‹ Une Grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV, d'après le journal de la comtesse de Rochefort (1689) (volume 2)Chapitre 63 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Ménage de Jeanne de Chantai à Bourbilly à la fin du XVIe siècle.

Sommaire : Le désordre des fortunes dans les familles de cour commençant au xvie siècle. — Femmes éminentes entreprenant de le réparer. — Au xvue siècle, règlement de la duchesse de Liancourt. — Dans les familles de noblesse militaire, pendant que le mari est à l'armée, sa femme ayant la charge des affaires. — Jeanne de Chantai à Bourbilly, se faisant ménagère. — Habitudes matinales des femmes dans les maisons bien ordonnées. — Madeleine des Porcellets prenant la résolution de se lever matin, et y demeurant inviolablement fidèle.

Notre comtesse de Rochefort n'était pas- la première femme de sa condition que de semblables circonstances eussent jetée dans un tel sauvetage de fortune.

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Au xvie siècle, les grands propriétaires féodaux se trouvaient déjà très appauvris par les longues guerres contre les Anglais ; mais la plupart furent à peu près ruinés, lorsqu'aux désordres financiers causés par le premier avènement du luxe, d'effroyables et longues guerres civiles, où les partis contraires n'épargnaient rien dans leurs dévastations, vinrent ajouter des pertes de revenus presque totales. Conçoit-on Henry de Guise écrivant à sa femme? « Je n'ay ny argent ny chemise... Je ne puis me repaistre de paroles, mais de beaux escus bien larges et pesans, que vous m'enverrez dans six jours; ou, dans douze, Marchais sera vendu... »

M. le marquis de la Jonquière nous en donne un exemple dans la Maison de Nevers, à laquelle il a consacré une de ces monographies pleines de faits puisés aux sources, où revit au vrai l'état social d'une époque. Si nombreux que soient leurs duchés, leurs baronnies, leurs châtellenies, les ducs de Nevers sont criblés de dettes, au point d'être mis en danger de faire faillite. Puissamment aidé par Henriette de Clèves, sa femme, Louis de Gonzague ne se sauvera d'un désastre qu'en prenant en main le gouvernement de ses affaires et en pratiquant l'économie. « Désormais », écrira-t-il en 1586 à un confident de ses peines, « les affaires de nostre maison seront réglées par moy e.t par

la duchesse, qui ne sera plus tourmentée du souci perpétuel de manquer d'argent pour le lendemain(I). » Les terres vendues par eux, et beau^ coup d'autres qui, en ce temps-là, sortirent des mains de grands seigneurs également besogneux, formèrent l'assiette foncière d'une bourgeoisie dont, par contraire, la fortune grossissait par l'épargne, « de capitalistes qui, ayant placé leur argent au denier douze, s'enrichissaient promptement, achetaient des fiefs et en prenaient les noms(2). »

Plus tard, ce seront les débordements du luxe qui achèveront la ruine de ces anciennes maisons ; ce sera le jeu poussé jusqu'à l'oubli complet de la famille. Cinquante ans après les mauvais jours que traversa Henriette de Clèves, la duchesse de Liancourt sera dans une situation presque aussi difficile, et où elle n'aura à compter que sur elle-même.

Jeanne de Schomberg, sœur du second des maréchaux de ce nom, n'avait que vingt ans, lorsqu'en 1620 elle épousa Roger du Plessis-Liancourt, presque aussi jeune qu'elle. Le torrent où il était l'entraîna ; son existence de cour le rendit dépensier et débauché. Établir l'ordre dans ses affaires en déconfiture, et le ramener à une meil-

(1) M1' de la Jonquière, Catherine de Gonjague-CUves , duchesse de Longueville (Alençon, 1888).

(2) Id., ibtd.

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leure vie, telle fut la double tâche à laquelle Jeanne de Schomberg se dévoua avec une de ces persévérances qui triomphent de tous les obstacles. En même temps qu'elle faisait de Liancourt une des plus belles habitations de France, elle trouvait le secret de solder les dettes de son mari. Observant que, sans une tenue régulière des comptes, « les maistres de maison s'embrouillent de plus en plus, et finissent par ne voir goutte à leurs biens et à leurs affaires », elle s'imposa le devoir d'y veiller en personne, et se traça, dans ce but, un règlement :

Je verray moy-mesme et examinera)' toutes nos affaires avec soin, selon la capacité que Dieu me donnera pour cela, sans rien désirer faire davantage que ce qui m'est possible ; et, avant que d'y travailler, je feray une petite élévation de mon cœur au Saint-Esprit, pour luy demander le don de conseil et de force, afin d'agir en tout avec prudence et fermeté.

Je songer ay que je suis obligée à ce travail, puisque c'est celuy que Dieu ma imposé, et que je dois conserver avec soin le bien qu'il ma donné en charge...

Tous les jours , je verray la feuille de nostre maison pour la dépense qui aura esté faite du jour précédent. Tous les lundis, je confronter ay lesdites feuilles avec celles des cuisiniers , sommeliers et palefreniers, qui servent de contrôles... Tous les mois, f arrêtera)' lejnois de V argentier et celuy des provisions.

Et tous les ans, j'arrêteray le compte général de nostre maison...

Si bien fera-t-elle, qu'elle réussira dans ces deux entreprises. Renonçant au jeu et à ses désordres, le duc de Liancourt deviendra un chrétien exemplaire ; par leur concert mutuel, tous ses créanciers seront satisfaits (l). Puis, dans ses vieux ans, elle composera pour sa fille, la princesse de Marsillac, un règlement semblable au sien, mais plus étendu, vrai chef-d'œuvre où elle donnera la mesure de son esprit pratique dans les conseils relatifs aux affaires en général, à celles qui regardent l'économie du dedans de la maison, à V ordre des comptes, à l'ordre pour les terres. Quatorze ans après sa mort, arrivée le 14 juin 1674, il fut publié par l'abbé Boileau, « comme un modèle de conduite pour les dames de qualité » <2). Il venait donc de paraître, l'année qui précéda celle où notre comtesse de Rochefort commença son journal.

(1) Au xvme siècle, et dans un monde de plus en plus désordonné, une grande dame d'alors accomplira de semblables prodiges, en relevant la vieille famille des Phélypeaux, dont on eût dit que tous les membres s'étaient donné le mot pour se ruiner. A force de ménager, pendant les quarante années de l'exil de son mari, le futur ministre de Louis XVI, au château du Plessis, Mme de Maurepas put se rendre le témoignage qu'elle avait sauvé sa maison. J'ay payé pour on\e millions de dettes, s'il vous plaît, tout en lésinant, écrivait-elle. — Fernand Labour, la Châtellenie suzeraine d'Oissery, 1876.

(2) Une nouvelle édition en a été donnée, avec une notice sur la duchesse de Liancourt, par la marquise de Forbin d'Oppède. (Paris, Pion, 1881.)

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C'est là un bel exemple. La duchesse de Liancourt s'efface, cependant, devant le modèle tout à fait incomparable que la fin du xvie siècle nous donne de la femme chrétienne, vivant non à Paris, mais aux champs. Nos lecteurs ont nommé une autre Jeanne, qui, avant de se faire la fondatrice de la Visitation, releva la fortune des Chantai.

« Le système féodal », dit M. Viollet-Leduc , « était singulièrement propre à donner à la femme une prépondérance marquée dans la vie journalière... Si le seigneur faisait quelque lointaine expédition, il fallait bien qu'il confiât ses plus chers intérêts à quelqu'un; que, lui absent, il eût un représentant puissant et considéré comme lui-même. Ce rôle ne pouvait convenir qu'à sa femme... Il ne faut donc pas s'étonner si, au moment où la féodalité était dans toute sa force, le rôle de là femme devint important, si elle prit dans le château une autorité et une influence supérieures à celles du châtelain, sur toutes les choses de la vie ordinaire (l). »

Beaucoup de cela subsistait à l'époque de Jeanne de Chantai, et des traces s'en étaient conservées, au xviie siècle, pour le temps de service du mari à F arrière-ban.

Le rapprochement mérite que nous nous y arrêtions. Jeanne de Chantai ne nous a pas laissé

(i) Viollet-Leduc, Dictionnaire du mobilier, t. I.

de journal; mais elle a eu un biographe comme il y en a peu, dans Madeleine de Chaugy.

Celle-ci nous fait assister au solennel entretien que le jeune baron, appelé aux camps, eut avec Jeanne, dès le lendemain de leur mariage.

« Après toutes les bienvenues et réjouissances, le baron de Chantai, qui avoit donné son cœur à sa jeune espouse, voulut aussi luy donner le soin de sa maison, où il n'y avoit pas peu de besogne.

« Elle y eut une extresme répugnance ; car elle n'avoit jamais su ce que c'estoit que soucis, sinon par ouy-dire , et il luy faschoit extresmement de sacrifier sa liberté innocente aux tracas embarrassans du mesnage. Le baron, qui avoit un esprit fort sage, luy dit un jour fort sérieusement qu'il falloit qu'elle se résolût à porter ce fardeau, que la femme sage édifie sa maison, que celles qui mesprisent ce soin destruisent les plus riches. Pour l'encourager à se résoudre, il luy donna l'exemple de feue la baronne de Chantai, sa mère, femme d'une incomparable vertu et constance, demoiselle de très-bon lieu, qui avoit esté eslevée à la suite d'une des premières princesses de France, et, par conséquent, dans des exercices bien éloignés des soins domestiques. Néantmoins, quand elle eut espousé M. de Chantai, voyant qu'elle entroit dans une maison fort embrouillée d'affaires, elle en prist le soin avec tant de vigi-

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lance que, dans peu de temps, elle y mist bon ordre (l). »

Comment Jeanne répondit-elle à la confiance de son mari ? comment sut-elle accomplir sa tâche ? Madeleine de Chaugy nous le raconte tout au long, et avec une charmante ingénuité, dans des pages qui rappellent, en leur donnant la noblesse de l'idéal chrétien, les peintures domestiques et descriptions rustiques de la Mesnagerie de Xènophonx traduite par Etienne la Boétie :

« Elle ceignit ses reins et fortifia son bras, pour entretenir la charge de cette maison, où, comme dans un mesnage de garçon, elle trouva toutes choses fort mal réglées... Elle mist ordre à l'ordinaire et aux gages des serviteurs et servantes, le tout avec un esprit si raisonnable que chascun estoit content. Elle commanda aussy que les grangers, subjects, recepveurs et aultres, avec lesquels on auroit à traicter, s'adresseroient immédiatement à elle... C'est une grande marque de sa prudente et douce conduite qu'en huict ans qu'elle a demeuré mariée, et neuf ans après son veufvage, elle n'a presque poinct changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu'elle congédia, pour ne pouvoir les amender de quelques vices auxquels ils estoient adonnés. Elle n'estoit poinct crieuse

(i) Mémoires sur la vie et les vertus de sainte J. Frèmyot de Chantai, par la Mère de Chaugy. (Publiés par l'abbé Boulangé. Paris, 1853).

ny maussade parmi ses domestiques ; sa vertu la faisoit esgalement craindre et aimer. Bref, sa maison estoit le logis de la paix, de l'honneur, de la civilité, de la piété chrétienne, d'une joie douce et innocente (l). »

Lorsque le sensualisme de la Renaissance eut entamé les vieilles mœurs, Montaigne raillait la paresse de certaines femmes, occupées seulement de leurs plaisirs, et chez lesquelles tout allait au plus mal : « Je vois avec despit en plusieurs mesnages Monsieur revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, que Madame est encore après à se coeffer et attifer en son cabinet. C'est à faire aux roynes, encore ne sçay-je(2). »

Au sortir de cette époque de corruption et des guerres civiles qu'elle avait provoquées, lorsque se produisit la mémorable renaissance rurale qui a marqué le règne de Henri IV, Olivier de Serres prêcha aux femmes ce qu'il enseignait aux hommes, comme « fondement du mesnage ».

« Nostre mesnager ne s'oubliera au lict la matinée, afin que lors, veu des siens, chascun se range à sa besogne dès la pointe du jour, après avoir prié Dieu de vouloir bénir la journée, article que je redis pour l'importance du mesnage, n'es-

(i) Mémoires sur la vie et les vertus de sainte J. Frèmyot de Chantai, par la Mère de Chaugy, ch. v : « Comment elle se comporta en son mesnage. »

(2) Mor.TAiGNE, Essais, liv. III, chap. ix.

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tant possible de le faire aller bon train, sans telles sollicitudes. Je rediray ensuite que la diligence comble tost une maison de tous biens, comme par le contraire la négligence vuide la riche en peu de temps. Et le préservera telle dextre prévoyance du chagrin qui, communément, accompaigne ceux dont les affaires vont mal, le faisant vivre joïeusement dans sa maison, avec sa femme, en l'amitié et concorde ordonnées de Dieu ; car, Dieu les aïant unis en une chair, ils ne doivent avoir qu'une volonté pour le bien de leurs affaires (l). »

Mais les femmes, quand elles sont pénétrées de leurs devoirs, mieux que les hommes savent être courageuses et constantes dans leur mise en pratique. Et notre biographe de Jeanne de Chantai, qui nous retrace sa vie sur le ton d'une agréable causerie, d'y ajouter, non peut-être sans une pointe de malice, le trait suivant : « Elle s'accoustuma à se lever grand matin ; elle avoit déjà mis ordre au mesnage et envoyé ses gens au labeur, quand son mari se levoit. » Le baron de Chantai était un soldat, probablement ayant peu le loisir de s'adonner à l'agriculture, de s'appliquer à ce que recommandait Olivier de Serres, « pour l'élection et la conduite des fermiers et métaïers » .

Dans ces études sur les vieilles mœurs, quel

(i) Théâtre d'agriculture et Mesnage des champs, conclusion-

charme n'y a-t-il pas à trouver tant de femmes éminentes, l'honneur de leur sexe, se ressemblant en tout point dans la pratique des vertus qui font prospérer un foyer ! Ce que vient de nous dire Madeleine de Chaugy, nos Livres de raison provençaux des siècles suivants le redisent, au sujet de mères de famille exemplaires, dont les enfants et petits-enfants célèbrent le grand esprit de devoir et le grand cœur, dont ils veulent perpétuer la mémoire :

« Nostre petit bien de Lambesc s'est accru par le bon mesnage de nos auteurs, » écrira en 1728

Pierre de Cadenet. « J'ay ouy dire à mon oncle

que, du temps de mon arrière-grand-père, la maîtresse de la maison garnissoit elle-même la besace de ses valets, et les faisoit partir pour le travail à l'heure qu'il falloit (l). »

Et, sans aller chercher au loin des exemples, ne verrons-nous pas, tout près de Rochefort, à Villeneuve-lès-Avignon, Marguerite-Mathilde de Cabassole ayant la coutume de se lever chaque jour à quatre heures, et se couchant après les domestiques (2> ?

Se lever matin était la règle, presque un prin-

(1) Livre de raison de Pierre-César de Cadenet de Charleval, commencé en 1728, continué en 1763 par François de Charleval, fils de ce dernier, et clos par M. Victor de Jessé-Charleval, son petit-fils.

(2) Voir au premier appendice le bel éloge que son fils lui con sacra, en 17 7, dans son Livre de raison.

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cipe fondamental, dans les éducations d'alors, et les parents y obligeaient leurs enfants, fils et filles, dès le bas âge. Je vous ai accoutumé, il y a déjà longtemps , à vous lever dès quatre heures du matin, disait en 1749, au comte de Gisors, le maréchal de Belle-Isle. Conservez cette habitude heureuse ; jamais vous n'aure^ un plus grand besoin du temps, car jamais vous n'aurez autant d'études à faire et de choses à exécuter^. — En 1764, un Marseillais, Nicolas de Gardane, consul de France à Tripoli, laissera à ses deux fils de semblables conseils : Bien employer le temps, c'est savoir vivre ; être désœuvré, c'est végéter : le premier est de l'homme, le second est de l'animal. Levez-vous matin, c'est d'ailleurs salutaire pour la santé. Raisonnez sur votre état, voyez ce aue vous lui devez et ce que vous pouvez faire de mieux. Distribuez vos heures, exécutez et ne renvoyez rim a demain de ce que vous pourrez faire aujourd'hui.

Par quel acte, après ses prières du soir, Jeanne de Chantai terminait-elle ses journées ? « Elle entendoit le récit de l'homme qui avoit la charge

(1) Instruction du maréchal de Belle-Isle au comte de Gisors. — Voir le Comte de Gisors (1732-1758), par M. Camille Rousset.

Au xvifc siècle, c'est pour tous les écoliers le premier article de leur règlement de vie. Henry de Mesmes, envoyé en 1545 à Toulouse, avec un précepteur, « pour y estudier en loix », le constate dans ses Mémoires : « Nous estions debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, nous allions à cinq heures aux estudes, nos gros livres sous le bras, nos escritoires et nos chandeliers à la main. »

de ses affaires, ayant l'œil à tout, et jamais ses dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et à accroistre le bien de ses enfans... Elle visita toutes ses terres, les titres principaux des biens et maisons ; bref, fist ce qui estoit requis pour establir un bon ordre. »

Évidemment, nous touchons au point sur lequel Madeleine des Porcellets avait dû être vertement morigénée par la sœur Simone. En cela, elle avait à se convertir, et ses dévotions resteraient mal entendues, aussi longtemps qu'elle ne réglerait pas sa maison.

Peut-être, pour achever de lui donner du courage, lui recommanda-t-elle de lire et méditer les avis de saint François de Sales à sa Philothée : « Quand j'ay vu en la vie de saincte Catherine de Sienne tant de ravissemens et d'élévations d'esprit, tant de paroles de sapience et de prédications faictes par elle, je n'ay point douté qu'avec cet œil de contemplation, elle n'eust ravi le cœur de son époux céleste. Mais j'ay esté également consolé, quant je l'ay veue en la cuisine de son père tourner humblement la broche, attiser le feu, appresterla viande, paistrir le pain, et faire tous les plus bas offices de la maison, avec un courage plein d'amour et de dilection envers son Dieu ; et n'estime pas moins la petite et basse méditation qu'elle faisoit, parmy ces offices bas

et abjects, que les extases et ravissemens qu'elle eut si souvent, qui ne luy furent donnés qu'en récompense de cette humilité et abjection.

« J'ay dict cet exemple, affin que vous sçachiez combien il importe de bien dresser toutes vos actions, pour viles qu'elles soient, au service de la divine Majesté. Pour cela, je vous conseille, tant que je puis, d'imiter cette femme forte que le grand Salomon a tant louée, laquelle, comme il dit, mettoit la main à choses fortes, généreuses et relevées, et néantmoins ne laissoit pas à filer et tourner le fuseau (I). »

Si notre comtesse de Rochefort n'eut pas, comme Catherine de Sienne, à pétrir le pain et à tourner la broche, elle dut se soumettre à des offices et à régler des affaires plus pénibles. D'une condition où beaucoup de ses pareilles, selon le mot d'un contemporain, « par l'effet d'une paresse naturelle et d'une certaine hauteur d'âme, se ressentant de leur origine, s'étoient habituées à traiter un devoir comme une bassesse », elle ne ressemblait pas cependant à Armande des Femmes savantes. Elle n'eût pas dit :

Mon Dieu ! que votre esprit est d'un étage bas ! Que vous jouez au monde un petit personnage De vous claquemurer aux choses du ménage,

(i) Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. xxxv.

Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants Qu'une idole d'époux et des marmots d'enfants ! Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, Les bas amusements de ces sortes d'affaires.

Par éducation, elle n'était pas étrangère aux choses du ménage. En province, dans les meilleures maisons, les jeunes filles y étaient préparées de bonne heure (1). Dès qu'elle se fut résolue à en reprendre le soin quotidien, elle y exerça son esprit et sa vertu : son esprit pour les bien mener,, sa vertu pour que Dieu les bénît.

Sur l'article des matinées, significative est sa formule, répétée à satiété : Je me suis levée de bon matin, de grand matin, pour voir ce qu'il y avoit à faire. — De bon matin, j'ay donne mes ordres à mon ordinaire... Suivent, méthodiquement notés et coordonnés, les moindres détails de ses journées. En juillet et août, quand il s'agira de visiter ses métairies, c'est dès trois heures qu'elle sera debout, et elle le marquera non moins ponctuellement. Elle s'est tracée une règle : l'heure du lever est chose capitale dans son règlement de

(1) Le chancelier d'Aguesseau écrivait à sa fille aînée, Claire- Thérèse, qui plus tard épousa le' comte de Chastellux : « J'espère que vous humilierez, par vos réponses, la vanité de vos frères qui se croient d'habiles gens, et que vous leur ferez voir que la science peut être le partage des femmes, comme des hommes. Ce que je trouve de beau en vous, c'est que vous ne dédaignez pas de descendre des hauteurs de votre érudition, pour vous abaisser à faire tourner le fuseau. »

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vie (l), et constater qu'elle lui demeure fidèle est pour elle une satisfaction. Saint François de Sales appelait les matinées « les meilleures et plus fructueuses pièces du jour ». — « Certes, ce temps-là est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé d'affaires. Les oiseaux mesme nous provoquent en iceluy au réveil et aux louanges de Dieu. Si que le lever matin sert à la santé et à la sainteté (2). » — « Sauvez votre matinée, et défendez-la comme on défend une place assiégée », écrivait Fénelon, le 21 mars 1692, à une de ses correspondantes, la comtesse de Grammont, fort embarrassée par les tracas du monde. <( Faites des sorties vigoureuses, nettoyez la tranchée, et puis renfermez-vous dans votre donjon. .. » Se renfermer dans son donjon, qu'est-ce, sinon se recueillir, rester au logis pour la culture de l'âme et le bon ordre de la maison, en un mot, faire œuvre de chrétienne et de ménagère ?

Madeleine des Porcellets mit en pratique les préceptes de saint François de Sales et de Fénelon. Ses journées, commencées de la sorte, ne

(1) Les règlements que nous voyions plus haut établis dans les Universités se retrouvent alors au palais. Pourra-t-on croire que, d'après l'ordonnance, les magistrats du Parlement étaient tenus d'y entrer à cinq heures du matin en été, et à six heures en hiver ? Il est vrai que tous ne paraissent pas y avoir été très exacts. Plus d'une fois, au xvne siècle, ils furent admonestés, parce qu'ils tardaient jusqu'à sept heures, et que le président ne pouvait ouvrir les audiences avant neuf heures.

(2) Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. xxiii.

purent qu'être bien remplies et devenir fécondes. Ne pouvant les raconter une à une, essayons d'en relever les traits essentiels , dans lesquels sont venues s'empreindre les mœurs du temps.

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