DU RÉTABLISSEMENT DES LIVRES DE RAISON
Il s'agit de rendre à notre pays les organes mêmes de la vie, et avec eux cette énergie du bon sens faute de laquelle il se débat dans l'impuissance. Il est urgent d'y recréer à tous les degrés une tradition nécessaire.
Avant les événements de 1870, un conférencier, parlant à un auditoire d'ouvriers, leur disait :
« N'avons-nous pas une famille ? Où est son histoire? Interrogez le premier d'entre nous : c'est à peine s'il a conservé dans la mémoire quelque vague souvenir de son grand-père. Ne le questionnez pas sur son bisaïeul; il n'a jamais pensé que son aïeul ait eu un père, et votre demande l'étonnerait fort. »
Or, ce conférencier, après avoir signalé le mal, proposait aux ouvriers qui l'écoutaient un moyen pratique d'y remédier. Il leur recommandait l'usage
d'une sorte de journal, ou Livre de famille, qui deviendrait le Livre du foyer, et où chacun d'eux inscrirait son nom, la date de sa naissance, son entrée en apprentissage, son mariage, etc., les événements relatifs à chacun de ses enfants, en joignant à chaque notice une photographie.
« Pensez-vous, ajoutait -il, que ce journal du foyer serait chose superflue ? Je ne veux qu'indiquer un des nombreux avantages que procurerait sa tenue... Livre saint de la famille, il serait le guide, le tuteur, le soutien de chaque nouvelle génération , qui puiserait dans le respect de ses devancières la force morale de la solidarité, du devoir et de la tradition *... »
Mais, à l'époque où cela était dit et écrit, la nation , aveuglée par les excès de la prospérité , croyait pouvoir jouir en toute sécurité d'un progrès prétendu indéfini, sans avoir besoin de se réformer; aussi l'idée du livret de famille resta -t- elle sans écho. Survinrent de terribles désastres , les incendies de la Commune; et alors, comme on l'exprimait très bien naguère, « une civilisation sans Dieu fut amenée à demander à la famille une aide, une sûreté, et à lui conseiller une pratique que les mœurs simples et chrétiennes de nos pères avaient naturellement établie2. »
i Évariste Thévenin, Entretiens populaires, 7e série; conférence sur les mœurs des Gaulois. Paris, Hachette, 1866.
2 Rapport de M. le marquis de Beaumont à l'assemblée générale de l' Union catholique et sociale de la Touraine, du 21 juillet
■ Du sein de nos épreuves sont sortis quelques essais; si incomplets qu'ils soient, ils méritent d'être signalés. .
.Sur la recommandation delà commission chargée de reconstituer les actes de l'état civil du département. deja Seine,, et sur l'avis favorable du ministère de l'intérieur, beaucoup de municipalités r à l'exemple de celles de Paris, ont adopté un type de livret et en ontétabli l'usage, au nom d'un grand intérêt de conservation. — Sur la première page de ce livret, formé, de quelques feuillets, l'officier public inscrit les noms, prénoms, qualités, domicile des deux époux, et leur filiation, les dates de leur naisr sancej de leur mariage, de leur contrat de mariage, etc.. La deuxième page et les suivantes sont réservées pour les naissances et décès. Le chef de famille est invité à mettre en lieu sûr un document si précieux, et à le présenter chaque fois qu'il y a lieu d'y ajouter une nouvelle inscription.
On ne peut certes qu'applaudir à une telle mesure. Le fait seul de son établissement par voie administrative est un des signes du temps; mais ce n'est point un motif pour ne pas l'apprécier à sa valeur.
Des journaux, des associations de bien public, non seulement en France, mais à l'étranger, ont émis la pensée qu'il y avait quelque chose de plus à faire. Il y a eu dans cette direction des vœux exprimés , un appel direct venu de l'opinion et de l'initiative des gens de bien ■'.
1 « Le Conseil de l'Union catholique et sociale de la Tourainc
On a dit : Quelle différence entre un livret qui se borne à recevoir, par les soins d'un agent administratif, la simple mention d'actes de l'état civil, et les anciens Livres de raison où se trouvait relatée , par les parents, toute la tradition des familles, où prenaient place la religion, la morale, l'économie, etc.!
Reste à savoir comment une œuvre plus complète et ayant une plus haute portée devrait être entreprise. Et d'abord est-il possible de la rendre de suite populaire? Un petit livret, destiné au peuple, serait-il compris, lors même qu'on le ferait précéder d'une notice explicative et qu'on l'accompagnerait d'un formulaire ?
Qui ne voit combien il importe de s'adresser d'abord aux familles qui sont en situation de donner l'impulsion et l'exemple, de tracer et d'éclairer la voie ? Chose difficile , même pour les gens de bien , que d'avoir à s'orienter dans la nuit noire , et quand les chemins sont rompus ! Autrefois', la coutume étant
crut que, sans préjuger ce nouvel usage, il serait bon d'en compléter l'application, et qu'à côté du livret administratif, qui n'est, à tout prendre, que la réunion de quelques feuilles volantes, — un autre livre trouverait sa place : livre modeste aussi dans sa dimension, mais empruntant à une reliure des conditions de durée, et comprenant en abrégé ce que l'esprit chrétien inspirait à nos pères d'inscrire sur leurs Livres de raison.
« A cet effet, et pour faire revivre une coutume trop oubliée, il lui parut nécessaire que la première partie du Livre fût consacrée à un historique sommaire du Livre de raison ; et le Conseil de l'Union énonça le désir que demande en fût faite à M. de Ribbe. »> (Rapport de M. le marquis de Beaumoni, déjà cité.)
établie, les enfants continuaient sans peine ce qu'avaient fait leurs pères; aujourd'hui, sauf quelques rares exceptions, les classes dirigeantes ont perdu la notion pratique de ce qui leur serait cependant si facile. Un plan, une méthode, un programme sont donc nécessaires.
C'est ainsi que s'est produite l'idée d'un type , d'un modèle, non plus seulement sommaire, mais suffisamment développé, d'un Livre de raison. Elle est née de l'opinion réfléchie qu'il fallait donner au relèvement de la famille et de l'esprit de famille un point d'appui et aussi un point de départ *.
Ce Livre de raison serait enrichi de textes qui seraient autant de formules consacrées du vrai et du
1 Le Bien public de Gand terminait ainsi un compte rendu de notre livre sur la Vie domestique, le 19 février 1877.
« Nous engageons vivement M. de Ribbe à persévérer dans sa voie... Pourquoi, dans un prochain ouvrage, M. de Ribbe n'entreprendrait -il pas directement de remettre en honneur ces Livres de raison dont toutes les pages de ses écrits attestent l'heureuse efficacité? Qu'il nous donne des Livres de raison tout préparés, dont les familles n'auraient qu'à remplir les pages. Une introduction, placée en tête du volume, en expliquerait l'usage par l'exemple de nos pères. Quelques préceptes graveraient, en un petit nombre de traits, le code de la famille chrétienne... 11 est facile d'entrevoir le succès de cette restauration de la vieille coutume ; il n'y aurait bientôt plus un foyer où ne fût écrit un Livre de raison. •>
Un semblable appel nous était adressé, à la fin de cette même année 1877, au nom de la confrérie Saint -Michel de Belgique, par M. Charles Périn, son éminent président.
L'Avertissement placé en tête de notre volume explique comment notre travail a dû être publié séparément du registre à pages blanches que les familles auront à remplir.
bien, dans leur application au gouvernement domestique. Les familles y trouveraient une sorte de « cours d'expérience1 », un idéal sensible des vertus, dont la coutume constante des foyers les plus heureux démontrerait la puissante efficacité., Chacun pourrait s'en inspirer selon sa position; les parents n'auraient qu'à suivre ce sillon de lumière; ils seraient assurés de marcher sous la conduite des meilleurs guides. Des exemples fournis par les diverses conditions sociales, par les plus modestes comme par les plus élevées , permettraient à tous de se convaincre que, partout et toujours, les mêmes principes et les mêmes préceptes ont été justifiés par une pratique infaillible dans ses résultats.
Cette forme traditionnelle se recommande d'ellemême, comme une véritable consécration donnée aux conseils paternels et maternels, et aux diverses constatations de faits intéressant la vie et l'économie domestique. N'oublions pas que tout ce qui, dans le passé, a échappé à l'action du temps, n'a dû un tel privilège qu'au respect de rites presque religieux. Il n'est donc pas inutile de rechercher et d'observer ces rites, en ce qui touche la rédaction des annales de la famille; il faut placer l'accomplissement d'un véritable acte de conscience sous l'égide de formes qui le signalent et même l'imposent à la vénération de ceux auxquels il s'adresse et doit profiter.
1 <( Au nom du Père, du Fils et du SoAni-Esprit. — Un père doit à ses enfants, un citoyen à sa patrie, le compte de sa vie ; c'est un cours d'expérience des plus utiles. » — Livre de raison d'Ange-Paul-Louis de Gardans, commencé à Marseille en 1765.
. Quant au cadre et aux divisions , ils ont aussi une sérieuse importance.
L'entreprise rencontre sous ce rapport beaucoup d'écueils. Combien , de nos jours , ont commencé leur Livre domestique, et Font ensuite abandonné parce qu'ils manquaient de méthode et de plan !
Mais un plan est-il possible à tracer en pareille matière? Au fond, quoi de plus essentiellement personnel que la composition d'une œuvre tout intime ! Et, dès lors, quoi de moins aisé à délimiter!
Ces difficultés peuvent être résolues, si l'on se rend un compte exact du but à atteindre.
Et d'abord, un Livre de raison1 ne doit pas se confondre avec des Mémoires proprement dits. La vie publique peut y être indiquée; on n'oubliera pas néanmoins que son objet principal est la vie privée. Il ne saurait davantage être une œuvre exclusivement individuelle. On a publié de nos jours des manuscrits dans lesquels des femmes éminentes et d'éloquentes jeunes filles, aspirant à un idéal de perfection, avaient l'habitude de consigner jour par jour l'état de leur âme; et nous y admirons toute une fleur de sentiments qui ravit et enchante, et des observations souvent profondes sur le monde de la conscience. Ces journaux représentent le moi intérieur. Les Livres de raison appartiennent à un ordre, non très différent, mais très distinct,
1 Cette dénomination étant consacrée par une longue tradition dans les diverses parties de la France où étaient tenus le plus généralement les Livres domestiques, nous" croyons devoir la maintenir.
puisqu'ils sont destinés à devenir les annales du foyer.
Enfin, le journal des affaires courantes, dans lequel sont notés, à la date où ils se produisent, les événements un peu importants, mêlés aux détails d'administration, ce journal est nécessaire. Mais on sera toujours conduit à en extraire ce qu'il y a d'essentiel , et à coordonner ces extraits dans un registre particulier.
Le Livre de raison devant être le Livre d'or de la famille, il résumera donc simplement la substance des choses, selon la coutume; et il se divisera naturellement en trois parties, répondant aux trois phases de l'existence de cette famille : le passé , le présent, l'avenir.
Le passé, c'est la généalogie, ou, si l'on veut, la souche domestique et son histoire ;
Le présent, c'est le ménage actuel, dont on est le chef;
L'avenir, ce sont les enseignements laissés par les parents à leurs enfants.
Les notices que nous allons consacrer à chacune de ces parties en déterminent l'objet propre et le sommaire. Nous procédons par exemples : ce sont des jalons qui marquent la voie. Nous encadrons dans de courtes observations, dont le but est de rappeler les principes, les formules qui en traduisent
sensiblement la pratique : ce sont des modèles dont on pourra s'inspirer, non pour les reproduire textuellement y mais pour en imiter la simplicité et la précision.
Notre phraséologie moderne nous a fait perdre beaucoup de cet art souverain, soit parce que l'absence de principes a détruit la clarté des idées, soit aussi parce que nos éducations ne connaissent plus les fortes disciplines d'autrefois. Le discrédit où sont tombés les anciens y contribue également. Nos pères, par respect pour la tradition, lisaient beaucoup les modèles de l'antiquité; de là, chez eux, l'habitude de condenser dans des maximes le suc des vérités sur lesquelles ils instruisaient leurs enfants : ce qui ne les empêchait pas de laisser un libre cours à leurs sentiments , mais toujours avec un style mesuré, qui gravait d'autant mieux dans la mémoire l'idée, le fait à retenir.
En comparant les Livres de raison des diverses époques, nous avons été frappé d'un autre fait. Les écritures ne sont pas toujours belles, mais elles sont toujours nettes1. Les lignes sont bien espacées; par là les inscriptions ou annotations sont mises dans tout leur relief.
Cela n'est pas à négliger non plus de nos jours. Il faudrait que l'on mît une certaine application à écrire lisiblement; il serait à désirer que la tenue matérielle du Livre traduisît au dehors l'esprit d'ordre qui l'a dicté, en sorte que, plus tard, il fût
1 Exceptons celles du xvie siècle.