Voir plus loin, p. 270 (Appendice X
ET LE PROCÈS DU BOITEUX D'ORGEiMONT 179
d'Orgemont. « Monseigneur de Bourgogne ». Nicolas d'Orgemont prit les lettres et demanda si la réponse était urgente. « Non, dit Renaud, ce sont lettres de créance ». Sur cette réponse, d'Orgemont mit les lettres dans le revers de sa manche et s'en alla chez Harpedenne. Le repas terminé, avant d'aller à Saint-Jean-le-Rond à l'office des ténèbres, il rentra chez lui. En changeant de vêtement, il songea à ces lettres : il les ouvrit, étonné de n'y trouver aucune signature, ni du duc, ni de ses notaires. Elles n'étaient pas scellées du seing manuel du prince, mais seulement d'un signet en cire rouge. Une seule indication décelait leur origine : de par le duc de Bourgogne. Le signet extérieur était effacé, si bien qu'il pensa qu'elles ne provenaient pas de Jean-sans-Peur. En les lisant, il vit qu elles contenaient créance pour Jeannet de Poix, le sire de Saint- Léger et un troisième personnage, dont il ignorait le nom.
Lorsqu'il en eut pris connaissance, il alla à l'office des ténèbres, puis rentra chez lui ; assez tard dans la soirée, Renaut Maillot vint l'y trouver, accompagné de trois autres personnes, dont Jeannet de Poix. Averti par ses serviteurs, d'Orgemont les fit monter dans la salle haute de sa maison. Renaut Maillot lui présenta Jeannet de Poix en lui disant : « Veci mons. qui veult parler à vous ». — « Monseigneur, dit Poix, vous salue, et vous a envoyé lettres contenans créance ». Nicolas d'Orgemont confessa l'exactitude de ce dire, et Jeannet de Poix lui exposa en détail sa mission.
Le duc de Bourgogne l'avait envoyé à Paris avec plusieurs autres de ses conseillers, à la requête de certains bourgeois, et lui avait enjoint d'aller trouver Nicolas d'Orgemont, qui « amoit le bien du Roy et du royaulme et de la bonne ville de Paris ». Les bourgeois avaient représenté au duc les lourdes charges et oppressions dont ils étaient accablés et le lamentable gouvernement du royaume, « adfin qu'il voulsist sur ce pourveoir et remédier, pour ce
qu'il a grant partie ou royaulme ». Après cet exposé, Orgemont demanda à Jean de Poix de préciser les intentions des conspirateurs. Un des envoyés prit alors un rôle qu'il tenait en main, et s'éclairant d'une chandelle placée sur le buffet de la salle, en donna lecture, affirmant, sans que l'on put vérifier son dire, que ce document était scellé du signet de Jean-sans-Peur. Dans ce mémoire, le duc faisait remercier les Parisiens « de l'amour qu'ilz lui avoyent monstre de signifier le gouvernement de ce royaulme, lequel lui desplaisoit de tout son cuer », se déclarant « tout prest de soy employer de tout son povoir à y pourveoir et remédier à leur bonne ayde ». Ses envoyés devaient provoquer une assemblée des bourgeois et aviser comment il convenait de procéder envers le roi, pour « lui remonstrer les griefs et oppressions que on faisoit à son pueple ». Les bourgeois devaient enlever les sceaux au chancelier, remettre le grand sceau au roi et le requérir de sceller du petit sceau, — mis en carde soit chez Jean de Longueil, soit chez d'Orgemont — Jusqu'à l'arrivée du duc de Bourgogne. On demanderait aussi à Charles VI, (sans toutefois que l'on eut dès lors décidé qui porterait la parole), de faire venir Jean-sans- Peur, accompagné de gens « d'onneur » et de 4 ou 500 hommes d'armes, car disait-on, le duc « s'entendroit à soy gouverner par chevaliers et par les bons bourgeoiz ». Les instructions contenaient en outre les noms des officiers du roi qu'il convenait d'arrêter, les mesures à prendre contre le roi de Sicile et le duc de Berry, le prévôt de Paris, — que l'on espérait gagner à la cause bourguignonne, — et le prévôt des marchands.
Ces choses longuement exposées, les envoyés bourguignons certains, malgré quelques réticences de forme de Nicolas d'Orgemont, d'avoir son assentiment, prirent congé de lui en lui disant : « Monseigneur, nous savons bien que vous aymez bien le Roy et le bien du royaulme et monseigneur de Bourgongne ; s'il vous plaist, vous tenrez secret ce que nous vous disons et nous parlerons à ceux de
la ville et puis nous revendrons vous dire ce que nous aurons fait ». Cela dit, ils se retirèrent.
Le samedi saint, Nicolas d'Orgemont se rendait au Palais, à la requête d'Olivier de Mauny, à qui il devait remettre une clef du coffre où étaient enfermés les joyaux du roi ; il avait, avoua-t-il, peur de l'émeute; il l'avouait à un augustin, confesseur de son frère Guillaume, alors absent de Paris. « Ha pour Dieu ! plust à Dieu que je feusse à costé de lui ! » Il songeait, dit-il, à aller le rejoindre à Lagny ; et il hésitait à prévenir certains personnages de sa connaissance, tel Hémon Raguier, du complot projeté.
Le jour de Pâques, vers sept ou huit heures du soir, après souper, Renaud Maillot vint l'informer des dernières mesures qui avaient été prises. Le coup devait être tenté cette nuit même. Suivant certains chroniqueurs, on avait tout d'abord choisi le vendredi saint, puis on avait réfléchi qu'en ce jour de prières, beaucoup de gens seraient hors de leurs demeures ; on risquerait d'être remarqué, (les rues étant par suite très fréquentées), et en outre, beaucoup de ceux que l'on devait arrêter seraient hors de leur logis. On remit l'affaire à la nuit de Pâques d. C'est ce que Renaud Maillot venait annoncer à d'Orgemont. On devait s'assembler aux Innocents ou à Saint-Germain-l'Auxerrois et à deux heures du matin aller trouver le roi, afin de lui faire les remontrances sur le gouvernement du royaume. Le mot de ralliement était « Franchise ». Lorsque Maillot se fut retiré, Nicolas d'Orgemont fît soigneusement fermer toutes les issues de son hôtel et défendit que personne en sortit.
Tout semblait prêt ; on était au moment où le complot allait être exécuté, et rien n'en avait transpiré. Il ne semble pas qu'aucun des conjurés ait été, dans les semaines qui précédèrent la fête de Pâques, l'objet d'une mesure quelconque de défiance ; pour Nicolas d'Orgemont il continuait ses fonctions au chapitre de Notre-Dame, et en avril il recevait