LA VISION DE .VONTGOMERY
Nous Ips fils des vieux Francs, dans ce'même rempart Qui couronne le front de notre illustre ville Comme un bandeau royal ; nous qu'une haine'vile Avait calomniés et voués au mépris, Nous nous fîmes soldats. Et le maître, surpris, Nous dut, vous le savez, une insigne victoire. Nous versions notre sin?, il recueillait la gloire. Qu'importe ? On nous disait : " C'est le devoir, allez ! ' Et nous allions au feu, certains d'être criblés Par les balles de plomb et l'ardente mitraille.
Il a peut-être droit celui-là qui nous raille De notre dévoûmcnt parfois si mal payé. Nous Canadiens- Français, nous avons étayé Sur notre sol fidèle, ô superbe Angleterre, Ta gloire chancelante et ton pouvoir austère, Quand, — après cent combats, — le peuple américain Te chassa de ses bords et nous tondit la main.
Et quand Montgomery vint dans nos froides plaines,
C'est toi qu'il poursuivait ! Et ses mains était pleine?,
Pour nous, tu le sais bien, d'entraînantes faveurs]! Ses soldats courageux étaient-ils des sauveurs Ou de traîtres amis qu'on fit bien de combattre ? Dieu nous protégea-t-il quand ils vinrent s'abattre,
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Sur notre sol aimé, comme un troupeau de loups ? Dieu nous protégea-t-il, ou fût-il contre nous?,...
Or \oici ce qu'un jour redira la légende : C'était l'hiver. Le givre attachait sa guirlande Gomme une fleur de lis aux sapins toujours verts. La nuit ouvrait son aile; et lis cieux, recouverts De grands nuages gris que roulaient les tempêtes. Faisaient tourbillonner la neige sur nos tètes.
Québec ne dormait pas sur son vaste rocher. On voyait, dans la nuit, lentement s'approcher Comme un serpent qui rampe au tour d'un nid, sur The La troupe américaine. Empressée et superbe, Elle avait tout conquis sur son passage heureux. Montgomery guidait les guerriers valeureux. Toujours sur le sommet de l'âpre citadelle L'étendard d'Albion flottait. La sentinelle Passait silencieuse au milieu des brouillards, Plongeant dans la noirceur ses inquiets regards. Le peuple s'agitait dans les étroites rues Comme on voit, quelquefois, au fond des herbes drue S'agiter les fourmis. Et toujours il neigeait. Et le front dans sa main Montgomery songeait : Il songeait au moyen de surprendre la ville. Tout à coup, dans les airs, une clameur fébrile
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Se fait entendre. Il croit que cet étrange cri Est un signal de mort, et qu'un feu bien nourri Va pleuvoir aussitôt sur sa troupe surprise. II lève ses regards vers la muraille grise Qui se dresse sur lui. Soudain deux traits de feu Eclairent le brouillard comme un regard de Dieu. Il voit deux glaives d'or, il voit deux lames nues Qui se croisent sans bruit dans l'épaisseur des nues. Et, petit à petit, se dessinent, brillants. Les traits mystérieux de deux guerriers vaillants. Et près d'eux est assise une femme voilée. L'étendard d'Albion, la bannière étoilée Déroulent leurs replis sur le front des lutteurs.
Et toujours le vent souffle. Et puis sur les hauteurs, Dans les créneaux étroits et dans nos tours célèbres, Il semble qu'on entend des murmures funèbres. Montgomery, troublé, s'adresse à ses soldats :
— " Voyez donc, leur dit-il — Il montrait de son bras —
" Voyez donc dans les airs ces choses tout étranges I
" Voyez ces étendards ! ces glaives et ces anges 1
" Ah ! c'est notre drapeau !... C'est l'étendard anglais !... " Quel combat merveilleux !..Quels guerriers !.. Voyez-les !. " Et cette femme en deuil I... Le vainqueur la possède !..
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" Ail ! notre pavillon ! Il se replie ! Il cède I.
Personne ne voyait l'étrange vision.
— " Nous n'apercevons rien ; c'est une illusion, 0 vaillant général ! dirent, d'une voix grave, Les soldats stupéfaits.
Montgomery le brave, Immobile et muet, suivait toujours, des yeux, Le spectacle étonnant qui se passait aux cieux. Mais les glaives, bientôt, n'eurent plus d'étincelles, Et l'ardeur s'éteignit dans les fauves prunelles Des soldats étliérés. La femme, peu à peu. Se fondit dans la nuit comme la cire au feu. Et les deux étendards, changés en noirs nuages, Lançaient de leurs replis le vent et les orages. Montgomery baissa son front ruisselant d'eau : Il tira lentement le sabre du fourreau. Un éclair s'échappa de la pointe aiguisée.
— '• 0 mon ijays, dit-il, — et sa voix épuisée Se perdit dansj'orage — 0 mon pays aimé, Suis-je l'ange vaincu qu'un prodige innommé Tient de me faire voir ? 0 ma noble bannière, Nous tomberons tous deux dans la même poussière !.