‹ Une grappe de groseilleChapitre 2 sur 4 · GO SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF · texte numérisé non relu

GO SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF

mis des variations sur l'air des Fraises, nous vous attendons.

Dorcelle avait déjà quitté le piano. Le père et la fille se décident à en faire autant. La demoiselle très-contente de ne plus chanter, le papa fort mécontent de ce qu'on n'ait pas entendu les deux derniers couplets de sa Bergère attristée.

Cependant Godineau est venu aejoindre son ami auquel il dit :

— On est enchanté de vous, vous touchez du piano, vous êtes un homme précieux ! ... les dames vous prieront tout à l'heure de les faire danser...

— Ah ! vous faites bien de me prévenir, je me tiendrai sur mes gardes.

— Pardon si je vous quitte encore, mais madame Cabochon me mitonne quelque chose qui me paraît avantageux... il y aurait la soupe, le bœuf et une salade...

— Allez, mon cher, ne négligez pas cela.

— Vous vous amusez?

— Extraordinairement.

Après avoir fait quelques parties d'écarté, avec des joueurs qui ne risquent jamais plus de cinq sous, Dorcelle est accosté par le monsieur au long nez.

— Monsieur, permettez-moi de vous remercier d'avoir bien voulu accompagner ma fille...

— Monsieur, je suis enchanté si j'ai pu lui être agréable. .

— Très-agréable, monsieur, vous êtes bon musicien, vous accompagnez parfaitement.,, ma fille me le disait

SOIRÉE CHEZ M. GROSBŒUF Ci

tout à l'heure, en ajoutant : Je voudrais bien être toujours accompagnée par ce monsieur-là... mon papa, tu devrais bien tâcher de te lier avec lui... et l'engager à venir chez nous... Vous voyez que je n'y vais pas par quatre chemins !...

— Non, monsieur!... on vous saisit tout de suite!

— J'ai répondu à ma fille. Ce monsieur doit être bien recherché dans le monde!... mais enfin, comme ma musique a paru lui plaire, peut-être cela le disposera-t-il en notre faveur... comment trouvez-vous ma Bergère attristée?

— C'est charmant, monsieur, c'est digne de Wéber.

— Eh bien, monsieur, il faut que je vj^s conte ce qui m'a donné l'idée de cette chanson... j'étais allé passer quelques jours à la campagne pour ma santé, j'avais emmené ma petite fille qui avait alors six ans à peine, et qui était fort délicate; on ne s'en douterait pas à présent, mais elle a été longtemps chétive, j'ai eu de la peine à l'élever. On m'avait conseillé le lait d'ânesse pris sur les lieux, c'est-à-dire dans une ferme où y il aurait des ânesses... nous avons des fermes où il n'y a que des vaches. ..

Dorcelle commence à ressentir des inquiétudes dans les jambes. Il cherche dans sa tête comment il pourra se débarrasser de ce monsieur qui est de cette classe de gens qui ne finissent jamais leurs discours et ne s'aperçoivent pas de l'impatience de leur auditeur; ces insupportables bavards sont un des désagréments les plus communs en société. Celui-ci continue.

— Je m'étais rendu à Morfontaine, charmant endroit;

62 SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF

si vous le connaissez, je n'ai pas besoin de vous le décrire, si vous ne le connaissez pas, je vous engage à le visiter. Je n'étais pas précisément à Morfontaine, mais à un quart de lieue au-dessus, du côté d'Ermenonville, autre pays délicieux, habité longtemps. . .

— Par Jean- Jacques Rousseau, tout le monde sait cela. . . Mais votre chanson?

— J'avais donc trouvé des ânesses dans une espèce de ferme, habitée par de bonnes gens... quand je dis de bonnes gens!... le maître du logis s'était souvent livré devant moi à des accès de colère et alors il corrigeait rudement ses enfants, il en avait quatre dont un bossu, et celui-là était le plus méchant...

— Monsieur, il n'est pas possible que tout cela soit dans votre chanson!

— Cela se tient, vous savez bien que dans la vie tout arrive par ricochet; Picard a fait sur ce sujet une fort jolie pièce en un acte qu'il a fait jouer à l'Odéon lorsqu'il en était le directeur... en était-il directeur, alors?

Dorcelle prend sa résolution, il quitte brusquement ce monsieur en lui disant :

— Pardon, mais mon ami m'appelle ! ... Et il va trouver Godineau auquel il dit :

— Comment appelez-vous ce grand monsieur long, maigre, bistré qui me parlait à l'instant?

— L'auteur de la Bergère attristée*!

— Justement.

— C'est M. Ménélas.

— Eh bien, mon cher, quand vous verrez M. Ménélas

SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF

me parler, si vous ne venez pas sur-le-champ à mon secours, je ne vous revois de ma vie !

Madame Cabochon rit beaucoup de la sortie que Dorcelle vient de faire au sujet du poëte musicien. Elle dit à Godineau :

— Il est fort bien votre ami. . . que fait-il ?

— Il a vingt-cinq mille francs de rente, voilà ce qu il fait.

— Oh! mais, c'est joli cela... et de la figure, du talent... il touche du piano... de l'esprit peut-être?

— Oh ! il n'y a pas de peut-être.

— Je le marierai très-facilement...

— Il ne veut pas se marier.

— Oh! idée déjeune homme, mais il y viendra; vous y venez bien, vous!

— Oui j'y viens, mais, je n'y arrive pas !

— Chut! ou va jouer un morceau à quatre mains. Deux jeunes personnes sont au piano, celle qui fait la

main gauche s'arrête à chaque instant, en disant :

— Je me suis trompée, je n'y suis plus... recommençons !... de sorte que le morceau se joue plusieurs fois au lieu d'une. Madame Grosbœuf s'écrie ensuite :

— Madame Rosalini va chanter... elle me, l'a promis... c'est notre prima donna.

Cependant la prima donna que tout le monde entoure, résiste aux sollicitations; elle vient, dit-elle, d'être prise par un enrouement, elle demande du répit, elle a un chat dans la gorge et veut voir si cela se passera. Alors on voit

61 SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF

M. Ménélas se rapprocher du piano et y pousser sa fille en disant :

— En attendant que le chat de madame soit parti, ma fille va vous chanter une autre romance ; je cherche ce monsieur qui l'accompagne si bien... c'est singulier, je ne l'aperçois plus !

Aux premiers mots de M. Ménélas, Dorcelle s'était caché derrère Godineau et madame Cabochon. Le grand monsieur ne le voyant pas reprend :

— Eh bien, ma fille s'accompagnera elle-même; allons, Flore, de l'assurance, chante la Bergère désolée. C'est également de moi.

— Mais qu'est-ce que les bergères ont donc fait à ce monsieur? dit madame Cabochon en regardant Dorcelle en souriant. — Celui-ci qui trouve qu'il s'est assez amusé, et ne se soucie pas d'attendre la nouvelle production de M. Ménélas, se hâte de gagner l'antichambre où il a laissé son chapeau ; il cherche à l'endroit où il l'avait posé, mais ne l'y voit plus ; après avoir fureté dans tous les coins sans le trouver, impatienté de ne pouvoir partir, il vase décider à prendre un feutre qui ne lui va qu'à peu près, lorsqu'une porte dérobée s'ouvre et un vieux monsieur, qui a l'air assez commun, paraît en se frottant les mains et va examiner les carafes de sirops ; Dorcelle court à cet individu, qu'il prend pour un domestique, en lui disant d'un ton brusque,

— Sapristi, qu'est-ce que vous avez fait de mon chapeau? pourquoi l'avez-vous ôté de l'endroit où je l'avais mis?

SOIREE CHEZ M. GROSBŒUF 05

Le vieux bonhomme sourit, et ouvre un placard, en disant :

— On en met là quelquefois !

— Eh ! oui, le voilà, s'écrie Dorcelle qui vient de reconnaître son gibus et court s'en saisir en disant :

— Est-ce bête de cacher les chapeaux ainsi !

En ce moment, un monsieur qui sortait du salon, va au vieux bonhomme et lui dit :

— Eh bien, M. Grosbœuf, avez-vous été heureux ce soir au bézigue?

— Oui, oui, j'ai fait le cinq cents !...

Dorcelle se sauve tout confus en se disant : c'était le maître de la maison ! . • ,

LA MARQUISE ABELINO

Dorcelle était rentré chez lui de fort mauvaise humeur contre Godineau, mais il se console vite dans l'espérance que le lendemain le dédommagera de sa soirée chez M. Grosbœuf.

Sur les deux heures de l'après-midi, après avoir soigné sa toilette beaucoup plus qu'il ne le fait ordinairement, Adrien Dorcelle se rend chez le marquis Abelino, qui occupe un charmant petit hôtel dans la rue de la Chausséed'Antin ; un valet à livrée se présente ; le jeune homme ne demande naturellement que le marquis ; le valet semble indécis et répond qu'il ne sait pas si son maître est visible, mais Dorcelle lui donne sa carte et après l'avoir fait

LA MARQUISE ABELINO 67

passer dans un salon le domestique va la porter. Au bout de fort peu de temps, le marquis paraît lui-même et court tendre la main à son visiteur.

— Bonjour, mon cher Dorcelle. . . que vous êtes aimable de venir me voir... mon domestique ne vous connaît pas encore, sans quoi il vous eût sur-le-champ introduit...

— 11 n'y a aucun mal. . . Je viens peut-être un peu matin vous déranger...

— Matin... à deux heures... me prenez-vous pour une petite maîtresse... Je suis matinal, dès huit heures du matin je travaille dans mon cabinet; et ma femme ellemême a toujours fini sa toilette à dix heures... à propos de ma femme je lui ai déjà parlé de vous, je lui ai dit que j'avais retrouvé ici un ami que j'avais connu à Venise et pour lequel j'avais éprouvé sur-le-champ la plus vive sympathie... je ne sais si vous êtes comme moi, mon cher Dorcelle, mais je crois que l'amitié est comme l'amour; on se sent sur-le-champ le cœur pris en apercevant la femme que Ton doit adorer; on a tout de suite envie de presser la main de celui dont on doit être l'ami.

— Oui, marquis, je pense de même, et cette sympathie que vous avez éprouvée pour moi, je l'ai ressentie également, je vous le jure. Seulement en ma qualité de français, je ressens si souvent de la sympathie pour les jolies femmes que l'une me fait souvent oublier l'autre. Mais il n'en est pasdemême en amitié ! celle-là, je la respecte, je lui suis fidèle! car je me suis déjà aperçu que l'on pouvait être aimé de dix femmes avant de rencontrer un ami.

— C'est bien parler cela... Oui, nous étions faits pour

C8 LA MARQUISE ABELINO

nous connaître... je me félicite de nouveau de vous avoir retrouvé...

— Et ce qu'il y a de mieux, c'est que l'intérêt ne peut dans cette liaison nous guider ni l'un ni l'autre ! je suis assez riche pour satisfaire mes folies; je n'ai point d'ambition, et une position indépendante a toujours été mon unique désir. Vous, marquis, vous êtes riche aussi. ..vous avez épousé une femme que l'on dit charmante, vous êtes donc parfaitement heureux.

— Oui... oui... je suis heureux..* mais pas encore autant que je le voudrais...

— Comment ! il y a un nuage dans votre ciel?

— C'est que moi, attaché à une ambassade, je ne suis pas aussi indépendant que vous!... par exemple, je suis assez souvent obligé de m'absenter de Paris... et je ne puis emmener ma femme avec moi... ce serait un dérangement continuel, et puis en diplomatie les femmes gênent quelquefois.

— Eh bien, pourquoi n'envoyez-vous pas au diable vos places, vos emplois? est-ce que votre fortune ne vous suffit pas?

— J'ai soixante mille francs de rente î c'est plus que je ne dépense. Mais que voulez-vous... issu d'une grande famille, je ne puis me défendre d'un peu d'ambition... je puis parvenir à quelque poste important...

— Ambitio perdidit hominem!... Mais non, chacun doit suivre sa vocation. Vous désirez les grandeurs... elles vous arriveront. .. moi, je ne recherche que les plaisirs et jusqu'à présent je n'en ai point manqué. Nous avons à

Page 1