‹ Une gerbe; poésiesChapitre 4 sur 43 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

Elle nous crie en son ivresse :

" Vous êtes vieux, retirez- vous! "

Oh! du moins laissez-nous encore Nous retourner vers notre aurore Et contempler les jours passés !

Mais le passé n'a point de charmes !

Les sillons creusés par nos larmes Ne sont pas encore effacés !

Le passé, c'est un cimetière Où reposent, dans la poussière, Nos vœux, nos projets les plus baux!

Où nos plus chères espérances, Où nos plaisirs et nos souffrances Ont trouvé de muets tombeaux!

Pourtant, de distance en distance, Dans ce vaste champ du silence, On voit surgir de douces fleurs :

Ce sont les souvenirs suaves De ces temps où nulles entraves Ne captivaient nos jeunes cœurs!

L'hiver !... voici l'hiver ! Il plane sur nos têtes

Comme un cygne blanc sur les flots.

L'hiver, sous notre ciel, c'est la saison des fêtes ;

C'est le signal des long sanglots ; C'est l'époque enivrante où plaisirs et lumières

Inondent les salons dorés ; C'est l'heure redoutable où les froides chaumières

Abritent des malheurs sacrés I

Sur le flanc des coteaux, au milieu des prairies,

La neige étincelle au soleil ; On dirait jusqu'au loin d'immenses'draperies

Aux fils d'argent et de vermeil.

Et des troupes d'enfants, sur leurs rapides traînes.

Glissent en riant aux éclats

Enfants que je chéris, vers la saison des peines

Vous glissez bien plus vite, hélas !

Quelques flocons de neige aux arbres sans feuillages

Se sont attachés, par hasard, Comme les cheveux blancs que suspendent les âges

Sur le front ridé d'un vieillard.

Le givre s'est collé, comme un rideau de gaze,

Aux vitres de l'humble réduit ; Et le pauvre ouvrier que le travail écrase

Ne peut voir si le soleil luit.

Il ne voit pas, non plus, sur la neige éclatante,

Glisser ces superbes traîneaux Qu'emportent, frémissant sous la rêne flottante,

Des couples de fougueux chevaux.

Peut-être un sourd murmure, un blasphème, peut-être,

Monterait du fond de son cœur, S'il voyait tant d'heureux passer à sa fenêtre

Comme pour narguer son malheur.

Promenez votre orgueil sur vos riches voitures, Vous que le ciel fit naître heureux ;

Enveloppez-vous bien dans vos chaudes fourrures ; Fouettez vos coursiers vigoureux ;

Eblouissez le gueux par votre absurde faste ;

Troublez ses jours si peu sereins

Jljpourrait oublier qu'il est d'une autre caste,

Que vous êtes ses souverains !

Quand minuit a sonné, que le bal se repose

Pour mieux après se réveiller ; Quand vos petits enfants aux visages de rose

Dorment sur leur tiède oreiller, Sous le chaume du pauvre une mère travaille

Depuis le lever du matin ; Ses petits, décharnés, grelottent sur la paille

Et demandent un peu de pain.

Pendant que le vent souffle et que la neige fouette

Vos grands châssis tout radieux, Près d'un feu qui s'éteint, l'indigence muette

Verse des pleurs silencieux.

Elle sent sur son front la lèvre froide et blême

Du spectre des mornes hivers ; Elle croit qu'au hasard, dans un désordre extrême,

Dieu laisse rouler l'univers.

vous qui m'entendez, indigents de la terre Qui trempez votre pain de pleurs,

Je sais tous vos chagrins, moi ; je suis votre frère ;

J'ai bu la coupe des douleurs ; J'ai mangé le pain noir qu'à son chien qu'il caresse

Le riche n'oserait offrir !

Quand avec un cœur noble on tombe en la détresse,

Je sais tout ce qu'il faut souffrir I

Mais les grands de ce monde ont aussi leurs misères':

Ils cachent plus d'un long regret !

Et, croyez-vous, mon Dieu ! les peines moins amères

Quand l'orgueil les garde , en secret ?

Courbons nos fronts soumis sous cette main divine

Qui dispense biens et fléaux I Restons pauvres, souffrants... Bien vite l'on chemine

Vers le terme de tous les maux !

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