LE NOM DE L'ANCÊTRE QUI L'A CONSTRUITE OU ACQUISE
on dira comment elle a été successivement réparée, EMBELLIE, ET LES AMÉNAGEMENTS NOUVEAUX QUI ONT PERMIS A LA FAMILLE DE MIEUX s'y ÉTABLIR.
Quelques pages seront réservées pour les meubles
AUXQUELS L'ON TIENT TOUT PARTICULIEREMENT, POUR LES PORTRAITS DES PARENTS ET DES AÏEUX, POUR LES MANUSCRITS ET LIVRES PRÉCIEUX, EN UN MOT, POUR LES DIVERS OBJETS AUXQUELS SONT ATTACHÉS DES SOU- VENIRS.
Le jour est venu où les gens de bien doivent réagir énergiquement contre le matérialisme du siècle, qui détruit un des éléments essentiels de la vie domestique.
Le foyer a eu chez tous les peuples un nom con-
sacré, il a toujours eu un titre particulier à la vénération des hommes : c'est la maison paternelle ; et ce titre ne lui a été donné que parce que la paternité doit y avoir son siège permanent et durable.
Voyez les païens : ils ont perdu l'idée du vrai Dieu, ils sont plongés dans d'épaisses ténèbres morales; mais le respect du foyer les sauve d'une dissolution qui sans lui eût été l'anéantissement de la famille. Ils vont jusqu'à en faire une religion. Le foyer, pour eux, ce sont les dieux lares , c'est la conservation du culte dû aux ancêtres, c'est la famille rendue immortelle au point que, dans le principe, la propriété de l'habitation était imprescriptible, inaliénable. Le feu qui y est entretenu n'est pas comme l'élément physique « qui échauffe et qui brûle, qui transforme les corps, fond les métaux et sert d'instrument à l'industrie humaine » ; c'est un feu divin , il est descendu du ciel, et on l'invoque pour obtenir la pureté de l'âme !. « Rends-nous florissants',, ô foyer, rendsnous aussi sages et chastes, » est- il dit dans un hymne orphique. Gicéron exprime en termes émus la douce quiétude qu'il goûte à Arpinum : « Ici est ma vraie patrie et celle de mon frère Quintus; ici, nous sommes nés d'une très ancienne famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de nos aïeux. Que vous dirai- je? Vous voyez cette maison et ce qu'elle est aujourd'hui : elle a été ainsi agrandie par mon père. Enfin sachez que
1 Fustel de Coulanges, La Cité antique; Paris, Durand,
I suis né en ce lieu, mais du vivant de mon aïeul, u temps que, selon les anciennes mœurs, la maison mit petite comme celle de Curins , dans le pays des mbins. Aussi, je ne sais quel charme s'y trouve qui niche mon cœur et mes sens x . »
L'idolâtrie s'est emparée d'un des sentiments les lus profonds de la nature humaine, pour en faire objet d'un culte; mais elle est impuissante à îndre pur le cœur de l'homme, et elle finit par le îter dans une effroyable corruption. Les sociétés hrétiennes sont nées d'un souffle absolument noueau, dont le point de départ a été la divine maison e Nazareth; et des races également nouvelles, péétrées de l'esprit de l'Évangile, constituent des >yers qui mériteront d'être justement appelés saints t immortels.
Toute l'économie et toutes les traditions domesques ont eu, en effet, dans le respect du foyer jur solide fondement. Les coutumes observées à occasion des mariages, des naissances, des morts, es baptêmes, des fêtes de l'Église, se perpétuaient 3us son abri. Les parents y élevaient les enfants ans l'amour et la crainte de Dieu, et leur enseinaient à suivre les traces de leurs devanciers. Ils y ^citaient avec eux, et entourés de leurs serviteurs, i prière du soir, et, avant de mourir, ils y bénisaient leur famille.
Le foyer était la pierre angulaire de la société, non ôulement dans la famille, mais dans l'atelier, dans
1 De Legib., n, 1.
la commune, dans la paroisse; il était un centre d'action pour les œuvres de foi , il soutenait par son principe de fixité et ses trésors de dévouement les confréries, les corporations et les innombrables associations vouées au service de Dieu et des pauvres.
Enfin, dans lui se trouvait le point d'appui de l'idée de patrie. N'en offrait-il pas en petit l'image et n'en représentait-il pas, non seulement les éléments matériels d'existence, mais les forces morales, le cœur et l'âme elle-même? De son sein, aux jours de danger, sortaient des hommes sachant affronter la mort, parce qu'ils avaient appris de bonne heure à bien vivre, c'est-à-dire à mettre au-dessus de tout Dieu et le devoir.
La maison paternelle, où se formaient des générations d'honnêtes gens , avec sa stabilité , son esprit d'union, a été toute une grande institution chrétienne et sociale. Les Livres de raison et les testaments nous montrent des familles de gentilshommes de bourgeois, d'artisans, d'ouvriers même, gardan religieusement leur demeure patrimoniale pendan plusieurs siècles !. Au sein de ces familles, les en fants étaient élevés dans la pensée qu'après la mor des parents cet asile de paix, ce lieu consacré pa tant de vertus et de souvenirs , ne pouvait pas êtri vendu sans crime. Un d'entre eux était tenu de s'ei charger, d'y recevoir ses frères et sœurs, jusqu'à c qu'ils fussent établis, et de leur y réserver un gîte en cas de besoin.
1 Les Familles, t. I, liv. II, chap. i : « Le Foyer .et la Tra dition. »
Le père écrit dans son Livre de raison des recommdations expresses, telles que celle-ci :
« Chacun de vous est tenu de soutenir le toit painel; chacun de vous doit regarder ce toit avec spect et doit conserver l'espoir et les moyens d'y >uver un jour un asile. » Livre de raison d'Antoine Courtois.
Nos lois mettent sans doute des obstacles à la reissance complète de telles mœurs ; et il est imposée de ne pas déplorer un régime qui aboutit à ire de nos habitations modernes de véritables hôleries , qui les transforme en des capitaux où les ;ataires sont traités et se renouvellent comme des leurs de bourse, et condamne fatalement les plus tits, surtout dans les villes, à ne plus avoir de ^er et à mener une vie nomade.
Mais il dépend de nous d'atténuer, dans une cerne mesure, les extrêmes conséquences d'un tel ire de choses ou plutôt d'un tel désordre; et les vres de raison peuvent y concourir...
Quant aux familles chez lesquelles la maison pa- 'nelle n'existe plus, et qui sont dépourvues de cet iment si précieux de fixité morale et matérielle, il mrait là pour elles le point de départ d'une réforme li leur préparerait un meilleur avenir.
3o La terre de famille.
Un certain nombre de pages seront également réservées à la terre patrimoniale. On y retracera courtement son histoire, on dira depuis combien de
TEMPS ELLE EST DANS LA FAMILLE 1, LES ACCROISSE- MENTS OU AMÉLIORATIONS DONT ELLE A ÉTÉ L'OBJET LA MOYENNE DE SON RENDEMENT DANS UNE PÉRIODI DÉTERMINÉE ; ON MARQUERA A SON SUJET, ET EN SUB- STANCE , TOUT CE QU'IL Y A D'IMPORTANT ET TOUT CI QUI DOIT LA RENDRE CHÈRE AUX ENFANTS.
Nous avons dit que le Livre de raison ne saurai prendre la place du Livre terrier ou du Livre dt comptabilité ; mais il peut rendre de grands services sur quelques points essentiels , en offrant des ren vois a ces Livres ou aux liasses dans lesquelles
1 Le descendant d'une très ancienne famille nous disait na guère sur ce sujet : « Je possède une terre qui , de temp immémorial et au moins depuis le xne siècle, s'est loujour transmise par héritage, et n'a été l'objet d'aucune vente, connaissance exacte de ce fait si remarquable s'est jusq>. présent conservée à mon foyer; mais, vu l'état de nos mœur et de nos lois, je sens la nécessité de le consigner dans u Livre de raison, que je laisserai à mes enfants. Sans cela, me successeurs oublieront ce qui doit leur inspirer un profon attachement à la terre des ancêtres, et leur imposer le devoi de s'unir pour la conserver. »
ONT CLASSÉS LES ACTES D'ACHAT , DE VENTE OU d'Ê-
hange; les titres relatifs aux bornes et limites, ux droits, charges et servitudes, dont la conaissance peut prevenir les procès de voisinage ;
;nfin LES BAUX ET CONVENTIONS.
Nos pères nous ont laissé à cet égard des preuves ensibles de leurs habitudes d'ordre; ils nous insruisent sur les premières conditions de toute bonne dministration.
En voici un exemple qui date de quatre siècles, fous l'empruntons à l'histoire d'une famille qui a ubsisté dans le même pays, et avec les mêmes ûœurs, depuis 1250 jusqu'à nos jours, c'est-à-dire >endant six cents ans.
Jaume Deydier, bourgeois agriculteur, faisant vaoir ses terres à Ollioules, près Toulon, écrit en 1477 : ; Estrumens dels bens que teni à Olioll, losquals intiquamen eron de mon payre ( titres de propriété les biens que je possède à Ollioules, lesquels ancienîement étaient de mon père). » Le 5 mars 1490, il r entreprend des constructions , et il en note brièveaent le coût; il veut en faire une grande exploitaion agricole. « Antiquamen era nostra, » répète-t-il vec une satisfaction légitime. En 1521, arrivé à la ieillesse, il dresse un mémoire destiné à conserver
; souvenir de son oeuvre : « Memoria als successors i? mi Jaume Deydier, expressamen à Jacques, mon \ès obcyssent filh. » Jacques, fils très obéissant,
iritier associé du père, doit savoir ce qu'a été le
avail paternel, pour en tirer tous les avantages
ssibles, et le continuer, s'il y a lieu.
| Livre de famille. 6
Dans des temps plus rapprochés de nous, un autre exécute tout un ensemble de travaux pour l'irrigation de son domaine ; il en fait mention en quelques lignes :
« Je n'ay fait, écrit -il en 1750, que continuer le dessein de feu mon grand- père, lequel avoit commencé cet ouvrage en 1632. »
Il raconte comment s'est créée peu à peu sa terre patrimoniale, et il ajoute :
« Tous mes ancestres ont travaillé, je ne sais combien, à en acquérir les parcelles. Je ne détruiray pas leur ouvrage. »
Il est des faits qu'il est très utile de constater, parce qu'ils peuvent épargner dans l'avenir bien des entreprises et dépenses inconsidérées. Un père de famille a vu, en 1729, un très grand froid tuer tous les oliviers dans le fond des vallées.
« Je ne conseille pas à mes héritiers d'en planter plus bas que ceux qui y sont actuellement; car j'ay expérimenté qu'ils meurent, dès qu'ils seroient en état de porter des fruits. Je les ay vus mourir quatre fois dans moins de trente ans. Il n'y a qu'à prendre soin de ceux qui sont sur la hauteur et qui ne sont pas si exposés. »
Quelle sagesse consommée Antoine de Courtois
ie met-il pas dans les conseils qu'il donne à ses en- 'ants sur le meilleur mode d'exploitation des diverses oarties de son domaine, sur les réformes dont l'expérience lui a enseigné l'emploi dans l'intérêt d'une xmne culture 1 ! Il prend la peine de résumer, en melques aperçus, la moyenne des récoltes et proluits qu'il en a retirés dans une période de dix ans.
Les observations que nous avons déjà présentées, m sujet de l'habitation où est fixé le ménage, s'ap- Dliquent, on le voit, avec un degré de plus d'intérêt, m sol qui le nourrit. La famille n'est pas chose abstraite : pour être en état de vivre et de prospérer, ille a besoin de stabilité. C'est dans la terre, disaitm autrefois , que sont pour elle les trésors durables , ;eux qui sont à l'abri des vicissitudes ou des risques jui frappent trop souvent les capitaux mobiliers ; ;'est la terre seule aussi qui lui assure la dignité et 'indépendance.
Un père s'accuse dans son Livre domestique d'avoir rop oublié cette vérité ; mais il fonde les plus grandes ispérances sur son fils , dont l'éducation vient de se erminer, et qui se distingue déjà par une raison )récoce.
« Dieu me comble de joie et de consolations, dit-il. e vois clairement que la Providence protège ma famille d'une manière particulière; mais je regrette 'avoir peu profité des secours qu'elle m'a envoyés ^ns le temps, par feu mon oncle..., et de n'avoir
1 La Vie domestique, t. I, p. 195 et suiv.
pas suivi son conseil de fonder ma fortune en biensfonds. Mon fils fera un meilleur usage de ses faveurs, et je conviens qu'il les mérite mieux que moi. J'admire ses talents et sa belle conduite, et je bénis Dieu de m'avoir donné un tel fils. »
Un propriétaire de la haute Provence met le doig sur une des plaies de l'agriculture, et, à la manier* dont il en parle, on juge bien que le morcellemen parcellaire était déjà excessif de son temps. Qu< n'aurait-il pas à en dire aujourd'hui? Nous somme frappé de trouver, dans des papiers domestique qui datent d'un siècle, des observations telles qu celles-ci :
« Rien n'est moins avantageux à un père de fa mille que d'avoir des terres détachées les unes d( autres, comme terres à blé, prés, vignes, etc. E définitive, et toutes déductions faites, les reveni en sont fort modiques. Si vous avez de l'argen mieux vaut l'employer à l'achat de quelque basti( (terre agglomérée, avec bâtiment d'exploitation).
« Quand on a beaucoup de biens-fonds un p< partout, on est sans cesse dans la peine. Pour 1 l'aire cultiver, on a besoin de journaliers, ce q n'est pas toujours facile; et ces paysans lasse énormément le propriétaire par leur peu de rais» et de discrétion.
« Il est très préférable d'avoir une propriété d'u moins grande étendue et dont le fonds soit bc Ayez-en bien soin; vous vivrez plus contehs, et vo:
vancerez mieux vos affaires. Ce que je vous dis est mdé sur ma propre expérience et sur celle que j'ai u faire à beaucoup. En général, les propriétaires ui possèdent le plus de biens disséminés sont ceux ui prospèrent le moins. »
Ces enseignements et éléments de progrès , dont îs Livres de raison d'autrefois étaient les déposirires, se recommandent donc d'eux-mêmes à l'imiîtion de nos familles modernes. Il suffirait aujour- 'hui de résumer en peu de mots ce qui , dans ancienne coutume, était la matière très développée e longs et minutieux détails. Mais, en supposant lême qu'on ne sorte pas de ce cadre, nous ne pouons dissimuler tous les obstacles qui s'élèvent contre a mise en pratique des principes offerts par de si ieaux et si bons exemples. Un fait, sur lequel il seait superflu d'insister, n'est que trop évident : le ol, lui aussi, est devenu instable, la propriété elleaênie s'ébranle. Qui peut se promettre aujourd'hui, on seulement de fonder quoi que ce soit de durable, îais de laisser une famille unie après sa mort ? Ce 'est pas le lieu de signaler les causes de tels dé- )rdres; elles remontent plus haut que les défailnces individuelles.
Nos pères administraient leur héritage en souveins, et ils le réglaient en législateurs, au nom de eu, pour garder la paix entre leurs enfants. Ils se éoccupaient de l'avenir du domaine transmis par > ancêtres, et où leur race était solidement imintée; ils s'efforçaient de pourvoir d'avance aux
arrangements domestiques qui devaient assurer le sort le meilleur à tous, sans porter atteinte à la vitalité de la souche où les rejetons avaient puisé leur sève. Les enfants étaient habitués à se considérer comme liés les uns aux autres par des intérêts supérieurs à l'égoïsme individuel. Un d'eux se sacrifiait quelquefois pour garder une terre qui n'était pas toujours dans ses convenances ; mais il le faisait par devoir; et du reste le père avait parlé, son testament était placé sous l'égide du quatrième commandement1. On lui obéissait.
« Je prie et ordonne à mes héritiers, dit un père, d'exécuter de point en point, et dans toute sa teneur, tout ce qui est mis et inséré dans le dit testament, chargeant leur propre conscience, sur laquelle je me décharge entièrement, n'ayant rien mis dans iceluy qu'après m'estre bien conseillé de mes bons parens, amis et conseils.
« Ainsi, il n'y a rien à débattre, et c'est ma dernière volonté qui , selon Dieu et la loy, doit estre inviolablement observée par mes héritiers. » Livre de raison deJ.-B. Joseph de Sudre, 1680.
On est étonné de voir des chefs de famille, investi; \
1 Rien de plus précis que les enseignements religieux donne à cet égard dans les familles. Les catéchismes insistaient d'un manière particulière sur le respect du testament, sur l'obliga tion qu'avaient les enfants d'exécuter avec fidélité les dernièn volontés de leurs parents. — Voy. le Catéchisme du concile t Trente, chap. xxxn, § 3.
l'une telle autorité, s'imposer l'obligation de laisser i leurs enfants ce qu'ils appelaient « des comptes 'endus d'administration ». Ces comptes de gestion taient joints habituellement à l'inventaire des projetés, et ils servaient presque de commentaire au estament. Cela s'explique très bien, lorsqu'on lit 3S motifs donnés dans les textes eux-mêmes.
Le compte rendu de l'administration domestique st d'abord utile, par les raisons que nous venons 'indiquer; et c'est à ce titre que les pères, après avoir pratiqué, prient leurs héritiers de le contiluer après eux.
« J'ai voulu faire connaître à mes enfants ce que 'ai fait dans l'intérêt de l'amélioration de notre parimoine, afin qu'ils évitent ce qu'ils reconnaîtront ivoir été mauvais et qu'ils imitent ce qu'ils jugeront ivoir été bon. Je désire que cet usage se perpétue [ans ma famille : il sera avantageux aux pères et iux fils, il soutiendra le zèle des uns, la reconnaisance des autres et l'émulation de tous...
« Le moyen de bien conduire ses affaires est de enir note de son administration et d'en rendre ompte à ses enfants, pour bien constater le droit u'on a à leur reconnaissance, et pour leur laisser es exemples et des leçons profitables. » Livre de aison d'Antoine de Courtois.
Il y a encore un intérêt du premier ordre à mettre mtes choses dans un tel jour que les désaccords, ifférends et procès soient rendus impossibles.
« Comme il n'y a rien de plus incertain que le temps de la vie, il est d'une prudence extrême de laisser à ses successeurs une entière connaissance de sa gestion domestique, pour éviter dans l'avenir des suites fâcheuses qui sont toujours causées par le manque d'attention qu'on a eue à expliquer exactement les fonds et les revenus de son héritage. Cette attention assure la paix de la famille, et les enfans peuvent par eux-mêmes s'attribuer le patrimoine , sans avoir recours pour une semblable recherche au secours de personnes étrangères , qui donnent souvent des conseils empoisonnés. » Livre de raison d'Honoré d'Esiienne de Saint- Jean , Aix, 1740.
Voilà comment les parents modèles comprennent et appliquent le grand principe de la responsabilité morale. Voici maintenant le langage qu'ils tiennent, pour faire que cette paix se maintienne à jamais, non seulement sous l'égide de leur autorité, mais surtout de leur amour :
« Je dois prévenir ceux de mes enfans qui pourroient se former des doutes sur la sagesse de mes vues et la sincérité du compte que je vais leur rendre et me rendre à moy-même, que le seul et unique motif qui me guide est l'amour de la paix; que toutes mes opérations ont été et seront toujours pesées dans la balance de l'équité et de l'affection paternelle. Je les prie tous en général , et chacun er particulier, d'être intimement persuadés que je les ai toujours chéris tendrement, que mon occupatior
la plus sérieuse et la plus agréable a été de pourvoir à leur éducation et à leur établissement, à leur bienêtre et à leur plus grande satisfaction.
« Je me flatte que mes enfans se rappelleront avec reconnoissance et n'oublieront jamais que j'ay toujours usé à mon égard, et pour mes besoins personnels, de l'économie la plus rigoureuse, que, conjointement avec ma chère et bien-aimée épouse, nous avons travaillé constamment et sans relâche, pendant tout le cours de notre vie, à la conservation de leur petite fortune, et qu'à notre exemple, pour reconnoître ce que nous avons fait pour eux et seconder nos désirs, ils vivront en paix et unis , coopérant mutuellement à leur bien-être réciproque... » Livre de raison de Pierre -Alexandre de Fresse de Monval , écuyer de la ville de Valensolle (Basses -Alpes).
Nous l'avons observé ailleurs ' : de tels accents se retrouvent dans la plupart de nos textes domestiques. Or, ne sont- ce point là autant de modèles qui s'offrent aux familles chrétiennes ? — Des pères usant pour leurs besoins personnels de l'économie la plus rigoureuse et ayant toujours en vue le plus grand bien de leurs enfants ; — des enfants élevés , dressés, enseignés avec ces principes et ces exemples ; — le foyer et le domaine patrimonial conservés , sous l'égide de l'amour du travail et de la pratique du dévouement, par une sorte de fîdéicommis
1 Les Familles, t. II, liv. III, chap. iv : « le Testament et l'Héritage paternels. »>
perpétuel; — des générations se succédant ainsi fortes, viriles, bien implantées dans le sol, bien pénétrées de l'idée de devoir : tout est là, éducation, tradition, coutumes, respect de soi-même, et surtout respect de Dieu et respect du père.
Notre société actuelle est loin de ces mœurs, et Ton est attristé du spectacle que présentent beaucoup de familles d'honnêtes gens, dans leurs partages successoraux. Les testaments deviennent de vaines formalités. Les enfants, livrés à l'esprit d'envie et de discorde, poussent jusque dans ses conséquences les plus extrêmes un principe d'égalité très mal entendu. Chacun prétendant avoir un lot exactement semblable à celui des autres co-partageants, la liquidation est forcée. La maison paternelle n'est pas seule vendue; le domaine, si petit qu'il soit, est l'objet de revendications qui s'attaquent à ses moindres parcelles. L'unité agricole est détruite, et ses lambeaux se dispersent comme une poussière inféconde. La famille se condamne à l'état nomade; elle périt fatalement.
N'insistons pas davantage sur des questions si graves et que de rapides considérations ne suffisent pas à éclairer1. Bornons-nous à conclure par quelques observations pratiques.
1 II est presque superflu de signaler ici les ouvrages, aujourd'hui célèbres, dans lesquels M. Le Play a jeté sur ces questions fondamentales une si vive lumière. — Voy. surtout la Réforme sociale en France, déduite de l'observation comparée des peuples européens. 6e édition; Marne et tils, Tours, 1878, 4 vol. in-18.
Si défectueuses que soient nos lois , elles ne sauraient empêcher les familles de faire acte de bonne entente, dans un intérêt suprême d'union et de conservation.
Si grands que soient les obstacles, ils ne peuvent empêcher les enfants d'aider les efforts des parents, pour maintenir les conditions d'existence de la famille.
C'est aux mœurs qu'il appartient de préparer les réformes urgentes qui permettront aux classes populaires aussi de retrouver, dans le relèvement de nos meilleures traditions, l'appui moral, matériel et effectif, dont elles sont déshéritées de nos jours.
Autrefois, le père, en s'occupant de l'avenir de son domaine, pensait également aux familles de fermiers dont le sort lui était incorporé, et il leur donnait une place dans son Livre de raison. Les enfants savaient qu'une des dernières volontés de leurs parents, que leur devoir strict était de ne pas abandonner ceux dont le travail s'employait à leur procurer des revenus, en fécondant la terre de leurs sueurs. Dans les foyers modèles, il y avait des enseignements, des recommandations formelles, exprimés à ce sujet et mis par écrit, pour qu'on ne les oubliât jamais :
« Je recommande à mes successeurs de profiter de l'exemple de M. de... et d'être toujours les pères de leurs paysans, de les mener toujours par la douceur, d'empêcher qu'ils ne se dévorent par des procès, de converser familièrement avec eux, de leur
donner libre accès pour tout ce qu'ils auront à faire avec eux. C'est par ces voies que je suis parvenu à exécuter avec une rapidité étonnante ce qui m'auroit demandé des années entières. » Livre de raison de Pierre-César de Cadenet de Charleval, 1728.
Un autre Livre de raison, contenant de semblables instructions, est sous nos yeux, et nous croyons intéresser nos lecteurs en lui empruntant une page dans laquelle la tradition vit tout entière. Nous en avons connu l'auteur. Après avoir vécu quelques années à Paris, il avait pris la résolution de se rendre utile à son pays ; il s'était fait agriculteur ; et, installé dans l'ancien domaine de sa famille, entouré de paysans qu'il travaillait à rendre heureux, son activité et ses efforts se consacraient à mener de front le soin de ses terres et l'éducation de son fils.
« Le but de ma vie est fixé. Les travaux des champs alternés avec ceux de cabinet font maintenant tout mon plaisir, et ils me dédommagent bien amplement de la privation que je m'impose une grande partie de l'année en n'habitant pas la ville.
« Mes études sont austères. Je tâche de servir les besoins de ces classes laborieuses si intéressantes, et qui produisent tout ce que les classes oisives consomment, sans s'occuper d'elles ; je dévoue une partie de mon existence à l'amélioration physique et morale de leur sort. Je crois accomplir une œuvre méritoire devant Dieu et devant les hommes.
« 0 solitude des champs ! je te bénis, tu es mon >onheur, puisque tu me permets de diriger sans listraction mes pensées vers le bien et le beau, et de aire un peu de bien. Et vous tous qui m'entourez et [ui vivez avec moi de cette vie quasi patriarcale, [ue notre siècle ne connaît plus, épouse chérie, ainable enfant, et vous, serviteurs fidèles... (suivent es noms d'une dizaine de paysans), recevez mes •emerciements pour vos bons services. Votre assoîiation à mes travaux n'est pas une utopie, et elle le ressemble en rieu au phalanstère de Fourier...
« Soyons pleins de confiance; nous avons de bons protecteurs là-haut : mon vénérable père, ma tendre mère veillent sur nous et attireront sur nos œuvres la bénédiction de Dieu. Imitons leurs vertus, leur solide piété; ce sera la meilleure manière d'honorer leur mémoire.
« Et toi, cher enfant, objet de mes espérances, une vive sollicitude commence à m'occuper pour toi. Le moment va venir de façonner ton esprit et ton cœur, de te rendre digne de la position que tu dois un jour occuper et de celte longue suite de parents honorables qui nous ont précédés... »
Répétons-le encore une fois : voilà la tradition. N'est-ce pas qu'il y a en elle un souffle vivifiant? et l'est-il pas manifeste que notre pays, pour retrouer l'ordre et la paix, doit rendre tout d'abord aux amilles, avec la liberté testamentaire, les moyens e vivre au delà d'une génération ?
4° L'atelier ou l'usine.
Nous ne voudrions pas étendre outre mesure le cadre de cette esquisse; et cependant, comment ne pas dire quelques mots de la propriété industrielle et manufacturière, qui a pris de nos jours une importance si considérable et qui crée de si redoutables responsabilités ? L'atelier ou l'usine pourront être décrits sommairement, comme l'a été l'héritage rural : la méthode à suivre est la même; seulement il y a lieu de préciser le point qui, dans ce grand sujet, se lie de la manière la plus étroite à la tradition domestique.
Un illustre penseur de notre temps, M. Le Play, a fait de l'organisation du travail l'objet de profondes études; et c'est à ses ouvrages que les familles adonnées à l'industrie pourront demander, non des théories , mais les leçons de l'expérience. Or, ces leçons sont décisives, et elles mettent à nu les extrêmes conséquences du renversement de l'ordre traditionnel. « Avant 1830, dit M. Le Play, les ateliers parisiens portaient déjà la trace des idées subversives e des sentiments de haine que les révolutions anté rieures avaient fait naître. J'ai pu cependant y ob
l'atelier ou l'usine 195
server alors des institutions et des mœurs qui ne le cédaient en rien à ce que j'ai trouvé de plus parfait, pendant trente années, dans le reste de l'Europe. Le patron et sa femme se plaisaient dans une existence simple et frugale, connaissant dans tous ses détails la vie domestique de leurs ouvriers, et ceux-ci se préoccupaient sans cesse de la prospérité commune. La solidarité et l'harmonie apparaissaient dans tous les rapports du patron et de l'ouvrier, notamment dans une solennité dite fêle de la lumière. Chaque automne, le dimanche précédant la semaine où l'on commençait à éclairer l'atelier pour le travail du soir, le patron réunissait à sa propre famille toutes les familles de ses ouvriers, dans un banquet suivi de danses et de diverses récréations. — En 1867, j'ai vainement cherché dans les anciens ateliers, agrandis et enrichis, quelques vestiges de ces touchantes relations. J'ai surtout constaté l'absence de l'affection et du respect qui rattachaient à cette solennité la sympathie des ouvriers, des femmes et des enfants f . »
La désorganisation qui frappe le sol se produit avec des symptômes plus graves encore pour l'atelier; il est devenu extrêmement rare que le fils y succède à son père; et comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque l'obstacle vient de la loi elle-même?
Jusqu'à ce jour, les divers groupes industriels étaient constitués à l'image de la famille; mêmes principes, mêmes pratiques. Le patron se regardait
l Le Play. L'Organisation du travail, p. 141,
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comme le père de ses ouvriers; ceux-ci le respectaient, s'attachaient à lui, s'intéressaient à ses pensées d'avenir, et ils lui demeuraient fidèles, parce qu'ils étaient sûrs de trouver, soit pour eux, soit pour leurs enfants , de semblables sentiments et une égale assistance, chez celui de ses fils qui lui succéderait. Aussi les rapports étaient-ils permanents et stables; ils se prolongeaient quelquefois à travers plusieurs générations. Gomment ces liens réciproques se sont-ils rompus? Qui n'en voit une des causes les plus funestes dans la liquidation forcée où la mort du patron jette l'atelier, liquidation si fatale dans ses résultats que beaucoup la devancent, en se retirant des affaires avant l'âge ! Il est triste de constater qu'à l'heure même où les transformations de l'industrie, la création de grandes agglomérations ouvrières, enlevaient tant d'hommes à leurs foyers et à la bienfaisante influence du pays natal, toutes les coutumes qui eussent eu pour effet de reformer près de l'usine, et sous l'égide du patron, la famille ouvrière, avec ses mœurs, avec son antique esprit de solidarité, ont fait place à l'individualisme le plus contraire à la nature humaine, comme aux lois divines.
Mais c'est trop nous arrêter à des observations qui dépassent de beaucoup les limites où nous devons nous renfermer. Ajoutons seulement que les sociétés chrétiennes possèdent en elles des principes de vie plus puissants que les ferments de destruction. L'in vasion du mal avait été suivie de lamentables désordres, et ces désordres mêmes ont mieux fait sentir
l'atelier ou l'usine 19
à une élite, chaque jour plus nombreuse, de chefs d'industrie Furgence de revenir à la mise en pratique du grand principe de la responsabilité. Us ont senti qu'ils ne pouvaient se désintéresser du sort de leurs ouvriers; l'idée de la paternité a repris ses droits, et les institutions les plus utiles à la moralité, à la dignité, au bien-être des collaborateurs et auxiliaires de leurs travaux, forment aujourd'hui tout un sujet d'études, pour le moraliste comme pour l'économiste. Crèches, salles d'asile, écoles, sociétés de secours mutuels, caisses d'épargne, assurances sur la vie, assurances en cas d'accidents, fournitures d'aliments et de vêtements à prix réduits, constructions de maisons pour les ménages ouvriers, tels ont été les premiers bienfaits acquis dans l'ordre matériel. D'autres, plus pénétrés de l'esprit chrétien, se sont occupés de la restauration ou de la préservation des mœurs : respect du dimanche, répression des blasphèmes et des propos licencieux, séparation des sexes, rapports personnels du patron avec ses ouvriers, choix de contre-maîtres éprouvés, instructions et fêtes religieuses, messes, mariages, funérailles chrétiennes, etc. ,...
Le Livre de raison ne peut tout embrasser; mais , puisqu'il est le Livre d'or de la famille , pourquoi ne deviendrait-il pas encore, dans une juste mesure, et pour tout ce qu'il y a de plus utile à mentionner, celui de l'atelier ou de l'usine, considérés comme des
1 Léon Harmel , Manuel d'une corporation chrétienne ; Marne et fils, Tours, 1877, p. 284.
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annexes du foyer domestique? Pourquoi, dans l'intérêt même de l'instruction des enfants , le père n'y marquerait-il pas, aussi brièvement que possible, ce que sa conscience et l'expérience lui ont fait établir pour le bon ordre moral et chrétien de son établissement industriel?
Le modèle n'est pas à chercher sous ce rapport, il est tout trouvé, et il est de nature à inspirer l'admiration, en même temps que le désir de le suivre, quoique de loin. M. Léon Harmel a raconté naguère, en tête de son Manuel d'une corporation chrétienne, ce que sa famille et lui ont fait de l'usine de Val-des- Bois , dans la Marne. « En décrivant les œuvres établies ici par la foi et la persévérance, dit-il dans une lettre à un ami, nous n'avons fait que retracer la vie du bon père. Vous connaissez le vénérable patriarche, l'orgueil et l'amour de toute notre grande famille. Un fils peut bien parler de son père, et il lui serait permis de ne rien taire à son sujet. Cependant..., nous avons un objectif plus élevé ; nous avons à glorifier notre Père qui est au ciel, et à montrer comment son règne a amené dans notre petit centre la paix, l'union et la joie véritables, tous les biens, en un mot, qu'on cherche vainement en dehors de Dieu. » Suit un petit précis historique, de sept pages, résumant ce que le livre a pour but de commenter et de développer : 1° les institutions économiques créées pour améliorer l'état matériel et moral des ouvriers, dès la première époque, après la fondation de l'usine (1840) ; 2° tout un ensemble d'associations religieuses , destinées à triompher des obstacles qui
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continuaient à entraver le bien, et établies successivement, de 1861 à 1872, dans une deuxième époque, à la fin de laquelle le grain de sénevé jeté en terre a fini par devenir un grand arbre.
Ces quelques pages se terminent par une conclusion qui est à citer :
« Par une action persévérante de plusieurs années, nous sommes arrivés au but que nous avions ambitionné. Les familles sont reconstituées, la paix et l'amour ont remplacé au foyer le trouble et les querelles. La mère se réjouit du changement qui s'est opéré dans son mari et dans ses enfants; le père a retrouvé dans une vie nouvelle le courage et la joie du travail. L'économie a éteint les dettes et créé l'épargne. Les fêtes de famille ont ramené cette douce gaieté qui repose des fatigues de la vie. Quand nous sommes réunis tous ensemble, au milieu de ces bons et loyaux visages transformés par l'influence chrétienne, on lit dans les yeux la confiance et l'amour, et on remercie le bon Dieu qui a fait la grande famille du Val-des-Bois. »
Souhaitons , pour l'avenir des familles et de l'industrie française, que beaucoup de ceux auxquels s'adressent de tels exemples en profitent, et que, plus tard, ils transmettent à leurs successeurs de semblables enseignements dans leurs Livres de raison !