LE POETE PAUVRE II
Pour lui s'ouvre la fleur dont le parfum enivre ;
Pour lui mûrissent les sillons ; Pour lui, durant l'hiver, et la neige et le givre
Emoussent leurs froids aiguillons.
Et n'est-ce pas assez de souffrir en silence
Les maux qui me viennent du ciel ?
Faut-il qu'à chaque instant, dans leur froide insolence,
Les hommes m'abreuvent de fiel ?
Ahl si j'avais pu naître au milieu des richesses
Comme sont nés tant d'idiots, Si j'eusse eu pour berceau les genoux des duchesses.
Des dentelles à mes maillots, Je n'aurais pas aimé d'amitié plus profonde
Les êtres que j'aime aujourd'hui.
Mais j'aurais vu comment nous apparaît le monde
Quand on plane au-dessus de lui !
0 règne du métal, règne de la matière
Dont se moquera l'avenir.
Alors que nos neveux sortiront de l'ornière
Où nous aimons à nous tenir.
Triomphe de l'argent, âge du servilisme.
Siècle de l'or, je te maudis !
Tu portes sur ton front le sceau de l'égoïsme ;
Tes yeux pervers sont alourdis ;
Il6 UNE GERBE
Comme ces lourds oiseaux qui sortent des décombres
Lorsque le soir est de retour, Tu promènes ton vol dans les épaisses ombres
Plutôt que dans l'éclat du jour !
O mes rêves aimés, mes croyances chéries,
0 mes ivresses d'autrefois, Comme les papillons des riantes prairies
Vous avez à mes pauvres doigts Laissé la poudre d'or de vos brillantes ailes,
Et vous vous êtes envolés.
Envolés pour toujours aux rives éternelles!
Parfois mes regards désolés Cherchent encore, au ciel, la trace lumineuse
Qui devait rester après vous ; Mais je ne vois plus rien, rien qu'une nuit affreuse
Que je vais attendre à genoux !