CHAPITRE V
Madeleine des Porcellets réglant et gouvernant sa maison.
Sommaire : Organisation à la fois mondaine et rurale des hôtels aristocratiques en Provence, 3u xvne siècle. — Le magnifique hôtel des Brancas à Beaucaire. — Sa nombreuse domesticité. — Industries textiles pratiquées dans les localités, sous la direction de bornes ménagères : cardage, filage, tissage du chanvre et de la laine, tirage de la soie. — Madeleine des Porcellets présidant à tout cela, et veillant à sa lingerie. — Mobilier et tapisseries. — L'étain dans les usages domestiques à cette époque. — Un luxe d'argenterie grandissant. — La foire de Beaucaire. — L'hôtel des Brancas logeant marchands et marchandises. — Un vrai noble, de cœur et de race, faisant une fondation religieuse toute populaire. — Remarquables avis qu'Antoine de Courtois, de Beaucaire, adresse a ses enfants en 1690. — Madeleine dans son esprit d'ordre et d'économie.
Dans sa Réforme sociale, M. Le Play, groupant en un tableau d'ensemble les traits relevés par lui chez les paysans européens, nous initie à leurs conditions d'existence et d'aisance.
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« Le domaine du paysan à famille-souche n'est pas seulement un atelier agricole ; c'est aussi un atelier domestique et manufacturier. On y exécute toujours les travaux du ménage, le blanchissage du linge et l'entretien des vêtements ; on y exerce diverses industries, telles que le tissage des matières textiles, la confection des vêtements, la confection et l'entretien d'objets variés, appartenant à l'outillage, aux bâtiments et au mobilier. Ces objets de fabrication domestique sont souvent, en raison de leur solidité, d'un usage plus avantageux que les équivalents livrés à un moindre prix par les nouvelles usines à engins mécaniques. » Constitué de la sorte, « le foyer domestique est un petit monde complet, dont le gouvernement réclame toute la sollicitude de la mère de famille, tandis que le père porte son activité au dehors (l). »
Les inventaires du moyen âge, que nous ont conservés les vieilles minutes notariales, nous montrent cette organisation établie de toute ancienneté chez les paysans provençaux, sinon dans les campagnes, alors rarement habitables, du moins dans les bourgs fermés de l'époque. Des plus intéressants, sous ce rapport, sont ceux des familles seigneuriales. Le plus remarquable des
(1) Le Play, La Réforme sociale en France, 6e édit., t. II, p. 47, 208-209.
châteaux de Provence, celui des comtes des Baux, nous en est un exemple. Non loin des chambres de parement et autres, que remplissent une multitude de coffres, gardiens d'objets précieux, qu'embellissent tentures de soie, tapisseries de haute lisse, tapis velus, s'en ouvrent un grand nombre qui sont employées aux approvisionnements et usages agricoles, aux industries du ménage. « Le lardier contenait les viandes salées, et le grenier le blé qu'un moulin à bras pouvait convertir en farine, qu'on transformait en pain dans la boulangerie. Les celliers renfermaient les piles pour conserver l'huile, et les fûts destinés aux vins qu'on vendangeait dans le domaine. Les provisions de laine, de lin et de chanvre, étaient accompagnées des instruments nécessaires pour les filer. On tissait au dehors, sans doute, le linge et les étoffes dont on confectionnait des hardes dans la taillerie. Les lessives enfin se faisaient au château... Les comtes des Baux, vivant sur les produits des domaines où ils nourrissaient de nombreux troupeaux de vaches et de moutons, étaient munis de tout ce qui était nécessaire aux besoins quotidiens (l). »
Un des détails les plus frappants par lesquels se caractérisent les sociétés du moyen âge, est une
(1) Alfred Darcel, Inventaire du château des Baux, en 1426, communication de M. le docteur Barthélémy. — Revue des sociétés savante, 1878.
très grande uniformité de mœurs, qui, aux points extrêmes du monde rural, rapproche des hommes séparés en droit par des abîmes.
Au xvie siècle, et de plus en plus au xvne, un changement se. produit. Les champs ne sont pas encore tout à fait désertés ; mais les villes, agrandissant leur enceinte et travaillant à s'embellir, attirent à elles une aristocratie foncière, avide de plaisirs que ceux-ci ne sauraient leur procurer. Au lieu des petites maisons urbaines d'autrefois, de vastes hôtels s'y construisent à double fin : luxueux, magnifiques, dans des salons destinés à satisfaire les goûts nouveaux de vie mondaine, pour le reste aménagés comme dépendances et presque comme dédoublement du château. Inséparables du manoir sont les ateliers agricoles proprement dits. Quant aux récoltes, elles viendront s'emmagasiner dans l'habitation de ville, où des ateliers domestiques seront affectés à quelquesunes, demandant une certaine manipulation ; et telle sera la proximité du domaine, si fréquents seront les rapports des maîtres du sol avec leurs fermiers ou métayers, que les familles pourront encore s'y croire à la campagne.
Ainsi, dans leurs villages crénelés, vécurent longtemps les paysans et bourgeois du moyen âge. Ce qu'ils avaient fait par nécessité, de très grands seigneurs , sous un tout autre régime , furent amenés à le pratiquer par une sorte de
compromis entre leurs intérêts et les entraînements du jour.
C'est le genre d'existence que mènent Madeleine des Porcellets et son mari, se partageant entre Rochefort et Beaucaire, d'où ils rayonnent sur leurs terres essaimées.le long du Rhône.
Madeleine parsème son journal de bien des indications sur l'hôtel des Brancas, et elles ne sont guère que de l'ordre économique. Nous ne pouvions nous en tenir là. Curieux étions-nous de faire avec lui plus ample connaissance, et, avant tout, de savoir s'il subsistait encore. Grâce au plus obligeant des érudits, à M. le baron d' Anglas, qui sait son ancien Beaucaire sur le bout du doigt, nous voilà fixé sur son compte. Depuis 1689, il a subi plusieurs transformations, mais il est toujours debout, et les souvenirs de ce qu'il fut jadis ne se sont pas perdus. Au milieu du dernier siècle, la branche des Brancas qui nous occupe s'étant éteinte, il fut vendu et devint la propriété d'Etienne de Roques, seigneur de Clausonnette, lequel en refit la façade, et. dont la famille continue à le posséder. Dans cette reconstruction partielle, il trouva une nouvelle solidité, tout en gardant son premier caractère. Aristocratiquement habité jusqu'à la Révolution, comme il l'avait été sous Louis XIV, avec grand fracas de laquais et de chevaux, il était remarquable par son escalier
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d'honneur, par son immense salle des gardes, à quatre cheminées, donnant accès aux appartements de réception... Enfin est venu le jour où, à l'image de ce qui se produisait autour de lui, il s'est transformé une dernière fois, mais pour se subdiviser (l). Aujourd'hui, ces subdivisions sont devenues autant de foyers pour divers ménages. Combien de vieilles demeures seigneuriales, épargnées par la Révolution, n'ont-elles pas eu le même sort ! Toute une portion de la ville moderne de Sault n'est-elle pas logée dans l'enceinte de l'ancien château des d'Agoult(2) ?
Magnifique dans ses appartements d'apparat, l'hôtel des Brancas est, sous d'autres rapports, des plus rustiques. Madeleine nous le fera visiter de la cave aux greniers : n'est-ce pas son royaume à elle ? et, résolue qu'elle est à y remplir sa tâche de ménagère, du moment qu'elle se sera mise à l'œuvre, ne voudra-t-elle pas nous initier aux moindres parties de son gouvernement ? Commençons par jeter un coup d'œil sur sa basse-cour. « Le 14 juin, Catin est arrivée de Rochefort... Elle a apporté cent poulets qui restoient de ceux que j'avois achetés ; en y ajoutant les vingt-huit que j'avois ici, cela fait cent vingt-huit. J'ay de plus quarante poules, un coq et dix dindons. » N'est-ce
(1) Telles étaient ses proportions monumentales et sa grandeur,, qu'il y a eu 10,000 francs de cloisons à faire.
(2) La Vie domestique, t. I, p. 38.
pas que voilà une basse-cour bien approvisionnée ? Que sera-ce lorsque viendront les réserves dues par fermiers et métayers ? Ils sont autant de pourvoyeurs journaliers, soit en provisions de bouche, soit pour les matières premières qui concernent le vêtement. A ces grandes maisons il fallait beaucoup de domestiques, non moins pour la représentation que pour le service ; mais leur nombre avait fini par dépasser toute mesure. Certes, les Brancas de Beaucaire n'étaient pas à l'égal des ducs de Nevers, dont nous parlions plus haut, lesquels, si criblés de dettes qu'ils fussent, entretenaient cent quarante-six personnes appointées ou gagées et défrayées de leur dépense de bouche; ni des Pontchartrain, chez lesquels nous en trouvons cent treize (l). Mais, à en juger par la quantité de galons nécessaire à la livrée des leurs, ils en avaient peut-être autant que Mme de Sévigné, qui en entretenait une trentaine à son château des Rochers (2). « Le 14 juin, » raconte Madeleine, « j'envoyai prendre le sieur Patron, passementier, afin de savoir combien il faudroit
(1) Au xvnie siècle, à Chanteloup, chez le duc de Choiseul,. « quatre cents personnes vivaient de la paye du maitre, dont cinquante-quatre gens de livrée. Quoique la plupart ne fussent pas nourris, on peut imaginer la consommation qui se faisait dans cette maison par le seul article du pain, qui était de 300 livres par jour. » Dutens , Mémoires d'un voyageur qui se repose. — Voir Les Artisans et les Domestiques d'autrefois, par M. Albert Babeau, 1886.
(2) De la Brière, Mme de Sévigné. en Bretagne. — Le Correspondant, janvier 1881.
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de galons pour ma livrée. Il me dit qu'il en falloit 80 cannes (160 mètres) des grands, et 30 cannes (éo mètres) des petits. »
Avoir à faire marcher dans l'ordre un semblable train, quelle besogne! pour peu qu'on se relâche à y avoir l'œil, quel coulage !
Sur la fin du dernier siècle, le 5 mai 1797, J.-B. Garron de la Bévière, ancien député aux états généraux, étant à la veille de marier sa fille, fit, pour elle et pour son futur gendre, ce qui se pratiquait autrefois en pareille circonstance dans beaucoup de familles : il rédigea et leur remit, sous forme de Conseils pour le mariage , tout un précis des devoirs « dont l'observation leur importait le plus ». Et, entre autres avis, il leur adressait ceux-ci :
« Le mari administre les biens et a dans son ressort toutes les affaires extérieures ; la femme règle les dépenses de l'intérieur, et c'est là qu'elle doit faire régner l'ordre et l'économie la mieux entendue. Là, les dépenses se renouvellent chaque jour; il faut en régler l'emploi, prévenir l'excès des consommations, pourvoir aux approvisionnements en temps favorable, disposer des états de comptes, de telle manière qu'on puisse apercevoir aisément les objets qu'il convient de réduire.
« Vous avez, ma fille, des connaissances pratiques sur ce genre d'administration domestique : il me paraît superflu d'entrer dans de plus grands
détails; mais je vous invite à ne pas perdre de vue que la prospérité de votre maison dépendra de l'ordre économique que vous y aurez établi C1) ». Il fallait que cet ordre économique eût bien manqué jusqu'alors chez notre Madeleine, puisque, plus tard, dans ses retours sur le passé, elle s'accusera si amèrement d'avoir eu sa maison « très mal réglée ». La première condition d'un bon règlement est de bien tenir sa comptabilité. Elle y pourvoit de suite quant aux serviteurs. « Le 23 juin, j'ay fait faire un livre des domestiques... Le 26 juillet, j'ay arrêté les comptes de plusieurs de mes domestiques... » Aujourd'hui, elle les paye régulièrement, elle ne les laisse plus soupirer indéfiniment après leurs gages. Les domestiques ne sauraient se passer d'une livrée ; elle est à renouveler, mais elle sera sans luxe : — pour les casaques des laquais, du petit cadis rouge; pour celle du cocher, du cordât, soit de la toile. —
(1) Nous avons publié en entier ces Conseils dans le t. II de la Vie •domestique, p. 381-393. En rapprocher ceux qu'au xvne siècle Mrae de Maintenon adressait à son frère d'Aubigné, peu après le mariage de celui-ci : A l'égard de la dépense, régle^-la, et compte^ que ce n'est que notre vanité qui nous rend nécessiteux , lui écrivait-elle le 28 février 1678. L'année suivante, le 25 septembre 1679, elle allait jusqu'à lui dresser tout un budget, pour les articles de ménage, pain, vin, viande, fruits, bois, bougie et chandelle, et même pour les menus des repas. Si curieux étaient les détails de cette lettre, que Voltaire en cita un fragment dans son Dictionnaire philosophique, au mot Economie. De nos jours, M. A. Geffroy nous en a donné le texte •complet dans son livre sur Madame de Maintenon d'après sa cor~ ■respondana 'xParis, Hachette, 1887).
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Avec les 220 cannes de galons fournis par le sieur Patron, tout agreste qu'elle soit, elle sera de mise.
Les moindres villages provençaux ont des tisserands, et en grand nombre, gens pour la plupart dont l'industrie est prospère, et qui, après les riches paysans, comptent parmi les premiers de la localité. Et eux aussi ne sont-ils pas paysans? Au moyen âge surtout, nous les voyons réaliser dans sa plénitude l'alliance bienfaisante entre l'a*griculture et les arts mécaniques, problème dont les machines et l'outillage modernes rendent la solution si difficile dans les villes (l). Alors, les étoffes de luxe, draps violets de Bourges, draps rouges ou bleu foncé de Troyes, draps gris du Poitou, draps de Montpellier et autres, appelés draps de boutique, étaient le partage des familles aisées ; et les contrats de mariage des xive et XVe siècles nous initient, sous ce rapport, au goût des jeunes fiancées, que leurs futurs époux laissaient maîtresses dans le choix de leur robe nuptiale. Mais les étoffes d'un usage quotidien se fabriquaient sur place, avec le simple métier à bras du tisserand de village, installé à son foyer; et les
(1) Sur l'organisation toute urbaine du tissage, telle qu'elle s'est constituée de nos jours, et sur les souffrances qu'elle entraîne, voir la monographie du Tisserand de Mamers (Maine), par MM. de Saint- Léger et Pélisson, dans Les Ouvriers européens de M. Le Play, t. VI-
testaments nous les montrent, sous forme de cottes, de cotardies, de tuniques, de manteaux, d'une solidité tellement inusable, qu'elles sont l'objet de legs faits par les mères aux filles, pendant plusieurs générations.
La plus commune était le cadis. Des gens de la meilleure société s'habillaient en cadis, quand ils étaient aux champs. Il est vrai que ce gros drap, tout en laine, et d'une teinte rousse chez les paysans, prenait les plus belles couleurs lorsqu'il devait être porté dans un monde plus distingué.
« Mon arrière-grand-père » , racontait Pierre- César de Cadenet en 1728, « n'estoit jamais vestu que de cadis, avec du drap de trame et des courroies à ses souliers. » Pendant la première moitié du xvne siècle, en Provence, le cadis entre pour sa part daris les ameublements, à côté de tissus d'un grand prix. Le 4 novembre 1636, Henry des Laurens se marie, à Avignon, avec Catherine de Rhodes, appartenant à la famille d'où sortira le P. Alexandre de Rhodes, le premier des apôtres qui ont évangélisé le Tonkin. Le 21 février 1637, il la mènera dans ses propriétés de Menerbes, et il y fera faire « vingt cannes de cadis couleur verd brun, teint en garance, à 40 sols la canne, du plus large ef fort, pour le lict en housse de sa chambre d'Avignon». Elle sera livrée « d'icy à la Saint-André, s'il plaît à Dieu », Le jour dit, elle est prête. « Elle est
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très-bonne ; je l'ay payée 43 livres, et mandée à Avignon, pliée en rond dans un sac, sur un cheval que conduisoit mon laquais. »
La serge, qui était en demi-laine, mélangée de fil, avait été portée au xvie siècle, à peu près dans toutes les classes. Jeanne de Chantai en fila une pièce pour saint François de Sales, et en 1606 elle la lui envoya comme étrenne, après l'avoir fait teindre en violet.
Quant à la toile de maison, les vieilles armoires en province gardent, comme des monuments, des piles énormes de draps de lit et objets de lingerie, provenant de la fabrication qui s'en faisait jadis chez les nobles, les bourgeois et le peuple. Nous parlions plus haut des inventaires : il n'en est pas un où, à côté des coffres pleins de laine, n'en figurent d'autres garnis de lin, de chanvre, filé ou non filé; où ne se rencontrent quelques-uns des outils employés aux opérations de peignage et de cardage.
Dans son traité d'économie domestique, Xénophon, résumant les préceptes et la pratique des anciens, met en scène un mari agriculteur qui entreprend l'éducation de sa jeune femme, dont il veut faire une bonne ménagère. Un dialogue s'engage sur les principaux ministères qu'elle devra remplir à la maison ; charmant en lui-même, il le devient plus encore, tel que La Boétie l'a traduit avec la saveur de la langue du xvie siècle :
a Comment doncques, » dit lors ma femme, « faudra-t-il que je face? — Il faudra que tu demeures à la maison et que tu envoyés dehors tes serviteurs qui ont là leur journée, et, à ceux qui doivent travailler dedans, que tu ordonnes ce qu'ils auront à faire. Il faudra que tu reçoives ce qu'on apportera, et de cela que tu distribues ce qu'il en faut despendre, et que tu pourvoyes à ce qui restera et le gardes bien, afin que la provision d'une année ne s'en aille pas dans un mois. Quand on aura apporté la laine, tu auras le soin d'en faire des habillemens à ceux à qui il en faudra, et aussi, quant au bled, que le pain soit bien
faict et bien appresté à nostre train Encores,
auras-tu d'autres pensemens qui te seront propres et plaisans à mon advis, comme, quand tu auras prins une chambrière qui n'entende rien à faire la laine, de la mettre au mestier, et l'enseigner, et ainsi la faire valoir pour lors le double de ce qu'elle valoit. De mesme, quand parfois d'une servante que tu prendras mal habile à servir, et n'entendant rien à manier le faict de la despense, tu en feras une bien apprise, loyale et diligente, que puis après tu tiendras si chère que tu ne voudrois l'avoir donnée pour chose du monde (l). »
(1) La conclusion du dialogue est encore à citer : « Mais surtout le plus grand plaisir seroit si tu pouvois te montrer meilleure que moy, et me faire par ce moyen moindre que toy et aucunement ton subject. Ainsi il ne te faudra point craindre, quand tu seras
Il y a deux cents ans, presque tout cela se retrouvait chez nous, dans des châteaux continuant à être des ateliers domestiques, et, sans avoir lu Xénophon, de nobles dames ne se montraient pas moins expertes que ne le devint la ménagère athénienne.
« 28 may. — J'ay pris un quintal de laine de mon rentier de Rochefort, à neuf escus le quintal, et un demi-quintal de ceux de la Bégude ; tout cela est en paiement de ce qu'ils me doivent. Mon dessein est d'en faire vingt cannes de serge, une vingtaine de cadis, huit de crespon^, et autant de burate en fiîoselle^.
« Le Ier juin, j'ay commencé à tenir les cardeurs...
« Le 14 juin, Catin, ma servante, est arrivée aujourd'hui de Rochefort, où elle étoit depuis le
plus avant en l'âge , que tu en sois pourtant moins honorée en la famille. Ains seras assurée qu'estant plus âgée, d'autant que tu seras en mon endroit plus loyale compagne et à nos enfans plus fidelle trésorière de nostre bien, de tant seras-tu en plus grand honneur et réputation à ceux de la maison.
« Car de vray, » lui dis-je, « tout ce qui est de bel et bon en la vie des hommes leur vient et s'augmente par la vertu, mais point par la fleur de la jeunesse ny de la beauté. » — La Mesnagerie de Xénophon, traduite de grec en françois par feu M. Estiexxe de la Boétie, conseiller du roy en sa court de parlement de Bordeaux, 157T.
(1) Le crépon avait la chaîne plus forte que la trame, ce qui rendait l'étoffe crépue.
(2) La burate était d'une finesse plus grande que le cadis, et sa couleur était plus claire. On y entremêlait à la laine de la filoselle ou grosse soie.
départ de Monsieur, pour faire travailler les cardeurs ; ils ont achevé, et on a baillé toute la laine à filer. »
Dans la première moitié du siècle, sous Louis XIII, plus vivantes encore étaient ces vieilles coutumes du foyer, et les maîtresses de maison s'y distinguaient, pour une large part, comme travailleuses. Ainsi, nous les voyons remarquablement pratiquées, soit à Avignon, soit à Menerbes, par la jeune femme d'Henry des Laurens, Catherine de Rhodes, sous la surveillance d'Anne Carbonelle, véritable type des servantes d'alors qui étaient préposées à cet office. Anne avait épousé Elzias Barralier, et tous deux concouraient à la même besogne. Or, si dévoué se montrera le mari, qu'Henry voudra être le parrain d'un des fils que sa femme lui donnera. De quel œil vigilant Anne ne suit-elle pas le penchinage ^\ le travail exécuté par les cardeurs ! Combien de quintaux de laine et de chanvre (2) ne passerontils pas par ses mains, pour être transformés en
(1) Du mot provençal penchinar, qui signifie « peigner ». — Cette industrie avait donné naissance à un nom propre, autrefois des plus répandus, celui de Pinchinat.
(2) Jadis, il n'était pas rare même que les rentes annuelles des terres se payassent en fil. C'était une coutume séculaire, et elle se maintient, notamment dans la vallée de la Neste, canton de Saint-Laurent (Hautes-Pyrénées). Ce fil, donné aux tisserands du pays, sert à fabriquer le linge de maison. — Communication de M. le baron Marc de Lassus.
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pièces de serge, de cadis ou de toile ! De son côté, Catherine ne perd pas son temps. Henry, qui, dans son Livre de raison, tient note de tout> au sujet de cette laine et de ce chanvre, objets des labeurs de sa chère épouse, ne négligera pas de nous dire ceci, par exemple : « 1640. — Ma femme a fait filer dix livres de laine de trame, à deux sous la livre, et, Testante (l),*elle le file à la maison, pour des bas de laine à moy et à mes enfans(2). »
Rochefort manquant d'un cours d'eau pour le blanchissage, Madeleine expédie son fil à Pernes, que baigne la Nesque : « Le 14 juin, j'ay envoyé quatre livres de savon à Pernes, où l'on me blanchit du fil. » Mais déjà elle a reçu une pièce de cordât (î), qui lui vient d'un précédent filage. « Le 4 juin, ma pièce de cordât a esté partagée
(1) C'est la partie la plus fine de la laine.
(2) Ces mœurs ne disparurent pas de sitôt ; encore au xvin0 siècle, nous voyons de nobles dames les premières à l'ouvrage, dans les ateliers domestiques auxquels elles président. « Mme de Vence file pour me faire des chemises, » écrivait le 22 septembre 1730 à sa mère, au sujet de sa belle-mère, l'arrière-petite-fille de Mme de Sévigné, Madeleine-Sophie de Simiane, marquise de Villeneuve-Vence. En ce qui la concerne, elle dira avec un gracieux badinage : « Il me reste un plaisir, c'est de travailler à un bas de soye que je conduis moy-mesme, sans le secours de personne. J'en suis au vingtsixième point de couture du coin du second bas. Quand ils seront finis, ils auront l'honneur de s'aller jeter à vos pieds. » (30 novembre.) Ajoutons que Mme de Simiane faisait de même dans son bel hôtel d' Aix. — La Famille de Madame de Sévignê en Provence , par M. le marquis de Saporta, p. 379 et 383.
(3) Le cordât était une toile en façon de coutil.
en six grandes nappes, six petites et deux douzaines
de sacs. J'ay moy-même coupé tout cela » Si elle
l'avait toujours fait, la pensée ne lui serait même pas venue d'écrire une chose pareille ; mais, ne perdant pas de vue ses bonnes résolutions, elle a contentement à marquer que, peut-être pour la première fois, elle s'est montrée bonne coupeuse et qu'elle s'est utilement occupée de cet article essentiel.
Bientôt le tirage de la soie lui sera un sujet de récréation. Cette opération, faite à l'eau chaude, et par laquelle on dévide ensemble plusieurs brins ou fils de cocons, réunis, arrondis et agglutinés par la chaleur, exige beaucoup d'adresse et une longue pratique. De sa bonne exécution dépendent, en grande partie, la beauté et la bonne qualité de la soie. Le fil doit être égal, autant que possible, dans toute son étendue ; les brins cassés sont rattachés avec soin, leur croisure demande une parfaite régularité. C'était alors une des industries auxquelles beaucoup de maîtresses de maison présidaient dans leur séjour aux champs, et on y employait un tour du Piémont, que perfectionnèrent depuis Vaucanson, Villard et Tabarin.
« On a commencé à tirer la soye, » écrit Madeleine le 13 juin. « La soye, la burate et le cadis, que j'ay fait préparer à Rochefort, tout cela est prêt à estre travaillé. Le crespon seul ne l'est
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pas encore. Neuf livres de cocons ont rendu une livre, moins une once, de soye fine. » Et le 27 juin : (( J'ay achevé de tirer la soye ; j'en ay eu vingt-une livres et demie, il y est entré dix livres de cocons par livre. »
Elle a coupé de la grosse toile ; mieux encore vaquera-t-elle à tout ce qui concerne la lingerie. « Le 20 juin, j'employay une partie du jour à couper et à faire travailler du linge pour mes enfans (I). » Son petit Antoine, que son père a laissé au maillot en mai, se trouve en âge d'être habillé et chaussé ; et, pour cela, elle pratique l'économie usuelle autrefois dans les familles bourgeoises, mais qu'on ne s'attendrait guère à voir de même chez une si grande dame. « Le 21 juin, j'ay baillé à Cordredone mes vieilles jupes, avec lesquelles elle façonnera des robes à mon fils le chevalier. — Le 9 juillet, j'ay donné l'usage des pieds à mon fils le chevalier, et l'ay mené aux Capucins, où j'ay fait dire une messe à son intention, et l'ay consacré à Dieu avec mon fils le marquis. » Ce jour-là, la belle robe dans laquelle se sont fondues les jupes de Madeleine, ne lui a pas fait déshonneur dans l'accomplissement de son acte de consécration.
Oserons-nous la suivre dans ses lessives ? C'est
(1) Un autre jour, elle écrira encore : « Je m'occupay à faire du linge pour le marquis. »
bien prosaïque; mais comment ne pas noter cette industrie essentiellement domestique, et qui en tout temps a été l'un des principaux attributs de toute bonne ménagère ? Elle y trouve l'occasion d'appliquer son nouvel esprit d'économie. Un matin, descendue à la cave, et y faisant arranger des tonneaux, en vue des vendanges prochaines, elle découvre de vieilles cuves bonnes à utiliser. « Je me suis résolue à en garder une pour mes lessives. »
Dans son traité sur l'éducation des filles, Fénelon avait insisté auprès des mères de famille pour que, de bonne heure, elles les accoutumassent à s'occuper activement du ménage, à pratiquer l'économie, « à gouverner quelque chose, à faire des comptes, à voir la manière de faire le marché de tout ce qu'on achète, à savoir comment il faut que chaque chose soit faite pour être d'un bon usage. » Il demandait également qu'on leur apprît « les soins à avoir pour les revenus des campagnes, pour les rentes et pour les maisons, qui sont les revenus des villes (l). » Bientôt, quant au ménage des champs, notre Madeleine des Porcellets nous dira à quel point elle s'était mise à son école. Ici, puisqu'il s'agit de saisir sur le fait l'ordre rétabli dans sa maison, achevons de
(1) De l'Education des filles, chap. xi et xn : Instruction des fejnmes sur leurs devoirs.
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la considérer chez elle, dans son intérieur. Naguère, elle semble avoir été l'imprévoyance et la nonchalance même ; aujourd'hui, elle devient de plus en plus une femme d'action, une de ces femmes pratiques dont Fénelon avait tracé le modèle, et qu'il eût souhaité de trouver en grand nombre dans bien des familles de son temps pour les relever.
Sitôt après le départ de son mari, à Rochefort, elle a visité son logis pour voir ce qu'il y avait à faire, et qu'y a-t-elle découvert? des menaces de ruine, dont elle ne s'était pas aperçue jusque-là. « Le maçon m'a dit qu'il falloit, de toute nécessité, mettre un encoule (contrefort en maçonnerie) contre la chambre qui donne sur la cour, afin de soutenir la muraille ; à la chambre où couchent les laquais, le couvert (toit), ne valant rien, est à refaire. Il faut en faire un au poulailler, dont la voûte tombe en ruine ; en la cave, il y a plusieurs ais à changer. — Plus, j'ay été voir l'écurie, et j'ay remarqué qu'il étoit tout à fait nécessaire de faire accommoder le couvert; il faut pour cela trois doublis et quelques ais pour la porte... » Et ce qu'elle a fait pour son logis de Rochefort, elle le continuera dans son grand hôtel de Beaucaire, puis dans ses fermes, allant même, dès le matin, donner ses ordres à ses ouvriers et les surveiller dans celles qui sont à sa portée.
« La belle chose que l'ordre dans une maison ! » disait Fénelon dans ses instructions aux femmes sur leurs devoirs. « Rien ne contribue plus à l'économie et à la propreté que de tenir toujours chaque chose à sa place. Cette règle ne paraît presque rien ; cependant elle irait loin , si elle était exactement gardée... Ce qui frappe le plus les yeux, est de voir cet arrangement si exact. D'ailleurs, la place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation, elle s'y use moins qu'ailleurs, elle ne s'y gâte par aucun accident... L'esprit d'exactitude, qui fait ranger, fait aussi nettoyer... »
Fénelon ne. dédaignait pas de pousser jusque-là ses leçons d'économie domestique. Pour lui, en ces matières, il n'y avait pas de petits détails qui n'eussent leur importance. Or, quel disciple fervent n'avait-il pas dans notre comtesse de Rochefort! A ces menus soins, il lui arrivait de s'attacher, au point d'y épuiser ses forces, surtout à ses débuts. — « Le 18 may, je m'appliquay à faire ranger la maison, et j'en fus bien lasse le soir. — Le 28, je m'amusay tout le jour à reconnoître mes meubles... » Et ainsi de suite. Pour les meubles de ses immenses appartements de Beaucaire, lorsqu'elle y sera, quel travail pour les « reconnoître », eux aussi! Depuis combien de
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temps ne les a-t-on pas laissés dépérir ! « Le 15 juin, je me suis levée de grand matin, et, après avoir donné de petits ordres, j'ay payé 5 1 livres à M. Juet ; ainsi, je ne luy dois plus rien. Je lui ay baillé toutes les pièces de tapisserie à raccommoder ; après quoy, il fera de même pour toutes mes chaises et autres meubles... La femme du Picard s'est chargée de réparer tous les points de France que j'avois, moyennant huit livres. »
Les tapisseries de prix étaient alors le grand luxe des familles provençales. En 1638, Henry des Laurens, à Avignon, nous décrit celle dont il a orné la chambre de sa jeune femme, Catherine de Rhodes : elle est formée de « quatre-vingt-trois cannes et demie (167 m.) d'une bonne, belle et fine soye, couleur jaune doré, avec quatre rayes d'amaranthe et un filet de soye blanc, lesquelles pèsent 18 livres, 8 onces de soye, et lui ont cousté ni escus, 20 sols, à raison de 4 livres par canne ». Toujours à Avignon, mais un peu plus tard, en 1692, Joseph de Sudre dresse dans son Livre de raison un état des siennes, les unes en cuir doré, les autres de Bergame et de Flandre. Il est tout fier de les avoir montrées à un prince, Frédéric de Danemark, qui, le 28 juin de cette année, lui a fait l'insigne honneur de descendre chez lui. Si belles qu'elles fussent, elles n'étaient pas comparables à celles d'un autre Avignonnais,
le marquis d'Entraigues. Jacques III d'Angleterre, réfugié dans les domaines des Papes, lui ayant demandé l'hospitalité, en 171 6, il le reçut royalement dans la plus belle pièce de son hôtel, décorée d'une tapisserie en damas de 840 livres. Enfin, on citait comme le nec plus ultra de la magnificence, à Aix, l'hôtel de Jean de Mesgrigny, premier président. On y comptait : une tapisserie de haute lisse avec verdure et animaux, en douze pièces; une à pots de fleur, fond blanc; sept pièces en paysage de Bruxelles ; sept figurant les prophètes; sept vieilles d'Oudenarde, à grand feuillage et chasse; onze de Bergame, plus neuf autres (I)...
Combien de Livres de raison ne nous ont-ils pas transmis des inventaires de ce genre ! Rien de semblable ne pouvant figurer dans un journal d'affaires, sur cette partie du mobilier pas plus que sur les autres, Madeleine ne satisfera notre curiosité, hormis pour une tapisserie en cuir doré qu'elle a commandée à un fabricant d'Avignon, le sieur Benoît, et qu'elle destine à son salon. Ce dont elle tient à prendre note, c'est que, l'été venant, le 17 juin, elle fit enfermer ses autres tentures. Il le fallait bien, pour qu'elles ne de-
(1) En 1655, Henry de Forbin , baron d'Oppède, ayant succédé à Jean de Mesgrigny dans sa première présidence, acheta tous ses meubler ; et c'est à son Livre de raison, où il en dressa l'inventaire, que nous empruntons les détails ci-dessus.
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vinssent pas des nids de poussière. N'était-ce pas assez d'avoir à secouer les habits de M. de Rochefort, à les loger dans le garde-meuble? Tant d'étoffes à y colloquer aussi, quel embarras ! Avec le défaut de clarté qu'on leur reprochera, ce sera un des griefs qui les feront proscrire sous Louis XV W.
Les tapisseries, disions-nous, étaient le principal luxe des Provençaux sous Louis XIV; et, làdessus, nos lecteurs se seront peut-être demandé si la belle argenterie, ornementée et ciselée, dont il y avait alors tant de chefs-d'œuvre, ne méritait pas de passer avant elles.
Notre silence à son égard s'explique par le fait qu'elle était chose assez rare ; jusqu'à ce moment, la plupart des inventaires domestiques mentionnent presque exclusivement de la vaisselle d'étain. La noblesse vivant aux champs n'use guère que de
(i) « Le blanc et l'or devinrent les couleurs des pièces de réception sous Louis XV, alors qu'on commença à proscrire les tapisseries. On enveloppa dans une même défaveur les tapisseries de point de Hongrie et de Bergame, qu'on fabriquait en Normandie pour la petite bourgeoisie ; les tapisseries de haute lisse à personnages et à verdure, sortant des manufactures de Flandre, d'Au- Tergne, de Beauvais ou de Paris ; les tentures de cuir doré et argenté. Malgré leurs qualités si décoratives, si meublantes, qui concourent si heureusement à l'harmonie du décor intérieur, les tapisseries paraîtront, à une certaine époque, manquer de la qualité qu'on prise le plus : la clarté. On les déclare enfumées , on y voit des nids de poussière ; elles sont devenues surannées et hors de mode : on les confine dans les antichambres , on les relègue dans les greniers... » A. Babeau, Les Bourgeois d'autrefois, p. 20.'
celle-là. Jean de Meyran Laceta, baron de Lagoy, enregistre « quinze grandes assiettes, dix-sept petites, quatorze escuelles, une salière, le tout en estain » ; les objets en argent semblent se réduire à cinq cuillers et à une salière. La faïence n'étant entrée dans l'usage courant qu'au xvme siècle, le bosselage mettait vite cet étain hors de service, et il fallait souvent le renouveler, le faire refondre. C'est ce que pratique Madeleine :
« Le 4 juin, j'ay acheté quelques livres d'étain, et en ay fait refondre cinquante-cinq livres.
« Le 14 juin, j'ay fait aussi refaire et marquer des plats et deux douzaines d'assiettes, et rebattu tout mon étain.
« Le 16 juin, j'ay acheté vingt- trois livres d'étain de Mme de l'Arche, à 7 sols la livre. »
Comme ,nous sommes loin, très loin de Paris, où Fouquet, dans la fameuse fête qu'il donna à Louis XIV, le 17 août 1661, mit son orgueil à étaler trente-six douzaines d'assiettes d'or et tout un service en or également ! Ce luxe insensé devait avoir un terrible lendemain, non seulement pour Fouquet, mais pour le pays. En 1689, les besoins de la guerre vinrent faire requérir toutes ces valeurs improductives ; force fut aux plus grands de les sacrifier.
« Sa Majesté, M. le Dauphin et Monsieur ont envoyé tous leurs meubles d'argent à la Monnaie, » écrivait Mme de Sévigné le 11 décembre.
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Et le 18 : « Que dites-vous de l'exemple que donne le roi de faire fondre toutes ses belles argenteries ? Notre duchesse du Lude est au désespoir : elle a envoyé la sienne ; Mme de Chaulnes, sa table et ses guéridons, et Mme de Lavardin, sa vaisselle d'argent qui vient de Rome. »
Mais, la bourrasque passée, ce sera bien pis qu'avant, et le luxe reprendra le dessus, jusqu'aux mauvais jours qui termineront le règne. En 1704, à Avignon, le marquis d'Entraigues n'a pas moins de quatre douzaines d'assiettes en argent; en 1707, il calcule que le poids total de son argenterie consistant en plats et objets de table, bassins, aiguières, cuvettes, sucriers, fruitiers, compotiers, chandeliers, etc., s'élève à 206 marcs, 6 onces, 2 gros. Des chenets de feu, et jusqu'à des bassinoires, sont du même métal. Après 1713, il en vendra 80 marcs, pour un bon placement à constitution de rente. Il aura l'imprudence de croire à la banque de Law, et il y engloutira ce qu'il avait retiré de son argenterie (l).
Juillet vient de s'ouvrir, et quels nouveaux tracas ne va-t-il susciter ? Proche est le 22 du mois, jour où Beaucaire tiendra sa grande foire, où cent mille étrangers produiront dans une ville de dix mille âmes l'effet d'une véritable inondation. Bientôt, chargements énormes portés par des bâ-
(1) Livre de raison du marquis d'Entraigues (1687-1732).
timents catalans, expéditions du Levant et de l'Italie, marchandises d'Allemagne et de la Suisse, descendant le Rhône avec celles des provinces du Nord et de Lyon, en feront un immense bazar, comme une Exposition universelle. Les produits industriels les plus divers, soies, draps, tissus en tout genre, articles de luxe, y prendront matériellement peu de place ; mais les laines, cuirs, salaisons, savons, encombreront des magasins trop étroits (I). Boileau s'est amusé à nous crayonner les Embarras de Paris. Les poètes du Midi ont également déployé leur verve comique au sujet des Embarras de la foire de Beaucaire (2). Habiles à tirer parti de ces embarras sont les gens du pays, de tout rang et de toute classe. Ils se réduisent au strict nécessaire dans leurs maisons, et louent le reste aux étrangers. Les dépendances, les moindres recoins sont utilisés et aménagés pour les marchandises.
Et voilà l'hôtel aristocratique des Rochefort subissant la commune loi, non dans ses salons réservés, mais dans son vestibule et ses vastes
(1) Chose intéressante à noter : la librairie y tient également sa place , et l'on s'y approvisionne même en ouvrages de piété. — « 1689. Mon frère m'a apporté de la foire de Beaucaire les Méditations de Beuvelet, la Théologie morale d'Abelly et celle de Bonnal, et un Bréviaire pour mon fils. Ces sept volumes ne luy ont coûté que dix livres ; car, à ce qu'il m'a dit, les ouvrages étoient à donation cette, année. » Livre de raison d'Etienne Borrelly, notaire à Nîmes.
(2) L'Embarras de la fier 0 de Beaucaire, en vers burlesques, par Jean Michel, drapier de Nimes (1657).
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annexes. Ce trait bien original des mœurs locales ne rappelle-t-il pas les villes d'Italie au moyen âge, avec leur noblesse toute commerçante (l) ?
Le 24 juillet, fuyant les embarras de la foire, Madeleine se retirera non loin de Beaucaire, dans sa métairie du Mazet , qu'elle vient de remettre à neuf; et, profitant de son séjour, elle la fera bénir. En attendant, et ici s'accentue le piquant de son rôle, elle s'embesognë pour disposer le logis des marchands et des marchandises. « Le 16 juin, je me suis occupée tout le jour à me préparer pour la foire. — Le 23 juin, je me suis levée de grand matin, et, après avoir ouy la messe à la chapelle du Pré , en continuation de ma neuvaine, j'ay fait abattre la petite armoire qui est au coin du vestibule attenant à la salle- basse, parce qu'elle incommodoit les marchands qui la louent pour y faire magasin, et qu'elle occupoit la place de trois ou quatre balles. - — Le 6 juillet, j'ay passé une partie du jour à vérifier les meubles de bois, comme lits, chaises et autres choses . semblables, afin que rien ne dépérisse en la foire. — Le 12 juillet, je me suis occupée de grand matin à faire préparer les lits pour la foire. — Le 13 juillet, dès le grand matin, j'ay fait nettoyer
(1) Du temps où la foire de Beaucaire était encore brillante, de grands hôtels étaient loués jusqu'à 12,000 fr. pour toute sa durée.
mes magasins. — Le 17 juillet, j'ay logé dans mon magasin de la grande Pasterie des balles de laine de M. Ménard. »
Malgré tous ces tracas, Madeleine reste fidèle à ses habitudes pieuses, et elle nous en donne la preuve dans ses visites matinales à la chapelle du PrèW. Mais comment une maison de prière pouvait-elle se trouver en un tel lieu ? Le Pré n'étaitil pas le champ même où se tenait la foire ?
Or , c'est précisément à cause de la foire qu'elle y avait été construite. L'historien de Beaucaire nous l'apprend : « En 1682, noble Antoine de Courtois obtint du conseil de ville la permission de bâtir une chapelle dans le champ de foire, offrant d'y faire dire la messe pendant le mois de juillet, et d'épargner par ce moyen aux marchands qui habitent les baraques les difficultés de l'entendre^. » Sa construction était donc très récente; c'était une de ces fondations, comme il y en avait eu tant au moyen âge, pour les besoins spirituels et temporels les plus variés, et comme, jusqu'à la Révolution, il devait s'en faire encore dans des pays restés profondément religieux.
(1) Avant le 23 juin, elle avait plusieurs fois mentionné ces pieuses visites :
« Le 19 juin, j'ay fait mes dévotions au Pré, et y ay continué la neuvaine que je commençay hier à Nostre-Dame de la Chapelle du Pré, pour mon fils le marquis.
« Le 20 juin, je me suis levée de bon matin, j'ay ouy la messe au Pré.... »
(2) Histoire de Beaucaire, par le chevalier de Forton, p. 396.
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Noble Antoine de Courtois, Fauteur de celle-ci, était non seulement un fervent chrétien, mais un homme des plus distingués par l'esprit et le caractère. A l'époque même où se déroulent nos scènes de vie domestique, en avril 1690, nous le voyons écrire pour ses enfants d'admirables conseils, comme devait le faire longtemps après lui, et avec quelle éloquence ! son homonyme de la vallée de Sault <">.
Ce testament moral devait être, jusqu'à nos jours, un principe de vie pour la famille à laquelle il était adressé. Le reproduire en entier nous entraînerait bien loin ; citons-en quelques traits, pour apprendre à connaître le monde des vieilles mœurs que la province gardait au plus profond d'elle-même.
Mes enfans se souviendront tousjours de servir Dieu fidèlement, d'observer les dix commandemens et ceux de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle il n'y a point de salut; de mourir plutôt que d'offenser Dieu, et de n'avoir jamais égard' à aucun intèrest ni considération, au préjudice de la conscience, quoy que ce puisse estre.
(1) Antoine de Courtois, l'auteur du beau Livre de raison rédigé par lui en 1812, et publié par nous dans le tome Ier de la Vie domestique, appartenait à une famille tout autre que celle d'Antoine de Courtois, de Beaucaire. Jusqu'à lui, cette famille n'était pas sortie de la vallée de Sault (Vaucluse), où, pendant six générations, elle avait exercé l'office de juge seigneurial.
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S'ils se marient, ils prendront garde d'y porter l'esprit de Dieu et de l'Eglise Ils s'attacheront plus à la vertu qu'à la richesse Ils garderont la fidélité conjugale: la maison adultère ne prospère jamais. Ils vivront en paix, supportant leurs foibJ esses les uns les autres ; ils éviteront les querelles et débats, s ils veulent estre heureux, et surtout la coquetterie et les jalousies mal fondées, auxquelles ne doivent pas donner lieu surtout les femmes, qui seront respectées d'autant mieux qu'elles seront exemptes de tout soupçon.
Ils élèveront les enfans qu'il plaira à Dieu leur donner, dans sa crainte et dans son amour. Ils les détacheront, autant qu'ils le pourront, de V esprit du monde, et ne violenteront pas leurs inclinations pour entrer en religion, ni dans l'état ecclésiastique, et ne les en dissuaderont pas s'ils y sont portés. . .
Ils se moqueront des préséances et déféreront mesme à leurs inférieurs, ne mespriseront personne et rendront service, quand ils le pourront, aux pauvres tout comme aux riches, en accommodant leurs affaires.
Ils seront charitables et aumosniers ; car l'aumosne n appauvrit personne...
Ils aimeront la civilité et salueront dans les rues librement tout le monde, s'ils veulent estre aimés du peuple, duquel la douceur et la civilité gagnent le cœur, au lieu que l'arrogance et l'orgueil sont en horreur à Dieu et aux hommes. Ceux-cy haïssent tous la
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dépendance et supériorité, et défèrent a ceux qui ne V affectent pas .
Ils tascheront de se rendre honestes gens, et d'acquérir toutes les vertus morales et chrestiennes ; mais ils se souviendront tousjours que le plus honeste homme est celuy qui sert Dieu le plus fidèlement (l).
Nous trompions-nous, au début de ces pages, en disant que, jusqu'ici, on a trop exclusivement jugé toute la société du temps de Louis XIV par les désordres et les vices du monde de cour ou tenant à la cour, par cela seul dont se sont occupés ■ les nouvellistes d'alors, les auteurs de Mémoires ? Très précieux est ce texte, en ce que, point par point, il nous en montre absolument le contrepied dans les profondeurs du pays. Ce n'est pas dans les seuls articles relatifs au mariage, à l'éducation, etc., qu'il est remarquable : c'est aussi dans ses anathèmes contre l'orgueil, contre la recherche passionnée des préséances, d'individu à individu, de classe à classe, se substituant à l'antique simplicité et aux bons rapports sociaux d'autrefois ; c'est dans ses expresses recommandations de respecter, aimer et servir le peuple.
En faisant sa pieuse fondation, Antoine de Courtois manifesta d'une manière touchante l'esprit chrétien qui l'animait, et d'où lui venaient ses
(i) Advis que donne noble Antoine de Courtois, ce 12e avril 1690. — Extraits de son Livre de raison.
préoccupations pour tout ce qui touchait aux intérêts populaires. Cette chapelle du Pré qu'il avait érigée, eut l'heureuse fortune de survivre à la Révolution, mais pour disparaître bientôt après. En 1810, elle fut démolie, comme gênant la promenade du champ de foire. Madeleine des Porcellets nous l'a fait retrouver, et nous avons voulu donner un souvenir à ce contemporain et compatriote de notre comtesse de Rochefort, qui réalisa si excellemment en sa personne le type du noble de cœur en même temps que de race.
On sait quelle fut l'origine, toute religieuse, des plus anciennes et des plus célèbres foires du moyen âge. Celle de Saint-Denis s'établit dans la plaine, entre le village de la Chapelle et l'abbaye, parce qu'il n'y avait pas dans Paris d'église pouvant contenir les foules de pèlerins venues pour assister à l'exposition des saintes reliques. A la suite des pèlerins, les marchands affluèrent; ce qui faisait dire à un poète du temps :
Premièrement, la procession De Nostre-Dame de Paris Y vient. Que Dieu garde de périr Tous les bons marchands qui y sont, Qui les grants richesses y ont !
Que Dieu les puit tous avancier !
L'évesque ou le penancier Leur faict de Dieu beneysson.
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Il en était de même pour les fêtes patronales de province, dans les villes et les villages. Le culte de sainte Madeleine étant le grand culte populaire de la Provence, celui qui y amenait, même de tous" les points de la France et aussi de l'étranger, des multitudes se rendant à la Sainte- Baume, ne soyons pas surpris que la foire de Beaucaire, dont l'ouverture avait lieu le 22 juillet, après en être née en quelque sorte, lui ait dû beaucoup de son importance.
La veille du jour de sainte Madeleine, en robe et en chaperon, précédés d'une brillante musique et escortés de leurs archers, les consuls parcouraient les rues et carrefours, faisant publier à son de trompe cette ouverture pour l'heure de minuit. Des plus naïves étaient les formules des criées dont ils se servaient. Elles contenaient, en substance, la proclamation des privilèges de la ville, celle des franchises assurées aux marchands et marchandises ; elles rappelaient les règlements de police, et se terminaient en annonçant aux gentils compagnons les jeux où ils auraient à conquérir les prix par leur agilité et leur adresse. « Leur est faict sçavoir que demain, après la procession, se faira le cours, et au mieulx courant se délivrera le mouton, et au mieulx saillant l'espée, et le drap sera livré et parti au mieulx luttant. — Item est aussi faict sçavoir aux fillettes qui vouldront venir courir, que à la mieulx cou-
rante seront baillés les chaussés et sabatons (l). » Autres récréations, celles-ci offertes à tous, et auxquelles prenait part la meilleure société de la ville. Lorsqu'étaient finis les labeurs du jour,, chaque soir, violons, mandolines, flûtes, hautbois, galoubets, tambourins, et avec eux les musiques, des régiments, entraient en lice, et on dansait à force le long de la promenade. « Ce sont, je vous jure, des plaisirs infinis, » écrivait un Beaucairois d'alors, « que de voir cette multiplicité de bals champêtres, et que d'y entendre cette variété d'instrumens dont jouent la plupart des jeunes gens qui composent eux-mêmes le bal... Ils durent, pour l'ordinaire, jusqu'à minuit et une heure; il ne s'y passe jamais aucun désordre (2). »
Dans la tristesse qui ne la quitte pas, Madeleine n'a nul souci de mentionner ces réjouissances populaires, et encore moins de s'y mêler.
Le 22 juillet, jour et feste de la Madeleine > écrira-t-elle, j'ày consacré tout ce jour à la dévotion de sainte Madeleine, comme je dois , puisque fay l'honneur de porter son nom.
Les choses sérieuses seules peuvent l'intéresser, et seules elles l'occupent. Dès le 23 juin, elle
(1) Joseph Mathieu, La Foire de Beancaire, son origine et son histoire. — Revue de Marseille et de Provence, 1867.
(2) Ch.-M. Ddmergue, La Musique à Beancaire au siècle dernier*
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marquait dans son 'journal : « J'ay dressé des mémoires de tout ce qu'il me faudra acheter à la foire. » Elle ne veut pas se laisser entraîner, elle se bornera au strict nécessaire. « Le 18 juillet, sur le soir, j'ay fait le tour de la foire, et ay commencé d'y acheter quelques nippes dont j'avois bien besoin. — Le 21 juillet, j'ay changé une partie de mon étain commun pour du cristallin, et ay acheté une coutelière de douze couteaux à manches d'ivoire, qui m'étoient d'une grande nécessité. — Le 23 juillet, j'ay employé ce jour à faire des empiètes pour diverses choses nécessaires à la maison. » Cette foire de Beaucaire, où s'étalaient les plus beaux produits du monde entier, ne pouvait qu'être un sujet de grandes tentations. En 1671, Jean de Chabert -était parti de Barbentane , en compagnie de sa femme, pour y faire, lui aussi, ses, emplettes, et il en avait rapporté un joli miroir, mais qui lui avait infiniment moins coûté que celui de la comtesse de Fiesque. « Ma femme a achepté à la foire de Beaucaire le miroir que nous avons à la salle. Il luy cousta trois pistoles et demie. » Le Livre de raison où il écrit cela n'est destiné, dit-il, qu'à contenir « ses affaires notables ». L'achat du joli miroir, paraît-il, était du nombre. Madeleine des Porcellets ne se donne pas ce luxe; et même, l'année suivante, en 1690, toujours à propos de îa foire, elle se reprochera d'avoir trop dépensé :
Ayant des dettes, puisqu'il me faut espargner pour les payer, j'eusse dû me priver de voir la foire; faurois de la sorte évité la tentation que donne la vue, et je me serois dispensée des empiètes que j'ay faites. Avec ce trait d'économie contraste l'anecdote que, cinquante années après, Pierre de Cadenet contait à ses enfants (l), et qui se place vers l'époque où nous sommes.
« Mon grand-père voulut aller à Paris, et dans un an il dépensa 14,000 livres, ce qui fit dire à son père qu'une paire de lunettes, qu'il luy apporta en présent, lui coûtoit 14,000 livres. Il y avoit déjà un équipage dans la maison et quatre chevaux blancs ; mon grand-père vint de Paris avec un grand goût pour les chevaux de main. Il étoit bel homme et menoit fort bien un cheval ; il y en eut toujours, depuis lors, de fort jolis dans son écurie. Il avoit amené de Paris un valet de chambre, duquel son père disoit, en badinant, qu'il n'osoit lui demander à boire, le voyant mieux vêtu que luy.
« Peu à peu le luxe empira, et on ne fit plus de capitaux. On a bien de la peine à s'entretenir avec ce qui reste. »
(1) Dans son Livre de raison, déjà cité, commencé en 1728.