LA CONSPIRATION DE
Dès la mort du duc de Guyenne, le parti favorable à Jeansans-Peur dut commencer à se remuer. La disparition du prince laissait en présence les Armagnacs et les Bourguignons, sans que l'on put espérer que le nouveau dauphin reprendrait la politique de son frère. Une scission se produisit entre ceux qui avaient suivi le duc de Guyenne. Un grand nombre de ses partisans se rangèrent autour des Armagnacs ; ces derniers, au moment où la guerre reprenait avec l'Angleterre après Azincourt, au moment où Jeansans-Peur négociait avec Henri V victorieux, devenaient déjà, en défendant Charles VI et la royauté des Valois, les chefs du véritable parti national, qui se groupa quelques années plus tard autour de Charles VIL Les princes du sang, comme le duc de Berry, et de nombreux conseillers du duc de Guyenne s'y agrégèrent, non pas tant peut-être par admiration pour la politique des Armagnacs que par haine du duc de Bourgogne. Mais, tout un groupe qui, lui, aussi s'était rallié après 1413 autour du dauphin, se rapprocha de Jean-sans-Peur. Ce furent des bourgeois de Paris, des clercs, des universitaires, que la réaction violente survenue en décembre 1415 et au début de 1416 avait rempli d'effroi. Les mesures prises tant contre les bourgeois que contre les universitaires, les arrestations, les recensements et déclarations forcées du nom des habitants, les exigences des gens de guerre massés à Paris et aux environs, les mesures de rigueur prises contre ceux que l'on soupçon-
lfiS LA VIE POLITIQUE
nait d'être, sinon des partisans décidés de Jean-sans-Peur, du moins des hésitants favorables à ce prince, les tailles, charges et impositions établies à nouveau sur le peuple, — sans que le trésor royal parut en profiter, — toutes ces mesures rapprochèrent les Parisiens du duc de Bourgogne. Le voyage inutile de l'empereur Sigismond à Paris, l'échec des négociations destinées à obtenir sa médiation entre la France et l'Angleterre, et finalement son alliance avec Henri V augmentèrent encore le mécontentement1. Les tailles qu'après le départ de l'empereur le Conseil du roi (c'est-à-dire la reine Isabeau de Bavière, le roi de Sicile, le duc de Berry) établit pour pourveoir aux frais delà campagne que le connétable d'Armagnac allait entreprendre pour recouvrer Ilarfieur, décidèrent les mécontents à agir. Un seul parti s'offrait à eux : s'adresser au duc de Bourgogne.
Jean-sans-Peur après l'échec de ses pourparlers avec la cour, et après avoir quitté Lagny, était rentré en Flandres2, où il paraissait exclusivement occupé des intérêts de son comté. En réalité, il n'avait rien abandonné de ses projets ; il négociait avec l'empereur Sigismond 3, de qui son beau-frère, le comte de Savoie, allait obtenir l'érection de ses états en duché, et il continuait d'intriguer à Paris.
1. L'empereur arriva à Paris le 1" mars (Journal de Nicolas de Baye, t. II, p. 241), et y demeura jusqu'au 20; par Beauvais, Abbeville, Boulogne, il gagna Calais, où il s'embarqua pour l'Angleterre. 11 conclut bientôt une alliance avec ce dernier royaume. Durant son séjour à Paris, le duc de Berry, le roi de Sicile et son gendre le comte de Ponthieu (le futur Charles VII) essayèrent vainement de l'entraîner dans le parti armagnac.
2. Après être parti de Lagny le 28 janvier 1416, le duc de Bourgogne par Xanlouillet, Fismes, Avesnes, avait regagné la Flandre, où on le trouve à la lin de février et pendant les mois d'avril et mai (E. Petit, Itinéraires de Philippe le Hardi et de Jean-sans-Peur, dans Collection des Documents inédits, p. 424-426).
3. Arch. départ, de la Côte-d'Or, B 1588, f 226 ; envoi de l'abbé de Montier-Saint-Jean et J. de Montaigu à l'empereur alors à Lyon, au mois de janvier 1416; à cette même date Begnier Pot et P. Gastellier étaient également envoyés par Jean-sans-Peur à Lyon auprès de Sigismond (ibid., V 68).
ET LE PROCÈS DU BOITEUX d'oRGEMONT 169
Il y avait des partisans, les uns convaincus et dévoués depuis longtemps à sa politique, les autres, sceptiques, obéissant aux inspirations et à l'intérêt du moment. On avait à se plaindre des Armagnacs; on se faisait volontiers Bourguignon. Les bannis de 1413 revenus dans la ville lui servaient d'intermédiaires précieux ; ceux qui étaient encore à sa cour correspondaient avec leurs parents demeurés à Paris ; en outre il avait un certain nombre d'émissaires, parmi lesquels Jeannet de Poix, Jean de Fosseux, le seigneur de Saint-Léger et Binet d'Auffeu, qui intriguaient à son profit, pour lui faciliter les moyens de rentrer dans la ville. Les événements qui marquèrent le triomphe des Armagnacs fournirent à ces émissaires l'occasion d'agir, et bientôt ils purent compter sur un nombre important de complices, appartenant tous à la haute bourgeoisie parisienne. Tandis en effet que les tentatives bourguignonnes de février, d'octobre et de décembre 1415 paraissent avoir été des actes isolés ou tout au moins mal combinés, le mouvement tenté au début de 1416 rallia dans un même dessein bourgeois, universitaires et hommes d'église.
Les noms des principaux meneurs sont connus, et permettent de voir quels étaient alors les adhérents du duc de Bourgogne. Ce sont des changeurs, grands manieurs d'argent, marchands d'objets d'art et d'orfèvrerie, banquiers et prêteurs sur gages, des chasubliers, des pelletiers, des épiciers notables, tous fournisseurs attitrés de la cour ; ce sont des avocats, des procureurs au Châtelet, des clercs et des dignitaires ecclésiastiques, comme Nicolas d'Orgemont et Renaud Maillot. On y rencontre d'anciens Cabochiens convaincuset aussi de ces hommes qui, effrayés du triomphe delà démagogie en 1413, avaient alors tenté d'enrayer le mouvement insurrectionnel de Caboche et de ses partisans.
Parmi ces conspirateurs, quelques-uns jouissaient d'une grande notoriété. Tel était Jean de l'Olive, épicier marquant,
juré de sa profession en 1402 *, fournisseur de cire pour la chancellerie royale2 ; Bourguignon convaincu, il était l'objet de dons de la part de Jean-sans-Peur 3 ; échevin en 1412 4 et en 1413, il avait fait en février de cette dernière année partie de la commission d'enquête ordonnée par le dauphin5. Il était allié à l'une des plus notables familles de changeurs parisiens : sa femme Marguerite 6 était la fille d'Henri Orlant et la sœur de Thomas ou Thomassin Orlant. Les Orlant sont mentionnés dès 1339 7. Henri Orlant8, père de Thomassin avait été l'un des grands financiers changeurs de la fin du xive siècle. En rapports constants avec les princes qui lui achetaient des bijoux et des objets d'art précieux, qu'en cas de besoin ils lui engageaient ensuite, prêteur d'argent9, Henri Orlant était valet de chambre de Philippe le Hardi 10. Il était allié lui aussi à l'une des grandes familles bourgeoises ; sa femme Guillemette était la sœur de Martin Double, le célèbre avocat et conseiller du rci u ; ses enfants s'établirent d'autre part