‹ Une grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV d'après le journal de la comtesse deChapitre 1 sur 13 · LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ

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Introduction.

Le Journal de la comtesse de Rochefort,

Parmi les plus curieux textes domesliques que nous ayons rencontrés, en voici un d'un ordre et d'un intérêt tout à fait à part. Il s'offre à nous sous la forme d'un registre peu volumineux, mais bien rempli, dont les quatrevingt-deux feuillets sont recouverts simplement en basane, et en tête duquel on lit :

Journal de ce que j'ay fait depuis le 17 may 1689, jour du départ de Monsieur le comte de Rochefort.

Et quel en est l'auteur ? serait-ce un inten-

dant mettant par écrit les principaux actes de sa gestion en l'absence de son seigneur et maître? Non : c'est la comtesse de Rochefort elle-même, tenant la plume ou la faisant tenir par un secrétaire.

Un journal d'une personne de ce nom et de cette qualité! quelle trouvaille! Aussi, lorsque le texte original nous en fut communiqué par un aimable érudit et collectionneur avignonnais, M. Coulondres, nous attendîmes-nous aux plus piquantes confidences.

Dans une société dont le plaisir était la grande occupation, quelles avaient pu être les affaires de la comtesse de Rochefort , sinon les affaires du monde ? de quoi avaitelle pu s'amuser à dresser une soî^te de chronique, sinon de ce qui se contait et se colportait dans ses salons, de ses fêtes et divertissements, des menus incidents journaliers de sa vie mondaine? Or, que n'aurait-elle pas là-dessus à nous dire? que ne nous dévoilerait-elle pas, sur des sujets qui la touchaient au vif et, en fait de dépenses, sur des comptes à elle réservés et les mille détails de son luxe ? Depuis bien des années, il nous avait été dofiné

de recueillir les confidences d'innombrables Français des derniers siècles, « bonnes gens de famille », comme les nommait Racifte , se dépeignant en cela lui-même ^'\ qui, en pleine corruption, avaient su garder la simplicité des vieilles mœurs, et, malgré les habitudes nouvelles les plus contraires à l'épargne, continuant à accroître leurs modestes patrimoines par un « bon ménage », avaient fait « de bonnes maisons », bien implantées dans le sol et solidement assises. Dans quel monde très différent celles de la comtesse de Rochefort n allaient-elles pas nous jeter !

Il faudrait n'avoir nulle notion d'histoire pour ignorer jusqu'où, à cette époque , furent poussés les débordements, et Von peut dire la

(i) Le 27 février 1698, Racine écrivait à son fils aîné Jean- Baptiste : « M. de Mgntargis me dit que M. Bombarde vous avait donné 30 pistoles d'Espagne. Vous avez eu tort de ne m*en rien mander, car je ne lui avais donné que 300 fir. ; mais, vraisemblablement, vous croyez qu'il n'est pas du grand air de parler de ces bagatelles, non plus que de nous mander combien il vous restait d'argent de votre voyage.

«r Nous autres j homus gens de famille, nous allons plus simplement, et nous croyons que bien savoir son compte n'est pas au-dessous d'un honnête homme. Votre mère qui est toujours portée à bien penser de vous croit que vous l'informerez de toutes ces choses, et que cela fera en partie le sujet des lettres que vous lui promettez de lui écrire. Sérieusement, vous me ferez plaisir de paraître un peu appliqué à vos petites affaires. »

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folie du luxe, dans la noblesse de cour, che{ les financiers et les riches bourgeois rivalisant avec elle^^K Certes Louis XIV a été un grand roi ; mais Saifit- Simon ne fut-il pas trop prophète^ et na-t-il pas traduit le jugement définitif de la postérité y en montrant les familles et VÉtat entraînés par lui sur une pente qui ne pouvait qu aboutir à une inévitable catastrophe ^^^?

De cette folie il citait un exemple pittoresque entre tous, dans un de ses portraits à remporte-pièce comme il excellait à les graver. « La comtesse de Fiesque mourut en i6gg, extrêmement âgée. Elle avait passé sa vie dans le plus frivole du grand monde ; deux traits entre mille la caractérisent. Elle n'a-

(i) H. Baudrillart, Histoire du luxe priuè et public depuis Vantiquité jusquà nos jours^ t. IV, p. 8 et suiv.

(2) « Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion ; il la tourna en maxime par politique, et il l'inspira à toute sa cour. C'était lui plaire que de s'y jeter, en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu... C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers, parce que de la cour il s'est promptement communiqué à Paris, dans les provinces et les armées, où les gens en place ne sont comptés qu'à proportion de leur table et de leurs magnificences... Parla folie des gens, elle va toujours croissant ; les suites en sont infinies, et ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général. » Saint- Simon, t. VIII de l'édit. Hachette, p. 125-126.

pait presque rien, parce qu'elle avait tout fricassé ou laissé piller par des gens d'affaires. Tout au commencement de ces magnifiques glaces, alors fort rares, fort chères, elle acheta un parfaitement beau miroir. — « Eh ! comtesse, » lui dirent ses amis, « ow « ave^'vous pris cela? — J'avais une mé- « chante terre qui ne me donnait que du blé; « je l'ai vendue et fai eu ce miroir. Est-ce « que je n'ai pas fait merveille? du blé ou ce « beau miroir ^^^? »

Cette comtesse de Fiesque eut son moment de célébrité, et M°*^ de Sévigné la prenait

(i) Saint-Simon, t. II, p. 37. Gillonne d'Harcourt, veuve du marquis de Piennes, avait épousé en secondes noces Charles-Léon, comte de Fiesque. On Tavait surnommée la reine Gillette ; M"* Cornuel l'appelait un moulin à paroles , et Bussy-Rabutin disait d'elle (13 janvier 1681), lorsqu'elle avait déjà passé la soixantaine : « La comtesse de Fiesque est gaie comme à quinze ans et n'en paraît pas trente. »

A rapprocher de l'anecdote ci-dessus un trait du même genre que nous trouvons dans la petite comédie de Raymond Poisson^ le baron de la Crasse (1662). Le hobereau de province y est dépeint revenant de la cour bafoué et déconfît :

fétois pour lors, je crois, le plus propre de France, Et je puis dire aussi que j'avois fait dépense ; Car ma terre en sauta, j'étois sur le bon bout. Mais le maudit rabat me cousta plus que tout. J'en voulus avoir un de ces points de Venise ; La peste, la méchante et chère marchandise !

En mettant ce rabat, je mis {c'est estrefou) Trente-deux bons arpens de vignoble à mon cou.

comme un thème à avertissements pour faire réfléchir sa fllle. Effrayée des magnificences par lesquelles M. de Grignan se ruinait dans les splendeurs et les profusions de son château, devenu le Versailles de la Provence, elle lançait remontrances sur remontrances.

« // me parait que vous êtes avec une douzaine dé comtesses de Fiesque. Vous savei quelle ne comptait pour rien les petites terres oîi il ne vient que du blé et croyait avoir fait une affaire admirable de l'avoir vilement donnée pour des miroirs d'argent et autres marchandises,,. Je n'emploierai pas ma raison simple et droite à vous persuader que de l'or vaut mieux que du vif argent et que Af""^ Sarson, bonne fermière, est plus solide qu'un papillon, » (20 juillet 168 g,)

Hélas l jusqu'au bout , sa simple et droite raison devait se dépenser en vain, non moins que son éloquence de mère, à prêcher ce qu'elle appelait si bien la « sainte économie » <'>.

Dès les premiers jours du mariage de M™* de Grignan , ?te cessant pas d'avoir de-

(i) « Je vais sans crainte et sans honte dans le chemin de la sainte économie... » (24 juillet 1689.)

vant les yeux le dérangement d'affaires où l'avait laissée M, de Sévigné, elle lui avait dit :

« // n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous allei mettre; car sans un peu de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié; c'est la seule affliction de la vie qui se fasse toujours seiitir également, et que le temps augmente au lieu de la diminuer. » (2^ Juin i6ji.) Et^ depuis lors, avait-elle épargné ses conseils? Avec quel art insinuafit, sous les formes les plus adoucies, n'avait-elle pas épuisé son recueil de maximes! En 168 g, au point où en sont les choses, dans un de ces jours où la patience échappe, elle fait trêve à tous les ménagements; et si sanglants seront ses reproches, que, plus tard, dans la publication de ses lettres, le chevalier de Perrin n'osera reproduire ceux que voici :

« Je ne f^éponds rien à ces comptes et à ces calculs que vous ave^ faits, à ces avances horribles, à cette dépense sans mesure : cent vingt mille livres! Il n'y a plus de bornes : deux dissipateurs ensemble, l'un voulant tout.

^ BPVH^vnn

Vautre l'approuvant; c'est pour abîmer le monde. Et n'était-ce pas le monde que la grandeur et la puissance de votre maison? Je n'ai point de paroles pour vous dire ce que je pense; mon cœur est trop plein. Mais qu'ailei'Vous faire? Je ne le comprends point du tout. Sur quoi vivre? sur quoi fonder le présent et l'avenir? Que fait-on quand on est à un certain point?... Il est aisé de voir que la dissipation vous a perdue du côté de la Provence. Enfin, cela fait mourir, d'autant plus qu'il n'y a point de remède.

« Dieu sait comme les dépenses de Grignan et de ses compagnies, sans compte et sans nombre, qui se faisaient un air d'y aller de toutes les provinces, et tous les enfants de la maison à la table jusqu'au menton^ avec tous leurs gens et leur équipage ^^^^ Dieu sait combien ils ont contribué à cette consomption de toutes choses ! Enfin, quand on vous aime, on ne peut avoir le cœur content... Je me veux détourner de toutes ces pensées, car elles

(i) Tel était le château de Grignan^ qu'on y comptait jusqu'à trois cent soixante-cinq fenêtres, et qu'on pouvait y loger une centaine de visiteurs avec leurs domestiques.

m* empêchent fort bien de dormir. » f/"* avril 1689O <0

Dans le contrat de mariage de son fils, elle avait abandonné à sa fille Bourbilly, ce « délicieux château » auquel l'attachaient tant de religieux souvenirs, ce foyer de famille sacrosaint où, tout lui rappelait l'admirable ménage de Jeanne de Chantai, sa gr^and'mère, et qui lui faisait dire le 16 octobre 1673 :

« J'arrive présentement dans le vieux château de mes pères; voici où, ils ont triomphé,.. Il y a eu ici de plus honnêtes gens que moi. » Mais, en se dessaisissant du fonds, elle s'en était réservé l'usufruit.

En 1690 y quand éclate la débâcle, lorsqu'elle voit son gendre, un lieutenant général du roi, mis dans la nécessité de céder à ses créanciers les émoluments de sa charge, et même de se dérober pour quelque temps à leurs recherches, elle se déclarera prête à tous les sacrifices : « Ma très chère, songe^ (car

(i) « Ces alinéas ont été publiés pour la première fois en 1827, d*après notre ancienne copie, sur laquelle nous les avons collationnés de nouveau »^ dit M. Monmerqué, dans la nouvelle et complète édition qu'il a donnée des lettres de M"** de Sévigné, t. IX, p. 3 et 4.

il y a des temps que l'on ne saurait rien ménager) que Bourbilly est à vous ; c'est un petit morceau qu'il était bon de garder pour la soif; mais vous ne sauriez être plus altérée que vous l'êtes présentement. » (22 janvier.) — « Je vous ma?idai, la dernière fois, la vue que j'avais pour vous tirer de l'oppression où vous êtes; c'est une pensée qui doit vous être naturelle, et dont vous fere^ l'usage que vous trouverez à propos. Vous save^ si je me ferai prier quand vous aure{ besoin de ma sigtiature. » C 25 janvier.)

On connaît le reste. Bourbilly ne demeura entre ses mains et ne passa à celles de sajille que pour être vendu, trente ans après, en ^7^9'f ^l Grig7ian eut le même sort, en

Ij32.

La société du temps de Louis XIV ne nous a guère été présentée, jusqu'ici, que sous des traits de ce genre, c'est-à dire, dans ses splendeurs et ses misères. Mais était-ce là toute la société française ?

En dessous du monde d'alors, qui se voit trop, qui fait tout pour appeler sur lui l'at-

tention, il y en a tm autre, qui ne se voit pas asse^, et dont on n'a jamais beaucoup parlé.

Seulj le premier a occupé historiens, moralistes, économistes; seul, ou à peu près seul, il a été mis en scène. L'autre reste à découvrir et à décrire. N'est-il pas temps de lui restituer la place qui lui revient, comme ayant eu l'honneur de garder le trésor des vérités sociales et des j'ertus nationales ?

Tel est l'objet des pages qui vont suivre.

Dieu merci! la Fi^ajice entière n'était pas à Versailles^ ni changée à l'image de Ver^sailles; et on la connaîtrait bien mal, si on ne la Jugeait que par ce que nous en racontent Saint- Simon et la Bruyère. Il n'y avait pas rien que des comtesses de Fiesque. Non loin de ^\^mc ^g Grignan, et même dans la parenté de son mari, il y eut de très grandes dames qui, dans des désordres d'affaires semblables aux siens, mieux qu'elle, surent accepter et accomplir la tâche dont elles devaient prendre souci, tâche plus noble, plus glorieuse encore que ne l'était leur naissance. Loin de la cour y en province, cette aristocratie n'était pas toute légère et frivole ; là, elle comptait dans

ses rangs une élite qui, au besoin, savait prouver comment on peut se réformer. Che^ ces vieilles races, moralement si atteintes, il se rencontra des femmes qui, bien supérieures aux hommes en esprit de devoir, une fois averties de l'abîme oîi elles couraient, ne reculèrent devant aucun labeur pour s'y arracher, pour en arracher avec elles leurs maris et leurs enfants.

Tout cela, nous le recherchons aujourd'hui et allons essayer de le remettre au jour, en historien y dans la pensée que ce n'est pas chose inutile comme enseignement actuel.

Mais, à l'époque oiipour tant de ces grandes familles se découvrit l'abîme, si on eût un peu pratiqué, che{ elles, ce qui se faisait dans les moindres ménages où le Livre de raison était devenu une institution, quel profit n'eussent-elles pas trouvé à interroger làdessus leurs papiers domestiques! Che^ les Grignan notamment, quelle leçon que celle donnée à son petit-fils par sa grand' mère, Jeanne d'Anceiune! Mariée le 4 juin i5g5 avec Louis François de Castellane-Adhémar, et l'ayant perdu en 1620, « elle se consacra

tout entière aux soins d'une famille nombreuse qui comprenait cinq filles et sept garçons. La plupart étaient fort jeunes ; ?nais elle trouva, dans les industries de son \èle maternel, tous les moyens de pourvoir d'une manière honorable à leur établissement. Un long- journal, écrit de sa main, contient le récit naïf des peines et des consolations que lui causa tour à tour la mauvaise ou la bonne fortune de ceux qu'elle aimait si tendrement ». L'aînée de ses filles, qui avait épousé Louis Escalin des Aimars, baron de la Garde, veuve à son tour, devait se montrer non moins courageuse et habile dans le gouvernement de sa maison. « A quoy, Dieu mercy, elle réussit fort bien, » dit Jeanne, « ayant payé de grandes debtes et faict estudier ses enfans, les ayant poussés à la vertu, tout autant qu'il se pou voit <'> ».

Jeanne d'Ance:{une nous ramène à notre comtesse de Rochefort, qui, surchargée de dettes elle aussi, dans un état d'affaires

(i) Essai historique sur les Adhétnar et sur Af"" de Sévigné, par Tabbé Nadal. Valence, Marc Aurel, 1858.

1 4 INTRO DUCnOX .

presque désespéré, sut, comme elle, déplorer des qualités maîtresses, et, de plus, nous en a laissé idt si touchant j un si curieux témoi^age.

Combieny au premier aèrjrd. ne nous étionsnous pas trompé sur son compte! et, sur la foi d'une identité de nom, qui nous la faisait confondre avec une autre Josie de Rochefyrt, alors dans tout son lustre à la cour et peu soucieuse de morale '^^ y, quelle injure grave n allions-nous pas commettre envers une noble femme, si digne au contraire d'être estimée et même admirée ! Ce que la comtesse de Rf}chefort fut dans sa famille, elle ne devait pas

(r) Sar la maréchale de Radiettart. ie la aiaiscn ie >Ioiitaicreacy-Laval, dame d'iionaeor de la duchesse de Chartres, .iinie de M"^' de la Vallièreet de Moatesuan. voir Satst-Schcn. r. L. a. r-'-iS : <r HIe était belle, eacore pîos pii^nazite^ raote tâfte pciir la cour, pour les galanteries, pour les inrrigues, T esprit d-a nicnce à. àsrce d'en être, et toute la bassesse aêcessaire peur îtr;; de tcut et en quelque sorte ({ne ce fdt. »

Dans son livrer : Les QmUmpcrcùns li Muiùirti^ t. Il, p. cog, M. Victor FotntîTEL mentionne plusieurs autres cersonses du même nom, vivant à cette époque : ^larie de Salonier. qui avait épcusè en i6;6 Jean de Rochefort-d'AlIy, comte de Jczenz ; M-* Fouquet. mariée à Rochefort, marquis de la Boulave, ea i&5S; M'-^"*de Rchan. mariée en 1664 au comte de Rochetbrt. Ce dernier, jpris sca union. prit le titre de M. de Soubise.

}4fjrfiUïons enfin la comtesse de Rochefort (niais celle-ci du x'/rrr îiièclc), fille da maréchal de Brancas-Cereste. II en sera parlé ci-aprè^, au Aojet d'André- Joseph de Brancas, doux îa î^nime, comteft^ de HffchtfoTtf est l'auteur de notre journal.

tarder à nous l'apprendre, de façon à nous édifier pleinement à son sujet. Essentiellement provençale, cette fxmille n'avait aucun rapport avec ses homonymes du nord de la France; et surtout les femmes n'y ressemblaient en rien à celles que Saint-Simon a si fort malmenées, et que Bussy-Rabutin mit scandaleusement en scène dans son Histoire amoureuse des Gaules.

Non, notre journal n'était pas une œuvre de scandale ; le spectacle qu'il nous réservait était, tout à l'opposé, ce qu'il y a au moral de plus réconfortant. Dans un passage décisif, oîi éclate le drame de conscience, c'est presque la confession de la comtesse de Roche fort, se reprochant d'avoir trop sacrifié au monde, avec sa règle intérieure, la règle de sa maison, d'avoir trop cédé au courant du siècle.

Pour le reste, nous avions sous les yeux y tracé jour par jour, le détail de ses ejforts, de son labeur, pour se réformer ^ pour relever autour d'elle ce que son majique d'ordre, ajouté aux dettes du comte de Rochefort, avait compromis.

On citerait peu de femmes qui, du vivant

l6 INTRODUCTION.

de leur mari, aient tenu un Livre de raison.

Beaucoup en prirent la charge dans leur veuvage, et, en général, elles y ont excellé. Avec Jeanne d'Anceiu7ie, dont nous parlions plus haut , M ar guérit e-Mathilde de Cabassole nous en sera un remarquable exemple. Hors de là, leur ministère, leur besogne quotidienne, les vouaient à d'autres occupations et soucis; et ce quelles ont fait dans le gouvernement de leur maison, dans la conduite de la famille, nous navo7ts pas à le redire, après l'avoir esquissé dans nos précédentes études ^'K Quelques-unes, non moins expertes à manier la plume qu'à faire tourner le fuseau, nous ont donné de charinantes monographies domestiques. Une autre Jeanne nous en a offert un modèle achevé pour le xvi® siècle, dans l'histoire de ses parents et de ses huit frères, ceux-ci tous docteurs, tous hommes éminents, qui, partis de très bas, s'élevèrent aux plus hautes situations dans l'Eglise et dans l'Etat.

(i) Les Familles et la Société en France avant la Révolution, 2 vol in-18, 4* édit. (Tours, Alfred Marne, 1879). — La Vie domestique, ses modèles et ses règles^ 2 vol. in-18, 3* édit. (Paris, Baltenweck 1876). — Le Livre de famille, i vol. in-18 (Tours, Alfred Man 1879).

C'est en i63i, dans sa vieillesse, que Jeanne du Laurens composa son ouvrage^ et, témoin de bien des désordres, entendant émettre au^ tour d'elle les plaintes d'esprits chagrins, moins disposés à agir qu'à gémir, elle concluait en ces termes : « Quand je parle avec quelques sortes de gens et leur raconte ce discours cy escrit, ils me disent :

« C'estoit un temps bien autre et meilleur que le présent. »

« Mais je réponds :

« Tout temps a son bon pour vivre bien et vertueusement. Dieu est aussi puissant que pour lors, moyennant que nous taschions de nous rendre dignes de ses grâces, et que nous ne soyons pas ingrats. La fin couronne Tœuvre, comme vous Tavez veu <'>. »

Or, de i63i à i68g, quels nouveaux changements ! quelle perturbation autremerit profonde dans le sens jnoral des hautes classes sociales ! et, pour nous, quel instructif spec- '^acle que celui d'une femme, représentant la

(i) Ch. de Ribbe^ Une famille au xvi* siècle. Un vol. in- 18, édition, revue et augmentée (Tours, Alfred Marne, 1879).

l8 INTRODUCTION.

fine fleur d'un monde si oublieux de ses premiers devoirs, tout appliquée à se réformer elle-même, et dont toute l'expérience doulou^ reusement acquise, toute l'œuvre pt^atique, aboutiront à une semblable conclusion !

Et maintenant , disons un mot du journal.

Avant de descendre dans la tombe, Af . de Lamartine flous a fait admirer le grand cœur de sa mère, d'après les journaux longtemps tenus par elle au milieu des vicissitudes de sa vie. * Mon intention^ ))y disait-elle le i ijuin iSoiy « est d'écrire sifnplement, autant que je le pourrai, tous les jours, les différentes choses qui pourront me survenir, ce que j'aurai fait de mal et de bien. Je pense que cela m'aidera dans l'examen que j'ai à faire de ma consciefîce, et me fera mieux cojinaître les dispositions habituelles de nioji âme ; je pense aussi que, si une fois mes enfants lisent par hasa?^d ce journal, il ne sera pas sans i?itérétpour eux seuls. Il poun^ait peut-être leur être même de quelque service après moi ^'K.. »

(i) Lamartine, Le Manuscrit de ma mère, Paris, 1873.

AutrCy pour le fond- et pour la forme, est le Journal que nous exhumons aujourd'hui; lui aussi, il pourra être de quelque service, mais sous des rapports différents.

Pour tout dire en un mot, c'est un journal d'affaires, mais de quelles affaires ! d'im* menses terres à administrer, une inanité de dettes à payer, des procès sans nombre à suivre, toute une fortune ^ qu'avocats et procureurs achèvent de dévorer, à remettre en ordre ! Quelle besogfie quotidienne que celle oii, depuis le plus grand matin, après le /premier réconfort du four pris à l' église, se succèdent au foyer tant de sollicitudes et de tracas ! un gros train de maison à régler, correspondance, dépêches et mémoires à écrire, agents à expédier un peu partout, ouvriers, fermiers ou métayers dont il faut arrêter les comptes, baux à renouveler, ventes et achats à conclure^ incessantes visites de propriétés à entreprendre ! . . . Ici, nulle place pour la moindre littérature, peu de réjlexions, rien que des faits consignés avec candeur, intelligence et netteté. On pourrait leur appliquer le mot de Sainte-Beuve, au sujet des mono-

graphies de F. Le Play : « Seuls les faits y sont, mais ils parlent. » Il y perce parfois la lassitude d'une âme souffrante ; mais ce qui y domine, c'est l'expression d'une activité incroyable. Il serait difficile de mieux voir traduit en action l'esprit de devoir ; et, d'un ensemble de choses en apparence des plus prosaïques, se dégage en déjînitipe un parfum de vertu, que les plus belles phrases n'eussent pas à ce point rendu sensible.

Ce document, peut-être unique en son genre, nous est en quelque sorte une épreuve photo^ graphique, où, pour la Provence, est venu se fixer, avec l'œuvre accomplie par la comtesse de Roche fort, le mode traditionnel d'existence de cette partie de la noblesse qui, sous Louis XIV, n'avait pas encore rompu avec les vieilles mœurs et déserté les campagnes.

M"^ de Sévigné, opposant au papillon les solides vertus de M™^ Sarson, « bonne fermière » <'>, ne donnait pas des conseils en l'air

(i) Sarson n'était pas un nom imaginaire : on appelait ainsi un des domaines de M. de Grignan. Plus tard, pour se payer des 90,717 livres à elle encore dues de la dot de sa mère, M""* de Simiane le retint avec d'autres, sur une estimation qui en porta le prix à 24,694 livres 14 sols ; et elle le garda jusqu'en 1752. Le 18 mars

à M^^ de Grignan. En cela, elle ne faisait que rappeler le rôle des plus actifs dont jusqu alors les femmes avaient eu le souci et l'honneur dans la vie rurale.

«Au moyen âge et jusqu'à la fin du XYii** siècle, a-t'On très bien dit, les femmes prenaient la plus grande part à l'administration des biens de la famille. Ainsi que cela doit être dans toute société' sagement équilibrée, la participation du mari aux affaires publiques ou sa présence dans les camps laissaient à la femme la charge à peu près exclusive des affaires domestiques. Ce n'est qu'eau XVII' siècle que la femme a été considérée comme destinée surtout à plaire, et quelle

de cette année, elle écrivait à son sujet : Envoyé à M. Crues une quittance de ^oo livres, en faveur du fermier de Sarson, pour les employer en réparations. Mais, peu de jours après, le 3 avril, Louis- Nicolas de Félix, comte de Muy, s'étant rendu acquéreur de Grignan et voulant en réunir les terres démembrées, par contrat du 26 juin elle lui céda Sarson, moyennant la remise d'un capital équivalent en argent.

Nous empruntons ces détails à un très précieux Livre de raison, jusqu'ici inconnu, celui-là même de la petite-fille de M"* de Sévigné. Tout occupée de sauver les débris de sa fortune, la marquise de Simiane y fit, avec un remarquable esprit d'ordre, ce que sa mère avait si fâcheusement négligé pour la conservation du patrimoine des Grignan, aux jours de leur grandeur. C'est un beau manuscrit, magnifiquement relié en maroquin rouge. Découvert par M. L. d'Estienne de Saint- Jean chez un bouquiniste, il fait aujourd'hui partie de ses collections.

est restée tout au plus l'ornement de la maison, dont elle avait été si longtemps le rouage essentiel ; et ce changement a eu les heureux résultats que l'on sait <*>. »

// nous a semblé qu'un journal de la fin du XVII® siècle, oii cela précisément se montf^e dans u?i plein relief, méritait d'être étudié avec quelque attention, qu'il j' avait là un cadre tout trouvé pour grouper, en un tableau d'ensemble, des observations d'un caractère particulièrement neuf et original.

Le nom et la qualité de son auteur ne sont pas seuls à lui prêter im ceriaiji lustre. Les circonstajîces qui le suscitèrefit marquent une date mémorable. C'était au lendemaiji de la révolution d'Angleterre; grande fut alors l'émotion publique, et bientôt la levée des milices, la convocatioji de l'arrière-ban, par lesquelles Louis XIV devajiça tme déclaration de guey^re imminente, la portèrent à son comble.

Les paisibles scènes de vie et d'économie domestiques qui vont se dérouler emprunterofit donc un surcroît d'intérêt au drame

(i) Marquise de Forbin d'Oppède, La Bienheureuse Delphine de Sahran (Paris, Pion, 1883, p. 125).

des événements. Elles nous ont d'autant mieux captivé, que M'^^ de Sévigné vient s'y mêler, donnant le tour le plus vif à ce qui, dans le fond de la situatioft faite à notre comtesse de Rochefort, la touche de très près elle-même.

Au surplus. M™* de Sévigné fie paraîtra pas ici en étrangère. Le comte de Rochefort, qui va nous occuper, ?îon seulement dans sa personne, mais dans sa famille, était un Brancas. Or, elle était en grande relation avec la case des Brancas ; plusieurs à Paris furent de sa société, et encore en i6q5, dans son dernier séjour à Grignan, elle refaisait connaissance avec les dames de Braîicas de Provence, « dames de conséquence, » disaitelle. Ajoutons que les Grignan les comptaient parmi leurs parentes.

Quand au document qui est le principal objet de Jiotre travail d'analyse, lui surtout constitue le témoignage important. Y puiser le plus largement possible et en coordonner les divers éléments d'information était chose essentielle, et à cela nous nous sommes appliqué, avec le désir de faire revivre, autant qu'il était en nous, la noble personne dont la

figure y apparaît voilée. Sa longueur ne nous a pas permis de le publier in extenso; mais les extraits que nous en donnons seront très suffisants, pour les lecteurs qui auraient la curiosité de le consulter,

A cette figure s'en joindront d'autres des plus attachantes par de semblables caractères. Parmi les familles d'alors que nous avons rencontrées dans le voisinage de Vauteur de notre journal^ il en est deux au plus haut point typiques. Nous leur consacrerons deux appendices.

Par là nous achèverons de pénétrer au cœur de notre vieux monde provincial ; nous en discernerons de mieux en mieux les forces vives, et, par un retour sur nous-inêmes, nous serons ainsi amenés à nous demander oii sont celles que nous avons, dans le présent, pour notre relèvement moral.

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