NÉCESSITÉ ACTUELLE DES LIVRES DE RAISON
Ces livres si précieux, qui empêche de les recréer ? Quels bienfaits n'apporterait pas leur rétablissement?
— Tout, dit-on, y fait obstacle ; tout est instable, les idées, les lois, les mœurs; tout, dans la famille et le foyer, comme dans les autres parties du corps social , concourt à développer l'individualisme.
Combien de familles , hélas! en souffrent cruellement ! Mais nous répondons : — C'est une raison de plus pour qu'elles travaillent à combattre cette instabilité, pour qu'elles s'appliquent à refaire en elles, au siège et au centre de leur vie, un élément puissant d'ordre et de fixité.
Des parents exemplaires continuent sous ce rapport à offrir des modèles dont nous avons à faire notre profit. On aurait peine à le croire si l'on n'en avait sous les yeux les preuves authentiques. Malgré
les révolutions et l'existence fiévreuse qui est devenue notre partage à tous ou presque tous, des familles mettent encore leur honneur à avoir leur histoire, à tenir des Livres de raison ou quelque chose qui y ressemble.
Voici un fait ; nous le citerons avec d'autant plus d'intérêt que nous avons connu dans son âge mûr l'auteur du texte qu'on va lire. Mieux que des raisonnements , ce fait montrera combien le retour à la tradition répondrait aux propensions naturelles et impérissables du cœur, à quels besoins profonds et toujours actuels il donnerait satisfaction.
Il y a une quarantaine d'années, dans un canton rural de la Provence, un homme jeune encore se trouvait appelé par la mort de ses parents à prendre la direction de ses affaires. Il appartenait à une de ces vieilles et respectables familles de bourgeoisie, hélas! aujourd'hui presque éteintes, dont les vertus patriarcales étaient pour les populations agricoles au milieu desquelles elles vivaient, autant d'exemples tout -puissants du bien, de l'esprit de sagesse et de dévouement. Marié depuis peu, il avait à continuer dans son pays une longue lignée de braves gens qui ne l'avaient jamais quitté.
La naissance d'un fils venait de lui donner une grande joie, et son éducation était déjà l'objet de ses préoccupations. Sur elle se concentraient des sollicitudes d'autant plus vives qu'elles étaient pour lui toutes nouvelles. Il y pensait comme l'artiste à la statue qu'il ébauche, comme le poète au poème où
il met le (rop-plein de son âme. Mais, lorsqu'il s'interrogeait sur la mise en œuvre de ses programmes, et qu'il envisageait froidement la réalité, il se voyait bien mal préparé à enseigner à son enfant ce qu'il n'avait appris pour lui-même que très imparfaitement. Il avait eu des succès dans ses études; au sortir de l'école de droit, il avait un peu tout effleuré sans rien approfondir. Alors , rebuté par des travaux trop sérieux, qui lui semblaient incompatibles avec sa vive imagination et avec ses aptitudes , il s'était tourné du côté de Paris. Il croyait pouvoir, comme tant d'autres, y faire son chemin et s'y créer une carrière qui répondît à son idéal de progrès et de bonheur ; et il avait obtenu de ses parents l'autorisation d'aller au moins y essayer ses forces. Là encore, il avait rencontré bientôt la désillusion. Enfin, fatigué de ses vaines expériences , il était rentré dans son pays natal ; il y avait retrouvé le calme en apparence plat et monotone de l'existence provinciale, au sein de laquelle les devoirs s'imposent dans toute leur étendue et avec toute leur sévérité.
Son esprit, surmené jusqu'alors dans le tourbillon de Paris, se sentait mal à l'aise au fond d'une petite ville. Il demeurait inquiet et flottant. Dès lors, comment aurait-il su ce qu'est une éducation ?
Ces impressions furent plus profondément poignantes le jour où il se vit seul à son foyer, avec sa femme et son jeune enfant, et quand, devenu chef de famille , ses épaules furent tout d'un coup chargées du poids du gouvernement d'une maison. Plus tard, il nous les rappelait; il nous disait quel avait
été son premier désarroi. Combien ne regrettait- il pas, à ce moment, d'avoir trop partagé les entraînements des jeunes gens de son âge vers les nouveautés à la mode, et d'avoir si peu profité de la société et de l'expérience de ses vieux parents ! Il avait été toujours pour eux un bon fils ; mais il avait vécu loin de leur action et de leur influence. Lorsqu'il était revenu près d'eux, ils s'étaient suivis de près dans la tombe. Il lisait et relisait, avec les larmes dans les yeux , leurs testaments.
« Je saisis cette dernière occasion , mon cher fils , pour te recommander de nouveau d'avoir constamment pour ta bonne mère la tendresse , la déférence , la soumission et le respect qu'un fils bien né doit à celle qui lui a donné le jour. Tu ne pourras jamais assez reconnaître les tendres soins qu'elle a pris de ton enfance, les sacrifices de tout genre qu'elle s'est imposés pour te procurer une bonne éducation , pour augmenter l'héritage dont tu dois jouir après nous, et pour te mettre en état de remplir avec distinction des fonctions honorables dans la société.
« 0 mon fils , reverse sur elle l'amour que tu avais pour moi, console-la de la perte de son époux, n'oublie rien de ce qui pourra adoucir ses peines et contribuer à son bonheur. Tu mériteras par là que le Dieu de miséricorde, qui est aussi le meilleur des pères, confirme la bénédiction paternelle que je te donne, en te disant un dernier adieu. »
Et la mère, s'inspirant de ce testament du père,
et presque dans les mêmes termes, avait écrit également :
« Je te recommande , mon fils , d'avoir sans cesse devant les yeux le souvenir de ton père. Tu ne peux avoir de guide plus sûr dans le chemin de la vertu...
« 0 mon fils bien-aimé, conserve de nous un fidèle souvenir, rappelle-toi toujours combien nous t'aimions. Reporte sur ton épouse chérie, et sur les enfants qu'il plaira à Dieu de te donner , l'amour que tu avais pour nous...
« Que notre souvenir vive au milieu de vous : c'est le dernier vœu d'une mère.
« Le Dieu de miséricorde nous réunira tous un jour, et c'est dans cette ferme espérance que je te donne, à toi et aux tiens, ma bénédiction maternelle. »
Ce fils , objet de telles tendresses , ne comprenait la valeur incomparable d'un semblable trésor qu'à l'heure même où il venait de lui être enlevé. Combien de fois, depuis, s'était-il reproché de l'avoir trop négligé! Mais, alors même qu'il nous initiait à ses regrets, pour en faire le sujet d'enseignements utiles, il ne nous disait pas tout. Il nous laissait ignorer un des moyens par lesquels il avait travaillé dans la suite à faire de lui un homme nouveau.
C'est ce moyen qu'il nous a été donné de connaître, après sa mort, en recevant la communication de son Livre de raison. Nous croyons intéresser nos lecteurs, en reproduisant les premières pages de
cette autobiographie domestique, à cause des grandes vérités d'observation qu'elles contiennent. Elles portent la date du 5 janvier 1840.
« J'ai souvent cherché à m'expliquer le nom de Livre de raison que l'on donne au registre principal dans lequel un père de famille note les faits essentiels de sa gestion, et en général tout ce qui lui paraît digne d'être conservé dans l'intérêt de ses affaires.
a Ce mot peut, à mon avis, se traduire ainsi : Livre où l'on se rend raison de ses travaux, de sa position, de sa fortune... Cette explication me suffît, et je l'adopte d'autant plus volontiers qu'elle exprime bien la gestion rationnelle de mon patrimoine , telle que je la comprends.
« Mon but n'est pas d'écrire ici des Mémoires , ou de faire une œuvre littéraire. Je veux simplement causer avec mon fils chéri de nos' affaires; je veux l'instruire exactement sur ma situation, afin que, si Dieu venait à me séparer de lui , il pût les continuer sans trop de désavantage pour la maison, et sans être obligé de se livrer à des recherches ou interprétations fatigantes dont le résultat est peu assuré.
« J'éviterai donc soigneusement tout ce qui pourrait m'écarter de ce but.
a Ce Livre me suivra dans les différentes périodes de ma vie, il progressera avec moi, et peut-être reflétera- 1- il quelquefois la couleur de mon existence. Il sera toujours écrit sans prétention et d'un
premier jet de plume *... Mes pensées exprimées de la sorte auront au moins le mérite d'être vraies.
« Il est impossible, quand on n'en a pas fait l'expérience, de se faire une idée des difficultés qu'éprouve un jeune homme en abordant les affaires seulement avec de l'instruction et de l'intelligence, mais sans méthode de travail et sans cadre régulièrement tracé... Combien, en se mariant, ignorent les premiers éléments de la première des sciences , celle du bon gouvernement d'une maison !
« J'ai pu apprécier par moi-même, dans toute son étendue, l'insuffisance de cette éducation, purement littéraire, donnée aux jeunes gens dans nos collèges et nos facultés , et qui , ne les initiant pas aux circonstances ordinaires de la vie, remet à la Providence le soin de leur inspirer une vocation. J'ai moimême à me reprocher de n'avoir pas assez étudié la mienne.
« Mes bons parents, qui avaient sans cesse devant les yeux les sept ou huit générations d'avocats en la cour qui les avaient précédés, voulaient naturellement faire de moi un homme de robe... Malheureusement, pour la réussite de leurs projets, j'avais une aversion innée pour le Code, pour le barreau, pour les plaideurs, pour les bavards importants et importuns, et je ne pouvais entendre discuter une affaire
1 On verra plus loin pour quels motifs, contrairement à ce qui est dit ici, il importe de ne pas écrire d'un premier jet de plume. Ce qui doit être inscrit dans le Livre de raison demande à être minuté au préalable avec soin.
litigieuse plus d'une demi-heure sans être distrait ou sans m'endormir. J'aspirais, comme les âmes inquiètes qui n'ont pas encore trouvé leur place en ce monde, à cette vie de Paris, dont J.-J. Rousseau a dit qu'elle vous force, au bout d'un an, à être quelque chose, à moins qu'on ne soit capable de rien.
« J'arrachai le consentement de mes vénérables parents à mon voyage à Paris. Je vécus, dans cette grande capitale, de la vie d'homme d'étude et de lettres. J'avais vingt-quatre ans, quand je m'y mariai... Le jour même de mon mariage, je commençai mon premier essai de Livre de raison... Puis je revins en Provence, avec celle qui allait être associée à mon œuvre en ce monde. Mes bons parents attendaient avec joie mon retour, et ils nous accueillirent avec cette tendre effusion du cœur que l'on comprend si bien et qu'on exprime si difficilement... La maison avait été tapissée à neuf; des meubles plus élégants, quoique d'un luxe peu recherché, avaient été substitués aux anciens. Mes parents nous pressèrent sur leur sein; en se voyant renaître en nous, ils semblaient prévoir leur fin prochaine, et ils bénissaient la Providence de leur avoir ménagé cette dernière satisfaction.
« La première partie de ma carrière avait été exclusivement consacrée à mes études favorites. Je venais de me marier; j'arrivais à la gestion de mon patrimoine, au rang de chef de famille, représentant une longue succession d'aïeux, et je n'avais pas la moindre idée ni aucune des habitudes de la vie pra-
tique. J'avais seulement de l'instruction et une passion véritable pour l'étude , qui se mêlait au désir d'acquérir une considération méritée dans la société, en contribuant pour ma part au bonheur de mes compatriotes.
« Combien ont été et sont dans la situation où j'étais alors, et par les mêmes causes ! Ils n'ont aucun plan de conduite, rien ne les a préparés à la pratique des choses.
« Cette éducation, je l'ai bien senti depuis, ne peut être bien faite que par un père déjà instruit par les leçons de l'expérience; et telle est la tâche à laquelle je veux me consacrer.
« Dès les premiers jours de ma gestion, j'ai essayé, il est vrai, d'écrire des notes; mais elles étaient tellement désordonnées que j'ai dû les livrer aux flammes, et je me bornerai à en transcrire ici la substance. C'est à partir de cette année 1840 seulement que ma position et mon plan de conduite ont pu se dessiner avec la clarté nécessaire...
« La vérité et la clarté, voilà tout ce que mon fils et mes descendants ont le droit de me demander.
« Je commencerai ce Livre de raison par une notice sur ma famille. J'engage mon fils et mes descendants à la conserver religieusement, non par un esprit d'orgueil, mais par un sentiment de respect et au nom du culte pieux que nous devons à la mémoire de ceux de qui nous tenons l'existence... »
Celui que l'expérience avait ainsi ramené au vrai
devait laisser en mourant une non moins belle profession de foi.
« Mon esprit, inquiet à la vue des nombreuses misères d'ici-bas, s'est souvent demandé pourquoi l'homme avait été mis sur la terre. J'ai cherché en vain une réponse à cette question dans les livres de philosophie et de science. Je dois déclarer ici en toute humilité que je n'ai trouvé qu'une seule réponse acceptable pour la raison : c'est celle que le catéchisme enseigne à tous dès l'âge le plus tendre; et il faut toujours y revenir. — L'homme a été créé et mis au monde, dit le catéchisme, pour connaître Dieu, l'aimer, le servir, et par ce moyen acquérir la vie éternelle. — Servir Dieu est évidemment le but de l'existence humaine...; aussi veux-je mourir dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine, où je suis né et dans laquelle j'ai été élevé par des parents dont la piété était exemplaire. Le souvenir de leurs bons exemples m'accompagnera jusqu'au tombeau... »
Voilà donc un Livre de raison écrit en plein dixneuvième siècle; et, ce qui est plus frappant encore, il nous fait toucher du doigt, par une expérience douloureuse, l'état actuel de beaucoup d'esprits. Un vide s'est fait au fond des éducations, du moins pour le plus grand nombre : cela n'est pas douteux, et il est trop certain encore que la religion elle-même ne réussit pas toujours à le combler, là surtout -où
la famille n'existe plus que de nom, sans tradition et sans direction.
Joubert exprimait bien cette situation morale, lorsqu'il disait :
« Peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes, des sentiments très vifs et point de sentiments constants , l'incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés, des esprits décidés et des opinions flottantes, V assertion au milieu du doute, la confiance en soi-même et la défiance d' autrui, la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions des sages, tels sont les maux du siècle.
« La coutume étant détruite, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel, grossières s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe ! ! »
Nous venons de citer un Livre de raison entrepris en 1840. Voici le préambule d'un autre qui lui est antérieur. Commencé en 1812, celui-ci appartient à une époque et à un pays où, malgré toutes les corruptions du xviii6 siècle qui ont dégradé et dissous les hautes classes à Paris et à Versailles, malgré la Terreur de 1793, qui a couvert de ruines les provinces, la tradition se maintient toujours dans de petites villes et dans beaucoup de centres ruraux, grâce à l'action de familles pénétrées de leurs devoirs.
*■ Pensées de Joubert, livre XVI.
« J'ai fait ce Livre de raison pour mes chers enfants ; je désire qu'ils le regardent comme une preuve de l'extrême affection que je leur porte et de ma sollicitude pour leurs intérêts présents et à venir.
« Mon intention est qu'il reste au pouvoir de mon fils aîné, pour qu'il le continue et le transmette à ses enfants , afin de perpétuer parmi nous ce témoignage de notre attachement réciproque. C'est le moyen d'améliorer le sort de la famille par une expérience domestique toujours plus sûre et plus efficace que le raisonnement 1...
« La plupart des hommes n'acquièrent la sagesse que par une expérience pénible et coûteuse. C'est à force de faire des fautes qu'ils apprennent à ne plus en faire; mais cette science leur arrive trop tard, lorsqu'ils sont déjà au bout de leur carrière. En vain disent-ils alors à leurs enfants : « Si jeunesse savait/ si vieillesse pouvait! » Leurs conseils ne sont pas écoutés; les générations se succèdent, en roulant toujours dans le même cercle d'ignorance et d'er-
1 On trouve chez les anciens le même langage adressé par les parents aux enfants, et reproduit par ceux-ci. Cicéron place sur les lèvres de Scipion Emilien ces paroles :
« Écoutez-moi, je vous prie, non comme un homme à qui les livres des Grecs seraient entièrement inconnus , ou comme un esprit entêté de leurs théories, ou commettant la faute, surtout en politique, de les préférer à nos antiques maximes; mais comme un Romain qui doit à la sollicitude de son père une éducation libérale, qui est enflammé depuis son enfance du désir d'apprendre, et que l'expérience et les enseignements domestiques ont formé bien plus que les livres. » (De Republ. i, 22.)
reurs , et l'inexpérience de la jeunesse ou les passions de l'âge mûr détruisent ainsi les maisons les plus solides que la prudence eût conservées.
« C'est pour éviter ce malheur, mes chers enfants, et pour tourner à votre avantage les fautes mêmes que j'ai commises, que je vais vous donner les règles de conduite suivantes. Je vous prie de ne jamais vous en écarter 1 . »
Ce n'est pas seulement en province que de si beaux conseils étaient donnés par les parents aux enfants, et mis par écrit, encore à cette époque. A Paris, et dans de très grandes familles, on en trouve d'exactement semblables. Les épreuves de la Révolution ont retrempé bien des âmes, et elles ont permis à d'autres d'agir plus efficacement pour la réforme des mœurs. La société du xvme siècle s'est effondrée, victime d'un aveuglement presque sans exemple. Au lendemain des bouleversements qu'elle a produits, et sous la menace des périls qui assombrissent l'avenir, des mères de famille modèles font comme les pères dont on vient d'admirer les inspirations et le dévouement. Ainsi, Mme de La Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville, trace à sa fille des règles à suivre dans le mariage et la vie domestique, et elle s'attache à lui inculquer la conviction que son bonheur et celui de tous les siens dépendront de sa fidélité à suivre ses avis.
: Livre de raison d'Antoine de Courtois. — Voy. La Vie domeslique, t. I,p. 107-108, 127-128.
« Le bonheur dont je vous parle, et que la religion vous offre, prenant sa source dans la pureté du cœur et dans la paix de l'âme, qui en est l'heureuse suite, ne pourra être troublé ni par les événements, ni par les circonstances. Il répandra le charme sur toute votre vie.
« Le monde peut se bouleverser, les empires se détruire, les hommes se déchirer; mais il n'est point de puissance humaine qui puisse nous enlever ce bien précieux, et avec lui on peut tout supporter. Ce n'est pas l'impression du sentiment qui me fait vous tenir ce langage; il est le fruit de mon expérience. Puissé-je communiquer à votre âme la conviction que j'en ai retirée! Qui a parcouru la Révolution française et lui a survécu ne peut plus douter du néant des choses de la terre. J'ai vu s'évanouir les honneurs , les dignités , et avec elles ceux qui en étaient revêtus : les plus grandes fortunes, les mieux assurées, ont été anéanties; les grands. noms traînés dans la boue, les réputations brillantes flétries; les établissements les plus utiles ont disparu ; enfin , le trône et l'autel ont été renversés. Ce beau rêve, dont j'avais vu les hommes enivrés, auquel ils sacrifiaient leur santé, leur repos, leur conscience , huit ans plus tard n'existait plus.
« Dans ce renversement total, mon âme n'a-t-elle pas dû plus d'une fois s'écrier : « Vous seul êtes grand, ô mon Dieu ! vous seul êtes stable, vous seul méritez qu'on vous aime de préférence, vous seul pouvez nous promettre et nous donner un bonheur durable. Tous les appuis humains dont je m'étais étayée se
sont écroulés; vous seul me restez; mais, avec ce ferme appui , je puis tout supporter \ »
Vers le même temps , Mmc de Lamartine écrivait dans son journal :
« J'ai connu ces fameux philosophes dans ma jeunesse. Faites, ô mon Dieu, que mon fils ne leur ressemble pas ! Je lui fais de bien fermes représenta tions sur le danger de ces idées !. »
Tant qu'ont vécu quelques-uns des représentants des générations ainsi formées à cette école de l'expérience, et chez lesquelles les parents parlaient de la sorte à leurs enfants, les vestiges encore subsistants des vieilles mœurs ont suffi pour servir de jalons. 11 y avait toujours une lueur qui éclairait la voie. Mais, à mesure que les vieillards ont disparu, les jeunes gens se sont trouvés en présence d'une table rase où leur regard ne distinguait plus que des préjugés, des passions acharnées, des négations et des ruines. Gomment n'auraient- ils pas perdu le peu d'idées nettes qui leur restaient sur les grandes vérités qui constituent la famille et la société tout entière? Et,
1 Vie de Mme de la Rochefoucauld , duchesse de Doudeauville ; p. 140-142.
La fille à laquelle cette mère si parfaitement chrétienne adressait de tels avis disait plus tard: « En aimant ma mère, j'ai appris à aimer la vertu. J'ai toujours cru entendre la voix de Dieu quand elle me parlait , et , en lui obéissant , c'est sa volonté que j'ai cru faire. »
2 Lamartine, Le Manuscrit de ma mère; Paris, Hachette,
dans un temps où tout était de plus en plus subordonné à un insatiable amour de l'argent, à la recherche de la vie facile et sans contrainte , comment ne se seraient-ils pas abandonnés au torrent ?
Plus tard, ces jeunes gens sont devenus des pères de famille ; ils ont été chargés des plus redoutables responsabilités , dans des circonstances aussi graves que possible, au milieu de l'invasion d'un luxe inconnu à leurs pères, du moins en province, sous les coups de révolutions incessantes qui achevaient de détruire au cœur du pays les dernières forces de la vie.
Quelle enquête décisive que celle qui, pénétrant jusqu'au fond des choses, poserait à nos contemporains cette seule question : « Êtes- vous heureux? Ce qui faisait la joie de vos devanciers fait-il également la vôtre? Lorsqu'ils avaient beaucoup d'enfants , ils en remerciaient Dieu , et ils lui rendaient grâces de cette bénédiction. Le bonheur des nombreuses familles d'autrefois était dans l'union; or, l'union règne-t-elle dans votre intérieur? Le plus précieux des biens que les parents eussent à cœur d'assurer à leurs enfants était la paix; savez-vous quelles sont les conditions absolument nécessaires de cette paix, sans laquelle l'existence humaine, et les devoirs de chef de famille surtout, sont choses si pesantes? Est-il personne aujourd'hui, au foyer comme ailleurs , qui se croie ou veuille se tenir à sa place ! ? Quels sont les rapports des époux, des pères
1 « La paix des hommes, c'est l'union dans l'ordre; la paix
et des enfants, des maîtres et des serviteurs?... »
Cette question renferme en elle la terrible question sociale, qui s'agite à l'heure où nous sommes.
La question sociale a son premier siège dans la famille. Là est la plus haute et la plus auguste des autorités, après celle de Dieu. Or, que devient cette autorité , en l'état de nos mœurs et de nos lois ? Ce ne sont pas seulement les fils qui se révoltent contre les pères et perdent pour eux le respect; ce sont souvent les pères qui commencent par abdiquer et par ne plus se respecter eux-mêmes.
La clarté des idées nous manque en présence de tels problèmes. Et pourquoi ? sinon parce que nous sommes hors des voies de l'expérience, de cette expérience qui faisait autrefois écrire les Livres de raison. Et de là vient qu'il n'y a plus que des apparences.
Nous glissons sur des surfaces ; nous semblons ne plus prendre souci des réalités , tant nous avons peur de les envisager.
Ne craignons pas de le dire : — Si l'on veut travailler sérieusement à sauver la famille, et avec elle le pays, d'effroyables et irrémédiables catastrophes,
domestique, c'est, entre les hôtes d'un même foyer, l'union et l'ordre du commandement et de l'obéissance; la paix sociale, c'est, entre les citoyens, l'union et l'ordre de l'autorité et de la soumission; la paix de la Cité céleste, c'est l'ordre parfait, c'est l'union suprême dans la jouissance de Dieu et dans la jouissance mutuelle de tous en Dieu.
« La paix de toutes choses, c'est la tranquillité de l'ordre; et l'ordre, c'est cette disposition qui, suivant la parité ou la disparité des choses, assigne à chacun sa place... » (Saint Augustin, La Cité de Dieu, liv. XIX, 13.)
il n'y a pas de temps à perdre. Au xvic siècle, nous l'avons raconté ailleurs, ce furent une multitude de pères modèles qui, en s'efforçant, à la sueur de leur front , dans leurs foyers urbains ou ruraux , de défendre leurs enfants et leurs serviteurs contre la contagion du mal, conservèrent à la France d'admirables écoles de vertu, d'où sortirent les grands hommes, les fermes caractères, les apôtres et réformateurs de l'époque de Henri IV et de Louis XIII l.
« Dans le plus malheureux des siècles, écrivait l'un d'eux , au milieu de la corruption et de la dépravation des mœurs , j'ai, autant que f ai pu, conservé mon intégrité.
« J'ai regardé ma femme comme un autre moimême. J'ai eu peu de faiblesses pour mes enfants; j'ai respecté l'humanité dans mes domestiques.
« Dans ma vie privée, le bien public a. été ma plus chère préoccupation. Je l'ai mis avant tout, bien convaincu que le parti le meilleur et le plus sûr est de tout rapporter au bien général.
« J'ai éprouvé et j'ai toujours vu que la justice rendue à tout le monde indistinctement était le moyen le plus sûr de contenir les audacieux, même les plus scélérats, et de leur fermer la bouche -. »
Jamais on ne vit tant de programmes d'éducation;
1 Une Famille au xvie siècle. — Les Familles, t. II, chapitre intitulé : « La crise du xvie siècle. »
2 Testament de Pierre Pithou (15 novembre 1587). — - Vie des frères Pilhou, par Grosley ; 1786, t. II, p. 88-102.
ils étaient inspirés par l'énergie des sentiments religieux qui se réveillaient dans les âmes, par une émulation toute patriotique qui allait au-devant des besoins de rénovation. Jamais, aussi, des savants éminents ne s'appliquèrent avec plus d'éloquence à tracer la voie droite où la nation retrouverait la paix.
a Le père de famille, disait Olivier de Serres, sera averti de s'estudier à se rendre digne de sa charge , afin que, sçachant bien commander ceux qu'il a sous soy, il en puisse tirer l'obéissance nécessaire (ce qui est l'abrégé du mesnage).
« Ce luy sera un grand support et aide que d'estre bien marié et accompagné d'une sage et vertueuse femme, pour faire leurs communes affaires avec une parfaite amitié et bonne intelligence. Et, si une telle luy est donnée de Dieu, qui est descrite par Salomon, il se pourra dire heureux et se vanter d'avoir rencontré un bon trésor , estant la femme l'un des plus importans ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est à préférer à toute autre science de la culture des champs, où l'homme aura beau se morfondre avec tout art et diligence, si les fruicts en provenant , serrés dans les greniers , ne sont par la femme gouvernés avec raison...
« Par telle correspondance , la paix et la concorde se nourrissans en la maison, vos enfans en seront de tant mieux instruits et vous rendront tant plus humble obéissance que plus vertueusement ils vous verront vivre ensemble.
« Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer,
craindre, obéir de vos amis, voisins, subjects et serviteurs. Et, par telle marque, estant vostre maison recogneue pour celle de Dieu, Dieu y habitera, y mettant sa crainte, et, la comblant de toutes sortes de bénédictions, la fera prospérer en ce monde...
« Par là, nous apprendrons de policer nostre maison , spécialement d'instruire nos enfans dans la crainte de Dieu, nos serviteurs aussi, afin qu'avec la révérence qu'ils nous doivent chacun fasse sa charge sans bruit, vivans honnestement et religieusement, sagement se comportans avec les voisins... * »
Puisse ce programme, tracé par un grand maître, devenir celui des pères de famille de notre temps ! Les périls actuels sont bien autrement redoutables que ceux du xvie siècle ; par l'effet du renversement des premiers principes, tout est menacé, et tel est notre état moral que tout tombe en poussière , sans qu'on y fasse attention. Au xvic siècle, quelles que fussent les commotions politiques, et quoi qu'il arrivât au dehors , un point, en quelque sorte central, demeurait immuable ; en lui étaient le refuge de la conscience et des grandes vérités d'expérience, l'asile de la raison , de la réflexion , du bon sens populaire : c'était le foyer. L'autorité paternelle le régissait sous l'égide du respect de Dieu. Aujourd'hui, à quelle instabilité n'est-ii pas réduit? Depuis longtemps, il
1 Tliêdlrc d'agriculture et Mesnagc des champs, liv. I, chap. vi.
a cessé d'exister pour les ouvriers des villes; déjà on signale son ébranlement dans les profondeurs des campagnes; les montagnes elles-mêmes ne sont plus des barrières contre l'ennemi; et le jour est proche où l'erreur aura porté les derniers coups à cet ordre traditionnel que tous les peuples sans exception, même les païens , ont regardé comme le fondement de toute société, de toute civilisation. Quant aux classes auxquelles on continue de donner le nom de « classes dirigeantes » , en fait elles se sont condamnées à ne plus rien diriger : détachées du sol et des devoirs qu'il impose, livrées à une vie nomade et cosmopolite, menant une existence artificielle, elles s'annihilent chaque jour davantage et trop souvent laissent à l'abandon les grands intérêts qui les touchent de plus près. Dès lors, comment seraientelles en situation de porter remède au mal?
Que chacun s'interroge soi-même; qu'il se demande s'il fait ce qu'il doit, tout au moins dans le groupe domestique dont il est le chef et dans le pays auquel il appartient !
Y a-t-il des principes fixes, constants, universels, nécessaires, dont le premier support est dans la famille? Quels sont-ils? Qu'on se pose cette question, non pour la traiter en théoricien, mais pour tirer les conséquences de vérités essentiellement simples. En définitive , au xixe siècle comme dans les siècles les plus reculés de l'histoire, au sein de notre civilisation compliquée de même que dans les civilisations primitives, la science des sciences, celle delà vie, n'a pas changé; et les faits prouvent qu'elle
dépend toujours de préceptes élémentaires, que la religion a seule le pouvoir de faire mettre en pratique, que le père a le devoir d'inculquer à ses enfants par ses leçons et ses exemples.
Voilà une science qu'il est temps de dégager du chaos d'idées confuses où elle s'obscurcit et se perd. Il faut la réapprendre, si on l'a oubliée; il faut s'en pénétrer, la remettre en honneur, la rendre accessible et lumineuse à tous. Le jour est venu de travailler énergiquement, résolument, à cette œuvre; sans quoi nous ne résisterons pas à des agents et ferments de destruction tels que le monde n'en a jamais connu de pareils.
Un savant du premier ordre, M. Le Play, aura la gloire d'avoir restauré cette science si nécessaire, et d'avoir tracé la voie à suivre pour la faire fructifier. Ses monographies de familles ouvrières nous ont ramenés aux réalités de l'organisation du travail ■ ; elles nous ont montré par quelle méthode, l'esprit d'attention renaissant en nous, nous redeviendrons aptes à entreprendre utilement les vraies réformes.
Mais sachons que cette méthode n'est pas nouvelle, et que les familles des classes dirigeantes n'ont eu autrefois un si durable ascendant sur le pays que parce qu'elles s'appliquaient à la pratiquer pour elles-mêmes. Leur longue stabilité témoigne
i Les Ouvriers européens : études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe. — Voy. la deuxième édition, revue et augmentée, en six volumes in-8°, qui est à cette heure en cours de publication (Marne et fils, Tours, 1877-1878).
de la prudence avec laquelle elles se gouvernaient.
Enfin, n'oublions pas un autre fait important. Beaucoup des familles dont nous parlons ont vécu clans des temps troublés et difficiles, et cependant elles sont restées debout, elles ont maintenu en elles des forces morales d'une valeur incomparable. Gomment un tel phénomène s'est-il produit? Voici leur réponse; nous l'empruntons au témoignage d'une simple femme, qui avait vu de près les désordres du xvie siècle; et c'est la conclusion môme de Jeanne du Laurens qui va inspirer la nôtre.
« Descrire au long toutes les particularités de la vie et déportemens de feus mes père et mère, de tous mes frères et sœurs, seroit trop long et ennuyeux. Mais j'ay escrit ce discours le plus brièvement qu'il m'a esté possible, afin que mes enfans, ceux qui despendent de moy ou m'attoucheront, voyent comme mes devanciers ont vescu , et qu'en bien vivant Dieu assiste tous-jours les parens...
« Aussi, je désire et prie Dieu de bon cœur que tous ceux qui despendent de moy vivent si contens que moy en cet endroit. Quand je parle avec quelques sortes de gens et leur raconte ce discours cy escrit, ils me disent : « C'estoit un temps bien autre et meilleur que le présent. » Mais je responds : « Tous temps sont bons pour vivre bien et vertueusement. Dieu est aussi puissant que pour lors, moyennant que nous taschions de nous rendre dignes de ses grâces et que nous ne soyons pas ingrats. La fin couronne l'œuvre comme vous avez veu. Dieu soit loué/... »