LA VIE
Elle nous crie en son ivresse :
" Vous êtes vieux, retirez- vous! "
Oh! du moins laissez-nous encore Nous retourner vers notre aurore Et contempler les jours passés !
Mais le passé n'a point de charmes !
Les sillons creusés par nos larmes Ne sont pas encore effacés !
Le passé, c'est un cimetière Où reposent, dans la poussière, Nos vœux, nos projets les plus baux!
Où nos plus chères espérances, Où nos plaisirs et nos souffrances Ont trouvé de muets tombeaux!
Pourtant, de distance en distance, Dans ce vaste champ du silence, On voit surgir de douces fleurs :
Ce sont les souvenirs suaves De ces temps où nulles entraves Ne captivaient nos jeunes cœurs!
L'hiver !... voici l'hiver ! Il plane sur nos têtes
Comme un cygne blanc sur les flots.
L'hiver, sous notre ciel, c'est la saison des fêtes ;
C'est le signal des long sanglots ; C'est l'époque enivrante où plaisirs et lumières
Inondent les salons dorés ; C'est l'heure redoutable où les froides chaumières
Abritent des malheurs sacrés I
Sur le flanc des coteaux, au milieu des prairies,
La neige étincelle au soleil ; On dirait jusqu'au loin d'immenses'draperies
Aux fils d'argent et de vermeil.
Et des troupes d'enfants, sur leurs rapides traînes.
Glissent en riant aux éclats
Enfants que je chéris, vers la saison des peines
Vous glissez bien plus vite, hélas !
Quelques flocons de neige aux arbres sans feuillages
Se sont attachés, par hasard, Comme les cheveux blancs que suspendent les âges
Sur le front ridé d'un vieillard.
Le givre s'est collé, comme un rideau de gaze,
Aux vitres de l'humble réduit ; Et le pauvre ouvrier que le travail écrase
Ne peut voir si le soleil luit.
Il ne voit pas, non plus, sur la neige éclatante,
Glisser ces superbes traîneaux Qu'emportent, frémissant sous la rêne flottante,
Des couples de fougueux chevaux.
Peut-être un sourd murmure, un blasphème, peut-être,
Monterait du fond de son cœur, S'il voyait tant d'heureux passer à sa fenêtre
Comme pour narguer son malheur.
Promenez votre orgueil sur vos riches voitures, Vous que le ciel fit naître heureux ;
Enveloppez-vous bien dans vos chaudes fourrures ; Fouettez vos coursiers vigoureux ;
Eblouissez le gueux par votre absurde faste ;
Troublez ses jours si peu sereins
Jljpourrait oublier qu'il est d'une autre caste,
Que vous êtes ses souverains !
Quand minuit a sonné, que le bal se repose
Pour mieux après se réveiller ; Quand vos petits enfants aux visages de rose
Dorment sur leur tiède oreiller, Sous le chaume du pauvre une mère travaille
Depuis le lever du matin ; Ses petits, décharnés, grelottent sur la paille
Et demandent un peu de pain.
Pendant que le vent souffle et que la neige fouette
Vos grands châssis tout radieux, Près d'un feu qui s'éteint, l'indigence muette
Verse des pleurs silencieux.
Elle sent sur son front la lèvre froide et blême
Du spectre des mornes hivers ; Elle croit qu'au hasard, dans un désordre extrême,
Dieu laisse rouler l'univers.
vous qui m'entendez, indigents de la terre Qui trempez votre pain de pleurs,
Je sais tous vos chagrins, moi ; je suis votre frère ;
J'ai bu la coupe des douleurs ; J'ai mangé le pain noir qu'à son chien qu'il caresse
Le riche n'oserait offrir !
Quand avec un cœur noble on tombe en la détresse,
Je sais tout ce qu'il faut souffrir I
Mais les grands de ce monde ont aussi leurs misères':
Ils cachent plus d'un long regret !
Et, croyez-vous, mon Dieu ! les peines moins amères
Quand l'orgueil les garde , en secret ?
Courbons nos fronts soumis sous cette main divine
Qui dispense biens et fléaux I Restons pauvres, souffrants... Bien vite l'on chemine
Vers le terme de tous les maux !