ÉTABLISSEMENT DES ENFANTS
dresse la rend coupable à vos yeux, punissez-la seule de se livrer trop à ce sentiment. Donnez à ces conseils, que vous-même lui avez inspirés, la fore pour persuader, l'onction pour toucher. Vous savez Seigneur, si j'ai cherché autre chose que votre gloire et le bonheur de mon enfant, et dans ce petit ouvrage, et dans les soins que j'ai pris de son enfance. Ma propre satisfaction n'y est entrée pour rien. Je n'ai vécu que pour ma fille. Faites que ma fille ne vive que pour vous. Je me trouverai trop récompensée des sacrifices que j'ai faits, si je puis espérer de me voir réunie avec elle, pour vous louer et vous bénir pendant toute l'éternité. » Avis de Mme Le R... à sa fille, la comtesse de Saint -R.
6<> Principaux événements domestiques.
« Mon père, dit Montaigne dans ses Essais (liv. I, chap. xxxiv), avoit cet ordre : c'est qu'outre le registre des négoces du mesnage , où se logent les menus comptes, payements, marchés..., il ordonnoit à celuy de ses gens qui luy servoit à escrire, un papierjournal à insérer toutes les survenances de quelque remarque, et jour par jour les Mémoires de l'histoire de sa maison , très plaisante à veoir quand le temps commence à en effacer la souvenance. . . : — Quand feut entamée telle besogne, quand achevée; quels trains y ont passé, combien arrestés; — nos voyages, nos absences, mariages, morts, la réception des heureuses ou malencontreuses nouvelles; — changement des serviteurs principaux... Usage ancien que je trouve bon à refreschir, chacun en sa chacusnière, et me trouve un sot d'y avoir failly. »
Le papier-journal dont parle Montaigne devrait être rédigé dans toutes les familles; et ce serait le moyen de ne pas oublier « les survenances de quelque remarque ». On en extrairait ce qui mériterait d'être retenu et conservé.
Rien de mieux que de prendre des notes au jour le jour, comme certaines personnes le pratiquent;
mais ces notes ne peuvent être que des matériaux à utiliser dans une juste mesure; car la surabondance même des détails serait hors de proportion, répétons-le, avec les pages nécessairement limitées du Mémorial domestique. Il convient de réserver, pour ce Livre d'or de la famille, tout ce qu'il y a de plus remarquable.
Le ménage a eu déjà son journal, quant aux personnes : notes autobiographiques, mariage de l'auteur du Livre de raison, naissances, éducation et établissement de ses enfants, ont trouvé leur place, leur classement, dans les pages qui précèdent. Les biens vont eux aussi avoir leur article particulier. Il n'y a donc plus qu'à rappeler et à résumer simplement, dans l'ordre chronologique, les quelques événements ayant une certaine importance, qui appartiennent au cadre de la vie domestique et qui constituent ses annales. Mais ici nous ne saurions avoir même la pensée de tenter l'esquisse d'un programme, et il est superflu d'observer qu'il n'y en a point de possible, là où tout est subordonné aux situations, aux circonstances et aux convenances personnelles.
Événements heureux : — Succès d'un fils dans sa carrière; — mariages survenus dans la parenté; — fêtes domestiques célébrées à l'occasion d'anniversaires; — voyages un peu marquants et qui ont laissé des impressions, des souvenirs tout particuliers ( nos pères relataient même les pèlerinages qu'ils effectuaient en famille à des sanctuaires vénérés ) ; — date de l'année où l'on a fait faire son por-
trait, celui de sa femme et de ses enfants , et le nom de l'artiste; — années prospères, etc...
Lorsqu'un bonheur leur arrivait , nos pères en remerciaient Dieu. Le fait est mentionné en peu de lignes, puis on ajoute :
« J'en rends grâces à Dieu, je le prie de m'accorder la grâce d'en faire un bon usage, et que ce soit pour sa gloire et pour mon salut. »
Nous empruntons cette citation au journal domestique et agricole d'un propriétaire vigneron de la Bourgogne, nommé Claude Jannet. Il est tout occupé de la culture de son petit domaine et de ses vendanges, à Demigny (Saône-et-Loire), et rien ne lui advient sans qu'il écrive de semblables réflexions.
Quelquefois , le saint patron de la famille est également nommé, comme veillant sur elle et obtenant de la bonté divine des grâces spéciales dont on se montre reconnaissant :
« J'ay pris pour un de mes protecteurs saint Pierre de Luxembourg. Mon père, qui m'a élevé dans ces sentiments de reconnaissance, avoit avant moy fait de mesme, et je recommande à mes enfans, avec toute l'autorité qu'un père peut avoir sur eux, et surtout à mon héritier, qui, plus que les autres, verra ce Livre de raison, de prendre, comme son grand -père et moy, ce grand saint comme son protecteur et celuy de la famille, luy protestant qu'il ne m'a jamais manqué dans les occasions, et que j'ay visiblement connu que je luy debvois entièrement la réussite de bien des affaires que je luy avois
recommandées, et la grâce d'estre échappé de plusieurs dangers. » Livre de raison de J.-B -Joseph de Sudre, Avignon, 1680.
Événements malheureux : — Accidents, années d'épreuves, maladies, morts. Nous avons dit plus haut que l'auteur du Livre de raison, après avoir tracé la biographie de ses parents, ne devra pas oublier ses frères et sœurs, ses proches et les amis de la famille. Il pourra ici, dans le journal des principaux événements domestiques, enregistrer les dates de leurs morts et leur donner un souvenir.
« Une inaltérable affection m'a attaché à mon frère depuis notre naissance jusqu'à sa mort. Cette mort a été l'un des plus grands malheurs qui pussent m'arriver. Il étoit aimé de tous ceux qui le connoissoient , bon , libéral envers tout le monde et beaucoup charitable envers les pauvres. Tel étoit cet excellent frère; il me sera cher jusqu'à mon dernier soupir, et il doit l'être également à mes enfans. » Livre de raison de Toussaint M..., marchand de drap, Aix, 1696-1769.
— « Je ne manqueray jamais de prier Dieu pour le repos de cette chère cousine. J'espère que mes héritiers en feront de même, et c'est ce que je leur recommande; car c'est le moins que nous devions à cette chère parente. » Livre de raison de J .-B .-Joseph de Sudre, 1680.
- « Je suis obligé à une grande reconnaissance pour cet oncle bienfaisant, et à prier pour le repos de son
âme. Je puis dire avec vérité que je me suis constamment et journellement acquitté de ce devoir. » Livre de raison de G.-C. Constantin Baculard, licencié à V Université de Valence, commencé à Mollans (Dauphiné) le 1er avril 1778.
Quelquefois, des morts subites donnent lieu à d'autres réflexions qui sont écrites à l'adresse des enfants, comme de grandes leçons, pour leur rappeler leurs fins dernières. Un père dit au sujet d'un de ses proches :
« Il a été atteint d'un accident d'apoplexie, le 30 novembre, à l'heure de midi. Il vécut encore trentesix heures, sans donner la moindre marque de connoissance ; il reçut toutefois l'absolution générale. Cet exemple doit apprendre à nos enfans et descendans à ne pas attendre l'heure de la mort pour revenir à Dieu. »
On ne négligeait pas non plus, autrefois*, de consacrer quelques lignes du Livre de raison aux serviteurs, quand ceux-ci s'étaient montrés dévoués et fidèles. On mentionnait le nombre d'années qu'ils avaient passé au service de la famille ; on leur laissait souvent une petite pension , et on les recommandait à ses successeurs. Lorsqu'ils mouraient dans la maison, cet événement était également noté.
« Mon fidèle serviteur, Antoine Daumas, qui comptait vingt ans de loyaux services dans la maison, vient
d'être frappé à la fleur de l'âge d'une fluxion de poitrine, qui l'a mis en trois jours au tombeau. Il a reçu nos soins empressés, et il a rendu son âme à Dieu dans notre maison même. Ses dernières paroles ont été des paroles obligeantes pour nous, le dernier témoignage d'une probité exemplaire. Nous avons prié pour lui. Son souvenir demeurera consigné dans ce Livre de raison , où doivent trouver place tous ceux qui ont servi avec exactitude et vigilance les intérêts de notre famille... »
Les serviteurs ne peuvent se dévouer à la famille que lorsqu'ils sont assurés d'y trouver protection et affection, en retour de leur fidélité. Il en a été ainsi partout et toujours. Les païens eux-mêmes nous onl laissé là- dessus des maximes, dont l'application est aussi actuelle que possible. Sénèque répondait à ceux qui disent : Autant de valets, autant d'ennemis : — « Ils ne sont pas nos ennemis , mais nous faisons qu'ils deviennent tels. Nous ne considérons pas que les anciens, pour retrancher tout sujet de haine contre les maîtres et de mépris envers les serviteurs, ont appelé les maîtres pères de famille et les serviteurs domestiques !. » Mais il faut lire sur ce sujet les Livres saints : — « Si Dieu l'a donne un serviteur fidèle, qu'il te soit cher comme ton âme; traite-le comme ton frère , pense que tu Vas introduit dans le sang de ton âme -. » Telles étaient les vieilles mœurs;
Lettre xlvii : Clementer habendos esse servos. Eccli. xxxiii, 31.
elles semblent perdues pour nous; et cependant, si nous savions rechercher les modèles , nous en rencontrerions encore qui rappellent les plus beaux temps des siècles chrétiens. Oui, malgré l'état de rupture qui remplace, entre maîtres et domestiques, les rapports affectueux d'autrefois, il y a des foyers où s'écrivent des pages exquises, telle que celles-ci :
« Partie à dix-sept ans de son village , Nanette arriva à Paris pour entrer bientôt sous le toit de ma mère, alors âgée elle-même de dix- sept ans.
« C'était la bénédiction de Dieu qui tombait sur la famille, l'étoile bienfaisante qui se levait pour nous.
« Pendant cinquante- deux ans, elle a rempli ses devoirs avec une fidélité et un dévouement tels que je ne sais pas si, devant Dieu, elle a eu à rendre compte de la plus petite défaillance dans leur accomplissement.
« La fidélité et l'exactitude dans les devoirs sont sans doute tout ce que Dieu demande rigoureusement au serviteur ; mais , lorsque le serviteur vient à aimer ses maîtres plus que lui -même, lorsque les enfants de ses maîtres deviennent ses propres enfants, alors il atteint l'héroïsme du dévouement, et, selon l'énergique expression de l'Ecclésiastique, il s'introduit dans le sang de la famille.
« Telle a été Nanette vis-à-vis de mon père et de ma mère ; telle a été Nanette au berceau des dixneuf enfants ou petits-enfants qu'elle a tous élevés, qu'elle a tous aimés ! Elle a endormi toutes nos dou-
leurs, essuyé toutes nos larmes, soulagé toutes nos souffrances...
« Nanette ne savait ni lire ni écrire. Mais Dieu avait doué cette âme d'élite d'un jugement et d'un bon sens qui la faisaient respecter, chérir de ses égaux, et pénétrer dans les conseils de ses maîtres. Elle disait toujours qu'elle était une pauvre fille ignorante; et cependant, quel sens droit! quel tact exquis ! quelle grande intelligence ! quelle discrétion !
« Avec quelle prudence, et en même temps quelle fermeté, Nanette s'appliquait à diriger ses chers petits enfants ! Elle savait saisir les nuances si variables de leurs jeunes caractères et les plier avec une douceur et une dextérité pleines de tendresse.
« Ceux d'entre nous qui ont survécu sentirent toujours dans leur âme L'empreinte de cette main déli cate. — Ceux, hélas! qui se sont endormis dans ses bras pour toujours ont été tresser dans le ciel la cou ronne qu'elle vient de cueillir...
« Tant de soins épuisèrent les forces de Nanette. Elle dut renoncer à un service actif ; mais elle demeura dans la famille comme un de ses membres les plus chers et les plus vénérés. Hélas ! mon père et ma mère nous furent ravis, et Nanette resta vraiment mère au milieu de nous, ses enfants par le cœur et la reconnaissance.
« Un jour, ses chers enfants voulurent célébrer la cinquantaine de ses services, et de tous les points ils accoururent se grouper autour d'elle, au pied des autels..,. Chacun voulut lui offrir son présent.
Les plus petits enfants élevèrent dans les airs dixneuf petits ballons , qui simulaient les âmes des enfants qu'elle avait élevés. Le soir, elle s'assit à la table de famille, au milieu de la joie de tous, et la fête se termina par un feu d'artifice qui rappelait, par ses figures, le dévouement du fidèle serviteur... »
Ah ! qui nous rendra de bons et honnêtes serviteurs ! Mais, si leur nombre diminue de jour en jour, où en est la cause? sinon dans le renversement des conditions d'existence de la famille. On ne peut plus s'attacher à un foyer qui est sans avenir. Quel exemple pour nous, encore, que la simple mention du fait suivant! Nous l'empruntons au journal de Mme de Lamartine.
« 5 septembre 1802. — Nous venons d'établir chez nous la prière en commun : c'est un usage bien touchant et bien utile, si l'on veut que sa maison soit, suivant l'expression de l'Écriture, une maison de frères. Rien ne relève autant l'esprit des serviteurs que cette communion quotidienne avec leurs maîtres par la prière, et par l'humiliation devant Dieu qui ne connaît ni grands ni petits. Gela est bon aussi pour les maîtres, qui sont ainsi rappelés à l'égalité chrétienne avec leurs inférieurs selon le monde; et cela accoutume les enfants à penser à leur vrai père, qu'ils ne voient pas, mais à qui l'on s'adresse ainsi avec respect et avec confiance. »
Mmede Lamartine considérait l'établissement d'une si excellente pratique comme un événement d'une réelle importance.
Ajoutons que nos pères mentionnaient aussi dans leurs Livres de raison la date de leur entrée dans une association religieuse et les fondations charitables qu'ils avaient faites. Ce sont là autant de traits essentiels de la vie et des annales domestiques, et ils se recommandent à notre imitation.