LE RETOUR AUX CHAMPS
J'avais bien assez vu comme le fort repousse
Le faible à son boulet rivé, Comme de son orgueil la sottise éclabousse
L'esprit qui traîne le pavé !
J'avais bien assez vu la richesse hautaine
Ecraser, de son vil dédain, L'indigence en haillons qu'une espérance vaine
Jette au hasard sur son chemin !
Nul vent harmonieux ne passait sur ma lyre, Et mes chants étaient suspendus.
Je ne retrouvais plus le souffle qui m'inspire. Et je pleurais les jours perdus !
Il me fallait de l'air, le parfum des prairies Où fleurissent les blancs muguets ;
Il me fallait l'espace et ces courses chéries Le long des onduleux guérêts !
Il me fallait le calme, alors que chaque étoile Sourit comme un regard de Dieu,
Calme que rien ne rompt si ce n'est une voile Qui retombe sur le flot bleu !
78 UNEGERBE
11 me fallait revoir, au milieu de la plaine, Sur le penchant du vert coteau,
Le laboureur qui rêve à la moisson prochaine En ouvrant le sillon nouveau !
11 me fallait l'odeur du foin qui se dessèche Sur le champ où passe la faulx.
L'odeur du trèfle mûr que flairent dans la crèche, En hennissant, les fiers chevaux !
Il me fallait entendre encor la voix bénie Dn vieux clocher de mon hameau ;
Cette voix qni répète, en vagues d'harmonie, Les gais cantiques du berceau ;
'Qui porte des chrétiens la prière'Jet l'hommage
Au ciel, dans un divin accord, Et qui fera peut-être, un jour, gémir la plage Dn glas fnnèbre de ma mort.
DULCIA LINQULMUS ARVA
Pourquoi donc fuyez-vous notre belle patrie,
Jeunes gens aux bras vigoureux ?
N'a-t-elle plus besoin ni de votre industrie,
Ni de votre sang généreux ?
Est-ce ainsi que fuyaient, en d'autres temps, nos pères
Qui virent tant de jours mauvais ?
D'un rivage étranger les gloires mensongères
Ne les séduisirent jamais.
8o UNEGERBE
Quoi ! vous vous exilez ! Mais dans nos vastes plaines
N'est-il pas de place pour tous ? Craignez-vous de Fliiver les rigides haleines ?
L'été n'est-il pas assez doux ?
Sont-elles sans parfums les fleurs de nos charmilles ?
Sans ombre nos grandes forêts?
L'amour et la vertu croissent dans nos familles
Gomme les blés dans nos guérôts.
Aiguillonnez les flancs de la glèbe féconde ;
Traînez partout le soc vainqueur ; Des sueurs du travail que votre front s'inonde ;
Le travail retrempe le cœur.
Transformez nos déserts ; que la ronce sauvage
Fasse place à l'or du froment.
Laissez à vos enfants, pour premier héritage,
L'exemple d'un grand dévoûment.
Un son qui vient de loin vous trouble et vous enivre :
Est-ce donc un concert si beau ?
C'est la voix de rairain, c'est la clameur du cuivre,
Le cri du fer sous le marteau !
Ah ! combien plus sacrés sont les accents rustiques
Qui font retentir nos hameaux !
Voix de nos gais enfants, chants des vierges pudiques.
Soupirs du vent dans les rameaux 1
DULCIA LINQUIMUS ARVA 8l
La grande république, ivre de sa conquête,
Proclame haut ses libertés ; Mais écoutez le vent qui passe sur la tète
De ses populeuses cités : Quels accents discordants son vol rapide égrène
Comme la grêle de l'hiver !
Et cette république, elle chante la haine
Sur un luth aux cordes de fer !
Ecoutez ! écoutez l'implacable musique !
Ecoutez l'étrange clameur !
C'est le sourd grondement de lïmmense fabrique
Où les engins chantent en chœur, Le râle des pistons plongeant dans les chaudières
Leurs énormes jambes d'acier, Comme aux gués bouilloiniants des rapides rivières
Les sabots d'un fougueux coursier î
C'est le bruit des marteaux qui font hurler l'enclume
Comme un taureau dans l'abattoir !
C'est le pétilh ment de la flamme qu'allume
L'haleine d'un grand soufflet noir !
Ce sont les cris stridents des ardentes bobines,
Des cylindres vertigineux î C'est le concert affreux de toutes les machines
Qui travaillent toujours pour eux 1
Et, parmi tous ces bruits, une plainte s'élève,
La plainte du pauvre ouvrier Qui travaille dès Taube et jusqu'au soir sans trêve, j
Et n'a pas le temps de prier.
Sa femme, ses enfants, comme d'humbles esclaves,
Sont tous les jours à leurs métiers. Ils vieillissent ainsi sans briser les entraves
Qui les enchaînent tout entiers !
Ah ! si les habitants des villes ouvrières
Avaient l'ombre de nos grands pins ; S'ils avaient les parfums de nos fleurs printanières,
L'air embaumé de nos matins ; S'ils pouvaient, comme nous, en s'armant de la hache,
Défricher un sol plantureux, Comme ils accompliraient leur glorieuse tâche,
Et qu'ils se trouveraient heureux 1
Aimez, ô Canadiens, le sol qui vous vit naître, Et qu'il ne soit jamais qu'à vous !
Sur les bords étrangers chacun est votre maître : Demeurez libres parmi nous !
Aimez votre village et vos temples champêtres • Où Dieu vous parla tant de fois.
Aimez le cimetière où dorment les ancêtres Sous l'humble égide de la croix !
0 les vives chansons qui montent des prairies !
Les doux arômes du foin mûr !
0 le soleil ardent ! Les riches draperies
Qui flattent sous le ciel d'azur !
Sur la forêt lointaine L'aube soulève à peine Sa paupière aux cils d'or, Et, sur la grève humide, L'alouette rapide Ne danse pas encor.
84 UNEGERBE
Prenant sa faulx tranchante, Avant que l'oiseau chante Dans le buisson fleuri, Le paysan agile Retourne au pré fertile Où le trèfle a mûri.
Et le foin plein d'arôme Sur le sol qu'il embaume Se couche frémissant, Comme, sur le rivage, Le frêle ajonc sauvage.
Sous le flot incessant.
0 les vives chansons qui montent des prairies !
Les doux arômes du foin mûr !
0 le soleil ardent ! Les riches draperies
Qui flottent sous le ciel d'azur !
Sur la cime vermeille Cependant se réveille L'harmonieux pinson, Et, prenant sa volée, A travers la feuillée Il chante sa chanson !
Et la fraîche rosée Qui s'était déposée Sur le rameau mouvant S'échappe, à son passage, Du verdoyant feuillage Comme au soufQe du vent.
Et l'on dirait que l'aile De l'humble philomèle, Dans ses doux battements, Fait pleuvoir sur les herbes Les scintillantes gerbes De mille diamants.
O.les vives chansons qui montent des prairies !
Les doux arômes du foin mûr 1 OJe soleil ardent ! Les riches draperies
Qui flottent sous le ciel d'azur !
La jeune paysanne, Qui s'avance et ricane.
Tient, dans sa brune main, Une fourche de saule, Et, sur sa ronde épaule, Un vase d'eau tout plein.
86 UNEGERBE
La coquette églantine Semble moins purpurine Que n'est sa joue alors :
Un corsage de toile Avec chasteté voile Les grâces de son corps.
On dirait qu'elle rêve Lorsque sa main soulève Les trèfles empourprés, Et, qu'à chaque secousse.
Une odeur neuve et douce S'exhale des verts prés.
0 les vives chansons qui montent des prairies I Les doux arômes du foin mûr !
0 le soleil ardent ! Les riches draperies Qui flottent sous le ciel d'azur !
J'entends, par intervalle, Gomme un bruit de cymbale Qui retentit pressé :
Pour affiler sa lame Que le silex entame Le faucheur s'est dressé,
Il a pris, tout humide, Dans le vase limpide, La pierre au rude grain, Et, d'une main précise.
Sur l'acier qui s'aiguise La promène grand train.
En se contant fleurettes.
Les gars et les fillettes.
Munis de leurs râteaux, Amassent, desséchée, L'herbe molle couchée Par la mordante faulx.
0 les^ vives chansons qui montent des prairies !
Les doux arômes du foin mûr I 0 le soleil ardent I Les riches draperies Qui flottent sous le ciel d'azur 1
Satisfait de l'ouvrage Qu'il fait avec courage Depuis que l'aube a lui, Le faucheur, sur la plaine.
De temps en temps promène Son œil autour de lui.
88 UNEGERBE
Sur sa faulx il s'appuie, Et, de sa main, essuie Son front tout ruisselant.
Car une efQuve chaude Sur le pré d'éraeraude Circule maintenant.
Et, le long des clôtures,
Les pesantes voitures
Que traînent les bœufs roux
Amènent à la grange
Le foin mûr qui s'effrange
Aux épines du houx.
0 les vives chansons qui montent des prairies I Les doux arômes du foin mûr !
0 le soleil ardent ! Les riches draperies Qui flottent sous le ciel d'azur !
La verte sauterelle Sur la tige nouvelle Découpe son profil, La libellule rase De son aile de gaze Les aigrettes du mil ;
Et, d'une ardeur égale, Le grillon, la cigale Chantent leur chant joyeux :
Dans le ciel la dernière, Le grillon, sous la pierre Qui le dérobe aux yeux !
Ainsi l'humble chaumière Et la demeure altière Ont des chants de bonheur ; Et que nul ne s'étonne, Car c'est une œuvre bonne Que l'œuvre du Seigneur.
0 les vives chansons qui montent des prairies 1
Les doux arômes du foin mûr !
0 le" soleil ardent ! Les riches draperies
Qui flottent sous le ciel d'azur I
Il passait sur son char traîné par des cavales,
Des cavales aux durs sabots ; Il passait au milieu de l'éclat des cymbales
Et des clameurs de ses hérauts.
Comme un torrent qui brise une digue impuissante, Pour voir cet homme tant vanté,
La foule s'élançait, profonde, frémissante, De tous les coins de la cité.
Puis elle demeurait là, les pieds dans la boue,
Ou la tête sous le soleil, Tant que sur le pavé résonnait une roue,
Tant qu'on voyait le char vermeil.
Et les fronts s'inclinaient jusque dans la poussière :
On aurait pu baiser ses pas.
Ceux même qui, parfois, l'insultaient en arrière,
Devant lui se courbaient plus bas.
C'est qu'il était puissant, et que souvent la force
Est le dieu le mieux adoré ; C'est que le peuple, aussi, sous une saine écorce
Cache un cœur souvent ulcéré.
Il était renommé dans toutes les provinces Et craint dans mille lieux divers ;
Il était le plus grand de tous ces brillants [irinces Qui se partagent l'univers.
Des amis, prosternés devant son diadème
Offraient l'encens du courtisan, Mais ils ne laissaient pas arriver l'anathème
Que lui jetait le paysan.
Et, quand il regardait défiler ses phalanges,
92 UNEGERBE
Gomme des flots, au champ de Mars, Il se croyait un dieu dont les millions d'anges Portent la foudre en toutes parts.
Son nom jetait Teffroi comme un coup de tonnerre.
Quand il fronçait son noir sourcil, Au levant, au couchant, les rois s'armaient en guerre,
Et croyaient leur trône en péril.
Comme l'ange maudit il ne crut qu'en lui-même :
Il méconnut la voix de Dieu.
Il aurait agréé, dans sa superbe extrême,
L'encens qui monte du saint lieu.
Il avait oublié, ce grand prince, une chose : C'est que Dieu règne sur les rois ;
Qu'ils n'ont tous qu'un mandat que le ciel leur impose, Et que les peuples ont des droits.
A son front orgueilleux, dime main tout sanglante
Et riant d'un rire infernal, La révolution, devenue insolente.
Avait mis le bandeau royal.
Il lui fit des faveurs, la reçut dans sa couche, Lui vendit son âme et son corps.
L'impudique baiser qu'il reçut de sa bouche Ne lui laissa plus de remords.
Elle devint hardie, exigeante, importune,
Comme une fille sans pudeur Qui prodigue Tamour et conserve rancune
A qui doute de son honneur.
Pour calmer le dépit de l'infâme maîtresse
Il la fit asseoir près de lui ; Il lui sacrifia FEglise et la noblesse
Qui sont des rois le seul appui.
Mais elle se lassa de ce royal hommage Qui lui semblait suspect toujours.
Elle aimait mieux des siens l'accouplement sauvage, Et mieux les brutales amours
Mais sur le chaud duvet de l'alcôve fermée
Par des rideaux épais et doux ; Dans les palais des grands où la canaille armée
Prouve l'égalité de tous.
Et voilà que soudain la maîtresse effrontée Livre ce prince ambitieux
94 UNEGERBE
A la foule des siens subitement montée De la fange des mauvais lieux.
Et rien des ennemis n'arrête l'avalanclie :
Leurs bataillons sont infinis.
Ils ont la soif du sang. C'est leur jour de revanche,
Et les corbeaux sont réunis.
Pour le festin des morts, pour la grande curée Sont réunis les noirs corbeaux.
Ils viennent, les impurs, de la France éplorée Se partager quelques lambeaux.
Les autres rois, alors, enfoncent sur leur crâne
Leur diadème profané.
Ils se cachent de peur ou frappent d'un pied d'âne
Les flancs du lion enchaîné.
ou SONT MES RÊVES
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux ? Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux !
Insensé ! je croyais au bonheur de la terre ; J'étais fait pour aimer et mon cœur était bon 1 Je n'avais qu'un besoin : la paix que rien n'altère. Comme l'oiseau, j'allais fredonnant ma chanson.
96 UNEGERBE
Mon âme est une lyre aux branches suspendue, Et la brise qui touche à sa corde tendue Lui fait rendre une plainte. Elle est une humble fleur Eclose, le matin, au bord de la prairie, Qui ne demande au ciel qu'une goutte de pluie Et qu un doux rayon de chaleur.
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux? Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux !
Ah î que j'étais heureux quand je pouvais encore, Loin du bruit des cités, loin des hommes jaloux. Courir seul, chaque jour, sur la plage sonore. Ecouter les sanglots des vagues en courroux Qui s'en allaient aussi pour ne plus reparaître ! Mon Dieu I disais-je alors, je ne viens que de naître, Et, comme ce flot bleu se perd dans l'océan, Je me perdrai bientôt dans ces affreux abîmes Qui ne rendent, hélas ! jamais plus leurs victimes, Dans les abîmes du néant !
Où sont mes rêves d'or? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux ?
N A p-a L-i^îf-^i h gy
Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux 1
Que dis-je ? le néant ! Erreur, songe, folie ! Le néant, c'est le monde avec son sot orgueil • Le monde qui n'a rien et que son destin lie Comme un pauvre forçat, au mal, aux pleurs, au deuil! Le monde qui promet et qui jamais ne donne ! Qui toujours vous offense et jamais ne pardonne Le monde qui gémit et s'en va soucieux î Ah î que dans ce néant le malheureux s'endorme ! Notre âme est immortelle, et rien ne la transforme Lorsque Dieu la rappelle aux cieux I
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances jEt ces jours de soleil qui se levaient si beaux ? !Ah! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux !
Où sont ceux que j'aimais ? Ces amis de l'enfance, Ces jeunes compagnons qui partageaient mes jeux ? Vous marchions côte à côte, avec insouciance, 50US le soleil brillant ou le ciel orageux. 1 nous semblait alors que la vie était belle, Jue rien ne finissait, qu'une effluve éternelle,
98 UNEGERBE
Pour rajeunir le monde, en tout lieu débordait. Il nous semblait alors que la vieillesse en larmes N'avait jamais connu les rires et les charmes Que la jeunesse possédait !
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux? Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux !
Où sont les cœurs de feu, les longues chevelures Que le vent caressait pendant les soirs sereins ? Où sont les anges blonds, les jeunes filles pures Qui se laissaient bercer par mes premiers refrains ? Où sont les verts sentiers, les bouquets de bruyères Où nos mains se joignaient dans les mêmes prières, Quand chantaient les pinsons sur les épais rameaux ? Nos esprits s'envolaient dans un brillant délire ; Nous nous sentions heureux, mais alors, pour le dire, Nos lèvres n'avaient pas de mots.
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux ? Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux 1
NAPOLEON m 99
Mais le torrent rapide entraînait la nacelle
Les vertes oasis et les arbres fleuris
Qui couronnaient le front de la rive nouvelle
Disparurent bientôt à mes regards surpris.
Et j'entendis soudain l'éclat de la tempête ;
Je sentis un vent froid qui passait sur ma tête,
Et puis un voile épais tomba devant mes yeux.
Je crus qu'un lourd sommeil pesait sur ma paupière;
Je voulus le chasser; j'appelai la lumière
0 ciel! j'étais devenu vieux !
Où sont mes rêves d'or ? Où sont mes espérances Et ces jours de soleil qui se levaient si beaux ? Ah ! laissez-moi traîner mes mortelles souffrances Au milieu des tombeaux !