‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 20 sur 68 · LA FAMILLE ET SON HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ET SON HISTOIRE

tenir de vous à foy et hommage. Comme les fruicls tiennent de la sève et de leur branche, ainsi, si je sçais quelque chose, cela, par droit de nature, est descendu de vous à moy. Si ce que j'ay faict vous a esté agréable, j'espère que le Ciel me favorisera tant que je continueray de mieux en mieux f. »

Au sujet du mariage, Antoine de Courtois dira à ses enfants :

« En faisant votre choix, il faut raisonner comme si vous étiez pères de famille. Il faut que la naissance et surtout l'éducation soient égales des deux côtés... Heureux, trois fois heureux serez-vous, si vous trouvez ces qualités réunies dans une personne qui en aura hérité de ses pères ! On n'est sûr que des vertus qui tiennent au sang... C'est pourquoi il faut vous attacher à une bonne race 2. »

L'intérêt religieux, domestique et social, qui s'attache à la conservation des bonnes races , sera d'autant mieux satisfait que les familles garderont fidèlement leurs traditions , leur histoire. Cette histoire se divisera en deux sections ; 1° les ancêtres; 2° les parents.

1 Lettres de Nicolas Pasquier, publiées à la suite de celles d Etienne Pasquier, tome II, liv. III, 2.

2 La Vie domestique , t. I, p. 163.

La méthode à suivre consiste à énumérer, dans autant de paragraphes distincts, portant chacun un numéro d'ordre , la série des générations successives, d'après les actes et documents qui doivent leur servir de preuves. On notera les noms, prénoms, TITRES, QUALITÉS, PROFESSION, LIEU D'HARI- TATION , DE CHACUN DES ANCÊTRES , LA DATE DE LEUR MARIAGE, DE LEUR TESTAMENT ET DE LEUR MORT, ET ENFIN LES SOUVENIRS QU'ILS ONT LAISSÉS.

Pour les chrétiens, il y a un monument qui caractérise au plus haut degré la tradition : ce sont les deux généalogies de Jésus -Christ, contenues dans les Évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, et qui remontent également par David et Jacob jusqu'à Abraham, sur la tête duquel reposaient toutes les promesses divines. Nos pères s'en inspiraient vi-

siblement, lorsque, non contents d'employer les formules bibliques, ils écrivaient les noms de leurs devanciers sur les marges de leur Psautier ou de leur Livre d'Heures. Le sentiment religieux présidait chez eux à ces inscriptions. Au Mémento des morts, à la messe, ils avaient de la sorte présents à l'esprit, dans une brève énumération, tous les ancêtres connus qui les avaient précédés dans la vie. Les érudits ont plus d'une fois signalé des traces de la coutume dans nos diverses provinces. Les archives de famille et les bibliothèques publiques nous ont conservé des Livres d'Heures ou Bréviaires, dont les plus anciens sont des manuscrits sur parchemin, ornés de vignettes , et sur les grandes marges desquels venaient s'enregistrer, à certains anniversaires, les principaux événements de l'histoire domestique; et, parmi eux, ceux du roi René, prouvent que les races royales suivaient, à cet égard les mêmes usages.

Mais les marges des Livres d'Heures , si grandes qu'elles fussent, étaient encore trop étroites, et l'on ne pouvait y inscrire que quelques noms. Aussi, le plus souvent, écrivait-on la succession des ancêtres dans un registre particulier, appelé Livre de raison ou Mémorial de famille. Telle est la coutume qu'il s'agirait de faire revivre, sous une forme appropriée aux conditions actuelles de notre état social.

Chacun, si modeste qu'il soit, lorsqu'il est issu de gens de. bien, devrait avoir sa généalogie; chacun doit y prendre intérêt et la transmettre à ses successeurs. La religion et la nature créent aux descen-

dants l'obligation de garder un culte pour la mémoire de leurs ascendants, pour ceux dont ils s'honorent de porter le nom, dont ils continuent la race, et auxquels ils tiennent « comme les fruits aux branches, comme les branches aux racines ».

Seulement et avant tout, en pareille matière, il faut être vrai et bannir absolument la vanité qui a produit tant de romans généalogiques. Sur ce point, au moins autant, sinon plus, que sur les autres, il importe de revenir aux principes, à la sincérité, à la simplicité, c'est-à-dire à l'esprit chrétien. Les deux grands agents de notre désorganisation morale sont l'orgueil et l'envie; on ne réagira efficacement contre eux qu'en restaurant au foyer l'ordre fondamental établi par l'Évangile; et c'est ainsi qu'on refera des familles régies par la loi du respect , marchant sur les traces de celles dont la tradition , interrogée dans ses sources les plus authentiques et les plus pures, nous fait admirer l'héritage de vertus, de sagesse et d'honneur, transmis de génération en génération, dans tous les temps et dans tous les rangs.

Un maréchal de France dit au xvi° siècle :

a Enfans, neveux, cousins, j'escris par devoir de nostre père, pour exemples et préceptes à vous, non par gloire (je me connais trop)..., afin que vous suiviez le chemin qui vous a esté tracé..., sans offense de Dieu ni de la patrie, avec cette maxime que tous desseins injustes, non agréables à Nostre-Sei-

gneur, périssent. » Mémoires de G. de Saulx-Tavannes.

Des nobles, des bourgeois, de simples marchands, parlent de même aux xvne et xvnr3 siècles :

« Je ne me propose que la pure vérité dans ce que j'ay à dire de ma généalogie. » Livre de raison de J.-B. -Joseph de Sudre, Avignon, 1680.

— « Je ne parleray pas de la qualité de nostre maison; elle s'acquerra par l'assistance de Dieu, avec le temps et les bonnes actions. » Livre de raison de G. de Mongé, Puymichel, Basses-Alpes, 1687.

— « Gomme l'on doit travailler plutôt à la conservation de l'honneur des familles qu'à celle des biens qu'elles possèdent, je commenceray cet ouvrage par une petite généalogie de la nostre, qui contiendra seulement jusqu'à moy huit générations. » Livre de raison de Jean -Etienne Gautier, Cavaillon, Vaucluse, 1634-1704.

— « C'est pour donner à mes enfans et à ceux qui viendront après moy la connoissance d'où je suis sorti, que je laisse ce Livre de raison... » Livre de raison de Toussaint M..., marchand de drap, Aix,

— « Vous êtes de l'Ordre de la noblesse incontestablement, soit par titres, soit par services constants de vos ancestres. Gela ne suffît pas; soyez bons chrestiens; soyez en même temps modestes, honnestes, bienfaisants, prévenants. Il vous faut cela tout au moins , et vous serez de la première et vraie

noblesse. Il n'y a, à la vérité, rien de brillant dans votre naissance ; il vous est réservé d'en transmettre à vos neveux. » Instructions d'Ange- Nicolas de Gardane à ses enfants, Marseille, 1764.

En fait de généalogie, nous ne connaissons rien de plus remarquable que le texte suivant. Il nous montre comment des familles se sont perpétuées pures et sans tache jusqu'à la veille de la Révolution.

« Je n'ai eu d'autres vues, en recueillant les preuves de la généalogie de ma famille, que de lui être utile, en lui laissant sous les yeux les exemples de probité, de décence et de bonne conduite, que nous ont donnés nos pères, en nous transmettant de père en fils, et depuis plus de quatre siècles, les mêmes biens, le même état et la même fortune. Tel est le plus grand désir que je forme, et je me croirai assez payé de la peine que cela m'a donnée, si je pouvais leur inspirer à tous le même esprit d'ordre et les mêmes sentiments.

« C'est leur probité qui leur a fait un nom; c'est l'économie et le bon ordre qui l'ont soutenu. Que leurs descendants ne pensent pas pouvoir rester dans le même état, s'ils n'ont pas les mêmes vertus.

« Que, s'ils méprisent l'état de leurs pères et qu'ils en veuillent prendre un au-dessus , ils ne le fassent que peu à peu et autant que les circonstances le leur permettront; et qu'ils sachent qu'il est plus aisé

de retomber, après s'être trop élevé, que de rester dans l'état de ses pères.

« Que ne puis-je graver ces maximes en lettres de feu, pour qu'elles ne soient jamais oubliées de ceux qui liront cette généalogie ! » Généalogie de Jean- Marie Monnier, sub délégué de l'intendance deDombes, conseiller du Roi au bailliage et siège présidial de Bourg, conseiller de la province de Bresse, 1779 *.

Fléchier disait dans l'oraison funèbre de Mme de Montausier : « Il y a une noblesse d'esprit plus glorieuse que celle du sang , qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation , et qui fait descendre, par une heureuse suite d'exemples, les vertus des pères aux enfants. » C'est dans cet esprit vraiment noble que doit être tenue la généalogie; c'est lui qui de tout temps a constitué les bonnes races ; qui , dans les conditions les plus différentes , a toujours eu le privilège de produire les individualités moralement les plus distinguées, des cœurs haut placés, des âmes droites et délicates, des familles offrant une remarquable harmonie d'idées et de rapports, et entre lesquelles les barrières en fait s'abaissent.

L'élite de nos anciennes familles de paysans , lorsqu'elles avaient à conclure des mariages, savaient bien reconnaître les foyers d'où sortaient les jeunes

1 Nous devons à M. Adrien Arcelin la communication de ce beau texte, qui forme le préambule de la généalogie manuscrite d'une de ses grand'mères.

gens honnêtes et laborieux, les filles chastes et bonnes ménagères. Elles aussi tenaient note de leurs souvenirs domestiques, non seulement en Provence l, mais partout où elles étaient bien constituées. Le descendant de l'une d'elles, appartenant au Dauphiné, nous disait naguère, à l'appui de nos observations , que son père , tout modeste cultivateur qu'il fût, inscrivait fidèlement dans son journal, avec sa généalogie , les naissances de ses enfants et les principaux événements de sa vie agricole. Un savant érudit de la Bourgogne , M. Arcelin , auteur de belles études sur la Famille et l'hérédité naturelle , a remarqué avec tristesse que c'est un cas très rare, aujourd'hui, de voir des archives bien tenues, même dans les maisons où l'éclat des souvenirs pourrait inspirer le désir de les conserver. « Je connais, en revanche, ajoute-t-il, telles familles de paysans où l'on garde pieusement d'admirables séries de papiers domestiques 2. »

Le grand poète national de la moderne Provence, M. Frédéric Mistral, résume en un mot les instruc-

1 En Provence, on appelait ménagers l'élite des petits propriétaires fonciers qui cultivaient eux-mêmes leurs domaines patrimoniaux. Voir ce que nous avons dit sur leurs mœurs et leurs testaments dans les Familles, t. II , chapitre intitulé : « Le Testament et l'Héritage. »

2 Pour remédier au mal, M. Arcelin vient de publier sous ce titre : Les Archives domestiques et les Livres de famille, une brochure in-8° (Paris, Larcher, rue Bonaparte, 1878), un travail des plus pratiques. On y trouvera la méthode à suivre pour le classement des titres dont le résumé doit figurer dans le Livre de raison.

tions que pourra tirer de sa généalogie tout père de famille soucieux de l'avenir de sa race.

Enfants, la race fait la race ; Longuement perpétuez-la1.

Parmi ces instructions, il en est une qui plus que jamais est nécessaire, et qu'il nous est bien permis d'appeler fondamentale. Le temps n'est plus sans doute où l'hérédité, en conférant des privilèges politiques à certaines familles , leur créait un intérêt tout particulier à ne pas laisser se perdre leurs généalogies; et l'on pourrait croire que celles-ci sont condamnées à disparaître avec cet ancien ordre de choses. Qu'on se détrompe : la naissance ne donne plus de droits d'exception; mais elle confère toujours le nom^ la considération, la propriété, la richesse; or, cela résume à peu près tout l'ordre social.

Est-il bon que la jeunesse s'élève sans savoir à quoi ces droits sociaux obligent? Et n'est-ce pas du vice même des éducations que naissent les redoutables périls qui aujourd'hui nous menacent? Il n'y a plus de règle ni de frein, plus de mœurs, plus de stabilité et de paix possibles, là où des classes riches livrées à l'oisiveté, au luxe, au plaisir, aux jouissances égoïstes, sont mises en antagonisme avec des

1 Enfant, raço racejo; Racejas longo-mai.

(F. Mistral, Li Isclo d'or, p. 386-387.)

classes populaires sans famille et sans foyer, chez lesquelles sont totalement effacées les idées de respect, de responsabilité et de devoir.

« Que nos enfans connoissent ceux desquels ils sont descendus de père et de mère, et qu'ils soient incités à prier Dieu pour leurs âmes et à bénir la mémoire de ceux qui, avec la grâce de Dieu, ont fait honneur à leurs maisons et acquis les biens dont leurs descendans jouissent, et qui passeront à la troisième et quatrième génération , s'il plaist à la bonté de mon Créateur d'y donner sa bénédiction, comme je l'en supplie de tout cœur.

« Que ces biens excitent nos descendans à remercier Dieu et à estre gens de bien, plus tost qu'à faire des folies et extravagances , et à en abuser à la ruine de leurs âmes.

« Qu'ils ne ressemblent pas aux bestes brutes qui mangent les fruits qui tombent des arbres, sans î.ever les yeux en haut pour voir les arbres dont ils tombent. Qu'ils en remercient le Créateur, auteur de tout leur bonheur et de tous leurs biens, et qui est le vray arbre qui produit les bénédictions de la terre et du ciel. » Journal d'André Lefèvre d'Ormesson, doyen du Conseil d'État, 1576-1665.

D'autres intérêts font aux parents une obligation de ne pas négliger leur généalogie. Il faut que les enfants connaissent, au point de vue des rapports de société, d'affection et de déférence à garder, les liens de pnrenté qui les unissent à des branches collaté-

raies de la famille, et le degré de cette parenté qui peut les rendre successibles, s'il n'est pas inférieur au douzième degré1.

1 Article 755 du Code civil.

La généalogie des ancêtres se continuera par la biographie des parents, avec quelques détails sur

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