‹ Une grande dame dans son ménage au temps de Louis XIV d'après le journal de la comtesse deChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE JI · texte numérisé non relu

CHAPITRE JI

Comment André de Bnuicas, a^ant été appelé k l'artifere-

ban en i68g, laissa à Madeleine

des Porcellets de grands embarras d'aftaires.

SouMAiBE : L'innée 1689 annoncés comme devanl être marquée par de glands éïénenjenW, — La révolmion d'Angleterre el ses suites pour la France. — Résurrection du bm et de l'arrière-ban. — Leur décadence et ses causes. — Traits empruntés à la région de Beaucaire et à ses environs. — La vieille institution militaire du moj'en ige ruinant, les ^milles par le fait du luxe. — M" de Sévigné et l'arrière-ban de Bretagne. — André de Brancas, partant pour l'arrïére-ban du Languedoc avec ses équipages, laisse sa femme presque sans ressources. — Madeleine des Porcellets prenant en main la gestion et le règlement de ses affaires. — Ses lettres d'£tac. — Ses combinaisons économiques. — Sa résignation et son courage.

L'année i688 venait de finir dans l'ébranlement produit en Europe, et surtout en France, par la révolution d'Angleterre. « Tout est

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tellement brouillé qu'on ne sait que dire, » écrivait M"* de Se vigne... « Voilà où tout le monde en est, comme nous finissons cette année et comme nous commençons l'autre, cette année 89 si prédite, si marquée pour de grands événements. Il n'en arrivera aucun qui ne soit dans Tordre de la Providence, aussi bien que toutes nos actions, tous nos voyages. Il faut se soumettre à tout, et envisager tout ce qui peut arriver; cela va bien loin. » (31 décembre i688.)

M"* de Sévigné ne s'alarmait pas à tort. « C'était une guerre continentale et maritime qui s'ouvrait, guerre implacable, universelle de tous contre un... Louvois ne perdit pas de temps : il fit levée sur levée, il augmenta les troupes régulières, il organisa les régiments de milices, et s'efforça même de ressusciter l'arrière-ban, non pour l'envoyer comme en 1674 donner de honteux exemples aux armées actives, mais pour l'employer seulement à l'intérieur du royaume. La campagne qui se préparait était essentiellement défensive ^'\ »

On sait qu'au moyen âge le ban était la proclamation par laquelle étaient convoqués tous les propriétaires de fiefs devant Vost et la chevauchée, selon la quotité de leurs biens, et que V arrière-ban

(1) Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. IV, p. 157.

s'adressait aux milices communales. Ces deux mots devaient finir par être conjoints ; on ne les sépara plus, et on employa l'un et l'autre pour signifier le service militaire dont on avait à s'acquitter; celui d'arrière-ban prévalut même, en dernier lieu, comme désignant une milice extraordinaire, la milice ordinaire étant formée par les compagnies permanentes. Au temps où les institutions féodales ne s'étaient pas encore altérées, le ban et l'arrière-ban fonctionnaient distinctement, selon les circonstances. En cas de danger, tous les citoyens valides, riches et pauvres, étaient également appelés. Dans le mois de juin 1355, la Provence étant à la veille d'être envahie, avaient même été requis les enfants de quatorze ans. « Vu l'urgence, les présentes reçues, mandait aux baillis royaux & seigneuriaux le lieutenant du sénéchal, il ne faut plus tarder de secourir la nation; car nous voulons combattre pour la défense de la patrie et mourir plutôt que de la laisser envahir et réduire en servitude. Ordonnez donc de faire armer ceux qui ne le sont pas, depuis quatorze ans et au-dessus (^\ »

Dans le trait final, dans cet appel à une jeunesse non encore adulte, se peint une société toute guerrière. Les inventaires domestiques des

(i) « Qui non erunt ita cito parati, a xiv annis et supra, faciatis parari confestim... » Notice sur les Archives communales de Toulon, publiée par M. Octave Teissier, p. ii6.

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XIV®, XV® et xvf siècles, sont là-dessus des plus expressifs. Il n'y a pas que des châteaux forts, comme celui des Baux, où l'on trouve un arsenal plein des armes de la nouvelle artillerie mêlées aux anciennes ^*\ Des paysans provençaux ont également le leur, où figurent épée, lance, javelots, bassinet, gorgerin, boucliers ronds, arbalète, carquois et viretons^^^..; et des archives communales gardent les parchemins sur lesquels, au moyen âge, s'inscrivait le rôle de l'armement imposé à chaque habitant ^5).

Comment ces levées en masse s'efFectuaientelles, et par quels règlements, après les désastres de la guerre de Cent ans, qu'avait causés pour une grande part leur défaut d'organisation, s'efforçat-on d'y mettre un peu d'ordre et de discipline ? Ce n'est pas le lieu de le rechercher ('^^^ et non plus de montrer, nonobstant ces efforts, le ban et Tarrière-ban tombant en pleine décadence. La désorganisation des anciennes classes féodales elles-

(i) Inventaire du château des Baux, en 1426, publié par M. le docteur Barthélémy^ Revue des sociétés savantes, 1887.

(2) Voir entre autres un inventaire, du 23 mars 1412, dans le très curieux ouvrage de M. Camille Arnaud : Histoire d'une famille provençale, depuis le milieu du xiv* siècle jusqu'en 188 j (2 vol. in-8. Marseille, 1884), t. J, p. 375 et suiv.

(3) La commune de Fourrières (Var) en a un de 1380, dressé par des commissaires in parlamento publico, ad recipiendum monstratn et ad taxandum arnesia.

(4) Ces règlements furent codifiés sous Louis XIII, lors des con~ vocations de 163; et 1659.

mêmes, allant de pair avec un changement radical des mœurs, le nombre croissant des anoblis, celui des exemptions qui grossissait sans mesure, la pauvreté des uns, la trop grande fortune des autres, enfin le liixe entrant dans les armées et y étant un nouvel agent de ruine , tout concourut à faire dégénérer l'institution ('\ Recueillons, en passant, quelques traits propres à la région que nous explorons.

Quand on ne sert pas en personne, on est tenu de présenter un remplaçant, avec obligation de l'entretenir tant que durera la campagne. C'est facile à édicter, mais de plus en plus difficile à appliquer, en l'état du morcellement des fiefs. Nous en avons pour témoin noble Antoine de Salsan, seigneur du château d'Arènes, près Alais ^^\ En ce qui le concerne, il doit une moitié de l'équipage nécessaire à un archer, pour le service du ban et arrière-ban; noble Antoine d'Espierres et Suzanne de Falcon, sa femme, ont l'autre à leur charge. Or ils s'y refusent : quatre fois, deux années durant, ils ont été assignés, sans qu^ils aient daigné répondre ; deux fois, en pure perte, Antoine de Salsan est allé les relancer dans leur

(1) Voir VHistoire des états généraux, par M. Georges Picot (2* édit. Hachette, 1888), t. II, p. iio, 424 ; t. III, p. 338.

(2) Ces Salsan, aujourd'hui éteints, ont laissé des papiers de famille qui nous ont permis de les dépeindre ailleurs dans leur vie rurale. — La Réforme sociale (1882, t. I, p. 555).

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maison de Beaucaire. Le 23 juin 1590, « comme tous les nobles viennent d'être encore assignés, à l'occasion de leurs fiefs », il porte sa requête par- -devant Jehan de Fayn, baron de Venezobres, gouverneur et sénéchal de Beaucaire et de Nime^, « à l'effet d'estre remboursé de tous frais et despens qu'il faira à l'advenir, pour le service d'un demi archer, à quoy se monte la cote desdicts mariés, et pour qu'ils soyent contraincts à payer sur leurs biens la taxe qui en sera faicte ». Par sentence du sénéchal, « vu l'urgente nécessité des affaires du Roy », Antoine de Salsan eut à servir à l'arrière-ban, tant pour lui que pour la partie récalcitrante, « sauf à se pourvoir quant au remboursement de la portion incombant à celle-cy ». En 1593, le procès durait encore.

Les exemptions ! c'étaient demandes sur demandes pour en obtenir, et il faut reconnaître qu'il y en avait de légitimes.

A une date qui ne nous est pas donnée d'une manière précise, mais qui certainement nous reporte au xvii° siècle, noble Daniel-Denys du Long, de Beaucaire, fait valoir ses motifs « pour estre dispensé du service personnel à l'arrière-ban et de toute contribution » ^'\ — « Il n'est pas seu-

(i) A force de dégénérer, plus d'une fois l'arrière-ban fut remplacé par un cotisement^ soit une contribution pécuniaire servant à la solde des troupes. — Journal manuscrit du sire de Gouherville (1$ 5 5-1562), par l'abbé ToUemer (Rennes, Oberthur, 1880), p. 581 et suiv.

lement atteint de vertiges qui le mettent hors d'estat de pouvoir monter souvent à cheval ; il a une maladie de poitrine, maladie de famille et presque Tunique héritage de ses pères, qui fait craindre pour luy... Outre cela, il est si mal partagé des biens de fortune, qu'il ne sçauroit soutenir la moindre petite despence... Il advoue avec douleur -qu'il n'y a pas, dans la province, de gentilhomme dont la destinée soit plus à regretter, puisqu'il faut qu'il s'applique sans cesse à fournir, avec très peu de bien, à l'entretien considérable d'une très nombreuse famille, pour laquelle il est forcé d'emprunter tous les ans. Ses médiocres commodités ne suffisent pas pour l'entière nourriture de cinq petits enfants, et la mère porte le sixiesme... Le dit suppliant se voit réduit à ceste dure extrémité, par les excessives despences que feu son père a esté obligé de faire, pendant près de trente années, dans le service de Sa Majefté^^^,

(i) Brantôme disait des gentilshommes de son temps que, pour s'être donnés corps et biens au Roy, « ils estoient engagés dans ces biens jusques aux fenestres, et si endettés qu'ils n'y pouvoient suffire. » Mémoires, édit. de 1692, t. I, p. 216.

Pour l'époque qui nous occupe, voir sur ce sujet les lettres inédites de Vauban, recueillies par M. le commandant de Rochas d'Aiglun et naguère publiées par M. de Boislisle (Bulletin du Comité des travaux historiques au ministère de Vinstruction publique, 1888, p. 223-262). Il y a là bien des traits sur la pauvreté d'une multitude de gentilshommes, servant aux armées^ « qui sont absolument brouillés avec l'argent comptant. » Le 18 juin 1706, Vauban se représente lui-même à Chamillart comme étant à bout de ressources. « Souvenez-vous, » lui dit-il, « qu'il n'y a guère de maréchal de France chez lequel les eaux soient si basses que chez moi. »

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OÙ il a mesme perdu deux oncles et un frère; & finalement, il expose qu'il a un frère qui sert actuellement dans le régiment de Vertini, et qu'il ne possède aucun fief en justice ^^^ ».

Un semblable texte en dit long sur les charges que Tarrière-ban faisait supporter aux familles. En voici un autre qui met en scène un personnage très différent. Les fortes races n'ont pas disparu ; et du temps de Louis XIII, en 1635, les Espagnols ayant fait une descente dans les îles de Lérins, Tarrière-ban en donne la preuve dans la personne d'un gentilhomme nommé Roumoules.

« A l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, il se présenta au comte d'Harcourt, et lui demanda place parmi les enfants perdus... Le comte fut ravi de voir un gentilhomme si résolu & ne put se lasser de louer son zèle ; mais il le fut bien davantage, quand ses trois enfants estant venus se jeter à ses pieds, pour le conjurer de faire retirer leur père qu'un âge si advancé rendoit inutile au combat, il vit ce généreux vieillard irrité contre eux comme contre des ennemis de sa gloire :

J'ay asse^i vescu, leur dit-il , pour ma maison ; je dois mes derniers jours à ma patrie, Suive^^moy, et vous cognoistre'^ qu'il n'y a poinct d'âge inutile, quand on a le cœur de servir. Apprenez;^, par mon exemple,

(i) Placet présenté à Messieurs les commissaires de Varrière-han. Manuscrit.

quîl n'y a poinct de vieillesse qui dispense de nostre debvoir, et qu'il faut employer pour son Roy tous les moments de sa vie. Cette résolution lira des larmes de joie de tous les assistants... Le comte, embrassant le vieillard avec tendresse, le considéra comme un présage du bonheur de ses armes ^'\ »

Mais rares étaient de tels descendants des anciens preux, et tout individuels étaient de pareils actes d'héroïsme. Est-ce à dire qu'il y eut moins de gentilshommes prenant le parti des armes, et, au nom du préjugé qu'une seule noblesse existait en France, celle d'épée, mettant leur ambition à faire preuve de la leur sur les champs de bataille ? Non certes : car, tout au contraire, jamais il n'y en avait eu davantage ; ils trouvaient même des émules chez des gens de robe, qu'on voyait « vendre leurs charges, brûler leur robe rouge, pour acheter un régiment » ^^^ . Lorsque Louvois créa les nouvelles écoles militaires, si grand fut l'entraînement, que les parents ne purent retenir sur les bancs des écoles des enfants brûlant du désir d'y être admis (') . On s'engageait de bonne heure dans les armées régulières, pour y pousser

(i) Mémoires de Jacques de Gaufridiy président au parlement de Provence (1626-1649). — Manuscrit de la Bibliothèque Méjanes, à Aix.

(2) Ernest Bertin, Les Mariages dans l'ancienne société française, p. 412.

(3) On en trouvera plus loin, au deuxième appendice, un exemple frappant chez les Grimoard de Beauvoir.

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aussi loin que possible sa fortune. Ceux qui recevaient cette éducation et avaient ces ambitions, nourrissaient, exaltai^m en eux les vieilles mœurs guerrières. Quant aux autres qui, retirés en leurs maisons, en étaient dépourvus, ne sachant commander et encore moins d'humeur à obéir, ils étaient les plus mauvais des soldats. Que devait-il donc en être chez les classes si nombreuses des anoblis !

Cependant l'institution vivait toujours, tant elle tenait au fond de l'organisation et de la tradition féodales. Le devoir du service militaire à remplir n'en était-il pas l'essence même ?

Un dernier coup allait lui être porté par un luxe qui débordait dans les camps comme dans le reste de la nation. Ici, nous nous trouvons sous Louis XIV, au sein d'une société de plus en plus policée, fière des lauriers que lui prodiguent ses grands capitaines, mais pour laquelle l'arrière-ban, qui semblait à jamais fini, produit l'effet d'un revenant, d'un sinistre trouble-fête.

Déjà, dans bien des familles, on avait peine à joindre les deux bouts ; pour elles, maintenant, c'est presque la ruine.

En ce qui la touche, M™^ de Sévigné en est hors d'elle :

« Le lieutenant général d'Auxois me demande un homme de Tarrière-ban. Je dis que j'ai donné le fonds de Bourbilly à ma fille en la mariant. Si

on me tourmente pour l'usufruit, je vous demande pardon, mon cher cousin (Bussy-Rabutin), mais je me jetterai sans balancer dans la bourgeoisie de Paris ^^^ ; je montrerai les baux de mes maisons, je produirai mes quittances de boues et lanternes, je ferai même voir que j'ai rendu le pain bénit. Enfin, je tâcherai de me sauver par les marais, comme je pourrai, plutôt que de payer cinq à six cents livres pour un homme de Tarrière-ban. Au reste, voici un étrange commencement de guerre, où d'abord nous faisons paraître notre dernière ressource. » (13 avril 1689.)

Son fils vient d'être convoqué en Bretagne. A quels périls ne va-î-il pas être exposé ?

« Toute l'Europe est en feu ; vous n'aviez pas songé au prince d'Orange, qui est l'Attila de ce temps... Enfin, tout est en l'air, tout est entre les mains de Dieu. » (13 avril.) Son fils ne la rassure pas à son gré : « Je m'ennuie fort de ne point savoir de nouvelles de mon marquis. Que de sacrifices à faire à Dieu ! Je le regarde souvent dans tout ce qui arrive, et nous sommes tous bien faibles et bien tremblants sous la main puissante qui remue l'Europe d'une telle manière, présentement, qu'on serait bien empêché de dire ce qui arrivera de ce nuage répandu partout. »

(i) Certaines villes, ayant un ancien droit de bourgeoisie, étaient exemptées de Tarrière-ban, et (;*était un privilège fort envié.

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(22 avril.) Autour d'elle, ce ne sont que désolation et larmes : « C'est chose pitoyable que l'étonnement et la douleur des Bretons, qui n'avaient point vu de guerres depuis celles du comte de Montfort et du comte de Blois. » (9 mai).

Son fils est désespéré qu'on soii venu le chercher dans ses bois, « pour le faire rentrer dans le monde et dans la guerre par ce côté-là ». La noblesse de Rennes et de Vitré, au nombre de cinq à six cents gentilshommes, 1'^ mis à sa tête : « Cela passe pour un grand honneur, mais ce sera une sotte dépense... Il va s'établir avec toute cette noblesse, pour lui apprendre à escadronner et à prendre un air de guerre. Il tiendra une table enragée; enfin. Dieu le veut. » (19 juin.) Dans ce mois de juin, l'orage semble s'éloigner de la Bretagne : elle n'a plus tant peur du prince d'Orange ; mais elle revient sur le chapitre de la bonne table, à laquelle se réduira dans le moment toute la guerre. « Vous croyez que le roi ou la Providence donne quelque chose à mon fils pour nourrir cette noblesse. Rien du tout, je vous assure, encore trop d'honneur. » Puis, lorsque Tarrièreban va être licencié : « Le régiment de mon fils est beau et assez bien instruit. Mon fils recevait ces louanges avec un cœur qui me faisait plaisir, et moi je songeais que ce n'était pas pour être là que je l'avais élevé et que j'avais commencé sa vie et sa fortune. Je songeais, en le voyant si

joli à la tête de ses escadrons, comme LuUy disait d'un air qu'il avait fait pour un opéra et qu'on chantait à la messe : « Seigneur, je vous demande « pardon, je ne l'avais pas fait pour vous. » Messieurs de l'arrière-ban, je ne l'avais pas fait pour vous. » (24 juillet.)

En Bourgogne, au témoignage de Bussy ^*^ , l'arrière-ban a fort contristé toute la noblesse, comme celle de tout le royaume. « La dépense à ceux qui n'ont guère d'argent, et la fatigue à des gens que l'honneur ne fait point marcher (2), leur sont des choses insupportables. Je ne sais à quoi

(i) Correspottdance de Bussy-Rabutin, t. VI, p. 245.

(2) Ceci s'adressait aux anoblis, à ces nobles de fraîche date sur lesquels Molière avait exercé sa verve comique dans son Bourgeois gentilhomme. Le 13 mai 1689, Bussy régalait M"" de Sévigné d'une pièce nouvelle, toute de saison, disait-il, dans laquelle Pavillon venait de chansonner le Gentilhomme de Varrière-han :

Dans ma maison des champs, sans chagrin, sans envie.

Je passais doucement la vie. . .

J'allois à Paris rarement.

Mais Paris quelquefois venoit dans mon village. J'entends quelques amis qui venoient bonnement

Me voir et manger mon potage.

Je les traitois fort sobrement ; Mes pigeons, mes poulets, tout leur sembloit charmant.

La gloire elles honneurs n'étoient pas ma faiblesse;

Et je me piquois de noblesse

Seulement pour ne pas payer La taille et les impôts que paye un roturier, Aujourd'buy fay regret d'être né gentilhomme ;

Ce titre glorieux m'assomme.

Hélas ! il me contraint en ce malheureux temps

De paraître à V arrière-ban.

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on les emploiera, mais je compte peu sur cette ressource. En récompense, je compte fort sur les troupes réglées qu'a le roi...» (17 mai.)

Tels sont le mouvement et l'entrain dont sont pleines ces correspondances, qu'à les lire on se croirait transporté dans la société de cette époque, que ses émotions nous sont rendues présentes comme si nous y assistions. M""^ de Sévigné surtout nous donne une chronique de l'arrière-ban de Bretagne, à nulle autre pareille ; et, voulant montrer notre comtesse de Rochefort dans un cadre propre à faire ressortir sa figure, c'est pour cela que nous prenons tant de plaisir à interroger son illustre contemporaine. Grâce à M™* de Sévigné, oui, nous voilà bien dans le milieu où nous allons considérer Madeleine des Porcellets ; elle nous y sert d'introductrice, elle vient combler les lacunes d'un journal tout d'affaires. Ainsi, nous nous demandions à quoi, en Languedoc, fut employé l'arrière-ban de Beaucaire. Et M*"^ de Sévigné de nous le dire, au sujet d'une expédition en Dauphinéj que les remuements du parti protestant vont obliger M. de Grignan à faire par la plus mauvaise saison :

« M. de Grignan donnera la chasse à cqs dé-

O vous, mon bisayeul, de tranquille mémoire^ Dont les armes n'étoient que Vanne et Vécritoire, Qui vivie:^ en bourgeois et poltron et prudent, Reconnoisseï en moy votre vrai descendant.

mons qui sortent des montagnes et vont s'y recacher. Il y en a beaucoup en Languedoc. M. de Broglie (commandant) et M. de Bas ville (intendant) courent après ; ce sont comme des esprits qui disparaissent. Aussi, vous voyez des armées dans les provinces qui ne seront pas moins nécessaires. » (28 février 1689).

Ardentes et toutes prêtes à éclater dans une conflagration générale étaient, chez les protestants français, les passions soulevées par la révocation de redit de Nantes. Les étrangers coalisés y comptaient bien. Dans le Dauphiné, le Vivarais, les Cévennes, et l'on peut dire des Alpes aux Pyrénées, « elles s'exaltaient à l'appel des ministres proscrits, des prédicans et voyans exotiques de l'un et de l'autre sexe. Un livre de Jurieu, lancé de l'exil en 1686, annonçait la délivrance de l'Église et la ruine de la Babylone papiste. Un premier soulèvement fut pourtant bientôt comprimé, grâce aux mesures aussi habilement calculées qu'inexorables de l'intendant Basville. Le comte de Grignan n'était pas resté inactif de son côté(^>... »

(i) M'* DE Saporta, La Famille de Af™* de Sèvignè en Provence. — Revue des Deux Mondes, ij" janvier 1887. — Pour de plus amples détails, voirie livre très intéressant que M. le marquis de Saporta vient de publier sous le même titre (Paris, Pion, 1889).

Signalons sur ce sujet les curieux Mémoires de Madame Dunoyer. Émigrée pour cause de religion, en compagnie du ministre Noguier, son oncle, avec lequel elle avait quitté Nîmes et s'était retirée à La

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Un Livre de raison nîmois nous traduit au vif cet état des esprits. Son auteur, Etienne Borrelly^ un notaire doublé d'un annaliste, y écrivait à la date du 21 mars : « La province a fait un régiment de dragons et doit faire quatre régiments de milices. Le premier sera commandé par M. de Villevieille, qui était consul Tannée dernière ; le deuxième, par M. le marquis de Chambonas ; le troisième, par M. le marquis de la Tourette, et le quatrième, par M. le marquis de Vaugueil. Ces régiments de milices ne sont composés que d'anciens catholiques, car le roi se méfie des nouveaux convertis. Nismes doit fournir cent hommes ; ils sont partis le 4 avril et sont envoyés du côté des Cévennes^'^ »

C'est le 17 mai que notre Brancas, comte de Rochefort, partit pour Tarrière-ban. Les événements semblaient devoir se précipiter : ce jour-là même, Guillaume m ne venait-il pas de déclarer la guerre à la France ? Issu d'une race éminemment vaillante, il était de ceux qu'aucune çonsi-

Haye, elle nous dit ce qui la fit résister aux instances d'un autre oncle de Paris, fervent catholique, qui la pressait d'abjurer. « C'était le temps prescrit par M. Jurieu dans ses prophéties, où il promettait que la religion serait rétablie en France l'an 1689, et cette espérance aida beaucoup à me déterminer. » Édit. de Londres, 1739, p. 180.

(i) Livre de raison du notaire Etienne Borrelly (1654-1717). = La Vie de nos ancêtres, d'après leurs Livres de raison, ou les Nimois dans la seconde moitié du XVII* siècle, par Albert Puech (Nîmes, i888).

dération n'arrêtait quand il fallait payer de sa personne ; mais il n'était pas moins jaloux de paraître à l'armée selon son rang. « On est au désespoir, » avait écrit M™*' de Sévigné à Bussy- Rabutin, le 24 avril 1672; « on n'a pas le sou, on ne trouve rien à emprunter, les fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse monnaie, on voudrait ne pas se donner au diable, et cependant tout le monde s'en va à l'armée avec un équipage. De vous dire comment cela se fait, il n'est pas aisé; le miracle des cinq pains n'est plus incompréhensible. » Et Bussy de faire chorus avec elle : « Je trouverais plus beau, si j'étais à la place du roi, d'avoir de bonnes troupes^ vêtues simplement, que ruinées par la richesse des habits et par la magnificence des équipages. »

Que n'eût-il pas dit, si, le 17 mai 1689, il avait vu des gens à bout de ressources se montrer plus magnifiques encore ! A Nîmes, où se rassemblèrent la noblesse de cette ville et celle de Beaucaire, ce fut toute une brillante parade que la revue dont elles donnèrent le spectacle. Etienne Borrelly eut la curiosité d'y assister. « Les gentilshommes, au nombre de cinquante, » nous raconte-t-il, « ont été passés en revue à l'Esplanade, par-devant M. de Montfrin. Tous portoient des justecorps avec de grands galons d'or ; ils avoient des plumes blanches à leurs chapeaux, et étoient supérieurement montés : car il y a de grands sei-

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gneurs avec de grapds équipapes. Ils parient demain pour Montpellier, où les officiers se feront en présence de l'intendant et de M. de Broglie ^^K » Notre notaire n'était pas homme à prendre pour argent comptant ces grands galons d'or et ces beaux panaches. Il en savait long sur le fond des choses, sur le désordre des fortunes ; et, quand nous en serons aux détails de la crise économique du temps, il nous sera un témoin important à entendre. Le secret professionnel lui fermait la bouche au sujet des nobles clients dont il travaillait à conjurer la ruine; mais d'autres ont parlé pour lui, et combien de traits ne nous offriraient-ils pas à citer ! Parmi les convoqués à l'arrière-ban, nommons, par exemple, Henri Brues, baron de Saint-Chaptes. Or celui-ci est malade et de plus ruiné, au point d'être réduit à se faire remplacer par son frère Louis; « et, comme il n'a pas d'argent pour monter son équipage et faire la dépense de la campagne, il obtient de l'intendant, vu qu'il s'agit du service du Roy, une provision de 600 livres sur ses revenus saisis. » Bientôt après, il meurt. « Il laisse de telles dettes que ses biens sont mis sous séquestre, et que deux de ses fils, partant pour Tarmée, sont obligés de. solliciter de Basville une ordonnance qui leur per-

(1) (( Ils ont été envoyés en Guyenne, » ajoute notre annaliste nîmois. Nous verrons, par notre journal, qu'ils séjournèrent surtout dans le Qjuercy.

COMTESSE DE ROCHEFORT. 8l

mette de retirer quelques fonds pour s'équiper. » — « Le 10 juin 1689, noble G. d'Arbaud, seigneur de Blauzac, convoque ses créanciers, et leur expose que les malheurs du temps présent, les désordres arrivés dans ses aflfaires et dans sa famille, et la fréquente stérilité des fruits, l'ont mis tout d'un coup dans l'impuissance absolue de les payer en argent comptant. En conséquence, il les prie de lui accorder un délai de grâce, de lui réduire les intérêts à un pied modique, et leur engage une métairie appelée le grand mas d'Arbaud et le domaine de Laspe ^^K »

Plus que personne, Madeleine des Porcellets dut se croire ruinée, lorsque son mari, se rendant à l'arrière-ban, emporta même ce qui restait d'argent au ménage, et lui ravit jusqu'à Sicard, l'intendant de la maison. Sicard, l'homme plus que jamais nécessaire au logis, son maître s'en emparait, il le menait au loin pour conduire et tenir des équi-

(i) Albert Poech, p. 52-53, et 259. — Autres traits recueillis par le savant érudit nîmois : « Le 27 novembre 1687, noble Pierre de Serres, seigneur de Saint-Cosme, convoque ses créanciers, auxquels il doit 65,992 livres de capital. Il leur expose qu'il est dans l'impuissance de les payer, a à cause que plusieurs fugitifs de ce i( royaume lui ont emporté des sommes considérables, dont il leur « avoit fait prest », et leur délègue 50,000 livres à lui dues en Provence par les communautés de la Cadière, de Pertuis et de Salon.» — « Le juge mage du présidial de Nimes est, en 1686, obligé de Tendre sa charge et d'aliéner plusieurs fiefs, qui, depuis plus d'un siècle, étaient dans sa famille. Le lieutenant du roi en Languedoc a des affaires tellement embarrassées, qu'au premier abord on se demande ce qui restera de sa succession... »

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pages qui contrastaient si fort avec les embarras où il la laissait.

Un des chagrins de la châtelaine des Rochers était que le départ de son fils lui eût enlevé, avec sa compagnie, son liseur infatigable. Combien autre fut celui de notre comtesse de Rochefort, à peine dans la sixième année de son mariage, lorsqu'elle se trouva seule, avec l'image de son frère tué à Zutphen, souvenir poignant et qui lui faisait tout craindre! Chaque année, le 13 juin ramenait pour elle, comme un sujet de recueillement, le douloureux anniversaire. Cette année, elle le consignera dans son journal avec un surcroît d'émotion : I) juin, jour remarquable dans ma famille, puisque ce fut celuy de l'enlèvement de feu Monsieur de VaUrargues, mon frère. Aussi, me suis-je levée de grand matin pour faire mes dévotions. Tremblante est-elle également pour ses jeunes enfants, pour ses deux fils, dont les moindres maux lui causent d'incessantes alarmes, lui font faire neuvaines sur neuvaines : l'aîné, André-Louis, âgé de quatre ans et demi (*> ; le cadet, Henry-Thomas- Antoine, encore dans les langes ^*>.

Si amères que soient ses tristesses, elle voudra de suite voir clair dans sa situation.

(i) Né à Beaucaire, le lo novembre 1684. On le décorait déjà du titre de marquis.

(2) Né à Beaucaire, le 21 décembre t688. Celui-ci, destiné à Malte, était appelé « le chevalier ».

Je soutiens qu'il faut approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les supporter, les régler, prendre ses mesures^ savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas, que c'est cela seul qui fait riche, qu'avec cela on suffit à tout, et au devoir et aux plaisirs, qu'avec l'ordre on fait tout, que sans cela on ne fait rien, on manque à tout.

D'où nous viennent ces belles maximes ? Encore de M°** de Sévigné ; elle en est un vivant répertoire, et il y aurait presque tout un recueil à en faire, en les isolant du badinage, des choses frivoles auxquelles on les trouve entremêlées. Celles-ci, portant la date du 24 janvier 1689, ouvrent en quelque sorte l'année terrible, terrible pour M*"* de Grignan, terrible pour Madeleine des Porcellets.

Du moins, une des deux, la dernière, les mettait consciencieusement en pratique.

« Le 30 may, j'ay employé une partie du jour à arr ester des comptes...

« Le 31, j\''vais fait dessein d^aller à la Bégude aujoùrd'huy; mais, la pluye m'en ayant empêchée, j'ay arrêté le compte du rentier du Grès, & j'ay vu qu'il me devra encore de l'argent à la foire. — J'ay aussi arrêté le compte du meunier, qui me devra encore. — Je voulois bien faire un arrêté de compte, devant notaire, avec le rentier de la Bégude ; mais j'ay jugé à propos d'attendre le retour de M. Sicard... »

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Ceci n'est qu'un jeu. Mais quel travail pour dresser l'état des dettes, et, avant tout, pour les connaître ! Il y en a de tout genre.

Et d'abord les dettes criardes : — dus à M. Michel, marchand d'Arles, 1,053 livres; à M. David, droguiste de la même ville, 100 écus... Ce sont là de ces comptes qui s'allongent démesurément chez les fournisseurs, et finissent par former un total devant lequel on recule, avec la honte d'avoir à solliciter de nouveaux délais. Il ne semble pas cependant qu'aucun lui ait causé de trop grands remords : pas un article de toilette n'y figure. Comme M"* de Grignan, elle ne s'est pas mise et ne se mettra jamais dans le cas d'être relancée par quelque marchande de Paris, venant réclamer un payement en personne. Ici, nous ne comprenons plus du tout M"® de Se vigne. Que deviennent ses maximes ? et quel usage en fait-elle elle-même, au sujet de M"*® Reinié ? « Disons un mot de M™* Reinié. Quelle furie ! Ne crûtes-vous point qu'elle était morte, et que tout son esprit et toutes ses paroles vous revenaient persécuter, comme quand elle était encore en vie ? Pour moi, j'aurais eu une frayeur extrême, et j'aurais fait le signe de la croix ; mais je crains qu'il ne faille autre chose pour la chasser. Comment fait-on cent cinquante Heues pour demander de l'argent à une personne qui meurt d'envie d'en donner, et qui en envoie quand elle

peut ? Nulle personne arrivée à Grignan ne pouvait plus m'étonner que celle-là; j'en fis un cri. Vous faites bien cependant de ne pas la. maltraiter, vous êtes toute raisonnable ; mais comment vous 5erez-vous tirée de ses pattes, et de ses inondations de paroles, où Ton se trouve noyée, abîmée?... » (26 août 1689.) Cet endroit nous montre l'envers du caractère de M™* de Sévigné. Sa raison est bien simple et droite, comme elle l'appelle ; mais il y a chez elle un fond d'esprit mondain et surtout une idolâtrie pour sa fille, qui ne tarde pas à prendre le dessus. Ne soyons pas étonnés, après cela, du peu d'impression que laissent ses belles maximes ^'>.

Passons aux autres dettes de Madeleine : — « Aux consuls d'Arles, pour taxes locales arriérées

(i) Vingt-cinq ans après, lorsqu'il mourut, le 31 décembre 1714, le comte de Grignan laissa jusqu'à 44,661 1. de dettes, dont on peut bien dire qu'elles étaient au plus haut point criardes. Un état des plus exacts en fut dressé par les liquidateurs de sa succession ; et, dans ce document, que possède M. le comte Luc de Clapiers, en ce qui concerne notamment les valets et serviteurs, nous relevons entre autres les chiffres suivants :

« M. Féraud, garde, pour ses appointements . . 1,345 ^*

« M. Francisque ', 1,600 1.

« M. Jean, muletier, pour ses gages 455 1*

« M. Audibert, garde, pour ses apointemens et

fournitures 2,011 1.

« M. Honoré, sommelier, pour fournitures. . 1,2381.

Pour sts gages 480 1.

«( M. OUivier, chef d'office, pour ses gages . . 750 1.

<r M* Charpi, chef de cuisine 1,2701.

H6 MADELEIN'E DES PORCELLETS

et accumulées, 2,000 livres. » Ceci est plus grave : en aucun temps, le fisc a-t-il fait miséricorde ?

Puis, combien de prêts venant de personnes vis-à-vis desquelles son savoir-vivre est plus qu'embarrassé ! car elles sont de sa société. Ce sont des parents ou des amis : M. des Porcellets de Beaucaire, 30,000 livres et les intérêts de plusieurs années; pour des sommes plus ou moins importantes, M. Trévenan, de Villeneuve-lès- Avignon ; MM. de Chasteuil et de Quinson, d'Avignon; M. de Montière, de Bagnols; M. de Montpezat; M. Maliverni, prêtre de Laudun; M. Roubian, bénéficier de Saint-Trophime d'Arles ; MM""" de Lubières et de Vendargues, M"* d'Esparvicr... Combien de communautés religieuses ont rendu à M. de Rochefort le service de lui

« M. Dcmonville, valet de chambre 9,964!. 12 s. 8 d.

« Plus à luy, tout déduit i>i59 1* 17 s. 8 d.

Quelques-uns des articles de bouche sont encore à citer, comme curiosités.

« M. Pontier, boulanger, pour pain, farine et son. 1,689 1.

« Jean Iismiou, charcutier, pour lard 684 1. 12 s. 6d.

» D"* Marguerite Marone, pouj volailles. . . . 1,5481. 3 s, 9d.

« Mad""* Moularde, pour fruits et herbes ... 43$ 1.

« Mad""" Gaye, pour œufs, beurre et légumes. 273 1.

« Magdeleine Pitreuse , poissonnière , pour

25 quintaux de poisson, k 25 1. par quintal. 625 1.

« Mad""*Daniel,bouchère, pour viande de bœuf. 753I. los.

« Françoise Béguine, bouchère, pour 43 quintaux de mouton. 758 1. 8 s.

« Le pâtissier de Marseille 274 1.

« Philibert Lacorvée, pâtissier 250 1.

« Le sieur Benezet, confiseur 1,200 L

fournir des fonds, et elle est impuissante à leur payer même « leur pension ! » Sont dans ce cas les Pères de Rochefort, les Pères de Saint- Jean; les Dames de Sainte-Marie, de Sainte-Claire, de la Miséricorde, à Avignon ; d'autres à Montpellier... Quant à la masse des vulgaires créanciers, elle est indéfinie, et de plus en plus impatiente : M. Pages, 1,572 livres; M. Viliaire, i,ioo, etc.. Le journal les fait défiler un à un sous nos yeux ; pendant cinq longs mois, c'est une procession non interrompue, soit à Rochefort, soit à Beaucaire, qui ne lui laisse ni trêve ni repos. Et à tous que pourra-t-elle répondre ? duels pénibles aveux ne devra-t-elle pas renouveler, presque à satiété! A M. de Chasteuil, elle dira que, par Peffet de, son malheur, Monsieur de Rochefort a été engagé cette année à de grandes dépenses, qui Vont mise dans V impossibilité de payer ; — à M. Trévenan, de Villeneuve-lès- Avignon, que sa demande nest guère de saison, Monsieur de Rochefort ayant porté tout V argent qu'elle avoit pour faire sa campagne; — à Laugier, son fermier du grand mas de Beaujeu, en Camargue, dont les inondations ont noyé les herbages, que nonobstant cela elle ne peut rien rabattre de la rente, quelle en a besoin pour fournir aux dépenses extraordinaires que Monsieur de Rochefort est obligé défaire à l'arrièreban. Lorsqu'on est une Porcellet, toujours crier misère, quelle humiHation !

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Même chez ses fournisseurs, elle trouvera des gens délicats dans leurs procédés. « Le 8 juin, j'arrestay mon compte avec M. Michel, marchand d'Arles, et j'ay vu que je luy devois 1053 livres. Il m'a promis de se contenter des intérêts ^'^ pour cette année; ils se montent à 210 livres. Je les luy ay cédés sur mon fermier de Sainte-Cécile. » M. de Chasteuil lui déclarera « fort honnêtement qu'elle payera quand elle pourra, mais qu'il lui faudra souffrir un acte de demande des intérêts, par la raison que, en vertu des ordonnances du roy, on ne pouvoit rien exiger après les cinq ans, si l'on n'avoit fait cette demande auparavant. » Les 9 et 10 juin, divers accommodements : «M"® d'Esparvier m'a réclamé sa pension'; je luy ay répondu que y si je le pouvais, je la payerais après la récolte, J'ay écrit encore à M. de Quinson, et je luy ay démandé d'attendre, jusquà la récolte, les arrérages de pension que nous lui devons. » — « Le 29 juin, M. Allègre, marchand de laine de Nismes, m'est venu demander la pension de M""® de Vendargues. Je luy ay répondu que je ne pouvais la payer avant le mois d^aoust.

En des temps où il y avait fort peu de numéraire, au moyen âge, août était le mois par ex-

(i) Sur le taux de Tintérêt au xvii* siècle en Provence, voir, à la date du 13 septembre 1689, la note mise au bas des extraits du journal de la comtesse de Rochefort, qui terminent ce volume.

cellence dans lequel se produisait et vers lequel convergeait presque tout le mouvement des transactions, des ventes, achats, échanges. C'est à Notre-Dame d'août, in festo beata Maria medii augusti, que nobles et bourgeois recueillaient, avec le blé de leurs métairies, le montant des redevances constituant leurs censives; que les paysans soldaient, avec ces redevances, leurs menues dettes, et réglaient leurs grandes ou petites affaires. Parmi les plus grandes était le mariage de leurs filles, pour lequel ils acquittaient par fractions, entre les mains de leurs gendres, les annuités promises en payement de la dot. Souvent alors on les voyait, dans leurs sollicitudes paternelles, pourvoir un jeune ménage de la provision en grains nécessaire à sa subsistance, pendant la première année. Il n'était pas rare, non plus, que les amis de la famille y aidassent par des dons en nature, consistant en quelques têtes de bétail et charges de froment ou méteil. En pareil cas, ces dons figurant au contrat étaient toujours déclarés payables aux moissons prochaines. De nobles personnages, lorsqu'ils faisaient de semblables cadeaux à la fille d'un de leurs tenanciers, n'agissaient pas avec moins de simplicité. Le 27 avril 1449, aux fiançailles de Pierre Terni, de Rognes, avec Jeanne Vincent, Pierre d'Agoult, seigneur du lieu, promet à cette dernière une petite terre, plus une charge de blé à livrer in messibus proxime futuris.

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Les mêmes bourgeois et paysans font-ils leur testament ? Pour ne pas grever leur héritage , ils disposent que les frais de funérailles seront acquittés, que les trenteniers de messes, objets de legs à la paroisse, seront soldés, que les cantars ou grand*messes d'anniversaire seront célébrés, avec le concours des parents et amis, toujours au moment des récoltes, aux moissons de Tannée courante et des années suivantes ^'\

Comparée aux modestes patrimoines de ces bonnes gens, immense était la fortune territoriale de Madeleine des Porcellets ; et cela ne lui donne nulle fausse honte pour pratiquer leurs combinaisons économiques, jusque dans le système d'abonnement appelé candou^^^ en provençal, usité par eux avec le maréchal-ferrant , le meunier ou le barbier-chirurgien du village. Nous la contemplerons bientôt dans son intérieur, et, à l'œuvre qu'elle accomplira, nous apprécierons ses qualités de ménagère. Ici, à propos de ses dettes et des embarras qu'elles lui suscitent, nous noterons

(i) Ces quelques traits sont détachés d'une étude toute spéciale, où nous avons essayé de retracer les mœurs rurales et villageoises de la Provence, vers la fin du moyen âge, d'après les actes des notaires d'alors. — La Vie de village en Provence y au temps du roi René (La Réforme sociale, 15 septembre et i*' octobre 1889).

(2) Terme qui semble être venu de canda, mot de la basse latinité, signifiant une espèce de taille ou de contribution (V. Ducange). Au moyen âge, en Provence, un abonnement de ce genre était appelé candelum. Encore aujourd'hui, on dit : estre candou, pour exprimer qu'on est abonné.

réconomie qu'elle réalise pour une certaine nature de dépenses que de fréquentes indispositions lui rendaient, semble-t-il , assez onéreuses. « Le 27 juin, j'ay passé une convention avec M. Darles, mon chirurgien, pour qu'il me serve à cande, moyennant deux salmées de bled ou dix écus d'argent, à mon choix. » — « Le i*"" juillet, j'ay fait une convention avec M. Sellon, mon apothicaire, par laquelle il s^engage à me servir désormais à candcy pour cinq salmées de bled ou vingtcinq écus par an, à mon choix. M. Saint-Jean, mon médecin, me l'a conseillé pour bien des raisons ».

Mais il est des créanciers exigeants, intraitables, et de ce nombre est le sieur David, droguiste à Arles. Le 3 juin, il lui fait commandement de payer cent écus. « J'ay répondu que j'ay des lettres d'État, pour surseoir à toutes poursuites, & je pense qu'on ne bougera pas jusqu'au retour de Monsieur de Rochefort. » — Dès le 21 mai, elle écrivait : « J'ay receu aujourd'hui des lettres d'Etat, » Ceci appelle quelques explications.

Dans les précédentes convocations du ban et de l'arrière-ban , notamment dans celles de 1635 et de 1639, il avait été réglé que, « pour donner à la noblesse les moyens de s'acquitter du service dû aux armées, il seroit sursis à toutes procédures, en matière civile, pouvant estre faites à

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rencontre des convoqués ». Il était interdit « à tous juges & officiers de justice de faire aucunes instructions, de rendre aucuns jugemens, sur les procez que ceux-ci avoient devant eux, de donner aucunes contrainctes par corps, pour raison de leurs debtes, et à tous sergens et huissiers d'en mettre aucunes à exécution, pendant le temps du service du ban & de rarrière-ban ». A cet eflFet, les intéressés étaient tenus de rapporter des certificats signés par les baillis, sénéchaux, commissaires et contrôleurs, « ordonnés pour les monstres » ^'\

De semblables immunités furent établies en 1689 : de là les lettres d'État dont André de Brancas se munit, comme nous voyons M. de Grignan le faire, lui aussi, dans cette même année ^*\ Madeleine eut plus d'une occasion de s'en servir; mais elle avait trop compté sur leur secours : car, si elles lui étaient un moyen de défense en ce qui touchait son mari, elles la laissaient désarmée quant à elle-même et à ses propriétés. A Aix, capitale de la province, était établie Gabrielle de Brancas, sa belle-sœur; mariée à Jo-

(i) Article 20 du règlement sur la convocation du^ ban et arrièreban, donné à Chantilly, le $0 juillet 1635.

(2) Au sujet d'une affaire qu'il avait à Paris contre un M. d'Aiguebonne, M"' de Sévigné écrivait le 14 mars 1689 : « Si la justice est écoutée, on rendra la requête comme une pièce folle, téméraire & sans fondement ; si elle ne l'est pas , nous lâcherons nos lettres d'État. »

seph de Valbelle, marquis de Tourves, président au Parlement ^*\ son crédit pouvait la tirer de peine. « Le lo juin, je priay M™* de Tourves d'avoir une ordonnance du subdélégué de M. l'intendant de Provence , contre les consuls d'Arles , au sujet de 2,000 livres que je leur dois, pour la taxe des biens de la communauté. Je leur ay fait signifier mes lettres d'État ». Vaine démarche! non moins inutile voyage d'un de ses hommes d'affaires à Arles : « Le 28 juin, M. Aillaud est revenu et m'a rapporté mes lettres d'État. Messieurs les consuls ont répondu que leur signification étoit inutile, puisque les biens d'Arles m'appartiennent à moy en particuUer et à mon propre. Il m'a rapporté aussi qu'il y auroit peu de bled au grand mas de Beau jeu et au mas de Sainte- Cécile. Dieu soit loué de tout / »

Certes, la déception esc amère ; et cependant elle loue Dieu. N'en soyons pas surpris, et ne nous étonnons pas davantage de le lui voir consigner par écrit. Dans les familles chrétiennes, long-

(1) Avant d'épouser Joseph de Valbelle, le 6 juin 1674, Gabrielle de Drancas avait passé sa jeunesse à la cour, et, d'après Loret, elle y avait compté parmi les beautés du temps. Ses traits purs et délicats, dit-il, étaient d'une blancheur incomparable. Atteinte de la petite vérole , elle fut l'objet d'un tel intérêt que les gazettes de la cour s'en occupèrent. M. Victor Fournel nous la montre au nombre des nobles personnes, transformées en muses, qui figurèrent dans un ballet des plus brillants, donné le 2 décembre 1666 à Saint- Germain-en-Laye, et dont le succès fut extraordinaire {Les Contem' porains de Molàre, t. II, p. 611).

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temps ce fut une formule consacrée, et on la retrouve partout accompagnant la mention des douleurs et des joies domestiques.

Le 4 juillet 1699, à Barbentane, Antoine de Chabert, sitôt après son mariage avec Marguerite de GaufFridy, commence son Livre de raison, « pour toutes les affaires notables qui luy surviendront pendant le cours de vie qu'il plaira à Dieu luy donner. » Le 5 mai 1700, naissance d'un « gaillard garçon », nommé Jean-Antoine : Dieti veuille le conserver et le bénir, et que ce soit pour sa plus grande gloire! Le 10 juin 1701, il s'agit d'une fille, Madeleine, dont sa femme vient d'accoucher « très heureusement. Dieu merci. » Pour elle, même invocation, mêmes souhaits. Le 10 décembre suivant, elle meurt : Dieu soit loué de tout! Elle sera un ange dans le ciel qui priera Dieu pour nous.

Bien autrement malheureux est Etienne Borrelly, le notaire de Nîmes, avec lequel nous faisions tantôt connaissance. Père de sept enfants, il les perd un à un : c'est une longue et lamentable succession de catastrophes domestiques. Le 5 mars 1683, il dira de Joseph, que vient de frapper la petite vérole : C'estoit l'enfant le plus beau que l'on pût voir; il donnoit du plaisir à toute la maison..^ C'est le cinquième garçon que Dieu nia ôté. Dieu soit loué et béni! En 1692, un seul lui reste, Marc- Antoine, enrôlé dans le régiment de MoUac; le

19 octobre, il lui est enlevé dans THôtel-Dieu de Dunkerque* : J' aurais voulu le faire recevoir dans mes charges. Me voilà sans successeur. Dieu soit béni de tout!

Et même, dans des Journaux agricoles, au sujet de choses en apparence très vulgaires, comme le rendement des propriétés, mais qui importent essentiellement à la vie de la famille, un professeur à rUniversité d'Avignon, Henry des Laurens, écrira : « i6 novembre 163 1. Nous avons eu beaucoup d'huile dans nos bastides. Dieu soit loué et glorifié ! et grâces luy soient rendues pour tout le bien qu'il nousfaict! — 13 octobre 165 1, Le prix du bled a grandement augmenté. De plus, les ravages des eaux ont emporté la moitié de mes renforts (digues)... Dieu soit béni de tout ce qu'il luy plaît de nous envoyer! — 1658. J'ay mandé un courrier dans mes bastides, pour me faire payer de mes débiteurs ; mais il n'a rien avancé, estans tous si pauvres qu'ils ne le peuvent encore ; il y a une très petite récolte. Dieu soit loué de tout! »

En Alsace, où de simples familles du peuple tiennent des Livres de raison appelés Hausbuch, un tonnelier, à Cernay, dira : « 1739. Dieu miséricordieux nous a envoyé une inondation, suivie d'un orage si terrible que nous nous réfugions tous à l'église. — 1740- Dieu nous a envoyé un long et froid hiver, et l'on fut obligé de faire du feu jusqu'au 25 mai. Ce jour-là, dans sa souve-

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raine bonté, Dieu nous a donné un temps très chaud, et Tannée a été bonne. Qu'il soit bini et remercii <'' ! »

Plus l'on pénètre dans les profondeurs de notre ancienne société , plus l'on est frappé du pouvoir qu'y avaient les mœurs chrétiennes, en des temps où, à en juger par les surfaces , tout était livré à la corruption. Et c'est ce que notre comtesse de Rochefort va achever de nous montrer, par sa pratique personnelle.

(i) Voit notre travail sur Us Livres de raison en Allemagne et U Tatehucb d'jlibrubl Durer (^Piiii, Uvè, 1886J; et le beau liviedans lequel M. l'abbi Cetly vient de tiire revivre, ivec Unt de tharme, h Famille d'aulrifois en Ahace (Riiheim, 1B80).

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