SI TU POUVAIS PARLER
Pourquoi souvent aussi, comme une morne plaine,
Tu t'aplanis soudain, Et pourquoi, tour à tour, ta voix est humble ou fière ;
Pourquoi tu dors parfois, Entre tes bords fleuris, dans ta couche de pierre,
Comme un lac sous les bois ; Et pourquoi tu brandis ton panache d'écume,
Torrent impétueux, Comme un coursier secoue une aigrette de plume
Sur son front fastueux I
Si tu pouvais parler, tu nous dirais peut-être Que ces vagues rumeurs, ces soupirs, ces sanglots Qu'on entend tour à tour et s'éteindre et renaître, S>nt la voix des noyés que tourmentent tes flots ; Tu nous dirais combien de longues chevelures, Aux baisers de l'amour promises autrefois, ?e traînent mainteuant sur tes glaises impures, Ou se collent sans bruit à tes glauques parois.
Combien d'infortunés, jeunes, vieux, hommes, femmes,
Par le trépas surpris, car les cailloux glissants, au caprice des lames.
Traînent leurs corps meurtris !
Combien de fiancés dans leurs habits de fête,
Au jour de leur bonheur.
Pour orcliestres ont eu la foudre et la tempête,
Et la vague en fureur Pour couclie nuptiale ! Et combien, sur les berges,
Les reptiles rampants Souillent, de leurs baisers, le sein bleui des vierges
Et le front des enfants !
Si tu pouvais parler, tu me dirais, ô fleuve. Les joyeuses chansons des filles du hameau Qui s'en vont, chaque soir, dans leur parure neuve, Qui chaque soir s'en vont, dans un léger bateau, Promener leur amour sur tes vagues disciètes, Au souffle du zéphir, au bruit des avirons. Pendant que dans le ciel, comme l'œil des coquettes, La lune verse au loin ses perfides rayons.
Tu me dirais la paix de ces humbles chaumières
Dont les pignons blanchis Sont, comme les donjons aux toitures altières,
Par tes eaux réfléchis ; Les chants et les clameurs des cités orgueilleuses
Qui brillent sur tes bords Comme, sur un cou blanc, des pierres précieuses ;
Les sublimes accords Des oiseaux réunis sous les épais feuillages
Des saules et des pins ;