‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 61 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment André de Brancas, ayant été appelé à l'arrière-

ban en 1689, laissa à Madeleine

des Porcellets de grands embarras d'affaires.

Sommaire : L'année 1689 annoncée comme devant être marquée par de grands événements. — La révolution d'Angleterre et ses suites pour la France. — Résurrection du ban et de l'arrière-ban. — Leur décadence et ses causes. — Traits empruntés à la région de Beaucaire et à ses environs. — La vieille institution militaire du moyen âge ruinant les familles par le fait du luxe. — Mme de Sévigné et l'arrière-ban de Bretagne. — André de Brancas, partant pour l'arrière-ban du Languedoc avec ses équipages, laisse sa femme presque sans ressources. — Madeleine des Porcellets prenant en main la gestion et le règlement de ses affaires. — Ses lettres d'État. — Ses combinaisons économiques. — Sa résignation et son courage.

L'année 1688 venait de finir dans l'ébranlement produit en Europe, et surtout en France, par la révolution d'Angleterre. « Tout est telle-

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ment brouillé qu'on ne sait que dire, » écrivait Mme de Sévigné . . . « Voilà où tout le monde en est, comme nous finissons cette année et comme nous commençons l'autre, cette année 89 si prédite, si marquée pour de grands événements. Il n'en arrivera aucun qui ne soit dans Tordre de la Providence, aussi bien que toutes nos actions, tous nos voyages. Il faut se soumettre à tout, et envisager tout ce qui peut arriver; cela va bien loin.» (31 décembre 1688.)

Mme de Sévigné ne s'alarmait pas à tort. « C'était une guerre continentale & maritime qui s'ouvrait, guerre implacable, universelle, de tous contre un... Louvois ne perdit pas de temps : il fit levée sur levée, il augmenta les troupes régulières, il organisa les régimens de milices , et s'efforça même de ressusciter l' arrière-ban , non pour l'envoyer comme en 1674 donner de honteux exemples aux armées actives, mais pour l'employer seulement à l'intérieur du royaume. La campagne qui se préparait était essentiellement défensive (l). »

On sait qu'au moyen âge le ban était la proclamation par laquelle étaient convoqués tous les propriétaires de fiefs devant Yost et la chevauchée, selon la quotité de leurs biens, et que Y arrièreban s'adressait aux milices communales. Ces deux

(1) Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. IV, p. 157. •

mots devaient finir par être conjoints; on ne les sépara plus, et on employa l'un et l'autre pour signifier le service militaire dont on avait à s'acquitter ; celui d'arrière-ban prévalut même, en dernier lieu, comme désignant une milice extraordinaire, la milice ordinaire étant formée par les compagnies permanentes. Au temps où les institutions féodales ne s'étaient pas encore altérées, le ban et l'arrière-ban fonctionnaient distinctement, selon les circonstances. En cas de danger, tous les citoyens valides, riches et pauvres, étaient également appelés. Dans le mois de juin 1355, la Provence étant à la veille d'être envahie, avaient même été requis les enfants de quatorze ans. « Vu l'urgence, les présentes reçues, mandait aux baillis royaux & seigneuriaux le lieutenant du sénéchal, il ne faut plus tarder de secourir la nation ; car nous voulons combattre pour la défense de la patrie et mourir plutôt que de la laisser envahir et réduire en servitude. Ordonnez donc de faire armer ceux qui ne le sont pas, depuis quatorze ans et au-dessus (l). »

Dans le trait final, dans cet appel à une jeunesse non encore adulte, se peint une société toute guerrière. Des plus expressifs là-dessus sont les inventaires domestiques aux xive, xve et xvie siècles.

(1) « Qui non erunt ita cito parati, a xm annis et supra, faciatis para ri confestim... » Notice sur les Archives communales de Toulon, publiée par M. Octave Teissier, p. 116.

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Il n'y a pas que des châteaux forts, comme celui des Baux, où Ton trouve un arsenal plein des armes de la nouvelle artillerie mêlées aux anciennes (l). Des paysans provençaux ont également le leur, où figurent épée, lance, javelots, bassinet, gorgerin , boucliers ronds, arbalète, carquois et viretons (2)...; et des archives communales gardent les parchemins sur lesquels, au moyen âge, s'inscrivait le rôle de l'armement imposé à chaque habitant (3).

Comment ces levées en masse s' effectuaientelles, et par quels règlements, après les désastres de la guerre de cent ans, qu'avait causés pour une grande part leur défaut d'organisation, s'efforçat-on d'y mettre un peu d'ordre et de discipline ? Ce n'est pas le lieu de le rechercher (4), et non plus de montrer, nonobstant ces efforts, le ban et l'arrière-ban tombant en pleine décadence. La désorganisation des anciennes classes féodales elles-mêmes, allant de pair avec un changement

(i) Inventaire du château des Baux, en 1426, publié par M. le docteur Barthélémy, Revue des sociétés savantes, 1887.

(2) Voir entre autres un inventaire, du 23 mars 1412, dans le très curieux ouvrage de M. Camille Arnaud : Histoire d'une famille provençale, depuis le milieu du xive siècle jusqu'en 1883 (2 vol. in-8. Marseille, 1884), t. I, p. 375 et suiv.

(3) La commune de Pourrières (Var) en a un de 1380, dressé par des commissaires in parlamento publico, ad recipiendum monstram et ad taxandum arnesia.

(4) Ces règlements furent codifiés sous Louis XIII, lors des convocations de 1635 et 1639.

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radical des mœurs, le nombre croissant des anoblis, celui des exemptions qui grossissait sans mesure, la pauvreté des uns, la trop grande fortune des autres, enfin le luxe entrant dans les armées et y étant un nouvel agent de ruine, tout concourut à faire dégénérer l'institution (l). Recueillons, en passant, quelques traits propres à la région que nous explorons.

Quand on ne sert pas en personne, on est tenu de présenter un remplaçant, avec obligation de l'entretenir tant que durera la campagne. C'est facile à édicter, mais de plus en plus difficile à appliquer, en l'état du morcellement des fiefs. Nous en avons pour témoin noble Antoine de Salsan , seigneur du château d'Arènes, près Alais (2). En ce qui le concerne, il doit une moitié de l'équipage nécessaire à un archer, pour le service du ban et arrière-ban ; noble Antoine d'Espierres et Suzanne de Falcon , sa femme , ont l'autre à leur charge. Or ils s'y refusent : quatre fois, deux années durant, ils ont été assignés, sans qu'ils aient daigné répondre; deux fois, en pure perte, Antoine de Salsan est allé les relancer dans leur maison de Beaucaire. Le 23 juin 1590, « comme

(1) Voir l'Histoire des états généraux, par M. Georges Picot (2e édit. Hachette, 1888), t. II, p. 110, 424; t. III, p. 338.

(2) Ces Salsan, aujourd'hui éteints, ont laissé des papiers de famille qui nous ont permis de les dépeindre ailleurs dans leur vie rurale. — La Réforme sociale (1882, t. I, p. 555).

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tous les nobles viennent d'être encore assignés, à l'occasion de leurs fiefs », il porte sa requête pardevant Jehan de Fayn, baron de Venezobres, gouverneur et sénéchal de Beaucaire et de Nimes, « à l'effect d'estre remboursé de tous frais et despens qu'il faira à Fad venir, pour le service d'un demi archer, à quoy se monte la cote desdicts mariés, et pour qu'ils soyent contraincts à payer sur leurs biens la taxe qui en sera faicte ». Par sentence du sénéchal, « vu l'urgente nécessité des affaires du Roy » , Antoine de Salsan eut à servir à l'arrière-ban, tant pour lui que pour la partie récalcitrante, « sauf à se pourvoir quant au remboursement de la portion incombant à celle-cy ». En 1593, le procès durait encore.

Les exemptions ! c'étaient demandes sur demandes pour en obtenir, et il faut reconnaître qu'il y en avait de légitimes.

A une date qui ne nous est pas donnée d'une manière précise, mais qui certainement nous reporte au xviie siècle, noble Daniel-Denys du Long, de Beaucaire, fait valoir ses motifs « pour estre dispensé du service personnel à l'arrière-ban et de toute contribution » (I). — « Il n'est pas seulement atteint de vertiges qui le mettent hors d'es-

(1) A force de dégénérer, plus d'une fois l'arrière-ban fut remplacé par un cotisement, soit une contribution pécuniaire servant à la solde des troupes. — Voir là-dessus le Journal manuscrit du sire de Gouberville (1555-1362), par l'abbé Tollemer (Rennes, Oberthur, 1880), p. 581 et suiv.

tat de pouvoir monter souvent à cheval ; il a une maladie de poitrine, maladie de famille et presque l'unique héritage de ses pères, qui fait craindre pour luy... Outre cela, il est si mal partagé des biens de fortune, qu'il ne sçauroit soutenir la moindre petite despence... Il advoue avec douleur qu'il n'y a pas, dans la province, de gentilhomme dont la destinée soit plus à regretter, puisqu'il faut qu'il s'applique sans cesse à fournir, avec très peu de bien, à l'entretien considérable d'une très nombreuse famille, pour laquelle il est forcé d'emprunter tous les ans. Ses médiocres commodités ne suffisent pas pour l'entière nourriture de cinq petits enfants, et la mère porte le sixiesme... Le dit suppliant se voit réduit à ceste dure extrémité, par les excessives despences que feu son père a esté obligé de faire, pendant près de trente années, dans le service de Sa Majefté (I), où il a mesme perdu deux oncles et un frère; & finalement, il expose qu'il a un frère qui sert actuellement dans le régiment de Vertini, et qu'il ne possède aucun fief en justice (2). »

Un semblable texte en dit long sur les charges que l'arrière-ban faisait supporter aux familles. En

(i) Brantôme disait des gentilshommes de son temps que, pour s'être donnés corps et biens au Roy, « ils estoient engagés dans ces biens jusques aux fenestres, et si endettés qu'ils n'y pouvoient suffire. » Mémoires, édit. de 1692, t. I, p. 216.

(2) Placet présenté à Messieurs les commissaires de l'arrière-ban. Manuscrit.

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voici un autre qui met en scène un personnage très différent. Les fortes races n'ont pas disparu ; et du temps de Louis XIII, en 1635, les Espagnols ayant fait une descente dans les îles de Lérins, l'arrière-ban en donne la preuve dans la personne d'un gentilhomme nommé Roumoules.

« A l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, il se présenta au comte d'Harcourt, et lui demanda place parmi les enfans perdus... Le comte fut ravi de voir un gentilhomme si résolu & ne put se lasser de louer son zèle; mais il le fut bien davantage, quand ses trois enfans estant venus se jeter à ses pieds, pour le conjurer de faire retirer leur père qu'un âge si advancé rendoit inutile au combat, il vit ce généreux vieillard irrité contre eux comme contre des ennemis de sa gloire : J'ay asse^ vescu, leur dit-il, pour ma maison; je dois mes derniers jours à ma patrie. Suive^-moy, et vous cognoistre^ qu'il ny a poinct d'âge inutile, quand on a le c.eur de servir. Apprenez, par mon exemple, quil ny a poinct de vieillesse qui dispense de nostre debvoir, et quil faut employer pour son Roy tous les moments de sa vie. Cette résolution tira des larmes de joie de tous les assistans... Le comte, embrassant le vie.llard avec tendresse, le considéra comme un présage du bonheur de ses armes (I). »

Mais rares étaient de tels descendants des an-

(1) Mémoires de Jacques de Gaufridi, président au parlement de Provence (1626-1649). — Manuscrit de la Bibliothèque Méjanes, à Aix.

ciens preux, et tout individuels étaient de pareils actes d'héroïsme. Est-ce à dire qu'il y eut moins de gentilshommes prenant le parti des armes, et, au nom du préjugé qu'une seule noblesse existait en France, celle d'épée, mettant leur ambition à faire preuve de la leur sur les champs de bataille ? Non certes : car, tout au contraire, jamais il n'y en avait eu davantage; ils trouvaient même des émules chez des gens de robe, qu'on voyait « vendre leurs charges, brûler leur robe rouge, pour acheter un régiment » (l) . Lorsque Louvois créa les nouvelles écoles militaires, si grand fut l'entraînement, que les parents ne purent retenir sur les bancs des écoles des enfants brûlant du désir d'y être admis (2). On s'engageait de bonne heure dans les armées régulières, pour y pousser aussi loin que possible sa fortune. Ceux qui recevaient cette éducation et avaient ces ambitions, nourrissaient, exaltaient en eux les vieilles mœurs guerrières. Quant aux autres qui, retirés en leurs maisons, en étaient dépourvus, ne sachant commander et encore moins d'humeur à obéir, ils étaient les plus mauvais des soldats. Que devait-il donc en être chez les classes si nombreuses des anoblis !

(1) Eknest Bertin , Les Mariages dans l'ancienne société française ,

(2) On en trouvera plus loin, au deuxième appendice, un exempt frappant chez les Grimoard de Beauvoir.

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Cependant l'institution vivait toujours, tant elle tenait au fond de l'organisation et de la tradition féodales. Le devoir du service militaire à remplir n'en était-il pas l'essence même ?

Un dernier coup allait lui être porté par un luxe qui débordait dans les camps comme dans le reste de la nation. Ici, nous nous trouvons sous Louis XIV, au sein d'une société de plus en plus policée, fière des lauriers que lui prodiguent ses grands capitaines, mais pour laquelle l'arrièreban, qui semblait à jamais fini, produit l'effet d'un revenant, d'un sinistre trouble-fête.

Déjà, dans bien des familles, on avait peine à joindre les deux bouts; pour elles, maintenant, c'est presque la ruine.

En ce qui la touche, Mme de Sévigné en est hors d'elle :

« Le lieutenant général d'Auxois me demande un homme de l'arrière-ban. Je dis que j'ai donné le fonds de Bourbilly à ma fille en la mariant. Si on me tourmente pour l'usufruit, je vous demande pardon, mon cher cousin (Bussy-Rabutin), mais je me jetterai sans balancer dans la bourgeoisie de Paris (I) ; je montrerai les baux de mes maisons, je produirai mes quittances de boues et de lanternes, je ferai même voir que j'ai rendu le pain bénit. Enfin, je tâcherai de me sauver par les

(i) Certaines villes , ayant nn ancien droit de bourgeoisie, étaient exemptées de l'arricre-ban } et c'était un privilège fort envié. "

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marais, comme je pourrai, plutôt que de payer cinq à six cents livres pour un homme de l'arrière-ban. Au reste, voici un étrange commencement de guerre, où d'abord nous faisons paraître notre dernière ressource. » (13 avril 1689.)

Son fils vient d'être convoqué en Bretagne. A quels périls ne va-t-il pas être exposé ?

« Toute l'Europe est en feu; vous n'aviez pas songé au prince d'Orange, qui est l'Attila de ce temps... Enfin, tout est en l'air, tout est entre les mains de Dieu. » (13 avril.) Son fils ne la rassure pas à son gré : « Je m'ennuie fort de ne point savoir de nouvelles de mon marquis. Que de sacrifices à faire à Dieu! Je le regarde souvent dans tout ce qui arrive, et nous sommes tous bien faibles et bien tremblants sous la main puissante qui remue l'Europe d'une telle manière, présentement, qu'on serait bien empêché de dire ce qui arrivera de ce nuage répandu partout. » (22 avril.) Autour d'elle, ce ne sont que désolation et larmes : « C'est chose pitoyable que l'étonnement et la douleur des Bretons, qui n'avaient point vu de guerres depuis celles du comte de Monttort et du comte de Blois. » (9 mai).

Son fils est désespéré qu'on soit venu le chercher dans ses bois, « pour le faire rentrer dans le monde et dans la guerre par ce côté-là ». La noblesse de Rennes et de Vitré, au nombre de

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cinq à six cents gentilshommes, l'a mis à sa tête : « Cela passe pour un grand honneur, mais ce sera une sotte dépense... Il va s'établir avec toute cette rioblesse, pour lui apprendre à escadronner et à prendre un air de guerre. Il tiendra une table enragée; enfin, Dieu le veut. » (19 juin.) Dans ce mois de juin, l'orage semble s'éloigner de la Bretagne : elle n'a plus tant peur du prince d'Orange; mais elle revient sur le chapitre de la bonne table, à laquelle se réduira dans le moment toute la guerre. « Vous croyez que le roi ou la Providence donne quelque chose à mon fils pour nourrir cette noblesse. Rien du tout, je vous assure, encore trop d'honneur. » Puis, lorsque l' arrièreban va être licencié : « Le régiment de mon fils est beau et assez bien instruit. Mon fils recevait ces louanges avec un cœur qui me faisait plaisir, et moi je songeais que ce n'était pas pour être là que je l'avais élevé et que j'avais commencé sa vie et sa fortune. Je songeais, en le voyant si joli à la tête de ses escadrons, comme Lully disait d'un air qu'il avait fait pour un opéra et qu'on chantait à la messe : « Seigneur, je vous « demande pardon, je ne l'avais pas fait pour « vous. » Messieurs de l'arrière-ban, je ne l'avais pas fait pour vous. » (24 juillet.)

En Bourgogne, au témoignage de Bussy (I),

(1) Correspondance de Bussy-Rabutin, t. VI, p. 245.

l'arrière-ban a fort contristé toute la noblesse, comme celle de tout le royaume. « La dépense à ceux qui n'ont guère d'argent, et la fatigue à des gens que l'honneur ne fait point marcher (l), leur sont des choses insupportables. Je ne sais à quoi on les emploiera, mais je compte peu sur cette ressource. En récompense, je compte fort sur les troupes réglées qu'a le roi... » (17 mai.)

Tels sont le mouvement et l'entrain dont sont

(1) Ceci s'adressait aux anoblis, à ces nobles de fraîche date sur lesquels Molière avait exercé sa verve comique dans son Bourgeois gentilhomme. Le 13 mai 1689, Bussy régalait Mme de Sévigné d'une pièce nouvelle, toute de saison, disait-il, dans laquelle Pavillon venait de chansonner le Gentilhomme de l'arrière-ban :

Dans ma maison des champs, sans chagrin, sans envie,

Je passois doucement la vie...

J'allois à Paris rarement, Mais Paris quelquefois venait dans mon village, J'entends quelques amis qui venoient bonnement

Me voir et manger mon potage.

Je les traitois fort sobrement; Mes pigeons, mes poulets, tout leur sembloit charmant.

La gloire et les honneurs n'ètoient pas ma foiblesse ;

Et je me piquois de noblesse

Seulement pour ne pas payer La taille et les impôts que paye un roturier. Aujourd'huy j'ay regret d'être ne gentilhomme ;

Ce titre glorieux m'assotnme.

Hélas ! il me contraint en ce malheureux temps

De paroître à l'arrière-ban.

O vous, mon bisayeul, de tranquille mémoire, Dont les armes n'ètoient que l'aune et l'ècritoire, Qui viviez en bourgeois et poltron et prudent, Reconnaissez en moy votre vrai descendant.

MADELEINE DES PORCELLETS

pleines ces correspondances, qu'à les lire on se croirait transporté dans la société de cette époque, que ses émotions nous sont rendues présentes comme si nous y assistions. Mme de Sévigné surtout nous donne une chronique de l'arrière ban de Bretagne, à nulle autre pareille ; et, voulant montrer notre comtesse de Rochefort dans un cadre propre à faire ressortir sa figure, c'est pour cela que nous prenons tant de plaisir à interroger son illustre contemporaine. Grâce à Mme de Sévigné, oui, nous voilà bien dans le milieu où nous allons considérer Madeleine des Porcellets; elle nous y sert d'introductrice, elle vient combler les lacunes d'un journal tout d'affaires. Ainsi, nous nous demandions à quoi, en Languedoc, fut employé l'arrière-ban de Beaucaire. Et Mme de Sévigné de nous le dire, au sujet d'une expédition en Dauphiné, que les remuements du parti protestant vont obliger M. de Grignan à faire par la plus mauvaise saison :

« M. de Grignan donnera la chasse à ces démons qui sortent des montagnes et vont s'y recacher. Il y en a beaucoup en Languedoc. M. de Broglie (commandant) et M. de Bas ville (intendant) courent après ; ce sont comme des esprits qui disparaissent. Aussi, vous voyez des armées dans les provinces qui ne seront pas moins nécessaires. » (28 février 1689).

Ardentes et toutes prêtes à éclater dans une

conflagration générale étaient, chez les protestants français, les passions soulevées par la révocation* de Tédit de Nantes. Les étrangers coalisés y comptaient bien. Dans le Dauphiné, le Vivarais, les Cévennes, et l'on peut dire des Alpes aux Pyrénées, « elles s'exaltaient à l'appel des ministres proscrits, des prédicans et voyans exotiques de l'un et de l'autre sexe. Un livre de Jurieu, lancé de l'exil en 1686, annonçait la délivrance de l'Église et la ruine de la Babylone papiste. Unpremier soulèvement fut pourtant bientôt comprimé, grâce aux mesures aussi habilement calculées qu'inexorables de l'intendant Basville. Le comte de Grignan n'était pas resté inactif de son côté(I)... »

Un Livre de raison nîmois nous traduit au vif cet état des esprits. Son auteur, Etienne Borrelly, ' un notaire doublé d'un annaliste, y écrivait à la date du 21 mars : « La province a fait un régiment de dragons et doit faire quatre régiments de milice. Le premier sera commandé par M. de Villevieille, qui était consul l'année dernière ; le deuxième, par M. le marquis de Chambonas ; le troisième, par M. le marquis de la Tourette, et le quatrième, par M. le marquis de Vaugueil. Ces

(1) M1* de Saporta, La Famille de Mme de Sévigné en Provence. — Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1887. — Pour de plus amples détails, voir le livre très intéressant que M. le marquis de Saporta. vient de publier sous le même titre (Paris, Pion, 1889).

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régiments de milice ne sont composés que d'anciens catholiques, car le roi se méfie des nouveaux convertis. Nismes doit fournir cent hommes; ils sont partis le 4 avril et sont envoyés du côté des Cévennes(l). »

C'est le 17 mai que notre Brancas, comte de Rochefort, partit pour l'arrière-ban. Les événements semblaient devoir se précipiter : ce jour-là même, Guillaume III ne venait-il pas de déclarer la guerre à la France ? Issu d'une race éminemment vaillante, né d'un père qui, gouverneur de la ville d'Apt et mestre de camp d'un régiment d'infanterie, s'était signalé par ses services rendus au roi et à la religion <2), il était de ceux qu'aucune considération n'arrêtait quand il fallait payer de sa personne ; mais il n'était pas moins jaloux de paraître à l'armée selon son rang. « On est au désespoir, » avait écrit Mrae de Sévigné à Bussy- Rabutin, le 24 avril 1672; « on n'a pas le sou, on ne trouve rien à emprunter, les fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse monnaie, on voudrait ne pas se donner au diable, et cependant tout le monde s'en va à l'armée avec un équipage. De vous dire comment cela se fait, il

(1) Livre de raison du notaire Etienne Borrelly (1654-1717). — La Vie de nos ancêtres, d'après leurs Livres de raison, ou les Nimois dans la seconde moitié du XVIIe siècle, par Albert Puech (Nimes, 1888).

(2) Artefeuil, t. I , p. 188.

n'est pas aisé ; le miracle des cinq pains n'est plus incompréhensible. » Et Bussy de faire chorus avec elle : « Je trouverais plus beau, si j'étais à la place du roi, d'avoir de bonnes troupes, vêtues simplement, que ruinées par la richesse des habits et par la magnificence des équipages. »

Que n'eût-il pas dit, si, le 17 mai 1689, il avait vu des gens à bout de ressources se montrer plus magnifiques encore ! A Nîmes, où se rassemblèrent la noblesse de cette ville et celle de Beaucaire, ce fut toute une brillante parade que la revue dont elles donnèrent le spectacle. Etienne Borrelly eut la curiosité d'y assister. « Les gentilshommes, au nombre de cinquante, » nous raconte-t-il, « ont été passés en revue à l'Esplanade, par-devant M. de Montfrin. Tous portoient des justecorps avec de grands galons d'or ; ils avoîent des plumes blanches a leurs chapeaux, et étoient supérieurement montés : car il y a de grands seigneurs avec de grands équipages. Ils partent demain pour Montpellier, où les officiers se feront en présence de l'intendant et de M. de Broglie (l). »

Notre notaire n'était pas homme à prendre pour argent comptant ces grands galons d'or et ces beaux panaches. Il en savait long sur le fond des choses, sur le désordre des fortunes; et, quand

(1) * Ils ont été envoyés en Guyenne, » ajoute notre annaliste nîmois. Nous verrons, par notre journal, qu'ils séjournèrent surtout dans ie Quercy.

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nous en serons aux détails de la crise économique du temps, il nous sera un témoin important à entendre. Le secret professionnel lui fermait la bouche au sujet des nobles clients dont il travaillait à conjurer la ruine; mais d'autres ont parlé pour lui, et combien de traits ne nous offriraient-ils pas à citer ! Parmi les convoqués à l'arrière ban, nommons, par exemple, Henri Brues, baron de Saint-Chaptes. Or celui-ci est malade et de plus ruiné, au point d'être réduit à se faire remplacer par son frère Louis ; « et, comme il n'a pas d'argent pour monter son équipage et faire la dépense de la campagne, il obtient de l'intendant, vu qu'il s'agit du service du Roy, une provision de 600 livres sur ses revenus saisis. » Bientôt après, il meurt. « Il laisse de telles dettes que ses biens sont mis sous séquestre, et que deux de ses fils, partant pour l'armée, sont obligés de solliciter de Basville une ordonnance qui leur permette de retirer quelques fonds pour s'équiper. » — « Le 10 juin 1689, noble G. d'Arbaud, seigneur de Blauzac, convoque ses créanciers, et leur expose que les malheurs du temps présent, les désordres arrivés dans ses affaires et dans sa famille, et la fréquente stérilité des fruits, l'ont mis tout d'un coup dans l'impuissance absolue de les payer en argent comptant. En conséquence, il les prie de lui accorder un délai de grâce, de lui réduire les intérêts à un pied modique, et leur

engage une métairie appelée la grand mas d'Arbaud et le domaine de Laspe(l). »

Plus que personne, Madeleine des Porcellets dut se croire ruinée, lorsque son mari, se rendant à l'arrière-ban, emporta même ce qui restait d'argent au ménage, et lui ravit jusqu'à Sicard, l'intendant delà maison. Sicard, l'homme plus que jamais nécessaire au logis, son maître s'en emparait, il le menait au loin pour conduire et tenir des équipages qui contrastaient si fort avec les embarras où il la laissait.

Un des chagrins de la châtelaine des Rochers était que le départ de son fils lui eût enlevé, avec sa compagnie, son liseur infatigable. Combien autre fut celui de notre comtesse de Rochefort, à peine dans la sixième année de son mariage, lorsqu'elle se trouva seule, avec l'image de son frère tué à Zutphen, souvenir poignant et qui lui faisait tout craindre! Chaque année, le 13 juin ramenait

(1) Albert Puech, p. 52-53, et 259. — Autres traits recueillis par le savant érudit nîmois : « Le 27 novembre 1687, noble Pierre de Serres, seigneur de Saint-Cosme, convoque ses créanciers, auxquels il doit 65,992 livres de capital. Il leur expose qu'il est dans l'impuissance de les payer, « à cause que plusieurs fugitifs de ce « royaume luy ont emporté des sommes considérables, dont il leur « avoit fait prest », et leur délègue 50,000 livres à lui dues en Provence par les communautés de la Cadière, de Pertuis et de Salon. » — « Le juge mage du présidial de Nîmes est, eu 1686, obligé de vendre sa charge et d'aliéner plusieurs fiefs, qui, depuis plus d'un siècle, étaient dans sa famille. Le lieutenant du roi en Languedoc a des affaires tellement embarrassées, qu'au premier abord on se demande ce qui restera de sa succession... »

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pour elle, comme un sujet de recueillement, le douloureux anniversaire. Cette année, elle le consignera dans son journal, avec un surcroît d'émotion : 13 juin, jour remarquable dans ma famille, puisque ce fut celuy de V enlèvement de feu Monsieur de Valèrargues, mon frère. Aussi, me suisje levée de grand matin pour faire mes dévotions. Tremblante est-elle également pour ses jeunes enfants, pour ses deux fils, dont les moindres maux lui causent d'incessantes alarmes, lui font faire neuvaines sur neuvaines : l'aîné, André- Louis , âgé de quatre ans et demi(l); le cadet, Henry-Thomas- Antoine, encore dans les langes (2).

Si amères que soient ses tristesses, elle voudra de suite voir clair dans sa situation.

Je soutiens qu'il faut approcher de ses affaires , qu'il faut les connaître, les supporter , les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce quon ne peut pas , que c'est cela seul qui fait riche, qu'avec cela on suffit à tout, et au devoir et aux plaisirs, qu'avec l'ordre on fait tout, que sans cela on ne fait rien, on manque à tout.

D'où nous viennent ces belles maximes ? Encore de Mme de Sévigné ; elle en est un vivant répertoire, et il y aurait presque tout un recueil

(1) Né à Beaucaire, le 10 novembre 1684. On le décorait déjà du titre de marquis.

(2) Né à Beaucaire, le 21 décembre 1688. Celui-ci, destiné à Malte, était appelé « le chevalier ».

à en faire, en les isolant du badinage, des choses frivoles auxquelles on les trouve entremêlées. Celles-ci, portant la date du 24 janvier 1689, ouvrent en quelque sorte l'année terrible, terrible pour Mme de Grignan, terrible pour Madeleine des Porcellets.

Du moins, une des deux, la dernière, les mettait consciencieusement en pratique.

« Le 30 may, j'ay employé une partie du jour à arrester des comptes...

« Le 31, j'avais fait dessein d'aller à la Bégude aujourd'huy ; mais, la pluye m'en ayant empêchée, j'ay arrêté le compte du rentier du Grés, & j'ay vu qu'il me devra encore de l'argent à la foire. — J'ay aussi arrêté le compte du meunier, qui me devra encore. — Je voulois bien faire un arrêté de compte, devant notaire, avec le rentier de la Bégude; mais j'ay jugé à propos d'attendre le retour de M. Sicard... »

Ceci n'est qu'un jeu. Mais quel travail pour dresser l'état des dettes, et, avant tout, pour les connaître ! Il y en a de tout genre.

Et d'abord les dettes criardes : — dus à M. Michel, marchand d'Arles, 1,053 livres; à M. David, droguiste de la même ville, 100 écus... Ce sont là de ces comptes qui s'allongent démesurément chez les fournisseurs, et finissent par former un total devant lequel on recule, avec la

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honte d'avoir à solliciter de nouveaux délais. Il ne semble pas cependant qu'aucun lui ait causé de trop grands remords : pas un article de toilette n'y figure. Comme Mme de Grignan, elle ne s'est pas mise et ne se mettra jamais dans le cas d'être relancée par quelque marchande de Paris, venant réclamer un payement en personne. Ici, nous ne comprenons plus du tout Mme de Sévigné. Que deviennent ses maximes ? et quel usage en fait-elle elle-même, au sujet de Mme Reinié? « Disons un mot de Mme Reinié. Quelle furie ! Ne crûtes-vous point qu'elle était morte, et que tout son esprit et toutes ses paroles vous revenaient persécuter, comme quand elle était encore en vie ? Pour moi, j'aurais eu une frayeur extrême, et j'aurais fait le signe de la croix ; mais je crains qu'il ne faille autre chose pour la chasser. Comment fait-on cent cinquante lieues pour demander de l'argent à une personne qui meurt d'envie d'en donner, et qui en envoie quand elle peut ? Nulle personne arrivée à Grignan ne pouvait plus m'étonner que celle-là ; j'en fis un cri. Vous faites bien cependant de ne pas la maltraiter, vous êtes toute raisonnable; mais comment vous serez-vous tirée de ses pattes, et de ses inondations de paroles, où l'on se trouve noyée, abîmée?... » (26 août 1689.) Cet endroit nous montre l'envers du caractère de Mme de Sévigné. Sa raison est bien simple et droite, comme

elle l'appelle; mais il y a chez elle un fond d'esprit mondain et surtout une idolâtrie pour sa fille, qui ne tarde pas à prendre le dessus. Ne soyons pas étonnés, après cela, du peu d'impression que laissent ses belles maximes (l).

(1) Vingt-cinq ans après, lorsqu'il mourut, le 30 décembre 1714, le comte de Grignan laissa jusqu'à 44,661 1. de dettes, dont on peut bien dire qu'elles étaient au plus haut point criardes. Un état des plus exacts en fut dressé par les liquidateurs de sa succession ; et, dans ce document, que possède M. le comte Luc de Clapiers, en ce qui concerne notamment les valets et serviteurs, nous relevons entre autres les chiffres suivants :

«r M. Féraud, garde, pour ses apointemens . . 1,345 1.

« M. Francisque 1,600 1.

« M. Jean, muletier, pour ses gages 45 5 1.

« M. Audibert, garde, pour ses apointemens et

fournitures 2,011 1.

« M. Honoré, sommelier, pour fournitures . . 1,2381.

Pour ses gages 480 1.

« M. Ollivier, chef d'office, pour ses gages. . 750 1.

« Me Charpi, chef de cuisine 1,2701.

« M. Démonville, valet de chambre 9,9641. 12 s. 8 d.

« Plus à luy, tout déduit 1,1591. 17 s. 8 d.

Quelques-uns des articles de bouche sont encore à citer, comme curiosités.

« M. Pontier, boulanger, pour pain, farine et son. 1,6891.

« Jean Esmiou, charcutier, pour lard 684 1. 12 s. 6d.

« Delle Marguerite Marone, pour volailles. . . 1,5481. 3 s. 9 d.

« Madelle Moularde, pour fruits et herbes. . . 435 1.

« MadeIle Gaye, pour œufs, beurre et légumes. 273 1.

« Magdeleine Pitreuse , poissonnière , pour

25 quintaux de poisson, à 25 1. par quintal. 625 1.

« Madcllc Daniel, bouchère, pour viande de bœuf. 753I. 10s.

« Françoise Béguine, bouchère, pour 43 quintaux de mouton 758 1. 8 s.

« Le pâtissier de Marseille 274 1.

« Philibert Lacorvée, pâtissier 250 1.

« Le sieur Benezet, confiseur 1,200 1.

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Passons aux autres dettes de Madeleine : — « Aux consuls d'Arles, pour taxes locales arriérées et accumulées, 2,ooo livres. » Ceci est plus grave : en aucun temps, le fisc a-t-il fait miséricorde ?

Puis, combien de prêts venant de personnes vis-à-vis desquelles son savoir-vivre est plus qu'embarrassé ! car elles sont de sa société. Ce sont des parents ou des amis : M. des Porcellets de Beaucaire, 30,000 livres et les intérêts de plusieurs années; pour des sommes plus ou moins importantes, M. Trévenan, de Villeneuve-lès- Avignon; MM. de Chasteuil et de Quinson, d'Avignon ; M. de Montière , de Bagnols ; M. de Montpezat ; M. Maliverni, prêtre de Laudun; M. Roubian, bénéficier de Saint-Tropbime d'Arles ; MMmes de Lubières et de Vendargues, Mlle d'Esparvier... Combien de communautés . religieuses ont rendu à M. de Rochefort le service de lui fournir des fonds, et elle est impuissante à leur payer même « leur pension! » Sont dans ce cas les Pères de Rochefort, les Pères de Saint-Jean; les Dames de Sainte-Marie, de Sainte-Claire, de la Miséricorde, à Avignon ; d'autres à Montpellier... Quant à la masse des vulgaires créanciers, elle est indéfinie, et de plus en plus impatiente : M. Pages, 1,572 livres; M. Viliaire, 1,100, etc..

Le journal les fait défiler un à un sous nos yeux; pendant cinq longs mois, c'est une procession non interrompue, soit à Rochefort, soit à

COMTESSE DE ROCHEFORT. 8l

Beaucaire, qui ne lui laisse ni trêve ni repos. Et à tous que pourra-t-elle répondre ? Quels pénibles aveux ne devra-t-elle pas renouveler, presque à satiété ! A M. de Chasteuil , elle dira que , par l'effet de son malheur, Monsieur de Rochefort a été engagé cette année à de grandes dépenses , qui Vont mise dans V impossibilité de payer ; — à M. Trévenan , de Villeneuve-lès-Avignon , que sa demande n'est guère de saison. Monsieur de Rochefort ayant porté tout V argent quelle avoit pour faire fa campagne; — à Laugier, son fermier du grand mas de Beau j eu , en Camargue, dont des inondations ont noyé les herbages, que nonobstant cela elle ne peut rien rabattre de la rente, quelle en a besoin pour fournir aux dépenses extraordinaires que Monsieur de Rochefort est obligé de faire à l'arrièreban. Lorsqu'on est une Porcellet, toujours crier misère, quelle humiliation !

Même chez ses fournisseurs, elle trouvera des gens délicats dans leurs procédés. « Le 8 juin, j'arrestay mon compte avec M. Michel, marchand d'Arles, et j'ay vu que je luy devois 1053 livres. Il m'a promis de se contenter des intérêts (I) pour cette année; ils se montent à 210 livres. Je les luy ay cédés sur mon fermier de Sainte-Cécile. » M. de Chasteuil lui déclarera « fort honnêtement

(1) Sur le taux de l'intérêt au xvne siècle en Provence, voir, à la date du 13 septembre 1689, la note mise au bas des extraits du journal de la comtesse de Rochefort, qui terminent ce volume.

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qu'elle payera quand elle pourra, mais qu'il lui faudra souffrir un acte de demande des intérêts > par la raison que, en vertu des ordonnances du roy, on ne pouvoit rien exiger après les cinq ans, si l'on n'avoit fait cette demande auparavant. » Les 9 et 10 juin, divers accommodements : « Mlle d'Esparvier m'a réclamé sa pension ; je luy ay répondu que, si je le pouvois, je la payerois après la récolte. J'ay écrit encore à M. de Quinson, et luy ay demandé d'attendre, jusqu'à la récolte, les arrérages de pension que nous luy devons. » — « Le 29 juin, M. Allègre, marchand de laine de Nismes, m'est venu demander la pension de Mme de Vendargues. Je luy ay répondu que je ne pouvois la payer avant le mois d'aoust. »

En des temps où il y avait fort peu de numéraire, au moyen âge, août était le mois par excellence dans lequel se produisait et vers lequel convergeait presque tout le mouvement des transactions, des ventes, achats, échanges. C'est à Notre-Dame d'août, in festo beatœ Maria medii augusti, que nobles et bourgeois recueillaient, avec le blé de leurs métairies, le montant des redevances constituant leurs censives; que les paysans soldaient, avec ces redevances, leurs menues dettes, et réglaient leurs grandes ou petites affaires. Parmi les plus grandes était le mariage de leurs filles, pour lequel ils acquittaient par fractions, entre les mains de leurs gendres, les annuités

promises en payement de la dot. Souvent alors on les voyait, dans leurs sollicitudes paternelles, pourvoir un jeune ménage de la provision en grains nécessaire à sa subsistance , pendant la première année. Il n'était pas rare, non plus, que les amis de la famille y aidassent par des dons en nature, consistant en quelques têtes de bétail et charges de froment ou méteil. En pareil cas, ces dons figurant au contrat étaient toujours déclarés payables aux moissons prochaines. De nobles personnages, lorsqu'ils faisaient de semblables cadeaux à la fille d'un de leurs tenanciers, n'agissaient pas avec moins de simplicité. Le 27 avril 1449, aux fiançailles de Pierre Terni, de Rognes, avec Jeanne Vincent, Pierre d'Agoult, seigneur du lieu, promet à cette dernière une petite terre, plus une charge de blé à livrer in messibus proxime futuris. Les mêmes bourgeois et paysans font-ils leur testament? Pour ne pas grever leur héritage, ils disposent que les frais de funérailles seront acquittés, que les trenteniers de messes, objets de legs à la paroisse, seront soldés, que les cantars ou grand'messes d'anniversaire seront célébrés, avec le concours des parents et amis, toujours au moment des récoltes, aux moissons de Tannée courante et des années suivantes (l).

(1) Ces quelques traits sont détachés d'une étude toute spéciale, que nous consacrerons peut-être un jour aux mœurs rurales et villageoises de la Provence, vers la fin du moyen âge, d'après les actes des notaires d'alors.

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Comparée aux modestes patrimoines de ces bonnes gens, immense était la fortune territoriale de Madeleine des Porcellets; et cela ne lui donne nulle fausse honte pour pratiquer leurs combinaisons économiques, jusque dans le système d'à* bonnements, appelé candou^ en provençal, usité par eux avec le maréchal ferrant, le meunier ou le barbier-chirurgien du village. Nous la contemplerons bientôt dans son intérieur, et, à l'œuvre qu'elle accomplira, nous apprécierons ses qualités de ménagère. Ici, à propos de ses dettes et des embarras qu'elles lui suscitent, nous noterons l'économie qu'elle réalise pour une certaine nature de dépenses que de fréquentes indispositions lui rendaient, semble-t-il, assez onéreuse. « Le 27 juin, j'ay passé une convention avec M. Darles, mon chirurgien, pour qu'il me serve à cande, moyennant deux salmées de bled ou dix écus d'argent, à mon choix. » — « Le Ier juillet, j'ay fait une convention avec M. Sellon, mon apothicaire, par laquelle il s'engage à me servir désormais à cande, pour cinq salmées de bled, ou vingt-cinq écus par an, à mon choix. M. Saint-Jean, mon médecin, me l'a conseillé pour bien des raisons. »

(1) Terme qui semble être venu de canda , mot de la basse latinité, signifiant une espèce de taille ou de contribution (V.Ducange). Au moyen âge, en Provence, un abonnement de ce genre était appelé candelum. Encore aujourd'hui, on dit : estrc candou, pouf exprimer qu'on est abonné.

Mais il est des créanciers exigeants, intraitables, et de ce nombre est le sieur David , droguiste à Arles. Le 3 juin, il lui fait commandement de payer cent écus. « J'ay répondu que j'ay des lettres d'Etat, pour surseoir à toutes poursuites, & je pense qu'on ne bougera pas jusqu'au retour de Monsieur de Rochefort. » — Dès le 21 mai, elle écrivait : « J'ay receu aujourd nuy des lettres d'État. » Ceci appelle quelques explications.

Dans les précédentes convocations du ban et de l'arrière-ban, notamment dans celles de 1635 et 1639, il avait été réglé que, « pour donner à la noblesse les moyens de s'acquitter du service dû aux armées, il seroit sursis à toutes procédures, en matière civile, pouvant estre faites à l'encontre des convoqués. » Il était interdit « à tous juges & officiers de justice de faire aucunes instructions, de rendre aucuns jugemens, sur les procès que ceux-cy avoient devant eux, de donner aucunes contrainctes par corps, pour raison de leurs debtes, et à tous sergens et huissiers d'en mettre aucunes à exécution, pendant le temps du service du ban & de l'arrière-ban. » A cet effet, les intéressés étaient tenus de rapporter des certificats signés par les baillis, sénéchaux, commissaires et contrôleurs, « ordonnés pour les monstres » (x>.

(1) Article 20 du règlement sur la convocation du ban et arrièreban, donné à Chantilly, le 30 juillet 1635.

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De semblables immunités furent établies en 1689 : de là les lettres d'État dont André de Brancas se munit, comme nous voyons M. de Grignan le faire, lui aussi, dans cette même année(l). Madeleine eut plus d'une occasion de s'en servir ; mais elle avait trop compté sur leur secours : car, si elles lui étaient un moyen de défense en ce qui touchait son mari, elles la laissaient désarmée quant à elle-même et à ses propriétés. A Aix, capitale de la province, était établie Gabrielle de Brancas, sa belle-sœur; mariée à Joseph de Valbelle, marquis de Tourves, président au Parlement, son crédit pouvait la tirer de peine. «Le ïo juin, je priay Mme de Tourves d'avoir une ordonnance du subdélégué de M. l'intendant de Provence, contre les consuls d'Arles, au sujet de 2,000 livres que je leur dois, pour la taxe des biens de la communauté. Je leur ay fait signifier mes lettres d'État. » Vaine démarche ! non moins inutile voyage d'un de ses hommes d'affaires à Arles : « Le 28 juin, M. Aillaud est revenu et m'a rapporté mes lettres d'État. Messieurs les consuls ont répondu que leur signification étoit inutile, puisque les biens d'Arles m'appartiennent à

(1) Au sujet d'une affaire qu'il avait à Paris contre un M. d'Aiguebonne, Mme de Sévigné écrivait le 14 mars 1689 : « Si la justice est écoutée, on rendra la requête comme une pièce folle, téméraire & sans fondement ; si elle ne l'est pas , nous lâcherons nos lettres d'État. »

<moy en particulier et à mon propre. Il m'a rapporté ensuite qu'il y auroit peu de bled au grand mas de Beaujeu et au mas de Sainte-Cécile. Dieu soit loué de tout ! »

Certes, la déception est amère ; et cependant elle loue Dieu. N'en soyons pas surpris, et ne nous étonnons pas davantage de le lui voir consigner par écrit. Dans les familles chrétiennes , longtemps ce fut une formule consacrée, et on la retrouve partout accompagnant la mention des douleurs et des joies domestiques.

Le 4 juillet 1699, à Barbentane, Antoine de Chabert, sitôt après son mariage avec Marguerite de GaufFridy, commence son Livre de raison, « pour toutes les affaires notables qui luy surviendront pendant le cours de vie qu'il plaira à Dieu luy donner. » Le 5 mai 1700, naissance d'un « gaillard garçon », nommé Jean-Antoine : Dieu veuille le conserver et le bénir , et que ce soit pour sa plus grande gloire! Le 10 juin 1701, il s'agit d'une fille, Madeleine, dont sa femme vient d'accoucher « très heureusement, Dieu merci. » Pour elle, même invocation, mêmes souhaits. Le 10 décembre suivant, elle meurt : Dieu soit loué de tout ! Elle sera un ange dans le ciel qui priera Dieu pour nous.

Bien autrement malheureux est Etienne Borrelly, le notaire de Nîmes, avec lequel nous fai-

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sions tantôt connaissance. Père de sept enfants, il les perd un à un : c'est une longue et lamentable succession de catastrophes domestiques. Le 5 mars 1683, il dira de Joseph, que vient de frapper la petite vérole : C'estoit l'enfant le plus beau que l'on pût voir; il donnoit du plaisir à toute la maison... C'est le cinquième garçon que Dieu m'a ôtè. Dieu soit loué et béni! En 1692, un seul lui reste, Marc- Antoine , enrôlé dans le régiment de Mollac; le 19 octobre, il lui est enlevé dans l'hôtel-Dieu de Dunkerque : J'aurois voulu le faire recevoir dans mes charges. Me voilà sans successeur. Dieu soit béni de tout!

Et même, dans des journaux agricoles, au sujet de choses en apparence très vulgaires, comme le rendement des propriétés , mais qui importent essentiellement à la vie de la famille, un professeur à l'université d'Avignon, Henry des Laurens, écrira : « 16 novembre 1631. Nous avons eu beaucoup d'huile dans nos bastides. Dieu soit loué et glorifié ! et grâces luy soient rendues pour tout le bien qu'il nous faict ! — 13 octobre 165 1. Le prix du bled a grandement augmenté. De plus, les ravages des eaux ont emporté la moitié de mes renforts (digues)... Dieu soit béni de tout ce qu'il luy plaît de nous envoyer ! — 1658. J'ay mandé un courrier dans mes bastides, pour me faire payer de mes débiteurs ; mais il n'a rien avancé, estans tous si pauvres qu'ils ne le peuvent encore; 'il y

a une très petite récolte. Dieu soit loué de tout! » En Alsace, où de simples familles du peuple tiennent des Livres de raison appelés Hausbuch, un tonnelier, à Cernay, dira : « 1739. Dieu miséricordieux nous a envoyé une inondation, suivie d'un orage si terrible que nous nous réfugions tous à l'église. — 1740. Dieu nous a envoyé un long et froid hiver, et l'on fut obligé de faire du feu jusqu'au 25 mai. Ce jour-là, dans sa souveraine bonté, Dieu nous a donné un temps très chaud, et l'année a été bonne. Qu'il soit béni et remercié (I) ! »

Plus l'on pénètre dans les profondeurs de notre ancienne société, plus Ton est frappé du pouvoir qu'y avaient les mœurs chrétiennes, en des temps où, à en juger par les surfaces, tout était livré à la corruption. Et c'est ce que notre comtesse de Rochefort va achever de nous montrer, par sa pratique personnelle.

(1) Voir notre travail sur les Livres de raison en Allemagne et le Tagebuch d'Albrecht Durer (Paris, Levé, 1886); et le beau livre dans lequel M. l'abbé Cetty vient de faire revivre, avec tant de charme, la Famille d'autrefois en Alsace (Rixheim, 1889).

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