemain ; Elle vit la douleur sécher ses tristes larmes, Chaque bouche sourire avec de nouveaux charmes Chaque front prendre un air serein!

L'automne, en s'en allant, laissait, sur son passage, Un parfum de bonheur doux et mystérieux.

Le riche et l'indigent levaient ensemble aux cieux Un cœur rempli d'amour, un esprit sans nuage. La paix et l'allégresse habitaient les palais ; La joie et l'abondance étaient dans les chaumines ; Et rien n'était plus gai que les voix argentines Des enfants réjouis et frais.

Dans le deuil cependant une de ces demeures Etait plongée, hélas I depuis quelques moments ! Sous les lambris dorés des beaux appartements

Le désespoir sonnait de lamentables heures :

Une petite voix faiblement murmurait, Au milieu du silence, une plainte légère.

Et puis de temps en temps sanglotait une mère, Car son jeune enfant se mourait.

Suspendus avec art, de beaux rideaux de soie Enveloppaient son lit de leur moelleux contours ; Les pieds, sans bruit, foulaient des tapis de velours. Mille objets curieux dont il faisait sa joie N'avaient rien maintenant qui put l'émerveiller ; Et les jolis cheveux, dont ses épaules rondes Naguère gentiment portaient les boucles blondes, Flottaient épars sur l'oreiller.

I^es ressources et l'art d'une ville savante Pour sauver un enfant se virent épuiser ; Ils n'empêchèrent pas un fil de se briser, Un mot sombre et fatal de semer l'épouvante I Le chagrin d'une mère et son puissant amour Ne purent pas, non plus, retenir auprès d'elle Cet être bien-aimé qui tendait sa jeune aile Pour voler au divin séjour.

Elle était à genoux au chevet de la couche, S'efforçant, pour calmer son douloureux transport, De sourire à Penfant que lui prenait la mort. Elle baisait son front et sa petite bouche ; Elle lui fredonnait un suave refrain ; Lui disait que bientôt il irait aux vallées Prendre des papillons, ces douces fleurs ailées Qui naissent avec le matin.

Soudain l'enfant sourit en rejetant son lange, Et l'on ne sentit plus battre son petit cœur. Sur sa lèvre entr'ouverte ainsi qu'une humble fleur Un soupir expira. Quelque chose d'étrange Paraissait imprimer à son front radieux Une vive surprise unie à l'allégresse ; Et ses beaux yeux d'azur semblaient fixés sans cesse Sur un objet mystérieux.

Venu, sur un rayon, des voûtes immortelles, Un ange, enveloppé dans un voile éclatant, S'avançait vers l'alcôve où reposait l'enfant. Ses regards étaient purs comme des étincelles. A son épaule une aile à l'éclat sans pareil S'agitait, comme au vent une fraîche corolle, Et son front, couronné d'une ardente auréole, Resplendissait comme un soleil.

Pendant qu'avec amour le messager céleste S'inclinait sur le nid, tout petit et soyeux, D'où ne s'élevait plus nul ramage joyeux, Et que sur sa poitrine, avec un tendre geste, Il appuyait le front de son nouvel ami, Un froid mortel saisit la mère infortunée :

Son adorable enfant l'avait abandonnée,.

S'était à jamais endormi !

Cependant, déployant ses deux ailes de flamme, L'ange prit son essor vers les parvis sacrés. Il flotta mollement dans les airs empourprés Comme un cygne de neige au sommet d'une lame. Et, pendant qu'il portait l'objet de son amour, En triomphe, bien loin d'une patrie ingrate, H mit à ses côtés une rose incarnate Cueillie au terrestre séjour.

Et le petit enfant, dans sa joie ignorante, Demande que sa mère avec lui monte aux cieux. Il fixe, tour à tour, un regard anxieux Sur son guide céleste et la rose odorante Qui repose toujours près de son cœur aimant.

Mais l'ange, souriant de son inquiétude, Le presse sur son cœur avec sollicitude Et lui fait ce récit charmant

Apprends, ô mon ami, que le ciel à la terre Par de touchants rapports a voulu se lier ; Qu'il voit ce qui s'y passe et ne peut l'oublier. Les longs tourments de l'homme et sa joie éphémère Au ciel trouvent toujours un écho solennel.

Sur la terre l'amour bien vite, hélas ! s'épuise ; Dans le ciel, au contraire, il croît, se divinise ; Dans le ciel il est éternel !

Dans un pauvre quartier de cette grande ville Dont, au dessous de nous, tu vois luire les toits, Et dans un gîte obscur se trouvait, autrefois, Un petit orphelin souffreteux et débile.

Il n'avait pas connu la suave pitié, Et, dans l'âpre chemin d'une existence aride, Jamais la charité n'avait servi de guide A son faible et timide pié.

Tous les mornes ennuis et toutes les misères Qui ne viennent à vous que sur l'aile des ans, Et dont l'enfance ignore, au moins, les traits cuisants, Broyaient son jeune cœur dans leurs nombreuses serres ! Au matin de la vie, il en voyait le soir.

Pour nourrice il avait l'indigence au sein maigre, Pour unique héritage il cueillait un mot aigre Quand il passait sur le trottoir.

HISTOIRE D'ÏÏK AKOB 3^

Trop faible pour prier, n'ayant nul camarade Qui voulut près de lui demeurer un moment, Il voyait tous ses jours s'écouler tristement. Bien souvent il mettait son pauvre front malade, Comme un roseau brisé, dans ses petites mains ; Appelant le sommeil qui le fuyait sans cesse, II laissait, bien souvent, sa tête avec tristesse Tomber sur ses grossiers coussins.

Son esprit s'égarait en des rêves étranges :

Il s'imaginait voir de lointaines forêts, Des chœurs mélodieux et des ombrages frais ; Il s'imaginait voir, échappés à leurs langes, Des bambins tout rosés courir sur le gazon, Egrener, dans les airs, les sons de leurs voix gaies, Et traîner derrière eux l'aubépine des haies En retournant à la maison.

A peine se glissait, dans cette rue obscure Où vivait, délaissé, le petit orphelin, Le bienfaisant rayon d'un ciel pur et serein. Quand l'air chaud de l'été ranimait la nature, Cet air que vous aimez, qui n'a rien d'accablant Dans les riants bosquets qui vous prêtent leur ombre, Suffoquait le petit sous son toit bas et sombre Ou sur le pavé tout brûlant.

Par un jour des plus beaux que le ciel vous envoie, Tout chantait dans les airs, la ville était tout bruit, Il sortit de nouveau de son triste réduit, Et, d'un pas chancelant, suivit la grande voie. Il arriva tout près d'un superbe jardin Qu'entourait avec grâce une ceinture en pierre : Aujnilieu s'élevait une maison princière Dont l'aspect l'arrêta soudain.

Là se berçaient au vent des arbres gigantesques Dont les rameaux formaient plus d'un antre vermeil, Où jouaient, tour à tour, et l'ombre et le soleil. Des guirlandes de fleurs tombaient en arabesques Et caressaient le front d'un enfant gracieux. Des fontaines lançaient, en ruisselantes gerbes, Les ondes de leur sein qui tombaient sur les herbes Avec des bruits harmonieux.

L'orphelin avança sa figure amaigrie A travers les barreaux de la porte de fer.

Il contempla longtemps cette ondulante mer De verdure et de fleurs, de bois et de prairie Qui s'offrait tout à coup à ses regards surpris. Dans ses heures de paix, dans ses rêves de rose, *- Jamais il n'avait vu si ravissante chose Sourire à ses jeunes esprits.

Vous étiez à jouer dans les larges allées ; Votre petite main jetait des fleurs en Pair ; Et puis de votre bouche un rire frais et clair S'échappait tout à coup, quand les fleurs effeuillées Retombaient en flocons sur vos jolis cheveux. Là de cette maison se trouvait l'espérance Car vous étiez gardé dans la magnificence Et l'on veillait sur tous vos jeux.

Du seuil de la maison, cependant, la servante, Lasse d'apercevoir ce front pâle et vilain, Alla tout droit trouver le petit orphelin, Et, lui jetant un sou d'une main méprisante, Lui dit avec rigueur de bientôt s'en aller.

Et quand il entendit cette parole dure, De ses grands yeux rêveurs sur sa maigre figure Des pleurs se mirent à couler.

Mais votre cœur d'enfant si naïf et si tendre Fut touché de ces pleurs qu'un enfant comme vous Répandait, sans pourtant ressentir de courroux. Et, laissant là vos jeux, vous êtes allé prendre Une éclatante fleur, la plus belle du lieu, Et vous êtes de suite, avec un gai visage, Venu la lui donner, à travers le grillage, En lui disant un doux adieu.

L'aspect de cette fleur, son merveilleux arôme, Le charme de ce mot sensible et généreux, Pour l'esprit désolé du petit malheureux Furent, en ce moment, comme un céleste baume. Lui que tous accueillaient avec des mots d'aigreur, Il ressentit alors une joie inouïe : Il garda, dans sa main, la rose épanouie, Et le tendre mot, dans son cœur.

Puis il s'en retourna, palpitant d'espérance,

Dans son pauvre réduit. Pauvre ! oh ! non ! désormais

Il est tout inondé de douceur et de paix !

Car les rêves sacrés de l'innocente enfance, L'amour et le repos, le bonheur et l'espoir, Sur la couche paisible où le petit sommeille Voltigent par essaims à la lueur vermeille Des étoiles d'un calme soir !

L'aurore n'avait point du chevet solitaire Chassé la vision ; et le pauvre petit, Plus faible que la veille, avait gardé le lit. Avait-il entendu les riches de la terre Lui parler, dans un rêve, avec calme et bonté, Que tout fut, ce jour-là, d'une douceur extrême î Oh I c'était cette fleur dont le charme suprême Eloignait toute anxiété 1

Il souriait toujours en regardant la rose,

Et bien qu'il vit tomber, dans sa débile main,

Une par une, bêlas ! les feuilles de carmin !

— Faut-il donc voir périr une aussi belle chose 1

Ma fleur, tu renaîtras, dit-il, dans ses transports. Le lendemain matin, lorsque, dans la mansarde, L'aube laissa glisser sa lumière blafarde La rose et l'enfant étaient morts.

Apprends, mon bien-aimé, que notre Maître Auguste Ne dédaigne jamais les bonnes actions ; QueTamour pur qui naît dans les afflictions, Sous le ciel orageux de votre monde injuste, En Dieu sejfortifle et devient éternel ; Et que les^purs'esprits créés dans la lumière Conservent à jamais, dans son ardeur première L'amour jié comme eux dans le ciel.

Ainsi l'ange parlait à l'enfant de la terre, Puis il penchait son front sur le fardeau charmant Qu'il pressait dans ses bras avec ravissement Et l'enfant, étonné de ce nouveau mystère, Interrogeait des yeux le brillant ciel d'azur Qui devant lui s'ouvrait avec tant de délice, Et la magique fleur dont l'éclatant calice Lui versait un parfum si pur.

44 TJNE GERBE

Et l'Ange, souriant, reprit bientôt encore :

— Le Seigneur m'a permis de vous aller chercher Avant que le malheur ne soit venu toucher, De son souffle mortel, vos jours à leur aurore, Avant que le péché n'ait souillé votre cœur ; Car j'étais l'orphalin auquel, dans sa misère, Vous daignâtes offrir cette rose si chère Avec un mot plein de douceur.

Et, dans cette cité dont avait parlé l'ange, Au fond du cimetière, un superbe tombeau Avait été construit du marbre le plus beau.

Il se voila de fleurs d'une richesse étrange Sitôt que du printemps le vent tiède souffla. Et, près de ce sépulcre émaillé de verdure, Etait une autre tombe, humble, petite, obscure ... Nul ne savait qui dormait là !

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