LES LIVRES DE RAISON OU LIVRES DE FAMILLE
Les familles les plus chrétiennes, les plus recommandables , les mieux ordonnées, celles, en un mot, qui ont fait la France, avaient autrefois, pour la plupart, une coutume qui prouve combien sérieuse et pratique était la direction de leur vie.
Sous le nom de « Livres de raison », elles tenaient des Livres domestiques qui étaient pour elles autant de trésors de souvenirs, en même temps que des garanties de bonne administration.
On découvre à peu près partout 1, et sous des formes très diverses, des traces de cette coutume;
1 Non seulement en France, mais en Italie, en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Pologne, etc.
mais c'est particulièrement dans le Midi qu'elle se montre établie, d'une manière à peu près générale, au sein de toutes les classes ayant quelque culture; ou , du moins, c'est là que se sont conservés le mieux, et en plus grand nombre, les monuments originaux qui la caractérisent et qui en font à nos yeux une institution.
A l'aide de documents si précieux et si probants , nous avons dit ailleurs ce qu'ont été jusqu'à nos jours les familles vraiment dignes d'être proposées comme modèles. Nous avons décrit leurs mœurs, leur manière d'être, leurs conditions d'existence, de progrès et de stabilité, leurs traditions, et enfin l'action que leur vie, ainsi soutenue à travers les vicissitudes des temps, avait sur la vie religieuse, morale, économique et publique du pays 1. — Aujourd'hui, il n'y a plus lieu de refaire à leur sujet une œuvre d'histoire; c'est une pensée toute pratique qui nous occupe; il s'agit de recueillir et d'appliquer, pour notre usage, les enseignements qui en résultent. Aussi nous bornerons -nous à constater simplement ce qu'étaient ces documents, d'un ordre si intime, et ce qu'ils représentaient.
i Une Famille au xvic siècle. 3e édition, entièrement refondue et considérablement augmentée; Tours, Marne et fils, 1879; 1 vol. in-18.
Les Familles et la Société en France avant la révolution. 4e édition; Tours, Marne et fils, 1879; 2 vol. in-18.
Deux Chrétiennes pendant la peste de 1720. 2e édition; Paris, Baltenweck, 1876; 1 vol. in-18.
La Vie domestique, ses modèles et ses règles. 2e édition ; Paris, Ballenweck, 1877; 1 vol. in-18.
Et d'abord, que faut -il entendre par la dénomination de « Livre de raison » ?
« Raison » vient du mot latin ratio, qui signifie à la fois « sens , jugement , doctrine , méthode , compte d'affaires ».
Et, en effet, telle était la puissance des mœurs que le journal où venaient s'enregistrer les actes importants de la famille avait fini par répondre à tout cela.
Le Livre de raison n'avait été dès l'origine qu'un modeste livre de comptes; mais, lors même qu'il se réduisait à ces proportions , il empruntait à l'esprit qui l'inspirait un intérêt très supérieur à celui que peut offrir la sèche mention de détails d'affaires. A de certains endroits, le cadre s'étendait; des préoccupations plus élevées, des idées et réflexions morales, prenaient place d'elles-mêmes à côté et au sujet d'un article de recette ou de dépense. Le chef de famille, à l'occasion d'un fait, d'une circonstance qui l'avait frappé, consignait des observations ou recommandations auxquelles il attachait une sérieuse importance. Et c'est ainsi que le livre de comptes était devenu le dépositaire et le gardien de la tradition domestique.
En dehors de lui, on rencontre d'autres registres. Le Livre terrier, par exemple, contenait les copies des titres de propriété; le Livre de généalogie, surtout dans les grandes maisons aristocratiques , conservait les preuves de filiation.
Le caractère propre du Livre de raison, quand il était bien tenu, était de résumer en quelques traits,
et avec simplicité, tout ce qui moralement et matériellement constituait la famille et le foyer. Sur ses pages on inscrivait la généalogie des ancêtres, la biographie des parents, les naissances, mariages et décès, les principaux événements du ménage, l'accroissement de ce ménage, c'est-à-dire l'emploi de l'épargne , l'inventaire des biens , les derniers conseils laissés aux enfants.
Le Livre déraison était donc, en quelque sorte, la raison écrite de la famille.
La méthode et l'ordre suivis ne pouvaient être toujours les mêmes, et ils n'étaient pas chez tous également parfaits. Les procédés de rédaction et de classement dépendaient beaucoup des situations, des goûts, des aptitudes et convenances individuelles. Ainsi , des gens très occupés se contentaient de marquer sur leur grand livre d'administration les noms de leurs devanciers, leur mariage, l'état civil de leurs enfants, avec diverses annotations propres à éclairer ceux-ci sur tel ou tel point particulier.
Du milieu des types secondaires on voit cependant se dégager un type vraiment supérieur et tout à fait remarquable. A un moment décisif de leur existence , des pères modèles avaient senti s'éveiller en eux un surcroît de sollicitudes; ils avaient craint que la mort ne vînt les surprendre avant qu'ils eussent eu le temps d'achever l'éducation de leurs enfants, et qu'ils les eussent instruits sur ce qu'il leur importait le plus de connaître pour ne pas se laisser égarer; et alors, se recueillant en eux-mêmes,
ils avaient coordonné et mis au net, dans un travail d'ensemble exécuté avec le calme de la réflexion l, sauf à le compléter plus tard, la substance de ce qu'ils avaient déjà inscrit au jour le jour, mais au courant de la plume, dans leur livre habituel de comptes.
Le Livre de raison, tel que nous venons de le définir, était l'œuvre du père : c'était un des attributs naturels du chef de maison. A la mort de ce dernier, il était continué par la mère survivante jusqu'à ce que l'aîné des fils, parvenu à l'âge de majorité et marié, fût en état de prendre en main la direction des affaires 2.
D'ordinaire, il porte une date solennelle entre toutes : celle du mariage.
Le fils qui vient de s'établir, surtout si c'est en dehors de la maison paternelle , n'attend pas la mort de ses parents pour commencer son Livre de raison particulier. Une existence, très différente de celle
1 Nous avons publié presque en entier, dans le tome Ier de la Vie domestique, un des plus remarquables modèles qu'on puisse offrir en ce genre.
2 Voici une des formules que nous trouvons employées en pareil cas :
« A l'honneur et gloire de Dieu.
« Livre déraison demoy Isabeau de Giraud, tenu depuis la mort de mon bon mari, et commencé le mois d'avril 1671. »
Isabeau de Giraud meurt le 24 juin 1672, et son fils aîné Balthasard de Fresse-Monval, écrit après les pages remplies des annotations de sa mère :
o Le, 8 octobre 167% , j'aij continué ce Livre de raison de ma pauvre mère, pour l'honneur et gloire du bon Dieu. »
qu'il a menée jusque-là, s'ouvre alors devant lui : il sent que de la voie où il s'engagera dépendra son bonheur ou son malheur; et, lorsqu'il est vraiment chrétien, il obéit à l'impulsion de sa conscience, qui lui commande d'invoquer Dieu; à une heure si pleine de graves pensées, il n'a plus ce dédain ou cet oubli de l'expérience qui, dans sa vie de jeune homme, a été peut-être pour lui la cause de plus d'une erreur. Le père lui a souvent recommandé de s'habituer à réfléchir et à se rendre compte de ses actes. « Tâchez y lui a-t-il dit, de prendre un peu de temps pour écrire dans votre Mémorial ou Livre de raison les affaires que vous avez faites 1. » Mais le jeune homme est insouciant et négligent; il ne comprend pas autant qu'il le faudrait combien la prévoyance, la régularité et l'ordre en toutes choses sont nécessaires. Il ne commence à en être convaincu que le lendemain du jour où il est entré en ménage. Il ne le sera même d'une manière tout à fait pratique que plus tard, lorsqu'il aura reconnu, peutêtre encore à ses dépens, qu'un peu de science puisée dans les écoles ne suffit pas pour former un homme, pour donner cette science de la vie, la première des sciences, hors de laquelle la direction d'une famille est un fardeau si lourd à porter. Alors, déjà préparé par son expérience à mettre à profit celle de son père et à interroger celle de ses devanciers, il s'appliquera d'autant mieux à redresser en
1 Livre de raison de M. de Mongé; Puymichel, Basses- Alpes, 1687.
lui et autour de lui ce qu'il y aurait eu jusque-là de défectueux dans sa conduite.
Il y aurait plus d'un exemple à citer au sujet de cette instruction fondamentale dont les enfants recevaient autrefois les premiers éléments dès le berceau, et à laquelle ils revenaient presque toujours après l'âge des passions. — « Tant que dure l'âge des plaisirs et de la dissipation, écrit un père, on trouve peu le temps d'ouvrir et de lire le Livre de raison qu'ont laissé les parents. Mais, si Dieu vous fait arriver à l'âge de maturité, alors vous trouverez plaisir à feuilleter ces lignes. Elles vous rappelleront un père à qui vous fûtes cher, et qui ne s'est occupé, ainsi que votre excellente et vertueuse mère, qu'à vous donner une éducation où vous puissiez puiser le courage nécessaire pour supporter l'adversité, des talents et des connaissances suffisantes pour en triompher et faire vous-même votre fortune i. »
Le fait seul d'obliger de bonne heure les jeunes gens à tenir un compte exact de leurs dépenses personnelles exerçait sur eux une action des plus salutaires. On a raconté, il y a peu d'années, l'histoire des Vernet, d'après les Livres de raison de Joseph, que conserve la bibliothèque publique d'Avignon. Rien de plus curieux que le tableau d'intérieur offert par cette famille d'artistes : on voit s'y dérouler l'histoire du peintre, les naissances de ses enfants, leur éducation , et l'on peut y lire le répertoire de ses
1 Livre de raison de Pierre-Joseph de Colonia, intendant des finances sous Louis XVI.
œuvres pendant un demi-siècle, de 1735 à 1788. Un jour, Carie doit quitter son père pour aller à Rome; il s'engage à noter avec soin, selon les prescriptions paternelles, l'emploi de sa pension et de son temps; mais il ne tint guère sa promesse, et, à son retour, il ne put montrer l'ombre d'un Livre de raison.
« Ici se place un curieux épisode, dit M. Léon Lagrange ». Le père fit asseoir son fils, et le força d'inscrire sur une des pages d'un de ses livres à lui les dépenses de son voyage. Cette page est vivante. On voit le père sur le dos du fils , et ce dernier, un crayon à la main , cherchant dans sa mémoire ce qu'il pourrait bien inventer pour abréger sa corvée. — « De Paris à Rome, écrit-il, j'ay dépensé environ « trente francs en menues dépenses , comme spec- « tacle, gants, cravates, etc » Mais le père insiste, il veut des détails. Alors, Carie d'accuser en chiffres ronds : — « A Rome, un gilet blanc, dix « francs ; — des gants , deux paires , quatre francs ; « — tapis de table, quarante francs ; — spectacle,
« plusieurs fois, trois francs » Le café, les
étrennes, les couleurs viennent à tout instant. Enfin, quand il a écrit : « Une martingale, dix francs; au a tailleur, cinquante-deux francs; couleurs, soixante- « dix francs, » Carie, ennuyé, jette le crayon. Le père le ramasse, ou plutôt prend la plume, et continue d'écrire, sous la dictée de son fils, quatre ou cinq articles, et puis... Et puis Carie, sans doute, a fait
i Les Vernet. — Joseph Vernel et la peinture au xvine siècle; Paris, 1864, p. 289.
un calembour, le père a ri, il est désarmé, et la confession se termine.
« En dépit des efforts de Joseph Vernet , Carie se refusa longtemps à la gêne du Livre de raison. Toucher de l'argent et le dépenser, voilà son rôle; inscrire les dépenses, c'est l'affaire du père, qui s'en acquitte si bien. Un jour, cependant, Carie achète aussi ses livres de comptes, et il commence à les tenir : c'est qu'alors il a lui-même charge d'âmes, il est marié. »
Cette anecdote nous dit quelles étaient les éducations, au point de vue de l'économie domestique, et elle nous fait assister au point de départ de ces habitudes d'exactitude qui, dès l'époque du mariage, présidaient à la tenue du Livre de raison, au nom d'intérêts plus élevés et plus étendus.
On rédige donc son Livre de raison en vue du présent et aussi de l'avenir. Les générations forment une chaîne continue, dont les anneaux se lient étroitement l'un à l'autre. Ce dont les parents ont donné l'exemple, les enfants l'appliquent; ce que ceux-là ont commencé, ceux-ci le continuent1. L'enseigne-
1 Lorsque le fils était arrivé au dernier feuillet du registre paternel, il en commençait un nouveau :
<( Livre de raison commencé le 1er octobre i 7/ 6 , ayant fini le précédent que feu M. H. de Villeneuve , mon père, avoit cscril depuis le 4^r octobre 1696. Je jure ici, par tout ce qu'il y a de plus sacré, n'y avoir rien mis contre la vérité. »
Dans le Soissonnais, on emploie de semblables formules, indiquant la continuation du Livre domestique :
« 11* nomine Domini. Amen. — Livre domestique de Maislre
ment est permanent, perpétuel, et cependant, au fond, toujours le même. Son trait distinctif est de ne jamais se séparer des faits et de leur être en quelque sorte incorporé.
On mentionne des faits dans ce Livre d'or du foyer : c'est l'histoire de la famille. On en mentionne encore au sujet du patrimoine : c'est l'économie du ménage. Enfin, on tire des faits des leçons infaillibles pour dire aux enfants : « Voilà le vrai, voilà le bien; évitez telle erreur, prenez garde à telle faute. » C'est l'avenir de la jeunesse qui s'élève, et peut-être ces leçons seront- elles son salut, même dans l'âge mûr.
Pourquoi écrire des avis sur les feuillets d'un registre, lorsqu'on les a déjà exprimés et répétés souvent de vive voix ? Les parents en donnent les motifs : « Ces avis, disent-ils, ont et auront plus de valeur par cela seul qu'ils sont écrits ». » Et, du reste, c'est le moyen de faire qu'ils ne soient jamais
Claude du Tour, advocat au Parlement , el depuis conseiller du Roy et son advocat au bailliage et siège présidial de Soissons ; et de Jean- Baptiste du Tour, son fils, aussi advocat au présidial, etc. »
i « Vous trouverez peut-être singulier, ma chère fille, que, vous ayant tous les jours sous mes yeux, il me soit encore nécessaire de vous écrire; mais je sais que vous aurez autant de plaisir à recevoir des marques de l'occupation où je suis de vous que j'ai besoin moi-même de les multiplier. Mes avis, mes conseils, que votre cœur apprécie toujours, lors même qu'ils contrarient ses goûts et ses penchants, auront, je n'en doute pas, plus de valeur encore lorsqu'ils seront écrits. » (Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville ; Paris, Lecoffre, 1877; chapitre v, intitulé : Avis à sa fille.)
oubliés et qu'ils produisent une impression durable.
Les parents invitent formellement leurs enfants à les lire non pas une seule fois, mais souvent. « Mon fils , je te conjure de lire et de relire les avis que je te laisse dans ce Livre de raison de la famille. C'est là que tu me trouveras toujours ; c'est là que je vis encore pour toi , et tu n'auras pas perdu ton père tant que tu conserveras mes avis 1 . » — « Méditez vos devoirs dans cet écrit. Ce serait peu pour vous de le lire une fois et de le reléguer dans votre secrétaire; recourez- y souvent. Les principes et les leçons qu'il contient ne sont pas le fruit de ma sagesse; leur source est plus haute et plus pure, et je n'ai d'autre mérite que d'en avoir formé le recueil 2 . »
Pour réaliser ce but , les chefs de famille , s'ils en ont le loisir, prennent quelquefois la peine de faire du Livre de raison autant de copies qu'ils ont de fils. Mais, le plus habituellement, ils lèguent leur unique exemplaire à l'aîné, avec la charge de le communiquer ou d'en donner une copie certifiée aux cadets.
Ceux-ci ne manqueront pas de consulter le manuscrit paternel; ils en feront des extraits, et les transcriront sur des feuillets réservés de leur propre Livre de raison.
La coutume est si bien assise, elle est tellement dans les mœurs, que des oncles sans enfants, mais
1 Conseils d'Antoine de Courtois à ses enfants, iM%.
2 Instructions de J.-B. Garron de la Bévière à sa fille; Longes en Bresse, 1797.
représentant la branche aînée de la famille, s'imposent le devoir de tenir de semblables registres, surtout en ce qui concerne la généalogie et l'origine des propriétés , pour celui de leurs neveux qui doit leur succéder. Des prêtres, pleins de l'esprit qui, jusqu'à notre temps, a relié le sacerdoce à la société civile, se livrent au même travail pour l'héritier de leur nom et de leur sang.
Les Livres de raison étaient donc vraiment une institution.
Institution non seulement excellente, mais admirable! Le seul fait de l'oubli où elle était tombée dit assez tout ce que le mépris de la tradition nous a condamnés à perdre. M. de Tocqueville a eu raison d'observer que, sous l'influence d'un fanatisme dont les siècles antérieurs ne nous présentent pas d'exemple, les Français ont fait le plus grand effort auquel se soit jamais livré aucun peuple, afin de couper en deux leur destinée, et de séparer par un abîme ce qu'ils avaient été de ce qu'ils voulaient être désormais. — « Dans ce but, ajoutait -il, ils ont pris toutes sortes de précautions pour ne rien emporter du passé dans leur condition nouvelle; ils se sont imposé toutes sortes de contraintes pour se façonner autrement que leurs pères ; ils n'ont rien oublié , enfin , pour se rendre méconnaissables 1 . »
Aussi n'oublierons-nous jamais l'impression que nous causèrent nos premières découvertes. Le monde
1 L'Ancien Régime el la Révolution, Avant-propos.
intime qui allait devenir le théâtre de nos explorations était à peu près inconnu : sur lui, sur l'autorité paternelle , les éducations , les mœurs , sur les principes et les sources même de la vie, rien que des traditions à demi effacées ou défigurées par des anecdotes scandaleuses recueillies à plaisir dans des Mémoires d'hommes corrompus; rien que des préjugés et des partis pris de système. Or des textes nombreux et concordants s'offraient à nous portant en eux la lumière. Elles étaient là sous nos yeux, dans la pleine vérité de leurs éléments de stabilité, les familles dont les vertus, le travail et l'épargne avaient élevé pierre par pierre, et sans bruit, l'édifice de nos libertés locales et de notre grandeur nationale : familles de noblesse et de bourgeoisie, familles du peuple ou formant l'élite du peuple; vieilles races d'agriculteurs, de soldats, de magistrats, de jurisconsultes, de notaires, de médecins, de commerçants, etc.
Cette impression, depuis lors, n'a fait que s'accroître, quand nous avons suivi la coutume à travers l'histoire 1, lorsque, sortant de nos frontières, nous l'avons étudiée dans l'Italie du xni° siècle, où elle se maintenait comme aux temps de l'ancienne Rome2, et que nous l'avons vue pratiquée en Orient par des familles dont les annales remontent à plus de mille ans3.
1 La Vie domestique, t. II, livre III, « la Tradition. »
2 Les Livres de raison des familles florentines. — Annuaire de la Société d'économie sociale, 1877.
3 La Vie domestique, t. II, p. 350 et suiv.
Bornons-nous ici à conclure.
Au point de vue humain, l'institution des Livres de raison résume en elle l'idée fondamentale de l'expérience appliquée au gouvernement du foyer domestique; aussi ne faut-il pas s'étonner si elle est d'une haute antiquité.
Au point de vue chrétien, elle a un sens encore plus élevé.
Chacun a des devoirs d'état à remplir. Redde rationem villicationis tuœ , dit l'Évangile. Vous rendrez compte des enfants et des biens que Dieu vous a donnés, du dépôt qu'il vous a confié.
Et de là est né le Livre de raison chrétien. Il est à la fois une reddition de comptes pour la vie du temps et pour la vie future, le symbole de l'harmonie établie par la religion entre la science de Dieu et la science des choses terrestres , entre les inspirations d'en haut et la saine raison pratique, entre la sagesse dans les vues et la clairvoyance dans le choix des moyens. En l'abandonnant, les familles ont oublié, avec cette reddition de comptes, beaucoup de leurs devoirs.
Toute famille qui se respecte a ou doit tendre à avoir une histoire, et elle se dirige dans ce but.
Le Livre de raison était le gardien de cette histoire. Par lui, les générations se succédaient, en ajoutant sans cesse au trésor de vérités pratiques déjà amassé par leurs devancières. Les volumes où se conservait ce trésor finissaient par former de très précieuses collections ! ; et c'est ainsi que, sous l'égide des deux
1 Un exemple frappant de la puissance de celte tradition nous
grands respects, celui de Dieu et celui du père, grâce encore à l'attachement dont était l'objet la maison paternelle, des familles souvent modestes ont pu, sans privilèges, sans titres, sans fîefs d'aucun genre1, par la seule puissance des mœurs, se perpétuer pendant plusieurs siècles dans le même pays et avec les mêmes vertus.
est donné par une très ancienne famille du Rouergue. Les de Curières de Castelnau possèdent et conservent une collection non interrompue de Livres de raison , tenus de père en fils depuis 1346 jusqu'à nos jours.
1 Citons, pour la Provence, les Deydier d'Ollioules, près Toulon. Leurs papiers domestiques permettent de suivre leur histoire jusqu'au temps de saint Louis. — V. Les Familles, t. I, 1. II, chap. i.