‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 34 sur 68 · INDICATION DU LIEU OU EST DÉPOSÉ LE TESTAMENT ET DE SA DATE · texte numérisé non relu

INDICATION DU LIEU OU EST DÉPOSÉ LE TESTAMENT ET DE SA DATE

Si regrettables que soient les entraves mises par 10s lois à une des libertés les plus nécessaires, si iifficile qu'il soit aujourd'hui, dans bien des cas, l'exercer un des premiers attributs du droit de propriété, on ne saurait trop recommander aux familles a pratique et le respect du testament. Il s'agit de eur destinée, de leur avenir; or, quoi de plus important pour cet avenir que la sollicitude avec laïuelle doit s'effectuer le grand acte qui règle la ransmission et la conservation du patrimoine donestique !

Nos pères voyaient en lui « le couronnement de eur vie » dans l'ordre des choses temporelles ; ils le •onsidéraient comme un devoir religieux , dont l'on-

servation a été prescrite par Dieu lui-même ' ; et ils ont offert à notre imitation de belles et chrétiennes formules , toutes pleines de la fermeté de leur âme : — « Ne voulant pas que la mort nous trouve par notre négligence décédés sans avoir ordonné et disposé de nos biens temporels , que Dieu, par sa grâce, nous a prêtés; — ne sachant si la mort nous surprendra, et voulant n'être dépourvus ni de confession ni de testament, etc. »

Combien peu, de nos jours, ont une si sage prévoyance! On en a d'autant moins à cet égard que les mœurs deviennent plus sensuelles. Gomme le disait le R. P. Lacordaire, la pensée de la mort ne nous vient plus que par le côté sombre de l'âme, tandis que dans les siècles de foi elle arrivait par le plus lumineux et le plus serein, comme le soleil sort de l'horizon. Nos pères ne connaissaient pas les terreurs que la seule idée d'avoir à faire son testament cause à nos contemporains.

Saint François de Sales exprimait à cet égard le fond même de la vieille coutume domestique : « Les hommes pensent toute leur vie à ce qu'ils ont à faire à leur mort, et comme quoy ils pourront bien établir leur dernière volonté, afin qu'elle soit bien entendue de ceux qu'ils laissent après eux. Pour cela, plusieurs font leur testament en pleine santé, craignant que l'effort des douleurs mortelles ne leur oste le

1 « Au jour de la consommation de la vie, et au temps où tu seras près de sortir de ce monde, règle ton héritage. » (Eccli. xxxiii, 24»)

moyen de manifester à leur mort leur dernière volonté '. »

Et, effectivement, jamais, ou presque jamais, nos pères ne manquaient de pourvoir au règlement de leur héritage, et il n'est pas une famille un peu ancienne chez laquelle nous n'ayons pu consulter des séries de testaments, se continuant d'une manière non interrompue pendant un et plusieurs siècles. Au sein de ces familles, toutes profondément religieuses, la mort semble s'effacer; la vie apparaît; elle est toujours la même, toujours puissante et rayonnante; dans le temps comme dans l'éternité, elle agit, et l'on croirait retrouver les ancêtres dans la personne de leurs descendants.

« La vie de l'individu est une , observait naguère sur ce sujet un éminent orateur chrétien ; mais l'analyse y découvre trois Éléments, les forces de trois temps distincts... La vie de ses ancêtres, c'est le commencement de la sienne , c'est sa première époque. La seconde, le présent, la vie individuelle, est comme une efflorescence de la première. Je continue l'œuvre de mon bisaïeul, j'ajoute à sa pensée; ce qu'il désirait faire , je le fais ; je prolonge son action dans le monde.

« Ah ! je vivrai longtemps sur cette terre où je compte déjà tant d'années d'enfance dans mes aïeux, d'adolescence dans mon père, de maturité en ma

1 Œuvres de saint François de Sales, t. IV de l'édit. Vives,

propre existence. — C'est cette troisième vie que l'homme aime et qu'il regarde incessamment. Son bisaïeul à lui l'apercevait de bien loin, dans la brume, lorsqu'il travaillait, conservait, amassait. Et lui, il regarde de ce même côté, en avant; il pense, il désire, et bâtit pour l'arrière-petit-enfant, pour ceux qui sont là-bas, si loin, aux dernières limites de son horizon. Et de la sorte, tout homme vivant en un temps où règne l'esprit de tradition est un milieu entre quatre ou six générations. Il vit en elles , il a ce sentiment qu'il préparait sa propre vie dans celles qui l'ont précédé , qu'il continuera longtemps à vivre dans celles qui viendront après lui 1. »

Et remarquons qu'il s'agit de la vie dans toutes ses sources, dans tous les éléments dont elle est formée et qui constituent son existence. La famille est un être moral, mais c'est aussi un être concret. Elle ne vivra que si elle est bien établie; or, ce solide établissement ne pouvant être que l'œuvre de volontés longues et persévérantes, il y faut l'action des parents et celle du temps. Voilà la grande force de la tradition, et ainsi on s'explique, avec l'importance domestique et sociale qu'avait autrefois le testament, les soins qu'on y apportait.

Sans doute, nous sommes loin, très loin d'un tel

1 Me* Isoard, le Sacerdoce, conférences prêchées à l'Oratoire; Paris, Palmé, 1878, t. Iï, p. 307-308.

Nous ne saurions trop recommander la lecture de ce beau livre; il développe, avec une grande puissance et un véritable charme, les vérités qui manquent le plus à notre socfété.

état de choses ; mais il dépend de chacun de nous de travailler, au moins en ce qui nous touche, à [ious sauver des extrêmes conséquences de notre désorganisation présente. Combien de familles excellentes sont menacées de plus en plus de perdre les dernières conditions de stabilité qui leur restent ! Si îlles veulent échapper au naufrage où tant d'autres Dnt péri , il est urgent qu'elles s'unissent étroitement sous l'égide de l'autorité paternelle, et qu'elles commencent par restaurer chez elles le respect du testament, en se rappelant que c'est par lui que les pères 3t mères d'autrefois « laissaient le repos, la paix et la bénédiction à leurs enfants ' ».

Conviendrait-il d'insérer le testament dans le Livre ie raison ? Nous ne le pensons pas : les situations peuvent changer, et il ne faut pas s'exposer à être Dbligé de l'effacer; au surplus, il y a des formes légales qui s'imposent en pareille matière. Nos pères

1 Citons ici le préambule du testament d'un paysan. Il ne iiflere en rien de beaucoup d'autres semblables :

« Au nom de Dieu soit-il. L'an 1663, et le vingtiesme jour lu mois d'avril après midy, je Denis Collavier, messager de ce lieu de Rognes soussigné, fils à feu Suffren et Catherine Mar- Lelle, sain de mes sens, entendement, bonne mémoire et disposition corporelle ; considérant toutes fois l'incertitude de l'heure de la mort, afin de laisser le repos, paix et bénédiction parmi les miens , j'ay disposé des biens qu'il a plu à Dieu me donner en ce monde, par voye de testament solennel et ainsi que ci-après.

« A ces fins, comme bon et fidèle chrestien, je recommande non âme à Nostre- Seigneur Jésus-Christ, le suppliant, par 'intercession de la glorieuse Vierge Marie sa mère, des saints ;t saintes du paradis, icelle recevoir et loger avec les bienheueux, lorsqu'il luy plaira la séparer de mon corps... •>

se bornaient le plus souvent à le mentionner ; ils notaient sa date, et indiquaient qu'on le trouverait dans telle cassette particulière ou chez tel notaire. Gela ne pourrait-il être encore très utilement pratiqué ? Une page serait réservée dans ce but, en têle de cette troisième partie.

A côté du testament proprement dit se place le estament que nous appellerons moral. Nous vouons parler de ces admirables conseils, tels que l'anour paternel et maternel peut seul les inspirer, et [ui, écrits à la lumière de l'expérience, semblent 'illuminer des clartés éternelles. Jamais, non, janais, un fils n'oubliera les derniers avis que ses )arents ont eu le dévouement de mettre par écrit )our son plus grand bonheur.

« Adèle, Charles, Joséphine, et toi, mon jeune Auguste, vous tous, mes chers enfants, en qui j'ai léposé ma vie et l'espérance que notre nom sera lonoré par vos vertus et passera sans tache à nos iescendants, écoutez avec confiance et recueillez lans votre âme les conseils de votre père. Faites-en a règle de votre conduite, et transmettez-les à votre

postérité , après y avoir ajouté ce que vos réflexions et votre sagesse particulière vous auront fait connaître de plus utile et de meilleur. »

Ainsi s'exprime un père modèle, et un fils écrira sous la même inspiration :

« Moy, Joseph M..., fils à feu M. Toussaint M..., marchand de cette ville, voulant laisser à mes enfans et désirant leur inculquer les mêmes principes que ceux dont mon père a toujours eu le soin de m'entretenir, dès l'âge le plus tendre, je les exhorte à méditer sans cesse les brièves instructions qu'il a écrites ci -devant de sa propre main, et à mettre à profit les leçons qu'il m'y donne. »

Nous avons publié beaucoup de ces textes : ce sont des monuments incomparables, Aujourd'hui, désireux de répondre aux vœux dont ils ont été l'objet, et dans un but tout à fait pratique, nous voudrions leur appliquer la méthode dont nous nous sommes servi pour ceux de la Bible 1, c'est-à-dire les rapprocher, les coordonner, en extraire le suc, sans rien changer à leur forme ancienne et presque classique, sans rien leur enlever de leur originalité.

Cela est possible, sinon facile; car le trait qui les distingue au plus haut point est leur concordance.

1 La Vie domestique, t. II , p. 241-375. — La Famille d'aprè la Bible, brochure in-32 publiée par la Société bibliographique Paris, 1877.

Pour ne pas surcharger de renvois et de notes un îbrégé essentiellement simple, nous nous dispensons le mettre en regard de chacun d'eux la source d'où ls émanent. Une œuvre d'érudition serait déplacée à où il ne s'agit que de produire un effet d'édifîcaion, en vue de susciter des imitateurs.

En recueillant les enseignements domestiques de 10s pères, nous n'avons pu en déduire bien des ap- Dlications actuelles ; et peut-être aussi perdront-ils ine partie de leur intérêt, en étant isolés de l'histoire ît des particularités de famille.

Aux parents chrétiens il appartient d'y porter •emède; à eux de compléter des instructions nécessairement un peu générales par des observations ît des recommandations plus spéciales. Et c'est linsi qu'après avoir rappelé dans la première partie lu Livre de raison les exemples de leurs devanciers, iprès avoir retracé dans la deuxième l'œuvre présente, l'effort actuel, ils concluront pratiquement sur les moyens de perpétuer cette tradition et cette Euvre dans l'avenir.

Page 1