‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 62 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment et dans quel but Madeleine des Porcellets entreprit son journal.

Sommaire : Le prieuré de Rochefort et sa chapelle de Notre- Dame de Grâce, objets d'un pèlerinage des plus anciens, des plus populaires. — Madeleine des Porcellets y priant, y faisant prier pour son mari et pour ses deux jeunes enfants. — Son départ pour Beaucaire. — Comment elle y est reçue par la société du lieu. — Son salon. — Tirage d'une loterie. — Les loteries de salon, une des formes du jeu et du luxe à cette époque. — Voyage spirituel à Saint-Remy. — La sœur Simone pressant Madeleine de se convertir et de convertir son mari. — Madeleine dans son labeur journalier de correspondance. — Le service de la poste organisé par Louvois.

LA nature ne lui avait rien donné de ce qui fait la femme forte. Sa frêle santé avait achevé de la rendre insouciante et superficielle. Au fond,

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elle avait de la religion, mais avec une teinte de mélancolie qui alanguissait sa vertu; et, dans les premiers éblouissements du mariage, cette mélancolie innée, elle ne Pavait secouée que pour suivre des entraînements tout mondains, se laissant et laissant les choses autour "d'elle aller à la dérive, sans s'être rendu compte jusqu'alors des suites que cela devait avoir.

Sous le coup qui était venu la surprendre, dès le 17 mai, date de la cruelle séparation, elle avait commencé son journal ; et, pendant cinq mois, jusqu'au retour de son mari, qui lui rendit la joie le 28 septembre, elle le tint avec une scrupuleuse exactitude. Elle s'y appliqua, non par passe-temps et comme à une œuvre de sentiment, mais par devoir de mère de famille et comme à une œuvre de salut. Sous sa plume, nous l'avons dit, peu de réflexions accompagnant la reddition de compte qu'elle s'est imposée l'obligation de faire ; rien qu'un relevé de ses actes tracé en toute simplicité, et, si lasse qu'elle pût être le soir des tracas de la journée, elle ne manqua jamais de lui confier ce qu'elle avait vu ou exécuté par ellemême.

Il n'y a rien de meilleur, pour faire réussir ses affaires, que de les offrir à Dieu et de mener une vie réglée, mais sur toutes choses , avant tout, de servir Dieu. Car c'est là le solide, le monde n'estant qu'une pompe, où l'on ne reçoit que des amertumes par toutes

les déraisons que l'on y voit. Telle sera sa confusion, qu'on nous permette le mot, expérimente, c'est-à-dire appuyée sur la connaissance du nonde qu'elle aura acquise. Gomment, et au prix de quelles épreuves morales et de quels efforts y arriva-t-elle ? C'est ce qu'il nous fauira, sans craindre les détails, raconter un peu par e menu, d'après le manuscrit qui en fut le confiient et en est resté le témoin.

Tout à côté de Rochefort, au sommet d'un •ocher nu et presque à pic, s'élevait, nous le ;avons, un sanctuaire consacré à Notre-Dame de jrâce. Or, ce sanctuaire faisait autrefois partie l'un prieuré, lequel a toute une histoire. Arrêtonsîous y quelques instants.

Nombreuses furent, surtout au moyen âge, les bnduions religieuses connues sous le nom de hapellenies, ou encore de prieurés, qui, susciées par l'esprit de prière, avaient créé autant de entres de vie chrétienne pour les populations urales. Ici, des habitants d'un quartier un peu oin de la paroisse avaient construit, en se cotisant, une chapelle de secours; là, de riches prolétaires en avaient fait tous les frais. Souvent :'est en reconnaissance de grâces signalées, obtemes en des circonstances critiques, sous le coup le fléaux publics, que, soit des familles, soit des dllages, les avaient érigées presque comme des

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ex-voto, en l'honneur du saint patron domestique ou du saint patron de la localité. Les campagnes de la Provence s'étaient ainsi couvertes de rustiques églises, plus ou moins ornées à l'intérieur, mais surtout éminemment pittoresques par leui site(l). D'ordinaire on en décorait le point culminant d'un mamelon, et, aux jours des fêtes patronales, on y faisait processionnellement des pèlerinages.

Charmants sont les tableaux de mœurs qu'au sujet de ces processions nous donnent d'anciennes chroniques villageoises. Dans la région marseillaise et toulonnaise, l'une d'elles, faite le jour de l'Ascension, était appelée la procession des Vertus, parce qu'on y portait sur un brancard un trophée de fleurs dont chacune symbolisait une vertu : le jaune figurant la foi; le rouge, le courage des martyrs; le blanc, l'innocence; le violet, l'humilité; le bleu, l'espérance. Le cortège parcourait les champs, et le prêtre les bénissait. Hommes et femmes tenaient également un bouquet; ceux qui n'en avaient pas au départ, s'en faisaient un le long de la route. Puis, autour de l'église, les cérémonies du culte étant terminées, tous dans un commun banquet pratiquaient des agapes fraternelles (2).

(i) Ainsi, Ollioules, près Toulon, n'avait pas moins de onze chapelles essaimées sur son vaste territoire.

(2) Magloire Giraud, Notice historique sur l'église de Saint-Cvr. — Bulletin de la Société des sciences et belles-lettres de Toulon, 1855.

Delille n'a pas tout dit, lorsque, dans son poème des Jardins , il écrivait :

C'est une antique et modeste chapelle, Saint asile où jadis, dans la saison nouvelle, Vierges, femmes, enfants, sur un rustique autel Venaient pour les moissons implorer l'Eternel.

Ce que Delille n'a pas dit, c'est que, dans ces solennités, à la fois religieuses et civiles, en tête de leurs administrés, marchaient les consuls, les conseillers de la commune, le capitaine du village, escortés de la milice locale. Racine, se trouvant à Uzès, en novembre 1661, était ravi de pareils spectacles, si nouveaux pour lui : « C'est une belle chose de voir le compère cardeur et le menuisier gaillard, avec la robe rouge, donner des arrêts et aller les premiers à l'offrande; vous ne voyez pas cela à Paris. »

Rechercher ce que furent, à leurs débuts, les plus anciens de ces prieurés ruraux, n'est pas chose indifférente. Des érudits s'y sont appliqués, 5t ils y ont appris souvent beaucoup sur les origines propres aux localités. Mais ici nous rencontrons bien davantage. Ne sommes-nous pas en présence d'une fondation qui, selon la légende, remontant à Charlemagne (l), se confondrait avec

(x) « C'est une chapelle de fondation royale, » lisons-nous dans un icte du Parlement de Toulouse, « ayant été fondée par le roi charlemagne, de très auguste mémoire, lequel, ayant vaincu les

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celle de la grande abbaye bénédictine de Saint- André, située près de là, à Villeneuve-lès- Avignon ? Passons outre, quant au problème historique. Le fait de la haute antiquité du sanctuaire et de son prieuré seul nous importe. L'immémoriale possession qu'en eurent les bénédictins en témoigne. Grâce à eux, il traversa plus d'une époque de bouleversements sans y périr. '

Au xvie siècle, les guerres de religion le ruinèrent. Au xvne, l'année 1 63 1 marqua et ouvrit pour lui une ère pleine de merveilles. D'après les chroniques du temps, un notaire du pays, y exerçant la charge de lieutenant de viguier, Jacques Sicard (sans doute un ancêtre de Sicard, intendant des Porcellets), ayant fait vœu d'aller à Notre-Dame de Lorette et en ayant été empêché, « inspiré et entraîné par un mouvement venu du Ciel, » le réalisa sur place en réparant, pour y ramener les pèlerins, l'antique sanctuaire, dont les bergers avec leurs troupeaux souillaient l'enceinte. L'impulsion une fois donnée, des multitudes y

Sarrasins qui étaient à Arles, bâtit une chapelle au lieu où il avait gagné la victoire, qui fut appelée à raison de ce Sainte-Victoire. » Les savants bénédictins de Saint-Maur écrivaient aussi, il y a deux cents ans, dans une relation qu'ils appelaient certaine : « Telle est la tradition que la sainte chapelle de la bienheureuse Vierge Marie de Rochefort a été bâtie anciennement par Charlemagne, dans la Gaule Narbonnaise, partie du royaume de France. » — Notre-Dame de Rochefort, histoire de sa chapelle, de son pèlerinage et de son couvent, depuis leur origine jusqu'à nos jours. Avignon, A. Chaillot, 1861.

Cette publication est pleine d'intéressants détails, dont nous donnons ici un aperçu.

accoururent, au point qu'en 1635, trois jours durant, du 23 au 25 août, on y compta plus de quarante mille personnes, gens du Languedoc, du Comtat, de la Provence et d'ailleurs. Dès lors on vit des paroisses entières s'ébranler au loin, affronter les dangers de la navigation du Rhône, et leurs consuls, jaloux d'être de la partie avec le clergé, conduire des troupes de pèlerins au pacifique assaut de la sainte montagne. C'étaient des processions de toute sorte, d'énormes quantités d'ex-voto appendus autour de la madone, en mémoire de très nombreux miracles. Pauvre restait le prieuré ; mais un riche trésor se formait dans son église, qui ajoutait à l'éclat du culte. Une confrérie y fut établie, à laquelle les seigneurs du pays , les la Baume-Suze, après eux les Porcellets, et les plus grandes familles de la région, les' Grignan entre autres, voulurent appartenir, qu'ils dotèrent de fondations nouvelles. En 1652, François-Louis de la Baume faisait donation aux bénédictins du sol de la montagne. Cinquante années après, en 1701, notre comte et notre comtesse de Rochefort devaient les affranchir de toutes taxes et censives, des lods et ventes, et autres droits et devoirs seigneuriaux.

Tel est le sanctuaire, vraiment privilégié, où, au lendemain du départ de son mari, Madeleine voudra commencer une nouvelle vie, en allant de-

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mander aide et secours. De son logis à Notre- Dame de Grâce, rude est le sentier circulant sur les flancs du rocher ; elle ne le gravira pas moins neuf jours durant, presque chaque matin. Dame de Rochefort, elle y a ses entrées, grandes et petites. N'y a-t-elle pas même trouvé un aumônier en la personne du P. Archias, lequel, quand elle ne peut faire son habituelle ascension, lui dit la messe dans sa chapelle particulière, et puis devenu son conseiller, plus que cela, son homme d'affaires en chef, remplira auprès d'elle l'office dont l'abbé Charrier s'acquitta si bien auprès de Mme de Sévigné ?

Fort délabré à ce moment était le prieuré. Le 22 janvier de cette année 1689, un effroyable ouragan s'était abattu sur les constructions hâtivement réparées par Jacques Sicard, « au point de les faire branler comme un roseau » et d'y occasionner de grosses lézardes. Deux années après, les bénédictins ayant entrepris de le refaire à neuf, le 5 mai 1691, André de Brancas allait poser la première pierre d'un édifice digne d'un sanctuaire lui-même agrandi. Jusqu'alors également, des plus exiguës avait été l'église de Notre-Dame; et cela n'empêchait pas les pèlerins, sinon d'y pénétrer en foule, du moins de s'y succéder.

« Le 30 may, j'ay été le matin à Nostre-Dame. Il y avoit un très-grand concours de monde, non

seulement du voisinage , comme les processions de Saze et de Roquemaure, mais encore de bien loin; de quoy j'ai été fort édifiée et touchée.

« Après disné, j'ay assisté à vêpres et à la prière qui s'est faite pour Monsieur et pour toute la famille. Après les vêpres, j'ay été à Tavel et y ay visité l'église et adoré le saint Sacrement...

« Le Ier juin, j'ay ordonné dans toutes mes terres de faire des prières pour Monsieur de Rochefort, jusques à son retour. Les Pères de Nostre- Dame se sont soumis agréablement à cet ordre, et diront chaque jour, comme les curés des paroisses, les litanies de la sainte Vierge avec l'oraison pour la paix. Les mêmes prières seront récitées, tous les jours, dans ma chapelle, durant mon séjour à Rochefort, et on les continuera dans ma maison de Beaucaire. »

Madeleine ne se bornera pas à prier pour son mari, exposé aux risques de la guerre; elle ira jusqu'à suivre des processions de pénitents... Mais le séjour de Rochefort lui pèse trop pour qu'elle le prolonge. Elle a besoin d'un peu de société, et la voilà, dès le lendemain, précipitant son départ pour Beaucaire. Elle nous y fait assister, comme si nous y étions ; toute sa maison, son aumônier en tête, sont en mouvement ; et, sur le parcours de la route, il nous semble être avec eux les témoins des honneurs rendus à la

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comtesse de Rochefort, traversant ses terres jusqu'au pont du Gard, à Remoulins, où se croisent les routes d'Avignon à Beaucaire, à Uzès et à Nîmes.

« 2 juin. — Je me suis levée devant le jour et ay fait lever tous mes gens. Le Père Archias a dit la messe dans ma chapelle, puis je suis partie avec mon fils le marquis et toute ma maison. J'ay passé par le pont du Gard. Redon, mon lieutenant de la terre de Rochefort, estoit allé m'y attendre, avec sa femme, son fils, et les consuls de Saint-Hilaire ; et là, il m'a régalé d'un grand et splendide déjeuner, après quoy j'ay continué ma route.

« Je suis arrivée à Beaucaire, mais si lasse que j'ay esté obligée de me mettre au lit. Néanmoins, à peine ay-je été couchée que Mme des Porcellets et une grande quantité de personnes notables de la ville me sont venues voir. »

Son arrivée à Beaucaire y est la nouvelle du jour, presque un événement. Les moindres villes provençales avaient alors leur société de gens de qualité, formée à l'image de celle de Paris, dans l'existence de laquelle tenaient une grande place les relations et récréations mondaines. La noblesse y donnait le ton, ses salons y étaient une école de politesse et de savoir-vivre ; avec elle, de plus en plus prépondérante en influence effective,

une riche bourgeoisie rivalisait d'urbanité et d'élégance(I) : c'étaient autant de petits mondes, où un commerce journalier de bons rapports et procédés entre ceux qu'on appelait « les honnêtes gens » entretenait un esprit de sociabilité dont nous avons perdu l'idée dans notre tourbillon actuel. Les fêtes domestiques y prenaient les proportions de fêtes publiques, auxquelles s'associait toute la population. Celles des mariages étaient célébrées avec une magnificence et des démonstrations extraordinaires, et il n'était pas jusqu'aux prises d'habit dont les Livres de raison du temps ne nous tracent des descriptions qui nous étonnent par leur mondanité. Magnifiques aussi étaient les fêtes universitaires et scolaires. Bernardin Pellicot, reçu docteur à Aix, le 9 février 1642, nous dit : « Il y eut à la maison plus de cinq mille personnes. »

Parmi les villes commerçantes de cette époque, Beaucaire comptait au premier rang. Chacun sait la célébrité de sa foire, à laquelle pouvaient seules être comparées celles de Saint-Denis, de Saint- Germain et de Troyes, en France, et les foires de Leipzig, Francfort, Novogorod et Sinigaglia, a l'étranger. Grâce à sa position sur le Rhône et à sa proximité de la Méditerranée, à la sauvegarde

(1) M. Albert Babeau vient de la faire revivre, dans ses Bourgeois d'autrefois (Paris, Firmin-Didot, 1886), avec la puissante et attrayante érudition qui a valu un si grand succès à ses beaux livres sur la Ville, le Village et la Vie rurale, dans l'ancienne France.

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que longtemps lui donna son imposant château fort et aux franchises dont jouissaient les marchandises qu'on y apportait, Beaucaire était devenu un grand marché européen. Bientôt notre journal nous déroulera le curieux spectacle de ces hôtels aristocratiques, et il y en avait de forts beaux, s'ouvrant pendant la foire pour de riches marchands étrangers, et même pour des objets de leur négoce.

Mais nous ne sommes pas encore au 22 juillet, et, en attendant, nous pouvons prendre un aperçu des plaisirs de société qu^on y goûtait.

A ce moment, les loteries faisaient fureur. Importées d'Italie en France, elles avaient commencé par passionner le monde de la cour, et, là comme ailleurs, on y mit un faste, on prodigua des sommes presque incroyables. Ainsi Mazarin, ayant donné à souper au roi, à la reine mère, à la reine d'Angleterre et à Mademoiselle, « avec quelle ostentation et quel habile désir de plaire ne les avait-il pas menés dans une galerie où l'on voyait », dit une relation, « tout ce qui vient de joli de la Chine, des chandeliers de cristal et des miroirs, des tables et des cabinets, des senteurs, des gants, des rubans et éventails, tout cela rassemblé pour en faire don aux dames et messieurs de la cour! Dans sa loterie, point de billets blancs; chacun eut' son fait, sans autre distinction que la valeur diverse

des objets assignés par le sort. Mademoiselle gagna un diamant de 4,000 livres. Le gros lot, un diamant de 4,000 écus, échut à un sous-lieutenant des gendarmes du roi(l). » Le surintendant Fouquet, lorsqu'il était au plus haut degré de l'échelle , d'où il allait être précipité, ne mettait-il pas en lots des bijoux, des costumes superbes, des armes de prix, des chevaux de luxe (2) ? Saint-Simon nous représente Louis XIV, devenu vieux, lorsqu'il allait dîner à Marly ou à Trianon, son travail avec les ministres étant fini, « passant jusqu'au soir à se promener avec les dames, à jouer avec elles, et assez souvent à leur faire tirer une loterie toute de billets noirs, sans y rien mettre. » — « C'était ainsi une galanterie de présents qu'il leur faisait, au hasard, de choses à leur usage, comme d'étoffes et d'argenterie, ou de joyaux, ou beaux ou jolis, pour donner plus au hasard. Mme de Maintenon tirait comme les autres , et donnait presque toujours sur-le-champ ce qu'elle avait gagné. Le roi ne tirait point, et souvent il y avait plusieurs billets sous le môme lot (3). »

A peine arrivée en Provence, Mme de Grignan est toute occupée à amuser les dames d'Aix comme on le fait à Versailles. « J'approuve fort

(1) H. Baudrillart, Histoire du luxe privé et public , depuis l'antiquité jus ju à nos jours, X. IV, p. 70.

(2) Jd., ibid., p. 76.

(3) Saint-Simon, t. VIII, p. 187.

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votre loterie, » lui écrit Mne de Sévigné; « vous me manderez ce que vous aurez gagné. » (22 avril 1671.)

Les salons de Beaucaire avaient également leurs loteries, et celui du comte de Rochefort, qui primait dans la ville, ne pouvait y être des derniers en ce genre de récréation, comme dans les diverses sortes de jeux à la mode. Madeleine avait été jusqu'alors trop femme du monde pour que son veuvage momentané la fît rompre avec lui; elle n'était pas encore au point où devait la conduire, par degrés, sa crise intérieure de conscience, et où elle confesserait, dans la sincérité de son cœur, que ce monde tant aimé par elle « estoit une pompe où l'on ne reçoit qu'amertumes ». Elle nous apprend que, dès le troisième jour de son installation à Beaucaire, le 5 juin., fête de la Trinité, après avoir assisté aux vêpres et à la bénédiction, elle tint une grande compagnie au logis.

« On y a joué & refait la loterie qui se trouva, fausse la veille du départ de Monsieur le comte. J'ay gagné une paire de gants et six pans de dentelles; Monsieur le comte a aussi gagné une paire de gants ; M. d'Ycard et Mme de Carrière de même,, et M. de Boisverdun, six pans de dentelles, plus une autre paire de gants... Ensuite, on a proposé une écharpe à loter, pour le prix de six escus. »

En province, où l'on sait se récréer à bon marché, il n'y a pas les folies de luxe de -cour;

mais, dans la situation où elle se trouve, ce luxe, si mitigé qu'il soit, est-il bien de circonstance ? Et puis, nous dit-elle tout sur le jeu (l) ?

Elle va se mettre dans le cas de voir plus clair sur elle-même. Quelque jour, ayant visité plusieurs de ses mas de Camargue, reçue à Fourques par MM. de Boisverdun et de Boche, régalée à Beaujeu par Mme de Laugier; en un mot, traitée partout avec une distinction et des honneurs bien propres à la flatter, et cependant, au fond de son âme ressentant toujours une tribulation qui ne la

(1) Telle était devenue la passion du jeu , qu'elle avait envahi toutes les relations de société, et que les femmes ne pouvaient se visiter sans avoir les cartes en main. Dans un livre publié en 1644, et intitulé la Famille sainte, un Père jésuite, homme d'esprit, Jean Cordier, s'attaquait à ces mœurs nouvelles avec le vieux sel gaulois.

« Outre que les visites, quand elles sont trop fréquentes, montrent un esprit léger et qui n'est point capable de s'entretenir, elles sont ordinairement suivies de beaucoup de fautes. Il est assuré que le moindre blâme qu'on peut donner à ces coureuses, c'est qu'elles vont perdre leur temps; c'est qu'elles abandonnent le soin de leur ménage; c'est qu'elles laissent une famille à la discrétion des valets et des servantes, qui vivent comme des rats en paille, et qui rongent les plus florissantes maisons, comme la teigne les meilleurs habits. Que fait-on en ces visites? On y joue, et le jeu nous dérobe souvent trois grands biens : l'argent, le temps et la conscience. On y mange ce qui fait besoin aux enfants...; on y raille... ; on s'y vante quelquefois, et c'est assez souvent pour tirer de l'honneur d'actions qui donneraient de la honte aux païens. Les paroles à double entente y passent pour des traits d'esprit ; on réplique, on duplique là-dessus, comme si un mauvais mot pouvait passer trop tôt. »

Ce livre de Jean Cordier, œuvre éminemment originale , vient d'être remarquablement réédité par le P. Clair (Paris, Féchoz, 1885, 1 vol. in-8°).

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quitte pas, elle trouve, dans son passage à Arles, une occasion de rechercher une consultation et des consolations d'un ordre tout spirituel, dont elle semble avoir un pressant besoin.

Non loin d'Arles, la petite ville de Saint-Remy possédait une communauté religieuse d'ursulines. C'était une des vingt-neuf maisons de cet institut qui existaient alors en Provence, s'y consacrant à l'éducation des filles (l). Or, parmi les sœurs du couvent de Saint-Remy il y en avait une, nommée sœur Simone, que sa sainte vie faisait particulièrement vénérer, Madeleine veut se ménager un accès auprès d'elle; il lui faut une lettre très particulière de recommandation, et elle réussit à l'obtenir.

« Le 7 juin, j'ay vu le Père Rupé, gardien des récollets d'Arles. Il m'a donné une lettre pour la sœur Simone, et après j'ay esté ouïr la messe de M. l'abbé de Boche. Puis je suis partie pour Saint- Remy.

« Je ne pus y voir ce jour même la sœur Simone, parce qu'elle estoit malade, et, sans M. le prévost de l'Isle qui s'y trouva heureusement pour moy, je n'aurois pas eu l'espérance de mieux réussir le jour suivant, ce qui m'obligea de rester.

« Le 8 juin, je me suis levée à cinq heures du

(i) Etat de la Provence, par l'abbé Robert, publié en 169}, t. I, p. 168-170.

matin, j'ay ouy la messe au couvent de la sœur Simone, et j'ay vu cette sœur, qui m'a charmée. Elle m'a dit qu'il falloit songer à me convertir, et M. de Rochefort aussi. Elle m'a fort assurée que Dieu me le feroit revenir en santé et qu'il me conserveroit mes enfans. Elle me déclara ensuite que le mestier qu'il faisoit n'estoit pas propre pour un homme de son estât, et qu'il l'apprendroit à ses dépens. Elle m'exprima cela plusieurs fois différentes, en répétant toujours : Je veux qu'il se convertisse, et Nostre-Dame de Consolation le préservera de tout danger.

« J'ay promis quelque chose à Nostre-Dame de Consolation, qui est dans le couvent de la sœur Simone, pour l'époque du retour de M. de Rochefort. »

Dès lors il y eut une correspondance suivie entre elle et la sœur Simone. Que n'avons-nous ses lettres, ainsi que celles à son mari ! Elles compléteraient, sur le travail de conversion dont une voix du Ciel la pressait d'être l'instrument, ce que son journal nous apprend sur celui d'un tout autre ordre qui la concernait. Mais, sans qu'elle nous mette dans son secret, il est hors de doute que cette conversion fut d'autant plus sérieuse et durable qu'au retour de M. de Rochefort elle put lui montrer, en elle, une femme toute renouvelée et transformée.

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Quant à la facilité avec laquelle s'échangeaient en 1689 les communications épistolaires, Madeleine des Porcellets nous est un témoin non moins précieux que Mme de Sévigné.

Grâce à Louvois, qui en avait la surintendance, le service de la poste et des exprès ayant à distribuer les dépêches ravissait la châtelaine des Rochers par sa célérité et son exactitude. « Je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de messieurs les postillons, qui sont incessamment par les chemins, pour porter et reporter nos lettres. Il n'y a jour dans la semaine qu'ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi ; il y en a toujours et à toutes les heures par la campagne. Les honnêtes gens ! qu'ils sont obligeans ! et que c'est une belle invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la cupidité ! J'ai quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance. » (12 juillet 1671.) Elle ne tarit pas sur ce sujet : « Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence admirable de nos lettres, et le beau procédé de Riaux et de ces autres messieurs si obligeans, qui viennent les prendre et les portent nuit et jour en courant de toutes leurs forces, pour les faire aller plus promptement. Je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons, et même envers M. de Louvois qui les établit partout avec tant de soin. » (16 octobre 1675.) Elle regarde comme un mi-

racle qu'une lettre, « partie de Vitré le dimanche, à dix heures du soir, le quatrième jour, arrive à Grignan en six jours, le samedi dixième, deux heures après midi (l). »

Quelle reconnaissance Madeleine ne doit-elle pas à M. de Louvois, elle aussi ! Enorme est son labeur presque journalier de correspondance : avec son mari, auquel elle rend compte de toutes choses; avec l'intendant de la maison, Sicard, qu'elle consulte dans les cas difficiles; avec une multitude de gens de lois et procureurs, s'occupant de ses affaires ou ses adversaires, les sieurs Carretier et Belot à Toulouse, Penaut à Montpellier, Poustoly

à Nîmes, Bourges à Aix Elle y consacre ses

matinées : « J'écrivis tout le matin, parce que c'étoit le jour du courrier. » Pour y vaquer plus commodément, elle s'outille en conséquence : « J'ay receu d'Arles une table que j'ay fait faire tbut exprès pour écrire. »

(x) Une déclaration du roi (12 avril 1676) tarifa ainsi qu'il suit les droits pour ports de lettres :

« De Paris à Bordeaux, la Rochelle, Toulouse, Montauban, Aix, Avignon, Marseille, et desdits lieux à Paris, 5 sols pour les simples lettres, 6 sols pour les lettres avec enveloppes, 8 sols pour les doubles lettres. »

Quant aux villes non marquées dans le tableau, le tarif était :

Pour 25 lieues et au dessous, les simples lettres, 2 sols; avec enveloppes, 3 sols.

De 25 lieues à 80, les simples lettres, 4 sols ; avec enveloppes, 5 sols.

Pour 80 lieues et au dessus, les simples lettres, 5 sols; avec enveloppes, 6 sols.

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Avec quelle impatience n'attend-elle pas chaque ordinaire! Lorsqu'elle est sans nouvelles, elle en a la tête aux champs. « Le 12 juin, j'ay esté accompagner la procession des pénitens noirs. J'ay envoyé à l'ordinaire pour voir s'il y avoit des lettres de Monsieur de Rochefort, et, comme il n'y en a point, cela m'a fort chagrinée. » — « Le 10 juillet, j'ay receu une lettre de sœur Simone, mais je n'ay point de nouvelles de Monsieur de Rochefort, de quoy je suis inquiète et chagrine. » Le corps auquel appartient son mari se déplaçant souvent, de Cahors à Moissac, à Lectoure, etc., pour éviter quelque fausse direction donnée à ses lettres, elle recourt à l'entremise de serviables maîtres de poste. « Le 20 juillet, une dépêche du maître de poste de Lectoure me marque que toutes mes lettres à Monsieur de Rochefort ont été envoyées par un exprès, et qu'il ne s'en est perdu aucune.... » Ces alarmes ne sont du reste que passagères. M. de Rochefort et le fidèle Sicard se montrent généralement exacts à écrire : « M. Sicard me mande que Monsieur m'a écrit par le même courrier, et .me dit que j'ay dû recevoir sa dépêche. J'ai eu beaucoup de plaisir de savoir que la santé de Monsieur et celle de M. de Brancas sont bien établies. » D'autres fois, la joie lui mettra sous la plume qu'elle en a eu « un fort gros plaisir », plaisir aussi gros que l'était son cœur dans l'attente. Une de ses ressources, pour

être tout à fait tranquille, sera dans la Galette, a laquelle elle s'est abonnée. « Le 15 juin, j'ay fait marché pour recevoir la Galette et le Manuscrit, deux fois la semaine, moyennant sept écus. On me la fera tenir à Tarascon. »

Ce manuscrit expédié régulièrement tous les trois jours (l), consistait en deux feuillets contenant les principales nouvelles politiques, surtout celles venues du théâtre de la guerre.

(1) Nous en avons trouvé, dans nos papiers de famille, toute une collection pour les années 1680 et 1681, et regrettons beaucoup qu'elle ne s'étende pas jusqu'en 1689.

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