‹ Une grappe de groseilleChapitre 3 sur 4 · LA MARQUISE ABELINO GO · texte numérisé non relu

LA MARQUISE ABELINO GO

Venise fait quelquefois ensemble d'assez joyeuses parties; mais maintenant vous voilà marié, vous êtes sage... vous n'aurez plus d'intrigues... je n'aurai plus vos confidences à recevoir.

— En revanche, j'espère, mon cherDorcelle, que vous me prendrez toujours pour votre confident... vous savez que je vous ai quelquefois donné d'assez bons conseils...

— Oui vraiment, oh! vous autres espagnols, vous vous entendez parfaitement à conduire une intrigue amoureuse... soyez tranquille, dans un cas difficile j'aurai recours à vous.

— Et maintenant je vais vous présenter à ma femme...

— Volontiers, si toutefois vous pensez que cela ne contrariera pas madame...

— Bien au contraire, elle sera charmée de vous connaître... attendez, je vais la faire prévenir.

Le marquis sonne : une jeune fille paraît, il l'envoie prévenir sa maîtresse; puis conduit son ami dans un autre petit salon, meublé avec une coquetterie et une élégance qui annoncent que le goût d'une femme a passé parla.

— Ceci est le salon favori de la marquise, dit Abelino, c'est ici qu'elle se plaît... aussi voyez quelle profusion de fleurs!...

— L'air en est embaumé ! ces dames veulent nous enivrer de parfums.

— Oui, même lorsqu'elles ne cherchent plus à nous enivrer d'amour... Ce qui prouve que les femmes veulent toujours porter le trouble dans nos sens.

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Une porte s'ouvre et la marquise paraît. C'est une femme qui peut avoir vingt-trois à vingt-quatre ans ; sa taille est élevée, sans pourtant dépasser cette hauteur où l'on est encore gracieuse; svelte, bien prise, assez potelée pour ne point être maigre, et assez mince pour ne point être grosse, la marquise laisse voir une croupe légèrement accusée qui dit assez que la crinoline n'a pas besoin de passer par là. Ce corps, à la fois souple et élégant, est alors renfermé dans une robe de soie couleur gris perle, qui a la forme d'une robe d'amazone, monte jusqu'au col, boutonne hermétiquement sur la poitrine, mais dessine parfaitement la gorge, la taille et tout ce qui s'ensuit. Un petit pied bien cambré et chaussé de bottines en soie de la même couleur se montre à peine sous cette robe qui traîne un peu par derrière.

La marquise est brune. Ses cheveux noirs, enroulés avec art et formant un immense nœud derrière sa tête, ont un brillant qui éblouit. Ils sont cependant un peu cachés par une rézille ponceau, mais deux grosses boucles s'en échappent de chaque côté et encadrent fort bien un visage ovale, de grands yeux bleus à la fois tendres et langoureux, un nez grec, une bouche moyenne et sérieuse; quant au front il est caché sous une touffe de cheveux et un petit voile de dentelle noire qui est jeté négligemment surtout cela, de manière à retomber jusques sur des sourcils bruns assez peu fournis, mais bien arqués.

Dorcelle ne peut se défendre d'un certain trouble à l'aspect d'une femme aussi séduisante. Il la salue respectueusement tout en murmurant à l'oreille du marquis :

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— Polydore n'avait point flatté le portrait... votre femme est ravissante.

La marquise a fait une révérence très-gracieuse à l'ami de son mari, tandis que celui-ci lui dit :

— Ma chère Fidélia, je vous présente M. Adrien Dorcelle : c'est lui dont je vous ai parlé souvent. Nous nous étions trop tôt quittés à Venise, mais nous nous retrouvons à Paris, et l'accueil qu'il recevra ici lui prouvera que nous désirons le regarder autrement que comme une simple connaissance.

— Monsieur, ce sera toujours avec le plus grand plaisir que je recevrai les personnes qui vous plaisent, répond la marquise en s'adressant plutôt à son mari qu'à Dorcelle . Celui-ci un peu surpris d'abord du ton cérémonieux avec lequel cette dame parle à son mari, comprend bientôt qu'il n'est plus chez M. Groobœuf, et que le langage change suivant les personnages.

L'organe de la marquise a aussi frappé Dorcelle: c'est une de ces voix de contralto qui sont un peu voilées, mais dont la vibration vous faitéprouver une sensation agréablej de ces voix rares chez les femmes.

La belle marquise s'est assise sur une causeuse. Dorcelle et le marquis se sont jetés sur des fauteuils; an moment de silence règne entre ces trois personnes, mais Àbelino reprend bientôt la parole. Le marquis avait de l'esprit, une élocution facile et piquante, on aimait à l'entendre ; il était du petit nombre de ces causeurs que l'on écoute sans fatigue, parce qu'ils son! toujours prêts à

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vous écouter aussi, et que, dans leurs causeries, ils semblent vous provoquer à répondre.

La marquise souriait de temps à autre aux plaisanteries dont son époux assaisonnait ses récits, mais elle semblait vouloir se borner à écouter. Dorcelle mêlait quelques réflexions aux historiettes du marquis ; mais, bien qu'il Técoutât, il était distrait, et ses regards se reportaient souvent sur cette femme à la fois belle et jolie qui était devant lui ; il cherchait à saisir sur sa physionomie une expression qui fit un peu deviner sa pensée, mais cela était difficile ; et puis ce petit voile de dentelle jeté sur sa tête cachait trop son front pour que Ton pût y lire ; ce maudit voile retombait même quelquefois jusque sur les yeux : alors il est vrai que la belle dame le repoussait avec sa main, mais elle le repoussait avec tant de négligence qu'il ne tardait pas à revenir encore, comme s'il avait eu mission de cacher un si charmant visage.

Àbelino ayant cessé de parler, Dorcelle s'écrie :

— Mais à propos, madame ignore peut-être l'accident arrivé hier au bois, et dont elle a été la cause sans s'en douter...

— Un accident est arrivé hier au bois, et à qui donc ? demande le marquis.

— A un jeune homme que vous connaissez et que vous avez vu hier avec moi au café... à Polydore, il est tombé de cheval.

— Ah ! ce pauvre jeune homme ! dit la marquise avec un ton de voix si singulier qu'on n'était pas certain si elle plaignait le tombé ou si elle se moquait de lui.

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— Est-il blessé ? demande le marquis.

— Non, presque rien, une écorchure au nez, voilà tout.

— Et comment suis-je cause de cela? dit la marquise en reprenant un air presque grave.

— Je vais vous l'expliquer, madame : hier, en causant avec nous au café où étaient Polydore et un autre de mes amis, monsieur votre époux nous quitta en nous disant quil allait faire avec vous une promenade au bois. A peine était-il éloigné, que Polydore nous quitta aussi, en nous annonçant qu'il allait monter à cheval et se rendre au bois afin d'avoir le plaisir de vous y rencontrer; c'était en quelque sorte nous défier et nous dire : Je serai plus heureux que vous, messieurs, car je vais voir dans quelques instants une dame charmante que vous voudriez bien connaître aussi. Et en effet, madame, d'après le portrait que l'onm'avaitfait de vous, j'avoue quejebrûlais du désir de vous présenter mes hommages; comme chez moi une résolution est aussi vite exécutée que formée, je dis à mon ami : Allons prendre des chevaux, rendonsnous au bois et rejoignons Polydore. Tout cela fut fait promplement. Polydore n'est pas difficile à rattraper! le pauvre garçon est bien mal à son aise sur un cheval! il me fît de la peine et j'étais presque honteux de me montrer au bois en société d'un cavalier aussi ridicule !.. Je le quittai bientôt, parce que cela m'ennuyait de n'aller qu'au pas, mon ami en fit autant, mais au bout de quelques minutes, nous vîmes accourir sa petite jument veuve de son cavalier ; cela nous fit deviner ce qui venait de se

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passer; en effet, nous trouvâmes Polydore à terre, et son petit groom également couché près de lui...

— Ah! ah! ah! comment le jockey aussi?..

— Oui, madame, mais comme le petit drôle monte bien, je pense qu'il était tombé par politesse et pour tenir compagnie à son maître.

— Ah ! ah ! le tableau devait être comique !

La belle marquise rit de bon cœur, ce qui permet à Dorcelle de remarquer qu'elle a de jolies dents et que son sourire donne un tout autre aspect à sa physionomie.

— Enfin vous avez ramené le pauvre garçon chez lui? demande le marquis.

— Oh ! tranquillisez-vous, mon cher, ce diable de Polydore qui, après tout, est fort bien de sa personne, rencontre toujours quelque dame qui s'intéresse à lui. Cette fois c'est madame de Bréville dont le coupé s'est arrêté devant le lieu témoin de l'accident ; en apercevant Polydore à terre, cette dame s'est empressée de le faire monter dans sa voiture et l'a emmené, ce qui a dû consoler de sa chute le maladroit cavalier.

— Ah ! madame de Bréville a emmené le blessé. . . c'est fort bien de sa part... C'est une bonne action qui lui fera pardonner quelques-unes de ses méchancetés; car si vous la connaissez, vous devez savoir que cette dame n'aime pas moins à en dire qu'à en faire.

— Oui, je me suis trouvé quelquefois avec elle dans le monde, où sa réputation est parfaitement établie.

— En vérité, monsieur, dit la marquise qui a repris son air sérieux, je suis désolée d'avoir été cause, sans m'en

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douter de l'accident arrivé àM. Polydore de Nanterre, mais je crois qu'il doit être sujet à de telles chutes ; nous l'avons aperçu quelquefois au bois, et vraiment il ne sait pas se tenir à cheval.

— C'est un fort beau cavalier... mais à pied seulement, dit le marquis en riant. Je le crois galant homme, mais ce n'est pas à cheval qu'il fera son chemin. Il nous a été amené ici par cette même dame de Bréville... J'ignore si elle a cru nous faire une méchanceté, mais je ne crois pas ce jeune homme dangereux... Qu'en dites-vous, Fidélia?

— Oh ! je suis entièrement de votre avis! c'est un fat et un sot, pas autre chose.

— Pauvre Polydore ! se dit Dorcelle, si tu entendais comme cette dame t'arrange, tu en serais probablement moins enthousiasmé !

Après avoir encore causé quelques instants, Dorcelle prend congé de la marquise et de son mari. Il s'éloigne en se disant :

— Oni, cette dame est très-belle ; mais quel dommage qu'elle ne rie pas plus souvent! car alors... c'est une tout autre physionomie... Oh ! alors... ce seraità en perdre la tête... à oublier qu'elle est la femme de notre ami.., et c'est ce qu'il ne faut pas oublier.

Deux jours après, c'était soirée chez le marquis, et Dorcelle n'a garde d'y manquer ; car, tout en se disant qu'il ne faut pas penser à la femme de son ami, le jeune homme ne peut s'empêcher de rêver souvent à la belle Fidèlia. Il n'a certes pas l'idée de chercher à lui plaire, mais il se dit que celui qui serait aimé d'elle deviendrait un heureux mortel. Puis il réfléchit et pense que cet heureux mortel c'est son mari, le sieur Abelino.

Cependant, quoiqu'il cherche à croire cela, il n'en est pas bien persuadé ; le ton presque cérémonieux avec lequel cette dame parle à son époux, n'est pas celui d'une femme s'adressant à l'homme qu'elle aime, dont elle n'est la compagne que depuis peu de temps.

Abelino est pourtant fort bien, il a encore tout ce qui peut séduire une femme; pourquoi la sienne ne l'aimerait-elle pas? est-ce qu'on sait? Justement peut-être parce qu'elle est sa femme. Et puis, est-ce un mariage d'amour ou de convenance, ou de raison... Voilà encore ce qu'il faudrait savoir ; et là-dessus l'ami n'a fait aucune confidence à son ami.

Dorcelle attend, cette fois, que la soirée soit un peu avancée pour se rendre chez le marquis; il veut trouver sur-le-champ la société rassemblée pour faire, à part lui, ses observations et ses remarques.., on est bien plus à son aise et libre de soi dans un salon où il y a beaucoup de monde que dans une petite réunion presque intime. Et en effet, lorsqu'il arrive chez le sehor Abelino, il y avait foule dans ses salons. Là se trouvaient beaucoup d'hommes politiques, des personnages occupant de hauts emplois, quelques écrivains, quelques artistes en renom, puis enfin ces riches désœuvrés qui se glissent partout, heureux de trouver l'emploi de leur temps.

Dans un salon on jouait, dans un autre on faisait de la musique, dans un troisième plus petit et seulement éclairé parmi globe d'albâtre, on ne faisait rien que causer... mais c'était peut-être dans celui-là qu'on faisait le plus de choses. 11 y a des causeries qui préparent de grands événement s .

Les hommes étaient en grande majorité, ils occupaient seuls le salon de jeu; en revanche il y avait toujours deux ou trois dames assises dans le petit salon où ne régnait qu'un jour bien doux, ce qui reposait les yeux de

l'éclat des lumières placées avec profusion dans le salon de musique.

Après avoir serré la main du marquis, Dorcelle pénètre dans le salon de musique où se tient la marquise. Elle est assise sur un divan et devant elle posent plusieurs beaux messieurs qui, naturellement, sont en train de lui faire la cour, ou tout au moins de tâcher de faire devant elle preuve d'esprit et d'amabilité. Mais l'objet de leur culte semble les écouter avec assez d'indifférence, oirpourrait presque dire d'ennui. La marquise a une fort belle toilette, mais ses magnifiques cheveux noirs retombent avec tant de profusion sur son front qu'ils le cachent entièrement et font cette fois l'office du petit voile de dentelle.

Dorcelle se demandait comment il arriverait jusqu'à la marquise, si bien bloquée par ses adulateurs ; mais la belle Fidélia l'a aperçu et, quittant sa place au risque de laisser un de ses courtisans au milieu d'un madrigal composé en son honneur, elle vient elle-même au-devant de lui.

Comme cette dame n'avait pas l'habitude de se déranger pour les hommes qui arrivaient; cette faveur cause un grand émoi parmi tous ces beaux messieurs qu'elle venait de quitter si brusquement. Tous regardent avec curiosité la personne qui vient d'entrer et qu ils n'ont point encore vue chez le marquis Abelino. Et comme Dorcelle est fort joli garçon, que sa tournure est distinguée, qu'il se présente avec cette aisance que donne l'habitude de la bonne compagnie3 un certain dépit pa-

rait sur beaucoup de visages qui murmurent entre eux :

— Quel est donc ce monsieur?

— D'où vient-il? on ne l'a pas encore vu ici !

— Et la marquise va au-devant de lui... C'est donc un homme en place?., un homme puissant?., un haut personnage?..

— Rien de tout cela, dit Polydore qui se trouve dans ce groupe de courtisans... C'est tout bonnement Adrien Dorcelle, un de mes amis intimes, qui est très-riche... pas tant que moi, cependant, et qui revient de voyages, pendant lesquels il a fait la connaissance du marquis.

— Ah ! ce n'est que çà !

— Pourquoi donc alors la marquise va-t-elle au-devant de ce monsieur?

— Parce que... ma foi... demandez-le-lui !

— Ah ! vous êtes aimable d'être venu, dit Fidélia, en tendant sa main à Dorcelle, manière de s'aborder adoptée maintenant par les dames à l'instar des Anglaises, et qui a pris racine chez nous, ce dont il faut féliciter les dames, si cela remplace entre elles ces insipides embrassades qui n'en finissaient plus et étaient égalelement assommantes pour les embrassées et les embrasseurs.

Dorcelle a pressé dans la sienne cette main qu'on lui a tendue, et répond :

— Ce n'est pas être aimable que de venir vous voir, c'est tout simplement être égoïste et vouloir se procurer un bien vif plaisir.

— Ah ! mon Dieu ! est-ce que vous allez aussi me

faire des compliments. Je vous avoue que j'en ai pardessus la tête, et que cela me ferait bien plaisir de rencontrer enfin quelqu'un qui ne m'en fit pas.

— S'il faut cela pour vous être agréable, madame, je ferai en sorte de m'en abstenir. Cependant en vous disant que je me procurais un grand plaisir en venant ici, je ne disais que la vérité.

— Soit ! passe pour cela; d'ailleurs cela peut s'adresser aussi bien à mon mari qu'à moi!.. Aimez-vous la musique?

— Beaucoup.

— Chantez-vous ?

— Un peu... mais vous, madame, avec votre voix sonore, grave, vous devez chanter divinement.

— J'ai peut-être chanté assez bien autrefois, mais je ne chante plus.

— Quelle plaisanterie! à votre âge... vous n'avez pas perdu votre voix.

— Je vous dis, monsieur, que je ne chante plus. Ah! voilà madame de Bréville. . . une femme qui m'exècre, j'en suis sûre Mais nous allons échanger des compliments... enfin, puisque l'usage le veut ainsi !..

— Et pourquoi cette dame vous exècre-t-elle?

— D'abord parce que je crois qu'elle exècre tout le monde ! ensuite... Oh! mais ce serait trop long à vous dire maintenant!

La marquise va recevoir la baronne de Bréville. Polydore s'est approché de Dorcelle en se donnant un air protecteur.

— Bonjour, cher, comment va ce soir?

— Bonjour, cavalier, je vais très-bien, moi, et ton nez à toi est-il remis de ta chute ?

Le jeune gandin devient pourpre, il balbutie :

— Mon nez... mais il me semble qu'on peut bien voir qu'il est guéri!..

— Mais non, tu te trompes; je t'assure qu'il est encore enflé ! . . enfin une dame t'a pris sous sa protection et remisé ! tu es un heureux mortel.

— Je m'en flatte... d'autant plus que cette dame est une baronne...

— Oui, oui, nous savons cela... Tiens, la voilà, ta baronne, qui échange des phrases de rigueur avec la maîtresse de la maison.

— Ah! oui, je savais bien qu'elle viendrait ici ce soir, elle me l'avait dit...

— Mauvais sujet... tu veux nous donner à entendre que c'est un rendez- vous... et qu'on vient ici pour toi ! ..

— Je ne dis pas cela !.. mais après tout, qu'y aurait-il là d'étonnant?.. Est-ce que tu ne me crois pas susceptible de faire des conquêtes?..

— Oh! si fait! et surtout celle-là... du reste, mon petit Polydore, je reconnais que tu n'as pas flatté le portrait que tu nous avais fait de madame Abelino !.. elle est ravissante!..

— Pardieu, je m'y connais et je sais ce que je dis!.. elle t'a déjà tourné la tête, je gage?

* — Oh! non... on ne me tourne pas la tête si vite!..

— - Quant à moi, je ne cache pas que je me mets sur îes rangs pour faire sa conquête!..

— Tu as parfaitement raison de t'y mettre!., rien ne t'empêchera même d'y rester; mais ta baronne, que dirat-ellede cela?

— Chut! silence... la voici qui vient nous parler. Madame de Bréville s'approchait en effet de Polydore;

mais, en apercevant Dorcelle, elle s'écrie :

— Tiens!... M. Dorcelle... Ah ! par quel hasard à Paris et chez le marquis Àbelino?...

— Madame, je ne suis pas ici par hasard! j'ai assez voyagé, je reviens à Paris, c'est tout naturel. Je suis chez le marquis Abelino, parce que j'avais fait sa connaissance à Venise et que quelque chose nous attirait l'un vers l'autre. Tout cela, madame, ne m'aurait pas empêché de vous saluer au bois, si vous n'aviez pas disparu bien vite, en enlevant Polydore dans votre voiture.

— Ah! ah! bah! vous étiez-là!... Il fallait donc vous montrer, je vous aurais enlevé aussi!...

— Mais moi, je n'étais pas tombé, madame.

— Vous croyez donc que je ne relève que les blessés !... Oh! vous êtes un franc mauvais sujet, vous.

— Vous me faites trop d'honneur, baronne !

— Vous arrivez bien tard, madame la baronne, dit Polydore impatient de rompre cette conversation.

— J'arrive quand il me plaît, monsieur, et il me semble que ce ne sont pas vos affaires... Ah ! voilà ma» dame Saint-Brie. Dieu comme elle est mal coiffée ce

soir!... où a-t-elle décroché ce turban... Je vais aller lui dire qu'elle est ravissante!

Madame de Bréville a quitté les deux jeunes gens, laissant Polydore tout penaud de la manière peu aimable avec laquelle elle lui a répondu et Dorcelle riant de la figure que fait le beau gandin.

— Elle a quelque chose ce soir ! s'écrie enfin Polydore ; elle aura remarqué que je regardais beaucoup mademoiselle de Monbrun... cette jolie blonde là-bas... ça l'aura fâchée... Elle est horriblement jalouse, cette baronne... mais si elle croit que pour lui plaire je n'oserai plus regarder les autres dames... oh! non... Oh! les femmes!... Tant pis, je vais aller m'asseoir près de mademoiselle de Monbrun ! . . .

Dorcelle a trouvé dans la réunion plusieurs personnes de sa connaissance avec lesquelles il a causé; on lui demande des détails sur ses voyages ; on veut absolument qu'il ait eu des aventures piquantes, originales: on lui en demande le récit ; il déclare que ses seules aventures sont des bonnes fortunes, des intrigues d'amour et que le récit ne peut intéresser que ceux qui y jouaient un rôle. Une vieille comtesse insiste pour qu'il les conte, en disant que les intrigues amoureuses l'amusent toujours. Mais madame Àbelino vient au secours de Dorcelle, en le priant de chanter quelque chose ; celui-ci ne demande pas mieux, car l'insistance de la vieille comtesse commence à le fatiguer.

Dorcelle avait une fort jolie voix, douce, tendre, sympathique, une voix enfin telle qu'en possédait ce pauvre

Achard qui débuta au Palais-Royal dans le Commis et la Grisette et mourut, encore dans toute la plénitude de son talent. Ces voix-là ont un charme indéfinissable, elles vont à l'âme, et nous comprenons très-bien qu'un homme lui doive de nombreuses conquêtes! elles feraient aimer un individu laid, à plus forte raison un joli garçon.

Dorcelle obtenait d'autant plus de succès qu'on était loin de s'attendre à entendre chanter avec autant d'âme et de goût un jeune homme qui paraissait fort gai, fort étourdi, et qui ne se posait nullement en virtuose.

Pendant tout le temps que ce jeune homme a chanté, la belle Fidelia ne l'a pas quitté des yeux; elle a d'abord paru surprise, puis charmée et comme plongée dans une douce rêverie ; elle ne répond même pas à quelques-uns de ces messieurs placés près d'elle, qui voudraient probablement lui faire oublier le chanteur.

— Bravo ! mon cher ami, dit le marquis à Dorcelle qui vient de quitter le piano. J'ai entendu fort bien chanter en Italie, mais jamais aucune voix ne m'a fait autant de plaisir que la vôtre; d'autant plus que je ne suis pas très-amateur de toutes ces fioritures dont les Italiens ont l'habitude de parsemer leur chant. Les roulades peuvent être bonnes pour prouver ce que l'on est en état de faire... Mais toujours des roulades! c'est bien fatigant pour les oreilles et cela n'arrive jamais au cœur, tandis qu'il suffit souvent d'une seule phrase bien sentie, bien modulée pour captiver notre cœur et le faire battre délicieusement.

Dorcelle se dispose à passer dans le salon où 1 on joue,

lorsqu'on passe un bras sous le sien en lui disant :

— Venez donc un peu causer avec moi, beau chanteur, j'ai une foule de choses à vous dire.

C'est madame de Bréville qui vient de s'emparer du bras de Dorcelle et l'emmène dans le petit salon au demijour ; là, elle s'assied sur un divan en lui disant :

— Mettez-vous là, à côté de moi... ici on peut causer à son aise... Oh! ne craignez rien ! je ne suis pas tombée amoureuse de vous en vous entendant chanter! et je ne veux pas vous faire une déclaration.

Dorcelle ne peut s'empêcher de rire, mais il obéit à cette dame, en murmurant :

— Me voici à vos ordres, madame, et sans aucune crainte!... Je ne suis pas un second Polydore, qui croit toujours qu'il a fait une conquête...

— Oh ! laissons-là cet imbécile et dites-moi comment la trouvez vous ?

— Qui cela, madame?

— De qui voulez-vous que je vous parle si ce n'est de la reine de ce séjour!... de la superbe... de la divine marquise Abelino!... car ils en feront bientôt une divinité !

— Ah! c'est de la marquise... Mais, madame, je la trouve ce qu'elle est en effet, fort belle, fort gracieuse... j'en ai fait compliment au marquis.

— Vous lui en avez fait compliment, je le conçois ! vous êtes toujours enchantés, vous autres messieurs, quand vos amis épousent une jolie femme... Mais voyons... entre nous, est-ce que vous ne trouvez pas tfn drôle

d'air à cette marquise que Abelino nous a ramenée... je ne sais d'où,., et qu'il a épousée... je ne sais comment... d'abord je croyais bien qu'il ne l'avait pas vraiment épousée...

— Ah! madame !..-

— Qu'est-ce qu'il y aurait eu là d'étonnant... les faux mariages sont très-communs dans le monde et même dans le grand monde!... Mais enfin! je sais que cette dame est réellement sa femme, il a dû montrer son contrat de mariage à son ambassadeur... qui sans doute doutait un peu du fait. Car, jele répète, où a-t-il été chercher cette femme-là...

— Mais à Naples, m'a-t-il dit.

— Ce n'est pas vrai, il ne s'est pas marié à Naples, j'y ai fait prendre des informations !

— Ah! vous teniez donc beaucoup à être renseignée?

— Oui, certes, j'y tenais... je n'aurais pas souffert qu'Abelino présentât dans notre monde une femme qui n'aurait été que sa maîtresse !

— Enfin puisque vous avez la certitude qu'elle est bien sa femme, vous êtes tranquille maintenant?

— Une Française... avoir été chercher une Française en Italie... singulière idée! Qu'y faisait-elle en Italie cette Française... le savez-vous?

— Moi, madame?. . . Je ne me serais pas permis de faire au marquis une telle question !

— Mais puisque vous êtes si bons amis, U aurait pu vous faire des confidences...

— S'il m'en avait fait, madame, je vous prie de croire que je les garderais pour moi !

— Superbe!... magnifique... on dit toujours cela quand on ne sait rien. C'est égal, vous ne m'empêcherez pas de trouver que cela fait une drôle de marquise... elle a l'air déjouer un rôle... son maintien... son parler, tout cela est affecté, rien n'est naturel!

— Je ne trouve pas cela, moi!

— Oh ! vous ne trouvez pas cela, parce que vous en êtes déjà amoureux, je le gagerais !

— Ah! madame, qu'allez-vous penser-là!

— Mais une chose toute simple, toute naturelle, de ces choses qui arrivent tous les jours !

— D'abord, le marquis est mon ami.

— Raison de plus !

— Ensuite, si j'avais le malheur de devenir amoureux de sa femme, qu'en arriverait-il? c'est que .j'en serais pour mes soupirs ! Et je vous avouerai que je n'aime pas à perdre mon temps et mes soins.

— Hum!... Vous ne pensez pas ce que vous dites-là! mais voulez-vous que je vous apprenne une chose, moi?

— Je vous écoute, madame.

— Eh bien, c'est que vous ne soupirerez pas inutilement... la marquise vous aime... ou vous aimera bientôt, j'en suis certaine, je ne l'ai pas perdue de vue pendant que vous chantiez... Elle était en extase!... et ces extases-là... on sait où cela mène une femme.

— Oh ! madame, vous voulez vous amuser à mes dépens ! '

— Nullement, je veux vous éclairer afin que vous soyez plus vile heureux, voilà tout !...

— Vous êtes trop bonne, madame, de vous intéresser ainsi à mon bonheur !

— Oh ! ne me remerciez pas ! ce n'est pas ce motif qui me guide!...

— J'en étais persuadé d'avance!

— Je vaus dis que vous plaisez à la belle Fidélia, que vous lui plaisez déjà beaucoup!... Oh! vous pouvez me croire, j'ai une expérience qui ne se trompe jamais, et c'est surtout sur mon propre sexe que j'ai fait mes études. . . Quant au vôtre, on n'a pas besoin d'étudier pour savoir très-vite ce que vous valez !

Dor celle se lève, en disant à la baronne :

— Vous me permettrez, madame, de prendre tout ceci pour une plaisanterie!... Décidément, vous me traitez comme un second Polydore... Je vois que mes voyages m'ont fait perdre beaucoup dans votre esprit... Je tâcherai de me rattraper.

La baronne regarde le jeune homme s'éloigner, en se disant :

— Il feint de ne pas me croire ! mais dans le fond de son cœur il est enchanté de ce que je lui ai dit, et il agira en conséquence. Oh! cette femme! cette Fidélia!... je la hais! je la détesté!... Je veux la perdre ! et je la perdrai...

Kn s'éloignant de madame de Brèville, Dorcelle passe*

Moirée a la chaussée d'antin 89

dans le salon de jeu, après avoir fait quelques parties de baccarat, il revient dans la pièce où se tient la marquise, il la cherche des yeux et il éprouve un certain trouble lorsqu'elle lui fait signe de venir près d'elle. La baronne avait raison, ses paroles avaient atteint leur but... Ce qui touche l'amour-propre ou la vanité y arrive toujours.

— Eh bien, dit la belle Fidélia en souriant à Dorcelle, vous venez d'avoir un long tête à tête avec la baronne... Soyez franc, convenez qu'elle vous a dit du mal de moi.

— Oh ! madame, on ne doit pas dire du mal de vous... seulement j'ai pu m'apercevoir en effet que cette dame ne vous aimait pas...

— Je vous ai déjà dit qu'elle m'exècre...

— Oui, mais vous ne m'en avez pas dit la cause et j'avoue que je serais bien curieux de la savoir.

— Mon Dieu, c'est bien simple ! la baronne était depuis longtemps amoureuse de M. Abelino, elle espérait s'en faire épouser...

— Mais elle n'est pas jolie cette dame, avec son regard qui semble vouloir nous transpercer ; comment pouvaitelle espérer faire la conquête du marquis ?

— Elle est riche... fort riche!... elle est liée avec des personnages haut placés.., Tout cela pouvait faire pencher la balance en sa faveur... car le marquis a de l'ambition... Mais j'ai détruit toutes ses espérances, l'amour l'a emporté sur l'ambition... lemarquis m'a épousée: voilà ce qu'elle ne me pardonne pas, ce qu'elle ne me pardonnera jamais,

— Oh! très-bien, je comprends tout à présent î

— Vous comprenez tout ! ceci me prouve que j'avais raison en supposant que cette dame ne m'avait pas ménagée près de vous...

— Oh ! je ne voulais pas dire cela...

— Mais je vous certifie que cela ne me cause aucune peine... Cette pauvre baronne ne saurait se consoler de ne pas être marquise! Eh bien, laissons-la se désoler... mon mari la connaît, il sait ce qu'elle vaut; et tout ce qu'elle pourra dire de moi n'aura aucune influence sur son esprit. À propos, savez-vous que vous chantez trèsbien? Vous avez un joli timbre de voix, avec cela de l'âme, du goût...

— Vous me flattez, madame !

— Moi! et pourquoi vous flatterais-je... Au reste, on a dû vous faire souvent de pareils compliments... 11 y a mieux, tenez, je parierais que votre voix vous a fait faire de nombreuses conquêtes... n'est-ce pas?

— Madame, j'ai beaucoup d'amour-propre... et si j'ai été heureux près de quelques dames, je me suis figuré que je l'aurais été de même sans qu'elles m'entendissent chanter.

— Oh! vous éludez ma question!... mais moi, je sais quelle est la puissance d'une jolie voix sur certaines organisations.

— Et moi, vous ne m'ôterez pas de l'idée que vous devez chanter comme un ange.

— Autrefois peut-être, c'est possible, mais plus à présent?

— Et pourquoi?

— Ah ! vous êtes trop curieux !

Et la belle Fidélia quitte Dorcelle en lui jetant un regard dans lequel il y avait tant de choses, que l'homme le plus vaniteux aurait eu de la peine à s'y retrouver. Le jeune homme sort de chez son cher ami Àbelino le cœur tout palpitant par ce qu'il y a vu et entendu. L'image de la belle marquise est sans cesse présente à sa pensée, il s'en impatiente lui-même, il veut éloigner ce souvenir; mais alors ce sont les discours de la baronne qui lui reviennent à l'esprit, il se rappelle l'assurance avec laquelle cette dame lui a dit : « Vous plaisez à la marquise! )) et il ne peut s'empêcher de se dire : Si cela était vrai pourtant !

Pour éloigner toutes ces idées, Dorcelle a été quatre jours sans retourner chez Abelino, il compte prolonger encore cette privation qu'il s'impose, lorsque le cinquième jour il rencontre le marquis sur le boulevard; celui-ci s'empresse d'aller lui presser la main, en lui disant :

— Que devenez-vous donc... on ne vous voit plus? Est-ce ainsi que vous renouvelez notre connaissance?

— Excusez-moi, marquis, mais... des affaires...

— C'est-à-dire des bonnes fortunes, il fallait au moins venir rne les confier. . . mais vous m'avez retiré votre confiance!...

— Non, je vous jure!...

— Moi, je suis enchanté de vous rencontrer aujourd'hui, je puis vous serrer la main avant mon départ.

02 SOIREE A LA CHAUSSÉE D'AjNTIN

— Vous partez ?

— Demain matin.

— Pour longtemps?

— Oh! non, quinze jours, vingt jours tout au plus.

— Et... et madame?

— Je vous ai dit que je ne remmenais jamais... Voyage pour affaires, mission importante! les femmes ne doivent point être immiscées là dedans!

— Cela doit bien vous contrarier de vous en séparer si souvent?

— Hum ! mon cher, dans les premiers temps de mon mariage, oui, cela me déplaisait fort! mais l'amour est un feu qui a besoin d'être souvent tisonné. La monotonie l'éteint quelquefois, et maintenant ces absences fréquentes mais courtes, ne me font éprouver que plus de plaisir à me retrouver près de Fidélia.

— Alors, comme dit Pangloss, je vois que tout est pour le mieux.

— Ah! permettez! n'allez pas croire que je sois toujours de ] 'avis de ce docteur!... Mais vous m'avez l'air préoccupé, mon cher Dorcelle, est-ce qu'il y aurait quelque entrave dans vos amours?

— Non, je n'ai rien qui me contrarie...

— Enfin ! vous me conterez tout cela à mon retour. Adieu, je vous quitte, car je suis fort pressé ; quand je reviendrai, j'espère vous retrouver moins discret.

Le marquis a quitté Dorcelle ; celui-ci est devenu tout songeur, il se dit :

— Abclino part demain; il laisse sa femme seule.,.

il ne m'a pas dit d'aller la voir ; non, mais il ne me la pas non plus défendu. Polydore nous a assuré qu'en l'absence de son mari cette dame ne recevait personne. On a pu refuser de recevoir Polydore sans que cela prouve qu'on ne reçoit personne... Son amour-propre lui a fait croire cela. Mais après tout, pourquoi irais-je voir cette dame?... Est-ce que je veux trahir l'amitié? Faire la cour à la femme de mon ami?... non certes!. . je n'en ai pas formé le projet... Seulement, j'aurais été curieux de savoir si Polydore n'a pas menti... Et puis enfin, s'il a menti, comme c'est probable, n'aurais-je pas l'air malhonnête de ne point aller au moins une fois m'inlbrmer de la santé de madame Abelino?... Non, au total, il vaut mieux que je n y aille pas... c'est le plus sage.

Et le résultat de ses réflexions fut, comme vous l'avez déjà deviné, j'en suis sûr, parce que vous devez connaître les hommes aussi bien que moi... remarquez que je ne parle pas des femmes!... Le résultat, c'est que trois jours plus tard Dorcelle se rendait à l'hôtel du marquis, en se disant :

— Enfin! si cette baronne m'avait dit vrai?... ma foi... tant pis!... je ne suis pas meilleur qu'un autre, moi!... et je serais un imbécile de manquer une si belle occasion.

On voit que Dorcelle ne se flattait pas, et qu'au moins il se rendait justice. C'est dans ces dispositions qu'il arrive à la demeure de son ami; mais là, le concierge l'arrête, en lui disant :

— Où va monsieur?

— Chez le marquis Abelino. . -

— M. le marquis est en voyage.

— Je le sais, mais je désire présenter mes hommages à madame la marquise...

— Impossible, monsieur; en l'absence de monsieur, madame ne reçoit personne...

— Comment... personne... il n'y a pas quelques exceptions?... si je vous donnais ma carte... si on allait la lui porter.

— Impossible monsieur; nous pouvons recevoir les cartes, mais madame ne veut qu'on les lui porte que le lendemain matin.

— Àh ! c'est différent !

Et Dorcelle s'éloigne, en faisant une drôle de mine, mais en se disant :

— Eh bien, je suis enchanté qu'elle ne reçoive personne... il vaut cent fois mieux que cela se passe ainsi... non que j'eusse la moindre intention coupable! mais enfin... l'homme est si faible... on ne peut répondre de rien... et sans en avoir l'air, décidément mon ami Abelino est jaloux

YJII

AU BAL IVIABILLE

A l'âge deDorcelle et surtout avec son caractère, on ne s'afflige pas longtemps pour un amour contrarié, et d'ailleurs il n'était pas bien certain lui-même d'avoir vraiment de l'amour pour la belle marquise ; sa vanité avait été mise en jeu, son imagination avait pris feu et les trois quarts du temps les jeunes gens se laissent dominer par elle sans avoir pris la peine de consulter leur cœur.

Quelques jours après sa visite inutile à l'hôtel du marquis, Dorcelle voit arriver chez lui Godineau qui commence par s'étaler sur un divan, en mettant ses pieds sur les coussins et s'écrie :

— Ah! celte fois je crois que ça y est, que c'est une

affaire arrangée; félicitez -moi , Dorcelle, je vais me marier!

— Mon cher Godineau, je vous féliciterai volontiers si vous faites un bon mariage... Ne mettez donc pas vos pieds sur les coussins de mon divan.

— Ah! pardon! c'est la joie... oui, mon cher, je fais un bon mariage, c'est cette précieuse madame Cabochon qui m'a trouvé cela... femme née pour la multiplication de l'humanité... elle m'a déniché un parti superbe!

— Vous aurez la soupe, le bœuf et une salade?

— J'aurai mieux que cela! J'aurai une volaille pour rôti et un entremet sucré!...

— Oh ! alors, cela devient intéressant ! la demoiselle est donc riche?

— D'abord un joli magot de dix mille francs écus, qu'elle me donne en m' épousant et de plus... trois mille neuf cent francs de rente! avec ce que je gagne... cela nous fera toujours... trois mille neuf cents francs d'assuré!

— Et la jeune personne est jolie?

— Elle a vingt ans, elle est très-grande... presque de ma taille, c'est grand pour une femme, mais je ferai mettre de hauts talons à mes bottes... Érato... elle se nomme Érato... le nom d'une muse, rien que ça! Érato a une tournure fort distinguée, la démarche d'une princesse, l'air noble et il paraît qu'elle Test un peu, par les femmes... c'est le côté le plus sûr... Elle est plutôt belle que jolie... profil grec... front romain... oeil américain!... • — Il paraît qu'elle a un peu de toutes les nations?

— Tout cela forme un ensemble sévère qui au premier abord ôte l'envie de chercher à lui plaire... Mais quand elle sourit... oh! c'est un changement à vue comme à l'Opéra... Par exemple, elle sourit fort peu. Elle a été élevée dans un grand pensionnat, principes sévères... Je ne lui ai pas encore baisé le bout des doigts... elle est avec une tante, sa seule parente, qui se tient comme l'obélisque, et ne permet pas la moindre familiarité.

— Et vous avez plu à ces dames-là, vous, Godineau, si gai, si bruyant, enfin si farceur, car c'est le mot!

— Oh ! mon cher ami, si vous me voyiez devant les dames de Transtafare, vous ne me reconnaîtriez pas... Celte bonne madame Cabochon m'avait prévenu; elle m'avait dit : si vous voulez être agréé, il faut avoir l'air aussi sage, aussi réservé que si vous sortiez d'une boite; et comme j'ai joué plusieurs fois la comédie en société, je me suis fait un rôle. Les yeux baissés, le parler lent et mielleux, la marche posée, enfin l'air d'un imbécile, ces dames ont été enchantées de moi!... et l'on m'a permis de faire la cour à Érato, ce qui se borne à lui lire le Journal des connaissances utiles, à dévider de la soie, à tenir ses écheveaux de fil et à l'accompagner au piano avec ma flûte dont je joue très-mal; mais ma future n'étant pas plus forte au piano, nous avons le droit de jouer ensemble. Vous pensez bien, mon cher Dorcelle, que tout cela ne m'amuse guère! Mais une fois le mariage fait, j'envoie au diable ma flûte, je laisse ma femme taper toute seule sur son piano et je me pousse de l'air...

— Godineau, si vous me demandiez mon avis, je vous

dirais : Ne faites pas ce mariage-là ! cette demoiselle n'est pas votre fait!

— Oui, mais trois mille neuf cents francs de rente... c'est bien mon fait ! Le courtage ne va pas! toutes les petites femmes de la rue Rochechouard... car c'est étonnant comme le sexe aimable abonde dans cette rue-là! ces petites lorettes, grisettes, ou plutôt polissonnettes, c'est leur vrai nom, me grugent, me mangent même ce que je ne gagne pas... Il faut bien que je me range... En attendant, ah! si je n'étais pas sur le point de m'hyméner... quelle jolie maîtresse je me payerais!... et encore, je dis je me payerais, et il paraît que ce n'est pas si facile qu'on pourrait le croire... la belle fait la cruelle, et c'est ce qui est cause que chacun voudrait faire sa conquête.

— Et où se trouve cette beauté dont tout le monde est amoureux?

— A Mabille, mon cher.

— A Mabille? et elle est cruelle... vous m'étonnez!

— Figurez-vous, Dorcelle, une femme ravissante, jolie taille, faite à ravir... un pied, une jambe... à vous rendre amoureux sur-le-champ, avec cela une figure séduisante, beaux yeux, vifs, sémillants, agaçants, sourire enchanteur, belles dents qu'elle montre volontiers, car elle sourit presque toujours, un front haut, bien pur, bien dégagé, de beaux cheveux blonds qui encadrent tout cela... on l'a surnommée la belle blonde ; mais moi je me suis informé et je sais qu'elle se nomme Augustina.

— Et cette femme danse?

— Toutes les danses possibles avec une grâce, uno perfection!... on ne la quitte plus des yeux.

— Et elle danse aussi le cancan?

— Oui, mais c'est un cancan que Ton pourrait danser à l'Opéra; ce n'est pas canaille, c'est hardi, c'est étourdissant, original!

— Alors cette femme est une habituée du bal Mabille?

— Habituée, non, je ne l'y ai encore vue que deux fois : samedi dernier, et puis il y a, je crois, deux mois... mais alors elle était partie si vite que je n'avais pas eu le temps de bien l'admirer.

— Et qui est avec elle en ce moment, car elle doit avoir au moins un amant, cette enchanteresse?

— Ma foi on ne lui en connaît pas. Elle danse avec tout le monde, pourvu que l'on soit bon danseur. Elle rit volontiers avec les jeunes gens qui la poursuivent, mais je ne lui ai vu préférer personne.

— Est-ce qu'elle vient seule au bal?

— Non, elle vient avec une autre femme, son amie sans doute, qui n'est pas mal non plus, mais qui ne saurait être comparée à Augustina ; puis ces dames prennent une voiture et s'en vont ensemble. Pardieu, Dorcelle, vous qui êtes libre, qui n'allez pas épouser une Érato ! allez donc à Mabille voir ma belle blonde, je gage qu'elle wous séduira aussi.

— Ce n'est pas ordinairement à Mabille que je vais faire des connaissances; mais pour une fois, on peut bien se risquer.

— Tenez, c'est aujourd'hui mardi jour de bal. Allonsy ce soir, je vous y accompagnerai. . .

— Comment vous allez encore à Mabille, vous, sur le point de vous marier, d'entrer dans la famille Transtafare !

— Justement, j'ai grand besoin de me distraire un peu !... J'ai tenu hier pendant deux heures les écheveaux de ma future, j'ai joué au loto avec sa tante à un sou le carton, vous comprenez que je n'en peux plus.

— Et si ces dames apprennent que vous allez à Mabille?

— Par qui? elles ne voient personne que deux invalides et madame Cabochon, ce n'est pas celle-ci qui me trahirait. C'est décidé, nous allons ce soir voir la divine Auguslina.

— Alors, trouvez-vous à six heures passage Mirés, nous dînerons ensemble...

— Vous m'invilez?

— Cela va sans dire! le plus riche doit toujours être l'amphytrion.

— Oh! que voilà des paroles bien senties !... à ce soir, six heures, passage Mires, je serai exact comme mon appétit.

En effet, à six heures précises Godineau se promenait sur le boulevard devant le passage. 11 ne tarde pas à être rejoint par Dorcelle qui lui dit en souriant : •

— On voit que vous vous étudiez à avoir l'air plus sage, plus posé. Vous ne mettez plus votre chapeau de côté.

— C'était cependant la seule chose que j'eusse jamais mise de côté.

— Allons dîner chez Peters que le Figaro a mis en vogue, et qui continue de la mériter.

— Va pour Peters, en fait de traiteur il faut toujours suivre la foule.

Après avoir fort bien dîné et s'être même donné cette légère pointe bachique qui, si elle n'est pas la vraie gaieté, y ressemble du moins, les deux jeunes gens vont fumer quelques cigares sur le boulevard, puis lorsque neuf heures ont sonné montent dans un cabriolet qui les conduit allée des Veuves, aux Champs-Elysées.

— Nous arrivons d'un peu bonne heure, ditGodineau, la fashion ne va guère à Mabille qu'à dix heures ; mais, après tout, la musique y est fort bonne, l'orchestre joue des quadrilles, polkas ou mazurkes qui vous font frétiller les jambes ; et même quand on ne danse pas, c'est agréable de se promener en musique.

— Êtes-vous sûr, au moins, Godineau, que votre blonde enchanteresse sera là ce soir.

— Sûr... dame non... est-ce qu'on n'est jamais sûr de quelque chose avec les femmes... mais elle a eu tant de succès samedi dernier que cela doit l'engager à revenir.

Ces messieurs entrent dans le jardin qui est déjà passablement garni, et, en faisant le tour de la danse, se trouvent bientôt devant Polydore, qui tient sous son bras un monsieur, qui ne lui arrive pas à l'épaule, mais qui, en revanche, est tant soit peu bossu et marche avec difficulté: ce qui ne l'empêche pas d'être mis avec beaucoup

102 AU BAL MABTLLE

d'élégance, d'avoir un monocle sur l'œil et d'afficher toutes les manières d'un gandin, bien que paraissant avoir de quarante-cinq à cinquante ans, du reste fort laid de figure, ayant un menton beaucoup trop prolonge une bouche immense et des dents qui feraient envie à un loup, et qu'il montre presque constamment, parce qu'il juge agréable de rire toujours de ce qu'il dit, et surtout de ce que dit son ami Polydore, sur lequel il a l'air de vouloir se modeler.

— Sapristi! avez-vous de la chance, dit Godineau à Dorcelle, pour une fois que vous venez ici, vous y rencontrez Polydore !

— Avec qui diable est -il là... où a-t-il été chercher un compagnon si laid et si mal tourné.

— C'est comme ça que Polydore les aime, vous comprenez que ça le fait ressortir lui !

— Bonsoir, messieurs, dit le beau gandin en tendant la main à Dorcelle. Ah ! je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer...

— Pourquoi ne viendrions-nous pas à Mabille, tu y viens bien, toi?

— Assurément, j'aime beaucoup ce jardin; j'y viens souvent avec mon ami... Détraque, que j'ai l'avantage de vous présenter. . .

Le monsieur aux dents de loup se met à rire en s écriant :

— Oui, de Nanterre et moi nous sommes très-habitués ici... nous nous y amusons beaucoup... eh! eh! eh! 11 y a

des femmes... et voilà ce qui nous attire nous autres mauvais sujets... ah! ah! ah!...

— Compris, dit Godineau, ces messieurs viennent se payer des conquêtes!... Est-ce que vous dansez, messieurs ?

— Oh! non... quelquefois Détraque se lance...

— Ah! ça me ferait bien plaisir de voir danser monsieur.

— Je n'aime que la polka.. . dans le quadrille je ne sais pas lever la jambe comme eux.

— Et puis vous ne pourriez pas la lever assez haut...

— Mon cherdeNanterre, vous ne voulez jamais danser, mais j'ai bien dans l'idée que vous vous risquerez ce soir... eh! eh! eh!... si elle vient. ..Oh! si elle vient, vous l'inviterez... je le gagerai... eh! eh! eh!

— Taisez-vous donc, bavard ! que ce Détraque est indiscret... il faut qu'il jacasse sans cesse.

— Ah! ah! jacasse... le mot est joli, je le reiiens.

— Je vois, dit Dorcelle, que ce scélérat de Polydore a déjà ici une intrigue en train.

— Moi, j'en ai dix en train, reprend M. Détraque en riant à se tordre.

— Mais vous ne les achevez jamais , répond Godineau.

— Oh! si fait, quelquefois!., demandez plutôt à de Nanterre... Ah! il est rêveur... il pense à celle qui l'a subjugué, à la belle blonde...

— La belle blonde, cette jeune femme qui danse si bien et qui était ici samedi, toute habillée en rose?

— Justement, vous l'avez remarquée aussi?

— Eh! qui ne la remarquerait pas... et Polydore en est amoureux ?

— N'écoutez donc pas ce mauvais sujet de Détraque ! Je trouve cette femme fort à mon gré. Je veux faire sa connaissance. . . voilà tout !

— Et êtes-vous déjà avancé près d'elle, demande Dorcelle.

— Non, pas beaucoup, je lui ai parlé, mais elle allait danser.

— C'est-à-dire, de Nanterre, que vous l'avez invitée et qu'elle vous a refusé.

— Sans doute, puisqu'elle dansait avec un autre.

— A ce qu'elle vous a dit, mais nous avons cherché en vain dans la danse, nous ne l'y avons pas vue... ni retrouvée après.

— C'est qu'elle était pressée de partir.

— Ah! messieurs... entendez-vous l'orchestre?.. C'est une polka... ma polka favorite... je n'y tiens pas... Je vais inviter cette belle brune qui est là à gauche...

— Monsieur Détraque, je parie une de mes dents contre une des vôtres qu'elle vous refuse.

— Et pourquoi donc cela, monsieur, c'est ce que nous allons voir.

Le petit monsieur mal construit va faire son invitation et revient bientôt, l'air vexé, en disant : ■ — Elle est engagée.

— Monsieur Détraque, vous me devez une de vos dents !

AU BAL MARILLE 105

— Monsieur, je ne fais pas de semblables paris et d'ailleurs j'aurais trop à y perdre.

— C'est vrai ! une seule des vôtres en vaut trois des miennes!..

M. Détraque qui commence à se lasser des plaisanteries de Godineau prend le bras dePolydore et l'entraîne en disant :

— Allons donc faire un tour dans la danse... Venez, de Nanterre, produisons-nous.

— Conçoit-on ce vieux satyre qui veut danser ! murmure Godineau, je suis sûr que toutes les petites femmes qui viennent ici se moquent de lui, et franchement elles ont raison ; il est impossible que tourné comme il l'est, il trouve jamais une femme qui veuille danser avec lui...

— Mais si... tenez... le voilà qui passe en polkant...

— C'est pardieu vrai... avec une femme qui a au moins cinquante ans... Ah! suivons-le des yeux, cela en vaut la peine... ils ne peuvent pas attraper la mesure et à chaque instant se font bousculer par les bons danseurs... Oh! c'est à pouffer de rire; monsieur Détraque a l'air de souffler comme un bœuf, c'est sa dame qui le soutient. .. bon, encore une bousculade. Oh! diable, il paraît qu'elle a été rude cette fois.

Un particulier qui regardait la danse, et sur qui Détraque venait de tomber avec sa danseuse, paraissait fort en colère et secouait le bras du vilain monsieur, en lui disant :

— Monsieur, c'est trop fort, voilà deux fois que vous vous jetez sur moi et m'écrasez les pieds ! je vous ai passé

la première, mais il n'en sera pas de même de celle-ci!..

— Eh ! monsieur ! est-ce que vous croyez que je le fais exprés? je me jette sur vous parce qu'on m'y jette, on m'y pousse... ce sont les autres qui se jettent sur moi et ma dame.

— Monsieur, quand on ne sait pas polfcer, on ne se mêle pas aux danseurs...

— Mais, monsieur, je sais très-bien polker, ce sont les autres qui vont comme des hahuris!.. comme des toqués !..

— Non, monsieur, je vous ai regardé tout à l'heure, il vous est impossible d'attraper la mesure... vous faites de la peine avoir!., c'est pitoyable.

— Comment, c'est pitoyable!., ce n'est pas moi que vous avez regardé... vous allez voir comme je vais bien avec madame.

Et Détraque veut se lancer de nouveau, mais le monsieur le retient par le bras en lui disant :

— Non, monsieur, en voilà assez... vous ne polkerez plus.

— Je ne polkerai plus... elle est forte celle-là... et qui m'en empêchera?

— Je ne veux plus que vous m'écrasiez avec vos horribles pieds...

— Mes horribles pieds.., c'est vous qui gênez la danse m et vous mettez dans les danseurs... voulez-vous me lâcher tout de suite...

Ce qu'il y avait de plus drôle, c'est que pendant cette dispute, la dame que Détraque enlaçait, continuait de sau-

tiller surplace sans s'arrêter un seul instant. De son côté le monsieur colère ne lâchait pas le bras du polkeur et celui-ci se met à crier de toute sa force :

— A moi ! municipal!., sergent de ville... j'ai payé mon entrée, on n'a pas le droit de m'empêcher de danser !

L'orchestre met fin à cette scène, en cessant de jouer. Godineau, que cela amusait beaucoup, voulait voir quelle en serait la suite, lorsqu'un mouvement qui s'opère d'un autre côté du jardin, et ces mots : La voilà!... plusieurs fois répétés dans la foule, font oublier aux deux jeunes gens M. Détraque et sa dame.

Deux femmes s'avançaient dans une des allées qui servent d'enceinte à la danse. Elles étaient toutes deux mises avec élégance ; rime des deux, cependant, avait quelque chose dans sa toilette comme dans sa tournure qui indiquait une certaine supériorité sur sa compagne. C'était une femme d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, faite comme un ange et ne portant point de ces affreux entonnoirs qui défigurent les formes au lieu de les laisser voir. Sa démarche était vive et dégagée; elle était vêtue d'une robe de soie bleue, qui ne descendait pa6 assez bas par devant pour masquer un pied mignon et fait à ravir. Un petit cliapeau, qui ressemblait à

un-bonnet lui servait de coiffure sans cacher ses traits. On pouvait admirer une forêt de cheveux blonds, frisés à la neige sur les tempes ; un front bien blanc, bien haut, des yeux qui sans être très-grands étaient pleins de feu, de vivacité; un nez bien fait, une bouche fort agréable, car elle souriait volontiers, et montrait alors des dents charmantes, enfin tout cela composait un ensemble très-séduisant, et il y avait surtout dans cette figure une expression de finesse, de plaisir etpar moment de fierté qui vous captivait, parce qu'elle n'avait rien de cette indécence, de cette effronterie que Ton retrouve trop souvent sur le visage des femmes galantes:

— La voilà, mon cher, dit Godineau à son compagnon, c'est Augustina, c'est la belle blonde. Eh bien! vous avais-je menti? N'est-elle pas bien au-dessus de tout ce que l'on yoit ordinairement ici ?

— Oui, répond Dorcelle, oui, cette femme est pleine de charmes, et puis il n'y a rien de commun dans sa personne... Suivons-la, Godineau, suivons-la... je voudrais pouvoir l'admirer de plus près...

— Volontiers... j'étais bien certain que vous ne vous repentiriez pas d'être venu... Allons ! voilà cet imbécile de Polydore qui est déjà près d'elle, j'espère que vous n'allez pas permettre à ce fat de vous souffler cette conquête... Ah! sije n'étais pas sur le point d'épouser Érato! mais j'ai besoin de me ranger !

— Vous me faites rire, Godineau; qui vous dit que j'ai envie de faire la conquête de cette femme...

— Oh ! j'en mettrais ma future au feu...

— L'extérieur de cette Àugustina est très-séduisant; mais qui vous assure que, lorsqu'on lui parle, le charme n'est pas sur-le-champ détruit par une voix rauque, commune, ou par un jargon canaille, des expressions triviales?

— Je l'ai entendue parler; elle n'a pas de ces voix de corps de garde qui vous choquent quand elles sortent de la bouche d'une jolie femme. Sa voix est claire, d'un diapason un peu élevé peut-être, ce que nous appelons une voix de tête. Mais elle s'exprime fort bien. Au reste, vous en jugerez vous-même, rien ne vous empêchera de lui parler.

— Ah! je gage que Polydore l'engage à danser en ce moment...

— Et elle le refuse pour accepter le bras d'un des meilleurs danseurs d'ici qui vient d'aller à elle.,.

— Elle va donc danser?

— Elle ne fait que cela ici, elle ne manque ni quadrille, ni valse, ni polka, elle paraît aimer la danse à la fureur.

— Ah ! . . c'est dommage !

— Pourquoi cela?

— Parce qu'on ne peut pas causer avec elle quand elle danse.

La belle blonde est allée se placer à un quadrille où son amie lui fait vis-à-vis. La foule ne tarde pas à entourer ce quadrille, mais Dorcelle et Godineau se faufilent

à travers le monde et parviennent ainsi à se trouver derrière celle qui captive tous les regards. Le beau Polydore ne tarde pas à venir près d'eux.

— Qu'avez-vous donc fait de votre Pylade? lui demande Godineau.

— Comment ! . . Quel Pylade ?

— Ce vilain bosco que vous remarquiez tout à l'heure pour effaroucher le public.

— Détraque!,, mais je crois qu'il a un duel... une affaire...

— Ah! quelle plaisanterie!., et quel homme serait assez audacieux pour vouloir endommager ce petit Apollon... Dites donc, vous avez voulu danser avec elle... et il n'y pas mèche, vous avez fait four.

— Elle était engagée.

Pendant que Godineau cause avec Polydore, Dorcelle fait son possible pour être remarqué parla belle blonde; mais celle-ci cause avec son danseur, ou sourit à son amie placée en face d'elle, et ne semble nullement s'occuper des hommes qui sont massés derrière elle. L'orchestre part : les danseurs s'élancent; Dorcelle admire la légèreté, la grâce, la souplesse de la séduisante Augustina, elle touche à peine la terre, elle bondit, elle ne tient pas en place ; à la façon dont elle danse, il est facile, de voir tout le plaisir qu'elle prend à cet exercice.

Cependant il faut bien s'arrêter lorsque c'est le tour des autres : Dorcelle n'y tient plus, il s'approche de la jeune femme et lui dit à demi- voix :

— Il est impossible d'avoir plus de charmes et de danser mieux que vous !

Au son de la voix de Dorcelle, la belle Augustina s'est retournée brusquement, mais elle ne le regarde qu'un instant, tout en lui répondant d'un air leste et d'une voix haute et claire :

— Merci, monsieur; oui, j'aime la danse et je m'y livre avec bonheur.

— Et vous venez souvent danser ici ?

— Très-souvent; mais par exemple, je tiens à avoir un bon cavalier!.. Nancy! Nancy!., fais attention, c'est à nous.

Ces paroles s'adressaient à son amie.

— Eh bien , vous lui avez parlé, dit Godineau à Dorcelle.

— Oui, nous avons échangé quelques mots. . . je n'aime pas autant sa voix que sa personne... elle est un peu aiguë... elle me rappelle les voix que font les femmes dans un bal masqué, lorsque sous un domino elles ne veulent pas être reconnues...

— Si vous aviez vu la figure que faisait Polydore pendant que vous lui parliez !. .

— Ah! mon cher, regardez-la donc danser... elle fait des pas ravissants... Ce n'est pas là du cancan... c'est coquet, c'est gracieux... et cette jambe... ce mollet, car elle nous fait voir tout cela. . . et elle a bien raison.. . c'est adorable...

— J'en étais sûr, vous voilà pincé !..

— Oui, je l'avoue. . . cette femme me plaît beaucoup ! . . il y a dans sa physionomie quelque chose que je ne puis pas bien définir. . . il me semble que je l'ai déjà vue quelque part.

— Que lui as-tu dit? demande Polydore en s'approchant de Dorcelle.

— Dit... à qui?

— Parbleu, à cette jolie Augustina... Je t'ai bien vu lui parler bas...

— Bas! ma foi non, je n'avais aucune raison pour craindre qu'on ne m'entendit !

— Alors que lui as-tu dit?

— Je lui ai dit que je l'adorais, que je voulais être son amant et que si elle ne voulait pas me céder, je l'enlèverais en ballon.

— Oh ! tu ris... Tu ne lui as pas dit tout cela...

— Pourquoi pas?

— Et que t'a-t-elle répondu?

— Tu es bien curieux, mon bel ami...

— Je croyais que... entre amis... ces choses-là se racontaient ! . .

— Allons, ne fais pas la moue, mon pauvre Polydore ! Non, j'ai seulement dit à cette jeune femme qu'elle dansait comme un ange... Mais je ne te cache pas qu'elle me plaît infiniment, et que je vais tâcher de faire sa connaissance...

— Tun'y parviendras pas...

— Pourquoi?.. Tiens, elle voit que nous causons, et cela la fait rire,..

— Parce qu'elle ne veut faire aucune connaissance

— Elle te l'a dit?

— A peu près.

— Ce n'est pas cela qui m'arrêtera... Plus je regarde cette femme, plus il me semble que sa figure ne m'est pas entièrement inconnue. A qui donc ressemble-t-elle?

— A personne, car elle est mieux que toutes les autres femmes.

— Ah ! attends... oui, c'est cela... elle ressemble à la marquise Abelino.

— Oh ! par exemple ! Augustina ressembler à la fière Fidélia... Tu es fou, mon cher! D'abord l'une est brune, celle-ci est blonde ; l'une a l'air sérieux, dédaigneux, celle-ci rit toujours; son air est gai, étourdi .. la marquise est sérieuse et pensive... Celle-ci a un beau front bien haut, l'autre n'a sans doute qu'un tout petit front, car ses cheveux tombent presque sur ses sourcils. Enfin, madame Abelino a une voix de contralto... une voix un peu enroué^ i celle-ci, c'est tout l'opposé, savoix est claire et haute.., et puis la démarche... la tenue... ah ! ah ! ah ! vois-tu la marquise dansant comme cela, en sautant, en faisant les pas les plus étonnants!..

— Je conviens de la vérité de tout ce que tu viens de dire... mais c'est égal, il y a de la ressemblance dans le profil... dans les yeux.

— Dans les yeux? Y penses-tu, celle-ci ouvre les yeux comme des portes cochères, et c'est à peine si la mar-

quise entr'ouvre les siens. Ah ! en voilà une ressemblance que je n'aurais jamais trouvée!

— Après tout, peu importe ! qu'elle ressemble ou non à la marquise, je te préviens, Polydore, que je suis ton rival !

— A ton aise ! tous les hommes ici sont amoureux d'Augustina et pas un n'a réussi à se faire écouter. Tu seras éconduit comme les autres!

— C'est ce que nous verrons.

La danse venait définir. La belle blonde venait de reprendre le bras de son amie, après avoir refusé celui de son cavalier qui lui offrait des glaces et du punch... les deux femmes s'éloignent, et, pour se promener, ont l'air de chercher des allées plus solitaires. Mais Dorcelle ne les perd pas de vue; après avoir dit tout bas à Godineau de tâcher de retenir Polydore, il suit de loin les deux amies.

De temps à autre la belle blonde s'arrête comme incertaine de ce qu'elle veut faire ; alors son amie semble attendre ce qu'elle a résolu. Cependant elles se sont remises en marche et se dirigent vers l'allée qui conduit à la sortie. Dorcelle les suit toujours, mais tout à coup Augustina se retourne, elle aperçoit le jeune homme qui l'observe. Aussitôt, changeant de direction, les deux femmes reviennent sur leurs pas et retournent du côté de la danse.

Dorcelle se décide à les aborder :

— Est-ce que vous alliez déjà partir, mesdames, dit-il

en s'adressant surtout à celle dont il voudrait faire sa maîtresse. Celle-ci lui répond en riant :

— Mais vous nous suiviez donc, monsieur, que vous avez si Î3ien vu le chemin que nous prenions?

— Je ne m'en défends pas. Je ne vous ai encore vue que depuis trois quarts d'heure à peine, je ne vous ai parlé qu'un instant, et déjà je sens qu'il me serait bien pénible de ne plus me retrouver avec vous...

— Ah! ah! ah!... vous voilà qui me tenez le même langage que les autres, et, je vous le dis franchement, cela m'ennuie je viens ici pour danser, parce que je raffole de la danse, mais je n'y viens pas pour chercher une connaissance ni pour qu'on me fasse la cour...

— Alors vous ne ressemblez pas aux dames qui viennent danser ici.

— Je l'espère bien ! . . .

— Mais vous pourriez vous apercevoir aussi que parmi tous ces messieurs qui vous poursuivent de leurs hommages, il en est quelquefois qui méritent d'être distingués...

— Vous, par exemple, n'est-ce pas?

— Mais peut-être...

— Ah ! ah ! ah ! vous n'êtes pas modeste. . .

— Qui plaidera ma cause, si ce n'est moi?

— Vous êtes donc venu ici dans l'intention d'y faire une connaissance?

— Non, pas du tout, mais j'y suis venu pour vous.

— Pour moi? et vous ne me connaissiez pas?

— Un de mes amis m'avait fait votre portrait et il était si séduisant que j'ai voulu voir l'original...

La belle blonde parle bas à l'oreille de son amie, elles chuchotent entre elles avec feu. Dorcelle s'est un peu éloigné par discrétion. C'est Augustina qui, la première, reprend l'entretien!

— Celui qui vous a dit cela doit être ce grand beau garçon qui a l'air si bête ! il me poursuit de ses fadeurs. . . mais s'il ne cesse pas, je lui parlerai de façon à ce qu'il me laisse tranquille !

— Non, ce n'est pas celui-là qui m'a parlé de vous...

— Qui donc, alors?...

Puis se reprenant comme si elle était fâchée d'avoir cédé à sa curiosité, la jeune femme s'écrie :

— Mais qu'est-ce que cela me fait après tout ?. . . Je n'ai pas le droit de vous questionner !

— Oh! questionnez-moi tant que vous voudrez, je serai trop heureux de vous répondre... Je sens que je voudrais être votre esclave...

— Ah! ah! ah!... c'est à ce point-là! Nancy, entends-tu ce qu'il dit? il voudrait me faire croire qu'il m'aime réellement.

— Je vous jure que je donnerais tout au monde pour que vous ressentiez pour moi le demi- quart de ce que j'éprouve pour vous...

— Alors quand vous êtes venu dans ce jardin, et avant de m'avoir vue, vous n'aimiez personne?

— Non, personne!

— Vous en êtes bien sûr? Il n'y avait pas une toute petite passion dans un coin de votre cœur? cherchez bien. .. et ne mentez pas.

Dorcelle est quelques instants sans répondre, puis il balbutie :

— Puisque vous désirez savoir quel était le véritable état de mon cœur... Eh bien! oui, je gardais au fond de l'âme une image que j'avais bien de la peine à en bannir...

— Ah! et pourquoi cherchiez-vous à bannir cette image de votre pensée?

— Parce que c'était un amour qui ne pouvait jamais être partagé...

— On ne vous aimait pas?

— Je l'ignore, je ne me suis pas même déclaré... mais c'était la femme d'un de mes amis, et tout mauvais sujet que je sois, j'aurais eu des remords de trahir un homme qui me serrait la main...

— C'est bien, cela, monsieur, c'est très-bien...

— Au reste tout cela est passé, dissipé, oublié ! il n'a fallu que vous entrevoir un instant, et cet amour malheureux était banni de mon souvenir...

— Oui, comme par homœopathie, un amour nouveau guérit d'un ancien. Oh! jamais l'homœopathie ne fut appliquée plus souvent!...

— Voyons, belle Augustina, de grâce accordez-moi un rendez-vous...

— Qui vous a dit mon nom ?

— C'est toujours mon ami Godineau,... celui qui m'avait fait votre portrait.

— Votre ami Godineau ! par quel hasard ne m'a-t-il jamais parlé, celui-là?

— Oh ! le pauvre garçon va se marier ; il est forcé de devenir raisonnable...

-—Ah! oui... le mariage! ce n'est pas toujours amusant.

— Seriez-vous mariée par hasard?

— Non, non, grâce au ciel?

— Eh bien, puisque vous êtes libre, accordez-moi un rendez-vous.,.

— C'est impossible.

— Ou permettez-moi d'aller vous voir,

— C'est impossible.

— Eh bien alors, venez chez moi...

— Ah ! ah ! ah ! ... ce serait joli.

— Je me nomme Adrien Dorcelle, j'ai assez de fortune pour vivre indépendant. Tenez, voilà ma carte...

— Que voulez-vous que j'en fasse, de votre carte?

— Je tiens à ne pas être pour vous un de ces hommes qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas.

— Ah! ah! on joue... c'est une valse, valsez-vous?

— Hélas ! non, et j'en suis bien désolé en ce moment...

— Je vais aller valser...

— De grâce, ne me quittez pas ainsi, donnez-moi un mot d'espoir...

— Ce serait inutile.

— Vous aurez beau faire, je vous suivrai à la sortie.

Je saurai où vous demeurez, je ne vous perdrai pas de vue.,.

La belle blonde lance au jeune homme un regard dans lequel il y avait presque de la colère et lui répond avec vivacité et presque impatience :

-*- Monsieur, en faisant tout ce que vous venez de dire, vous prenez le plus sûr moyen pour ne jamais obtenir de moi la plus légère faveur. Je ne veux point être contrainte, je veux être libre de faire ce qui me plaît; et s'il ne me plaît pas de vous connaître, vous aurez beau suivre la voiture qui m'emmènera et voir où elle m'arrête, cela ne m'empêehera pas de vous tourner le dos quand vous chercherez à me parler...

— Mon Dieu ! comme vous avez l'air fâché i Eh bien, madame, puisque cela vous contrarie tant, je ne vous suivrai pas. . .

— Vous ferez mieux, car cela ne vous avancerait à rien.

— Et vous ne me donnez pas la permission de vous revoir?

— Mais quand je viendrai ici et que vous y serez, rien ne vous en empêchera...

— Au moins y reviendrez-vous bientôt?

— Jeudi, probablement.

— Après-demain... Ah! quel bonheur...

— Viens, Nancy, viens donc valser, je suis sûre que nos bons valseurs habituels nous cherchent partout.

Et les deux amies s'élancent en sautillant du côte de la danse , Dorcelle les laisse aller, il n'est pas très-satisfait

du résultat de son entretien avec la belle Augustina, il se dit:

— Ou cette femme-là veut me faire poser, ou elle a quelque raison pour craindre d'être connue... cependant, quand on craint d'être connue, on ne vient pas danser à Mabillei... Mais si Polydore a dit vrai,* personne près d'elle n'a été plus heureux que moi, je crois maintenant que je m'y suis mal pris... elle-même me l'a dit : « Vous m'accablez de compliments comme les autres, et cela m'ennuie ! » Je lui ai laissé voir que je l'adorais. Je suis un sot et un imbécile... Est-ce qu'on doit devenir réellement amoureux d'une femme qui vient danser à Mabille? en vérité, je mérite qu'elle se moque de moi.

Et Dorcelle se rapproche de la danse, cherchant des yeux Godineau. 11 l'aperçoit bientôt près d'un endroit où plusieurs personnes sont rassemblées et paraissent se quereller; dans le groupe on distingue le petit Détraque qui se démène comme un possédé en criant :

— Mais encore une fois, ce n'est pas moi qui ai accroché cette dame et qui suis cause que sa robe est déchirée!... je valsais bien gentiment avec une personne fort comme il faut... seulement ma valseuse avait une crinoline trop étendue, et qui prenait beaucoup de place... Ce n'est pas ma faute si les dames veulent maintenant ressembler à des entonnoirs ; ça me gênait moi-même pour valser avec elle; mais à force de pousser mon genou, je crois que j'avais fini par briser un des cerceaux. Bon ! tout à coup, en passant près d'un couple qui val ait aussi, ma valseuse accroche la crinoline de madame avec la

sienne... Alors crac! une robe se déchire, vous voyez bien que ça ne me regarde pas... C'est un combat de crinoline, pas autre chose ï ... Il y a une robe de blessée; ce n'est pas moi qui la raccommoderai.

Mais le monsieur servant de cavalier à la dame dont la robe est déchirée n'entend pas raison et prétend que Détraque doit payer le dommage qu'il a fait. Godineau, qui riait en écoutant ce débat, dit à Dorcelle.

— L'ami intime de M. de Nanterre n'est pas heureux ce soir, à la danse! Et vous, Dorcelle, Tavez-vous été auprès de la belle que vous poursuiviez?

— Ma foi, pas beaucoup. On m'a écouté, on a causé avec moi, mais on ne m'a rien accordé : ni rendez-vous, ni promesse pour l'avenir... Décidément cette femme a probablement formé le projet de se moquer de tous les hommes qui lui font la cour... Elle m'a dit qu'elle ne venait ici que pour danser.

— En effet, tenez, elle valse en ce moment ainsi que son amie...

— Oui... la voilà qui passe... quelle grâce! quelle légèreté, ses pieds touchent à peine la terre,.. Sacrebleu! que c'est bête de ne pas savoir valser... mais j'apprendrai.. . Un homme s'étourdir en tournant, c'est pitoyable. . . Dès ce soir, chez moi, je m'exercerai en valsant avec une chaise.

— 11 est certain qu'il n'y a pas de danse aussi avantageuse que la valse... pour permettre à un homme de se déclarer, de presser tendrement une taille, de fasciner de ses regards la femme qu'il tient dans ses bras... Il n'y a

LA BELLE BLONDE * lc23

pas moyen de le repousser alors, et le mouvement, la musique, tout cela ajoute au feu de la situation ! Ce qui m'étonne toujours, c'est que ce sont les Allemands, ces hommes si flegmatiques, si froids, qui ont inventé une danse si chaude! Tiens, voilà Polydore qui valse aussi... pas trop mal... mais roide, sans grâce, sans abandon... Ah! mon Dieu, je crois que ce monsieur veut battre Détraque. . . Je vais aller au secours du petit biscornu.

Dorcelle reste devant la valse, il suit des yeux la belle Auguslina; et lorsque enfin la valse finit, il veut voir si elle restera au bras de son valseur ; mais elle le quitte presque aussitôt, et va rejoindre son amie, qui en a fait autant. Alors les deux femmes se dirigent du côté de la sortie, et pour cela passent devant Dorcelle qui s'est arrêté et se contente de les saluer sans bouger de place. La belle blonde répond à ce salut par un sourire plein de charme et un regard qui semble dire qu'on est satisfait de sa docilité.

Un instant notre amoureux hésite, il ressent le désir de suivre cette femme, mais il y résiste en se disant :

— Il faut avoir du cœur, de la fierté... d'ailleurs elle m'a prévenu que cela ne m'avancerait à rien...

Godineau vient rejoindre son ami; il s'écrie de loin :

— L'affaire est arrangée, Détraque paye du punch au monsieur et des glaces à la dame déchirée; je crois que c'est tout bonnement là que ce monsieur en voulait venir; il désirait se faire régaler lui et sa partner... Polydore est avec eux ; Détraque, enchanté que son affaire se soit ar-

rangée, m'a prié de vous inviter à venir prendre du punch qu'il fait venir.

— Merci, cela ne me tente pas... j'aime mieux m'en aller; et vous, Godineau?

— Je m'en vais avec vous, d'autant plus que la dame déchirée est fort laide et que son monsieur a l'air... d'un poisson.

Tout en sortant du jardin Habille, Godineau dit à Dorcelle :

— A propos, mon cher ami, j'ai un service à vous demander ; j'ose espérer que vous ne me refuserez pas?

— Qu'est-ce donc, mon cher, parlez?

— C'est de vouloir bien assister à la signature de mon contrat et d'y mettre aussi votre nom. Cela se fera naturellement chez la tante, madame Transtafare. Moi, je n'ai aucun parent à produire ; mais cela ferait mauvais effet si je n'avais pas quelques personnes à présenter de mon côté ; et vous comprenez que pour plaire à ces dames, il ne

n6 CE QUI DEVAIT ARRIVER

faut pas que j'invite de ces farceurs, mes amis de café, qui lâcheraient quelque' bêtise ou diraient à ma future de ces drôleries qui font rougir une écâillère... Tandis que vous, qui êtes très-posé, quand vous voulez, et qui avez fort bon ton, vous ferez la conquête de ces dames.

— Soit, mon cher Godineau, j'irai très-volontiers signer à votre contrat. Mais est-ce que vous n'aurez que moi de votre côté? un seul témoin, ce n'est pas assez !

— Oh ! j'aurai encore quelqu'un qui fera mon affaire, un homme qui se met très-bien, qui a une belle tenue, il ne parle presque pas, mais j'aime autant cela.

— Vous n'avez pas eu l'idée d'inviter Polydore à être aussi votre témoin?

— Oh! non, il fait trop de manières, il nous ennuierait; d'ailleurs c'est suffisant d'amener deux personnes.

— Eh bien! c'est convenu. Est-ce que vous pensez que cette cérémonie aura lieu bientôt?

— Mais oui, la semaine prochaine, j'espère; au reste, j'irai vous avertir en vous portant l'adresse de ma future belle-tante.

Dorcelle est rentré d'assez mauvaise humeur; il n'est pas content de lui, il ne se reconnaît plus et se repent d'avoir cédé au désir de la belle danseuse de Mabille en ne la suivant pas. Il se demande par quelle influence secrète cette femme a pu le rendre si docile, lui qui mène ordinairement ses intrigues amoureuses au galop. Puis il veut chasser de sa pensée le souvenir de la ravissante Augustina et se promet de ne plus retourner chez Ma-

bille... L'instant d'après, il voudrait déjà être au jeudi, pour revoir celle qui l'a ensorcelé... Tous ces changements d'idées sont bien communs dans la température amoureuse! L'amour fait des milliers de girouettes que le temps se charge de rouiller.

Puis Dorcelle essaye de s'apprendre à valser avec une chaise. Mais après avoir ainsi fait quelques tours dans sa chambre, il se sent étourdi, chancelle, tombe sur un meuble et jette avec colère sa valseuse au milieu de l'appartement.

Le jeudi est arrivé, et Dorcelle ne manque pas de se rendre à Mabille. Cette fois il y va seul et s'en félicite en disant :

— Comme cela, je serai maître de faire ce qui me plaira, de me tenir à l'écart, de ne pas m'approcher de la danse si c'est mon idée ; je serai bien plus à mon aise pour suivre, pour épier la conduite de cette femme... car il y a quelque chose dans cette Augustina qui n'est pas naturel... son maintien, son parler... le son de sa voix, tout cela semble étudié... et c'est probablement tout cela qui fait que je suis amoureux d'elle... Il suffit souvent à une femme de se singulariser pour faire notre conquête... nous sommes si curieux de tout ce qui est nouveau !

Dorcelle n'est arrivé qu'à près de dix heures chez Mabille. Il y avait plus de monde qu'au bal précédent ; il s'en félicite, parce que dans les foules on se dérobe plus facilement aux regards. L'orchestre jouait un quadrille; il se dirige du côté de la danse sans pourtant se mettre en vue des danseurs. Le monde qui se porte de préférence vers

un quadrille lui fait deviner que celle qu'il cherche est là.

En effet, Àugustina dansait ayant toujours son amie pour lui faire vis-à-vis; elle était habillée plus simplement qu'au bal précédent, mais sa toilette était néanmoins du meilleur goût et ne sentait nullement la lorette. Un joli chapeau cachait un peu plus ses blonds cheveux; mais elle portait toujours le front aussi dégagé, et sur les côtés de grosse boucles descendaient le long de ses joues.

Elle était le point de mire de tous les hommes, qui se pressaient autour du quadrille dans lequel elle dansait; c'était bien la reine du bal; mais heureusement pour elle ce n'était pas la reine bacchanale, et sa danse, bien que très-excentrique, n'avait rien qui sentît ces cancans canailles plus dignes du bastringue que de l'Opéra.

Probablement Augustina priait aussi son danseur de ne point faire des choses trop osées, car tout en se livrant aux mouvements les plus grotesques, ces élèves de Chicard ne se permettaient rien qui pût offenser l'autorité.

Dorcelle, tout en restant masqué par le monde, parvient à voir danser la belle blonde; il admire sa grâce, sa légèreté, son sourire, il cherche à lire dans sa physionomie. Quand elle ne danse pas, il lui semble que plusieurs fois elle a jeté ses regards de divers côtés, comme si elle cherchait quelqu'un parmi tout ce monde qui l'entoure; puis elle a regardé son amie comme pour l'interroger, et celle-ci avec sa tète lui a fait un signe négatif. Dorcelle qui voit tout cela, et se retire bien vite en

r arrière quand il pourrait être aperçu, se demande si ce n'est pas lui qu'on cherche dans la foule, et son cœur bat de plaisir à cet espoir.

Le quadrille est terminé, Dorcelle se dispose à suivre de loin Augustina et son amie, lorsqu'il croit s'apercevoir qu'il a été prévenu par deux jeunes gens qui marchent sur les pas de ces dames et paraissent même leur adresser la parole, bien que celles-ci ne leur répondent point et marchent bien vite pour se soustraire à leur poursuite.

Ce sont déjeunes élégants porteurs de petites moustaches bien frisées, de ces habitués du boulevard des Italiens qui traitent les dames de Mabille à peu près comme celles qui se promènent le soir dans leur quartier, et qui après leur dîner sont toujours disposés à se moquer de tout le monde, se figurant qu'il n'y a qu'eux d'aimables, de spirituels et de séduisants, et que tout leur est permis parce qu'ils ont dans leur poche de quoi payer les verres et les glaces qu'il leur plaira de casser^

Dorcelle marche plus vite pour être à même d'entendre ce que ces messieurs disent aux deux femmes qu'ils poursuivent avec une persistance qui va jusqu'à marcher presque sur leurs robes, se tenant la tête bien penchée en avant, afin de leur parler presque dans l'oreille. Le plus grand de ces messieurs, celui qui a l'air le plus impertinent, se tient derrière Augustina; «'est à elle qu'il s'adresse constamment, et il parle assez haut pour que Dorcelle entende parfaitement :

d50 CE QUI DEVAIT ARRIVER

— Voyons, belles dames, voyons ! ne fuyez pas ainsi ! . .

— Est-ce que maintenant les femmes sont devenues sauvages à Mabille?... Ah! cela m' étonnerait beaucoup, moi!...

C'est le moins grand de ces messieurs qui a fait cette réflexion, son compagnon s'empresse de s'écrier :

— Mais non, mon cher, elles font semblant de fuir, mais c'est pour que nous courions après elles.., est-ce qu'on ne connaît pas ça?... Voyons, mes petites biches... vous, surtout, grande blonde, qui dansez d'une façon si ravissante!... venez avec nous prendre des glaces ou du punch... et puis nous danserons un paschicard échevelé, et puis nous irons souper ensemble... ça y est, n'est-ce pas... truffes, Champagne à discrétion... cela vous va... mes anges... Comment, toujours pas de réponses... Ah! elles doublent le pas; mais vous aurez beau faire, vous ne nous échapperez pas... nous avons décidé que nous souperions avec vous, ainsi c'est chose faite...

Dorcelle sentait son sang bouillir ; mais en ce moment les deux, femmes se sont tout à coup arrêtées, et Augustina, s'adressant à celui qui parlait sans cesse, lui dit avec fermeté et d'un ton où percent lTmpatience et la colère :

— Monsieur, vous vous adressez mal, nous ne sommes pas de ces femmes qui viennent ici pour qu'on les mène souper; ayez donc la complaisance de nous laisser tranquilles et de cesser de nous poursuivre.

— Qu'est-ce que c'est? nous faisons des manières... comment, ma petite, tu viens danser ici et tu veux te don-

ner des airs de grande dame... ça ne prendra pas avec nous, et pour commencer tu vas me donner le bras...

En disant cela, le grand monsieur veut saisir le bras de la belle blonde ; mais déjà Dorcelle s'était élancé au secours de celle-ci, et c'est lui qui empoigne le bras de l'insolent et lui fait faire une pirouette qui le rejette sur son compagnon.

Les deux jeunes femmes ont poussé un cri de joie en reconnaissant Dorcelle.

— C'est vous! s'écrie Augustina; ah! Dieu soit loué! vous allez nous protéger.

— Oui, mesdames, et soyez tranquilles, on ne vous insultera plus maintenant !

Le grand jeune homme à moustaches frisées, revenu de l'étourdissement où Ta jeté la pirouette inattendue qu'on lui a fait faire, s'écrie alors :

— Qu'est-ce que c'est? nous allons voir... Âh ! il paraît que ces dames ont un souteneur!...

Le mot souteneur n'a pas plutôt été prononcé, que ce monsieur reçoit de Dorcelle un soufflet si bien appliqué, qu'il est entendu aune grande distance. Les promeneurs s'arrêtent, on accourt de tous côtés, le monsieur souffleté a voulu se jeter sur Dorcelle, mais déjà de ces officieux qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas et croient arranger les affaires en empêchant un homme de rendre à un autre ce qu'il en a reçu, ont retenu le monsieur à moustaches, qui est furieux et s'écrie :

— Laissez-moi ! je veux le tuer ! il faut que je le tue!

— Oui, monsieur, répond froidement Dorcelle qui n'est plus en colère depuis qu'il a corrigé cet insolent, oui, je vous ai souffleté parce que vous le méritiez, parce que vous .vouliez employer la force pour vous faire écouter de ces dames... maintenant je suis à vos ordres pour que vous tâchiez de me tuer...

— Ta carte, drôle! ta carte, polisson!

— Oh! ne recommençons pas les insolences, ou cette fois je vous envoie rouler à dix pas !...

Un sergent de ville s'est avancé, qui s'empare du grand monsieur et le menace de le faire sortir, s'il ne se tient pas tranquillle. Dorcelle lui présente sa carte, en lui disant :

— Et la vôtre?... est-ce que vous avez peur que je ne vous retrouve, vous?

L'autre lui jette sa carte au nez, puis essaye encore de sauter sur lui pour le frapper ; mais alors deux agents de police s'emparent de ce forcené et le font sortir du bal ainsi que son compagnon, en donnant l'ordre de ne point . y laisser rentrer ces messieurs.

Tout ceci s'est passé dans l'espace de quelques minutes; mais pendant cette scène la belle blonde n'a pas cessé de tenir le bras de Dorcelle et de se presser contre lui. Enfin, le grand monsieur une fois emmené, la foule s'écoule et Dorcelle se trouve seul avec les deux amies, qui sont encore tremblantes.

— Mon Dieu, murmure Augustina, combien je suis désolée... je suis cause de ce qui vient d'arriver... et j'au-

rais dû le prévoir... Vois-tu, Nancy, je n'aurais jamais dû venir ici!...

La jeune femme qui s'appelle Nancy essuie ses yeux qui étaient pleins de larmes, en balbutiant :

— Jamais on ne nous avait insultées ni poursuivies comme ces deux hommes.

— Calmez-vous, mesdames, calmez-vous, tout est fini, vous n'avez plus rien à craindre... je m'estime heureux de m'être trouvé là pour vous protéger...

— Oh! non, tout n'est pas fini, dit Àugustiha; car vous allez avoir un duel... vous battre avec cet homme... vous battrepourmoi...quevousneconnaissezpas...pourmoi... qui ne puis récompenser.., ce que vous m'avez dit éprouver depuis que vous m'avez vue... Àh! je vous le répète, je suis désolée... je ne me pardonnerai jamais, s'il vous arrivait quelque malheur.

— Mais combien de fois faut-il que je vous dise que je suis enchanté d'avoir pu vous défendre... je serais au désespoir, si tout autre que moi s'était trouvé-là pour être votre protecteur. Vous ne voulez accorder aucune espérance à mon amour, ne me privez pas au moins du bonheur de vous prouver mon dévouement.

La belle blonde ne répond rien, mais elle soupire et presse fortement le bras de Dorcelle sous lequel elle a passé le sien. Celui-ci éprouve un doux frémissement, il remercie le hasard qui, en amenant les événements, semble avoir fait faire un pas si rapide à ses amours. Ces trois personnes se promènent dans les allées les

moins fréquentées. Augustina, qui semble très-agitée, s'écrie tout à coup :

— Mais enfin, est-ce que vous vous battrez avec cet homme?

— Assurément, je lui ai donné un soufflet, je lui dois un duel.

— C'est juste...

— Ah ! voyons donc son nom à ce monsieur, il m'a jeté sa carte au nez, mais elle est tombée dans mon gilet, je l'ai retenue, la voici... près de ces globes je pourrai lire : Raoul Hurlebard!... Ah! mon Dieu... on en a plein la bouche...

— Et l'adresse?

— Il n'y en a pas... non... je n'en vois pas... Oh! mais je pense qu'il m'enverra ses témoins, car il a mon adresse, lui.

— Ah! que j'ai eu tort... combien je suis punie !

— De grâce, ne parlons plus de cette affaire ; parlons de vous, que je voudrais tant connaître! de vous, que je m'étais promis de ne plus aimer et que les événements de cette soirée me rendent encore plus chère!...

— Taisez-vous!... ne me dites pas tout cela... Vous me feriez perdre la tête !. , .

— Oh! si cela était possible, que je serais heureux!...

— Nancy... il faut partir...

— Je suis à vos ordres...

— Vous allez partir,.,,» et me défendez-vous toujours de vous accompagner?.

— Hélas! oui... je vous l'ai dit, cela ne vous servirait à rien...

— Je vous reverrai ici jeudi, au moins?

— Ici? oh! non... non... je n'y reviendrai pas de longtemps... cette soirée me donne une bonne leçon!...

— Vous ne voulez pas revenir, et vous me défendez de vous suivre... je ne vous reverrai donc plus alors?... mais je ne puis consentir à cela...

— Si... si... vous me reverrez... Je vous le promets...

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure!

— Mais quand?

— Ah! il m'est impossible de vous le dire.

— En quel lieu?

— Je n'en sais rien encore... mais je vous l'écrirai.

— Vous m'écrirez?

— Oui, oh! je sais votre adresse, vous me l'avez dite; je vous le répète, vous aurez de mes nouvelles. Adieu, M. Dorcelle, je ne vous parle pas des inquiétudes que je vais éprouver jusqu'à ce que je sache le résultat de l'affaire dont je suis cause...

— Mais comment pourrez-vous le savoir, puisque vous ne me verrez pas?...

— Est-ce qu'une femme ne sait pas tout ce qu'elle veut... Ne sais-je pas votre nom, votre adresse?... et ma bonne Nancy n'est-elle pas là pour courir, s'informer, pour me donner de vos nouvelles?... Oh! je connaîtrai J'issue de votre duel, presque aussitôt qu'il aura eu lieu, et je vous écrirai.

— Allons, puisqu'il en est ainsi, je me résigne à vous quitter... Ah! c'est bien cruel cependant, mais vous mecrirez... j'ai votre promesse?

— Oui... oui... je la tiendrai, viens, Nancy, partons. Les deux femmes s'éloignent précipitamment^ Dorcelle

les regarde aller, puis il revient vers le centre du bal, en se disant :

— C'est égal, je crois que mes amours ne sont pas en mauvais chemin !

En se rapprochant de la danse, il aperçoit Polydore et son fidèle Détraque, qui s'empressent de venir à lui.

— Qu'est-ce qu'on nous a dit, mon cher, est-ce vrai?... tu as donné un soufflet à quelqu'un ici...

— Oui, oui, s'écrie le petit Détraque, monsieur a donné le soufflet... je l'ai vu le donner... je passais parla... ah! bigre ! il a même fait du bruit...

— Et c'est pour cette Augustina... cette sauteuse, que tu as eu cette querelle?

— Eh bien, pourquoi pas? si tu voyais insulter une femme devant toi, est-ce que tu ne prendrais pas sa défense?

— Mais, c'est selon quelle femme ce serait!.. .

— Moi, je ne fais pas de ces réflexions-là, je commence par secourir la faiblesse qu'on opprime... et je m'étonne que toi, qui étais si enthousiasmé de celte jeune femme, tu me blâmes maintenant parce que je me suis empressé de la défendre contre des insolents...

— Oh ! enthousiasmé!...

— Eh ! eh ! eh ! il ne Test plus ! s'écrie Détraque en riant; parce que ce soir il l'avait encore invitée pour la danse, elle lui a répondu d'un air moqueur qu'il pouvait se dispenser de l'inviter, vu quelle ne danserait jamais avec lui.

— Détraque! vous ne savez ce que vous dites, mon cher; elle ne m'a pas répondu cela... vous entendez de travers! elle m'a dit: «Vous ne dansez pas assez vite pour moi... »

— Àh ! c'est pour cela que maintenant tu la traites de sauteuse!...

— Eh bien, ce soufflet... est-ce que cela aura des suites?...

— Non! non! dit Détraque, on a fait sortir les autres... l'affaire est arrangée!...

— Ah! vous croyez, monsieur Détraque, que l'affaire est arrangée ! Eh bien ! moi, je ne doute pas que ce monsieur ne m'envoie demain matin ses témoins ; et, tenez, si vous voulez être les miens messieurs, vous saurez mieux que d'autres comment cela se terminera.

Les deux intimes demeurent tout saisis à cette proposition. Polydore rougit, Détraque devient pâle. Cependant le beau gandin se remet et répond :

— J'accepte... ma foi oui, j'accepte... un duel, ça fait bien, ça pose dans le monde!.,. Je ne suis pas fâché d'avoir un duel!

— Mais ce n'est pas toi qui te battras...

— Raison de plus, je l'aime autant comme ça... Allons, Détraque, nous serons ses témoins, n'est-ce pas?

Le monsieur mal fait se gratte le nez, se tient sur une jambe, puis sur l'autre, et dit enfin :

— Moi, je n'aime pas les duels... je les déteste ! je n'en ai jamais eu, parce que je les déteste... et si les témoins se battent, je n'y vais pas.

— Rassurez-vous, monsieur Détraque, je vous certifie que les témoins ne se battront pas... Allons, c'est convenu, je vous attends demain matin à neuf heures. Et je vous offre à déjeuner...

— A déjeuner, ça me va; mais pour le duel...

— Nous en sommes, dit Polydore, c'est convenu... Détraque sera mon second !

— Commenta ton second ?. . . dit Dorcelle ; lu veux donc décidément te battre à ma place?

— Non, je veux dire... le second de tes témoins... sinon, je ne sors plus avec lui !

— Alors à demain, messieurs, je vais me coucher. Dorcelle rentre chez lui en pensant à sa belle inconnue,

il s'endort et en rêve toute la nuit. Mais à sept heures du matin son domestique vient l'éveiller, en lui disant que deux messieurs le demandent pour une affaire urgente. Il se frotte les yeux et ordonne de faire entrer ces messieurs.

Ce sont les deux témoins de son adversaire, qui viennent pour s'entendre avec les siens.

— Messieurs, dit Dorcelle, je ne vous attendais pas si tôt, mes témoins ne sont pas encore arrivés ; mais cela ne fait rien, dites vos conditions, et en leur nom je les accepte toutes.

— Eh bien! monsieur, à l'épée, à la porte de Saint- Mandé, à neuf heures précises.

— A neuf heures... diable... vous ne pourriez pas mettre un peu plus tard...

— Non, monsieur, car plus tard nous ne pourrions plus servir de témoins à M. Hurlebard, nos occupations nous en empêcheraient.

— Eh bien alors, à neuf heures, soit, c'est convenu. Les étrangers sont partis et Dorcelle saute en bas de

son lit, en se disant :

— Allons, je n'ai pas de temps à perdre, habillonsnous... Pour être à Saint-Mandé â neuf heures, il faut partir à huit... et comme mes témoins ne doivent arriver qu'à neuf, il m'en faut d'autres... Parbleu! je vais aller trouver Godineau, il ne me refusera pas et aura bien quelqu'un à emmener avec lui... cela vaudra toujours Polydore et son Détraque, qui peut-être m'auraient fait faux-bond.

Dorcelle termine vivement sa toilette, il a fait venir une voiture et se rend chez Godineau.

— Pourvu qu'il ait couché chez lui, se dit-il; oh! oui... il va se marier... il doit se ranger.

Le portier, ancien militaire, annonce que M. Godineau n'est pas encore sorti. Dorcelle monte cinq étages frappe et refrappe à une porte qui n'a pour sonnette qu'un fil de fer cassé près du plafond. Enfin Godineau vient ouvrir en chemise et s'écrie :

— Tiens! Dorcelle! mais ce n'est que pour jeudi prochain la signature...

— Mon cher ami, je ne viens pas si matin pour signer à votre contrat, mais j'ai une rencontre; je me bats à neuf heures, il me faut deux témoins... je vous emmène, vous m'en trouverez un autre. ..

— Je veux bien... j'y vais... pas en chemise cependant.

— Habillez-vous, je vous attends...

— Oh ! ce ne sera pas long.., je suis fâché de ne pas avoir mon habitneuf... mais je ne l'aurai que jeudi...

— Vous n'avez pas besoin d'un habit pour venir assister à un duel...

— C'est juste... j'aurai aussi un pantalon neuf jeudi.,.

— En attendant, tâchez donc de m'avoir un autre témoin...

— Eh parbleu I mon concierge... un ancien militaire... Il sera enchanté d'être témoin ; ça lui rappellera son premier métier... et puis, quand il a sa redingote à la propriétaire qui balaye les escaliers mieux que lui, il a une tenue très-convenable...

— Très-bien, va pour le portier.., vous l'appelez?

— Le père Moussard.

— Je vais le prévenir, pour qu'il s'apprête et que nous n'attendions pas.

— Allez, ne remontez pas, je suis à vous dans l'instant.

Dorcelle redescend les cinq étages, trouve le portier dans la cour et lui fait sa proposition ; le père Moussard

saute de joie, jette son balai dans le nez de sa femme qui rentrait avec sa boîte à lait, et court dans sa loge faire sa toilette. Madame Moussard demande quelle mouche a piqué son mari, et celui-ci lui crie :

— Un col blanc... un gilet, vite!... et brosse mon chapeau!...

— Comment! Moussard, tu vas sortir sans déjeuner?

— Je déjeunerai plus tard.

— Qu'est-ce qui te presse? Qu'est-il donc arrivé?...

— Une affaire d'honneur... Avez-vous une épée, monsieur?

— Ma foi non, et j'ai oublié d'en prendre!

— j'en ai une paire de fameuses, nous allons les emporter.

La concierge, qui voit son mari prendre ses épées, pousse les hauts cris :

— Ah ! Jésus Marie... lu vas te battre... t'auras encore évuune querelle... t'es incorrigible... je ne veux plus que tu ailles à la guerre !... tu n'en as plus le droit... tu es mon homme...

— Mais non, je ne vais pas me battre, fiche-nous la paix... c'est monsieur qui a un duel et qui me fait l'honneur de me prendre pour son témoin... brosse-moi par derrière...

— Ah! que malheur d'avoir un mari guerroyer! Godineau, qui s'est hâté, arrive bientôt et met les épées

dans la voiture, les trois hommes y montent, harcelés par la concierge, qui crie à tue-tête :

— Moussard s'en va en guerre ! . . Moussard s'en va-t-en guerre !

Et qui, à force de répéter cette phrase, finit involontairement par la dire sur l'air de Malbrouck.

Ce duel se passe comme la plupart des combats singuliers, dans lesquels celui qui a le plus de sang-froid reste toujours vainqueur. L'adversaire de Dorcelle tirait assez bien l'épée, mais il était possédé par la colère, parle désir de se venger, et après avoir légèrement piqué son antagoniste au bras droit, enhardi par ce succès, il se découvre, se presse et reçoit un grand coup d'épée dans le côté. Ses témoins, dont l'un est médecin, l'emportent dans la voilure qui les a amenés, et Dorcelle se rhabille en disant :

— J'aime à croire que la blessure n'est pas dangereuse, car je serais désolé de lavoir tué !

— Non, non, dit le père Moussard, j'ai examiné la blessure; dans les côtes, ça se guérira; mais il en a bien pour six semaines à se tenir tranquille!... du reste cela s'est très-bien passé, il n'y a pas le moindre reproche à se faire d'aucun côté.

— Mais vous êtes blessé au bras, vous? dit Godineau.

— Oh ! presque rien, une piqûre, que je vais envelopper dans mon mouchoir.

— Et que vous laverez avec de l'eau fraîche, monsieur, dit le concierge; il n'y a rien de meilleur pour hâîer la guérison.

On remonte en voiture. Dorcelle met le père Moussard devant sa porte, après lui avoir glissé dix francs dans la main pour qu'il console son épouse. On arrive un peu avant dix heures chez Dorcelle. Au moment où il entre dans la cour de sa maison avec Godineau, Polydore et le petit Détraque allaient en sortir. Ces messieurs sont en grande tenue, et fort pâles tous les deux.

— Ah ! vous voilà, messieurs, mais il me semble que vous êtes bien en retard.,, vous deviez être chez moi à neuf heures.

— C'est vrai, répond Polydore ; mais c'est Détraque qui n'en finissait pas... il a cassé deux fois ses bretelles, il a fallu qu'il en fasse acheter d'autres...

— Vous concevez, monsieur, murmure Détraque, que je ne pouvais pas être votre témoin sans bretelles!

— 11 est certain, dit Godineau en riant, que si votre •pantalon éîait tombé pendant le combat, cela eût été capable de faire peur aux combattants.

— Tu as donc été chercher un troisième témoin, répond Polydore, que je vois Godineau avec toi?

— J'ai fait mieux que ça, messieurs, je me suis déjà battu, j'ai blessé mon adversaire, et j'ai reçu un léger coup d'épêe dans le bras, que je vais faire panser chez le pharmacien en face, si vous voulez bien le permettre.

— Il serait possible! le duel a déjà eu lieu?...

— Parbleu! si Ton vous attendait, on n'en finirait jamais.

Les physionomies des deux intimes deviennent radieuses, M. Détraque s'écrie :

— Eh bien, ma foi, je suis charmé que cela se soit passé ainsi, et pour la première fois que je suis témoin dans un duel, nous sommes vainqueurs! ça me fait plaisir !

— Ah çà ! est-ce que vous croyez toujours que vous avez été témoin du duel de Dorcelle? dit Godineau en s'appuyant sur l'épaule excentrique du petit monsieur.

— Mais assurément! il s'est battu sans nous attendre, ce n'est pas noire faute!... mais il nous avait choisis pour ses témoins, et nous avions accepté!...

— Et toi, Poïydore, te regardes-tu aussi comme témoin de ce duel?

~ Pourquoi pas? puisque la chose était convenue...

— Elle est bonne celle-là!... je la trouve adorable! alors le père Moussard et moi nous ne comptons pas! nous sommes deux zéros !

— Messieurs, dit Dorcelle, ce qu'il y de certain, c'est que je vous dois à tous à déjeuner, et que je vous l'offre

avec plaisir... Veuillez vous rendre au café Anglais, j'irai vous y rejoindre dans un quart d'heure.

— Accepté! accepté!... s'écrie le petit Détraque en agitant son chapeau en l'air; allons au café Anglais ! Ma foi vivent les duels, ça finit par des déjeuners!,.. C'est charmant! désormais je veux me fourrer dans toutes les affaires d'honneur.

— Il est à mettre dans un bocal, dit Godineau ; mais il ne vaudrait pas un cornichon.

Après avoir été se faire panser et arranger le bras, Dorcelle rentre chez lui pour changer de toilette, car il s'était habillé à la hâte pour aller se battre.

Tout en retournant à son logement, il se rappelait que celle pour qui il venait de se battre lui avait dit qu'elle saurait très-promptement l'issue de son duel et quelle lui écrirait aussitôt ; aussi, en passant devant son concierge, jette-t-il un coup d'œil sur la loge et fait-il un temps d'arrêt ; mais on ne lui remet rien et il monte chez lui en se disant :

— Elle n'aurait pas encore eu le temps.

Dorcelle met cette fois beaucoup de lenteur à faire sa toilette, il regarde souvent sa pendule qui ne marque pas encore onze heures et se dit :

— 11 est encore trop tôt pour déjeuner... mes témoins peuvent bien m' attendre; ils prendront du vermouth ou de l'absinthe.., je dirai que l'on m'a fait attendre pour me panser... mais je déjeunerais avec bien plus de plaisir, si avant cela j'avais reçu une lettre de cette femme singulière.

Cependant onze heures et demie ont sonné ; le jeune homme ne voit rien arriver, il se décide à partir. Mais en passant devant son conciege, celui-ci l'appelle et lui présente une lettre. Dorcelle la prend avec empressement, en s'écriant :

— Comment ! vous ne pouviez pas me monter cette lettre que j'attends depuis une heure?

— Mais, monsieur, elle arrive à l'instant même...

— Qui Ta apportée ?

— Une petite dame bien gentille... une brunette qui a de belles couleurs... je lui ai même dit : « M. Dorcelle est chez lui, si vous voulez lui remettre la lettre vousmême... » mais elle a répondu: «Non! non! je ne puis pas; mais donnez-la-lui dès que vous le verrez.» et psit!... elle s'est envolée.

Dorcelle présume que c'est l'amie d'Àugustina qui a apporté la lettre ; il la décacheté vivement, se met à l'écart sous un vestibule et lit :

« Grâce au ciel ! vous avez été vainqueur ; je sais que vous avez blessé votre adversaire, après avoir reçu vousmême un léger coup d'épée au bras. Voilà donc une affaire terminée, et je n'oublierai jamais que vous avez exposé vos jours pour moi. Vous m'avez dit que vous m'aimiez, et ce que vous venez de faire me force a: vous croire. Je vous ai promis que vous me re verriez, mais quand?... Il m'est impossible de vous le dire maintenant, je ne me soucie plus de retourner chez Mabille, ma passion

pour la danse m'a déjà fait faire trop de folies! Cependant je tiendrai ma promesse et je vous écrirai, pour vous indiquer le jour et le lieu où je pourrai vous revoir et vous remercier encore. Adieu, monsieur Dorcelle, je suis fâchée que vous m'aimiez! et pourtant... mais je ne dois pas en dire plus.

« Augustina. »

Dorcelle relit plusieurs fois ce billet; il en pèse chaque phrase et le résume ainsi :

— Cette jeune femme est probablement entretenue par quelque homme riche, avec lequel elle ne veut pas rompre ; mais je ne la crois pas insensible à mon amour, et elle finira par me céder, parce que toutes les femmes finissent par là, du moment qu'on est parvenu à leur plaire. Il ne s'agit plus maintenant que d'attendre qu'elle me donne un rendez-vous. Mais elle m'en donnera un... elle ne voudra pas me manquer de parole après ce que j'ai fait pour elle. Et maintenant, allons rejoindre mes témoins.

Godineau avait ingurgité beaucoup de vermouth et le petit Détraque s'était livré à l'absinthe; le beau Poîydore seul n'avait rien pris, il ne cessait pas de dire :

— Dorcelle ne viendra pas!... il nous aura oubliés! Mais Godineau répondait :

— Moi, je suis certain qu'il viendra ! Que diable, messieurs, il a peut-être aussi cassé ses bretelles, comme ce brave monsieur Détraque, avant de se rendre sur le ter-

rain... où il ne s'est pas rendu... Un peu de patience!.,, mais Dorcelle n'est pas homme à nous faire faux bond pour un déjeuner.

L'arrivée de l'amphitryon met fin à ces discussions. On se met à table, et un déjeuner succulent, des vins bien choisis achèvent de mettre les convives en belle humeur.

— Vous avez l'air très-satisfait , dit Godineau à Dorcelle vers la fin du déjeuner, je gage que les amours sont en bon chemin !

— J'espère, messieurs; mais je n'en suis encore qu'à l'espérance.

— Une femme pour qui l'on s'est battu, dit Polydore, si elle ne se donnait pas à nous, ce serait... une pas grand' chose !

— Pourquoi donc cela, mon cher? Une femme n'est jamais forcée de se donner quand elle ne veut pas de nous... à moins du conjungo'!

— A propos, messieurs, dit Détraque en se versant du madère, où donc a eu lieu notre duel?

— C'est juste, dit Godineau; c'est bien le moins que vous sachiez où s'est passée cette rencontre dont vous avez été témoin !

— A Saint-Mandé, tout près de la porte... ce monsieur Hurlebard avait deuxtémoins dont un est médecin chirurgien... le combat a été très-court... au bout de quelques passes, c'était fini î

— Mon petit Détraque, vous voilà bien renseigné, dit Godineau ; maintenant vous pouvez marcher. Moi aussi

je vais avoir besoin de témoins, pas pour me battre, pour me marier! mais je ne vous prendrai pas,., parce que j'aurais peur que vous ne donnassiez dans l'œil à mon épouse...

— Eh! eh! eh!... ça se pourrait bien... j'en suis capable!...

— Comment! vous allez vous marier, Godineau? dit Polydore d'un air moqueur. Ah! mon Dieu!... et quelle est la malheureuse?

Godineau fronce les sourcils en répondant d'un ton qui n'est plus plaisant :

— La malheureuse sera celle qui t'épousera, entendstu? parce que tu n'es qu'un sot, un fat, un impertinent, et tes trente mille francs de rente ne t'empêcheront pas d'en porter une fameuse paire!...

— Godineau ! ménagez vos expressions, je vous prie, sinon...

— Sinon quoi? veux-tu nous battre; je ne demande pas mieux, il y a longtemps que j'ai envie de te corriger...

Godineau se lève à demi, mais Détraque se jette sur Polydore, en s'écriant :

— Ne bougez pas, cher ami! je m'y oppose. .. Comment! encore un duel?..? Mais nous n'en sortirons donc pas?...

— Oh! soyez tranquille! dit Godineau; je vous certifie que Polydore n'a pas du tout envie de se battre; vous n'avez pas besoin de le retenir!...

Dorcelle appelle le garçon, paye et emmène Godineau en disant :

— J'espère, messieurs, que tout ceci n'est qu'une plaisanterie... je termine le différend en séparant les acteurs de cette scène.

Lorsque Godineau est éloigné, Polydore se lève à son tour en disant :

— Quel manant que ce Godineau ! et comment Dorcelle peut-il voir un homme si mal élevé?... partons, Détraque !

Et Détraque se pend au bras du beau gandin, en lui disant :

— Calmez-vous, de grâce, mon cher de Nanterre! Deux duels dans la même journée, c'est trop!.. . Nous avons servi de témoins ce matin... c'est assez!... Il ne faut pas abuser de ces choses-là.

RETOUR DU MABQU5S

Cinq jours se sont écoulés depuis que Dorcelle s'est battu, et il n'a plus reçu aucune nouvelle de la belle danseuse de Mabille, lorsqu'il voit entrer chez lui le marquis Abeïino, qui s'empresse de lui serrer la main.

— Bonjour, mon cher Dorcelle; je suis arrivé d'hier au soir, et ce matin j'ai voulu que vous eussiez ma première visite...

— Ah! c'est bien aimable cela!... Asseyez-vous, cher marquis, je suis enchanté de vous revoir...

— Dites-moi, je ne vous dérange pas? vous n'attendez pas ce matin quelque visite de femme?... C'est qu'entre nous il ne faut pas se gêner,..

— Non, non! malheureusement je n'attends pas une femme... c'est-à-dire j'en espère bien une, mais elle doit me prévenir d'avance de son arrivée, et je n'ai encore reçu aucun avis...

— Ah ! je vois qu'il y a du nouveau ! . . . une intrigue en train... vous allez me conter cela?...

— Ma foi! oui... vous me direz ce que vous pensez de ma conquête... et quand je dis : ma conquête, je m'avance trop, car je ne suis pas encore certain de triompher...

— En vérité! vous piquez ma curiosité...

— Mais, avant tout, donnez-moi des nouvelles de madame; comment va-t-elle?

— Fort bien, je vous remercie, sa santé est parfaite.

— Je me suis présenté une fois pour lui offrir mes hommages; on m'a dit que, en votre absence, madame la marquise ne recevait personne... je l'ignorais,..

— En effet, j'avais oublié de vous faire part de cette circonstance. Ce n'est pas que je sois extrêmement jaloux! mais vous comprenez... je suis obligé de m'absenter assez souvent, et si ma femme avait reçu alors de fréquentes visites, cela aurait pu faire jaser... le monde est fort méchant ! Ma femme m'a proposé elle-même de faire défendre sa porte pendant mon absence ; j'ai trouvé que c'était agir très-sagement.

— Du moment que cela vous arrangeait tous deux, vous avez bien fait !

— Mais revenons à vos amours, heureux séducteur! car je vous ai toujours vu triompher des plus rebelles... des vertus qui avaient la réputation d'être inabordables...

vous affrontiez tous les obstacles et vous étiez vainqueur!

— Oui, cher marquis ! eh bien, ici, je ne le suis pas encore, j'ignore même si je le serai jamais !

— Celle que vous courtisez est donc bien surveillée , elle est donc gardée comme la Toison d'or?

— Celle que je courtise... ah! je vais bien vous étonner... c'est une danseuse de chez Mabille...

— Une danseuse de ce bal dans les Champs-Elysées... où les femmes galantes se donnent rendez-vous?

— Oui... et c'est une de ces dames... dont je suis amoureux comme un fou!...

— Et votre amour n'est pas satisfait?

— Non, vraiment !

— Je n'y comprends rien !

— Écoutez-moi. Un de mes amis m'avait parlé d une femme ravissante qu'il avait vue danser à Mabille; il m'en dit tant sur son compte, qu'il piqua ma curiosité. Je voulus voir ce modèle de beauté et de grâce ; je me rendis à ce bal, et, en effet, je vis une femme qui n'avait pas du tout l'allure, le déhanché de toutes celles qui viennent habituellement dans ce jardin. Elle a quelque chose d'excentrique, mais en même temps de distingué; sa danse ne ressemble pas aux éternels cancans exécutés par les Iorettes ou les grisettes : c'est hardi, c'est original, et ce n'est point canaille...

— Diable ! c'est donc une merveille? Et elle est jolie?

«** Charmante! c'est une blonde; son sourire est adorable et elle sourit souvent; les plus belles dents!... une taille bien prise... enfin m'en voilà amoureux ; et puis, ce

qui ajoute à l'attrait de sa conquête, c'est que personne dans ce bal n'a encore pu la faire. Après avoir danse ou polké, elle quitte son cavalier et va reprendre le bras d'une amie avec laquelle elle vient et s'en va, sans accepter le bras, le punch, les glaces et toutes les propositions qui lui sont faites î

— De plus fort en plus fort! une vertu à Mabille; je n'aurais pas été en chercher là!

— Je fis comme les autres, je lui débitai. .. tout ce que nous disons aux femmes dont nous avons envie. On m'écoutaen riant. Je voulais la suivre, la reconduire : on me le défendit si formellement que je n'en fis rien; seulement on me promit de revenir au prochain bal...

— C'est déjà un rendez-vous.

— Gette seconde fois, le hasard me fournit l'occasion de la défendre contre les entreprises de deux de ces messieurs qui croient que du moment qu'une femme danse en public, on a le droit de la traiter comme une saltimbanque. Je donnai un soufflet à l'insolent, et le lendemain un grand coup d'épée.

— Diable ! un duel ! oh î mais voilà qui devient sérieux ! Un duel pour une courtisane... car on ne saurait nommer autrement les dames qui vont habituellement dans ce jardin!,., quelle folie!

— Mon cher Àbelino, vous en eussiez fait tout autant que moi si vous aviez été à ma place. Auriez-vous laissé un homme prendre de force le bras d'une femme qui depuis longtemps le suppliait de cesser de la poursuivre?

*-Non, non.,, vous avez raison, j'aurais agi comme

vous. Enfin, vous avez été vainqueur, et votre belle blonde vous devait une récompense...

— Ma belle blonde était désolée d'être cause de celte rencontre, mais je vis bien que cet événement m'avait fait faire de grands progrès dans son cœur.

— Elle vous accorda un rendez-vous?

— Oh ! nous n'allons pas si vite que cela ! . , . Entre nous, je crois cette femme entretenue par quelque grand personnage dont elle «redoute la vengeance. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'entoure de mystère, ne veut pas qu'on la suive et, probablement, n'est pas toujours libre de ses actions.

— Elle s'entoure de mystère, et elle va danser chez Mabille ! comment accordez-vous cela !

— C'est vrai... cela ne s'accorde pas... mais «les femmes sont si bizarres!... Au reste, depuis la scène dont elle a été cause, elle paraît ne plus se soucier de retourner à ce bal; je comptais l'y revoir, elle m'a prévenu qu'elle n'irait pas; mais, cédant à mes prières, au désir que j'ai de la revoir, elle m'a promis de m'écrire lorsqu'elle serait libre et de m'accorder une entrevue... En attendant, quelques heures après mon duel, j'ai reçu d'elle le billet que voici... tenez... je l'ai toujours dans ma poche... oh! vous pouvez le lire...

Dorcelle sort de sa poche le billet qu'il a reçu d'Augustina et le passe au marquis, qui le lit avec attention, puis sourit en s'arrêtant sur ces mots : Je suis fâchée que vous m aimiez, et pourtant... mais je ne dois pas en dire plus!...

— Mon cher ami, voilà une phrase qui en dit assez! Vous êtes aimé, et,' au premier rendez-vous, je vous garantis un triomphe complet !

— Ah ! puissiez-vous dire vrai !

— Tenez, reprenez votre lettre, ce premier gage d'amour si précieux tant qu'on est amoureux, et que Ton jette au feu dès qu'on ne Test plus.

-—Voilà où en sont mes amours, et maintenant j'attends ce rendez-vous qu'on a promis de m'accorder.

— Y a-t-il longtemps que tout cela s'est passé ?

— H y a cinq jours que je me suis battu, pas davantage, et mon bras me fait encore très-mal.

— Pourquoi ne le portez-vous pas en écharpe?

— Je tiens ma main dans mon paletot, cela suffit.

— D'ici à quelques jours vous recevrez votre rendezvous, cela vous guérira, Dorcelle; il faudra que vous me fassiez voir votre belle blonde, ce que vous m'en avez dit pique ma curiosité !

— Ah! mais, permettez! si vous alliez en devenir amoureux ! . . .

— Ne craignez pas cela; maintenant je suis sage, je m'en tiens à ma femme!

— Franchement, madame la marquise est assez jolie pour que Ton s'en contente.

— Dites-moi, mon cher, nous reprenons demain nos petites réunions... on vous verra, j'espère?

— Oui ; certainement j'aurai ce plaisir.

— Alors, à demain. Je vous quitte, car je suis accablé

d'affaires... Allons, tout va bien, et avant peu vous m'apprendrez votre victoire complète.

— Je vous promets que vous en serez le premier instruit !... Ah ! encore un mot, marquis ; je pense que vous gardez pour vous toutes les folies que je vous confie?... je ne voudrais pas que madame la marquise sût tout cela. .. les dames sont toujours portées à se moquer de nous... cette passion pour une danseuse de Mabille me ferait du tort dans le grand monde. . .

— Soyez donc tranquille; me croyez-vous assez bavard pour parler de ces choses-là à Fidélia? D'ailleurs, avec leur femme, les maris prudents ne doivent jamais causer d'intrigues amoureuses, cela pourrait leur donner l'idée d'en essayer un peu. Au revoir! à demain !

Le marquis est parti. Dorcelle ressent comme une douce émotion en songeant que le lendemain il reverra la belle Fidélia ; il est tout étonné que le sentiment qu'il éprouve pour la charmante blonde n'ait pas entièrement banni de son cœur le commencement d'amour qu'il ressentait pour la marquise, et il se dit : — Cela prouve que Ton peut trèsbien aimer deux femmes à la fois!... D'ailleurs, ce Polydore a beau dire, il y a certainement de la ressemblance entre Augustinaet la femme du marquis... et c'est probablement pour cela que je voudrais bien les posséder toutes les deux.

Le lendemain, sur les neuf heures du soir, il y avait déjà beaucoup de monde dans les salons de l'hôtel d'Abelino. La marquise, parée avec encore plus de recherche, plus d'élégance qu'à ses précédentes soirées, portait sur ses beaux cheveux noirs, qui sont plus que jamais amoncelés sur son front, un gros diamant qui jetait un feu extraordinaire, mais qui nuisait quelquefois à l'éclat des yeux de la superbe Fidélia. Lorsqu'on voulait contempler les traits charmants de cette dame, le diamant, comme une lumière électrique, vous éblouissait la vue et ne vous permettait pas de la regarder longtemps.

Malgré la grâce et le sourire avec lesquels la marquise

recevait son monde, ily avait dans sa physionomie comme une secrète expression de mélancolie qui perçait sous les efforts qu'elle faisait pour la cacher. Assez souvent elle portait ses regards vers rentrée du salon, mais c'était comme à la dérobée; elle ne voulait pas laisser deviner qu'elle s'impatientait de ne point voir arriver la personne qu'elle désirait.

Enfin on annonce : M. Adrien Dorcelle! Alors la figure de la marquise s'éclaircit; elle ne regarde phis vers la porte; elle feint, au contraire, d'être occupée d'un autre côté, mais elle sait bien que celui que l'on vient d'annoncer s'empressera de venir la saluer.

En effet, le premier soin de Dorcelle est de chercher des yeux la marquise, puis de se faufiler à travers la nombreuse société qui envahit les salons et de s'approcher de la maîtresse de la maison, à laquelle il adresse les compliments d'usage en cherchant à obtenir d'elle un regard et un sourire. Mais la belle Fidélia semble d* abord craindre de regarder celui qui lui parle et, tout en lui répondant avec cette voix sourde mais vibrante, si rare chez une femme, elle tourne et retourne si souvent la tête qu'il faut renoncer à voir l'expression de sa physionomie.

Au bout d'un moment cependant cette agitation se calme, et Dorcelle peut un moment envisager la marquise, tout en lui disant :

— L'absence de mon ami Abelino m'est doublement pénible, puisqu'elle me prive aussi du plaisir de vous voir, madame.

— Oui, pendant les voyages de monsieur le marquis, je

ne reçois personne... Je sais que vous avez pris la peine devenir...

— La peine n'était pas de venir, mais de n'être point admis près de vous.

— Allons, convenez que la privation n'était pas bien grande... vous me faisiez une visite de politesse, et voilà tout!

— Non, madame, je ne conviendrai pas de cela, parce que je mentirais!... Ce n'est pas seulement la simple politesse qui peut conduire chez vous... clu moins, pour moi, il y a toujours un secret contentement... un secret bonheur... dont je ne pense pas que vous puissiez être offensée.

Fidélia est quelques instants sans répondre ; elle baisse ses beaux yeux, qu'elle n'ouvre jamais qu'à demi, comme font les personnes qui ont la vue faible et craignent une trop grande lumière. Elle murmure enfin :

— Vous êtes-vous beaucoup amusé depuis que nous ne vous avons vu ? avez-vous été souvent dans le monde, à de beaux bals, à de belles fêtes?

— Non, madame, au contraire, j'ai été fort peu dans le monde. Je me suis contenté de la société de quelques amis, et pour promenades de ces endroits publics où l'on entend d'assez bonne musique.

— Oui, aux Champs-Elysées, il y a maintenant des concerts charmants... C'est là tout ce que vous avez vu d'intéressant?

— Mais... à peu près!..,

— Ou, du moins, c'est tout ce que vous jugez devoir me dire?

— Il est certain que je ne puis pas absolument tout vous dire... d'autant plus que cela ne vous intéresserait pas...

— Vous croyez?... vous vous trompez peut-être... Il y a de ces aventures qui intéressent toujours les femmes; les intrigues d'amour, par exemple; oh! j'aime beaucoup cela !... Et vous n'en avez pas une toute petite à me raconter?...

— Non, madame.

— Comment! monsieur, vous n'avez pas été amoureux depuis trois semaines au moins que je ne vous ai vu!... oh! je ne croirai jamais cela!...

Dorcelle hésitait ; il ne savait trop que répondre. L'arrivée de la baronne de Bréville interrompt la conversation. Cette dame vient à la marquise en s'écriant:

— Eh ! bonsoir, ma toute belle ! mon Dieu ! qu'on a de peine à parvenir jusqu'à vous... vous avez tant de monde ! c'est comme à un bal de l'Hôtel de ville!... Ah! vous avez mis votre gros diamant dans vos cheveux... ça fait bien... cela donne dans l'œil de ceux qui vous regardent... cela éblouit... on ne sait plus ce qu'on voit... Tiens!... c'est M. Dorcelle avec qui vous causiez... Ah! vous voilà, vaillant paladin ! chevalier galant, défenseur des belles!... Et par quel hasard n'avez-vous pas votre bras en écharpe! vous avez été blessé pourtant?

— Moi, madame?.,, répond Dorcelle, cachant avec peine son dépit; mais qui a pu vous dire?...

— Eh ! mon Dieu! ce n'est pas un mystère, je pense? quand on donne un soufflet à quelqu'un dans un endroit public, cela se sait tout de suite partout ; d'ailleurs, c'est le jeune Polydore de Nanterre qui m'a dit cela, et il doit bien le savoir, puisqu'il a été un des témoins de votre duel.

— Quel infâme bavard que ce Polydore ! ...

— Ah î vous ne vouliez pas que cela se sût!... je conçois ; c'est à cause de l'héroïne de l'affaire. . . une sauteuse ! une danseuse de chez Mabille... Mais aussi comment un jeune homme comme vous peut-il se faire le chevalier, le protecteur d'une femme comme celle-là? Mon cher ami, vous êtes impardonnable! Que l'on se batte pour une femme honnête qui trompe son mari. . . comme cela arrive tous les jours! à la bonne heure, c'est bien; c'est le devoir d'un amant... Quelquefois il tue le mari... c'est un malheur ! la femme se console bien vite... tout est pour le mieux. Mais aller exposer ses jours pour une de ces danseuses de cancan qui lèvent leur jambe à la hauteur de leur nez ! ... ah ! franchement, cela ne se comprend pas !.. .

Étourdi par ce flux de paroles que madame de Bréville débite avec ce plaisir qu'elle éprouve à dire des méchancetés et cette voix criarde qui se ferait entendre dans plusieurs pièces en même temps, Dorcelle ne sait que répondre; il est d'autant plus contrarié qu'en entendant parler d'un soufflet, d'un duel, tout le monde s'est approché, et Ton fait cercle autour de la baronne. Quant à la marquise, dès les premières paroles de madame de Bréville elle a tourné la tête de manière à ce que cette dame,

ni Dorcelle, ne puissent voir sa figure, ni l'impression que lui cause ce qu'elle entend.

— Je suis surpris, madame, dit enfin Dorcelle en reprenant son assurance, que vous me fassiez un crime d'avoir pris la défense d'une personne de votre sexe!

— Mon sexe!... mon sexe!... ah! par exemple! est-ce que ces femmes-là sont de mon sexe?... des sauteuses, des bambocheuses... je vous remercie de me comparer à ces femmes-là ! . . .

— Non, madame, je ne vous compare pas à la personne pour laquelle je me suis battu... et qui est de la plus grande beauté!...

— Ah çà, mais c'est presque une impertinence que vous médites là, monsieur?,.. Voudriez-vous avoir un autre duel?...

— Je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, madame; mais je serais charmé que vous voulussiez bien m'envoyer votre protégé, le jeune Polydore, qui vous a menti en disant qu'il avait été témoin de mon duel ... Il est arrivé chez moi, à Paris, lorsque le combat avait déjà eu lieu à Saint- Mandé.

La baronne éclate de rire, puis reprend : ~ Non, non, mon cher monsieur Dorcelle, je ne veux pas que vous vous battiez encore!... vous devez être fier de votre duel, cela doit vous suffire. Je vous accorde encore que cette femme est jolie, fort jolie; Polydore me l'a dit aussi. Elle se nomme Àugustina, vous voyez que je suis bien renseignée, et on la surnomme la Belle-Blonde! mois si la beauté était tout le mérite d'une femme, o\\ en

MÉCHANCETÉS DE LÀ BARONNE ICj

serions-nous, grand Dieu! et quel monde serions-nous exposées à coudoyer dans nos salons! N'êtes-vous pas de mon avis, chère marquise? il faut autre chose à une femme que de la beauté pour trôner dans un salon... Elle est jolie! elle est belle!... Ces messieurs croient avoir tout dit quand ils ont ainsi fait le portrait de leur idole... Mais cela ne me suffit pas à moi ; je veux savoir si cette femme est bien née, si elle a été élevée convenablement, enfin si elle a un nom qui lui permet d'être admise dans la bonne compagnie et de s'asseoir près de nous... N'estce pas que j'ai raison, chère marquise?

La méchanceté, l'ironie éclataient dans les yeux de la baronne ; il était facile de voir que c'était avec intention qu'elle s'adressait alors à la marquise. Mais celle-ci, comme une lionne qui vient de sentir enfin le plomb qui l'a blessée, relève fièrement la tête et, regardant avec fermeté madame de Brévilie, lui répond, en accentuant ses paroles :

— En vérité, madame, je ne sais pas pourquoi vous vous adressez à moi pour être juge dans tout #ceci. Vous devriez vous être aperçue depuis longtemps que nous n'avons pas la même manière de voir et de penser. Vous en voulez beaucoup aux femmes qui sont jolies!... je ne veux pas en rechercher la raison... mais je crois que vous aurez bien de la peine à les empêcher de plaire. Celles qui sont laides y parviendraient peut-être aussi si elles étaient aimables et bonnes; mais elles font tout le contraire. Vous blâmez M. Dorcelle parce qu'il a pris la défense d'une femme qui dansait à Mabille; moi, je lui en fais compli-

ment... G'est toujours le devoir d'un homme de protéger celle qu'on outrage, et ceux qui hésitent alors et craignent de se compromettre ne sont à mes yeux que des lâches qui ne méritent pas qu'une dame leur donne le bras.

Les hommes qui entourent la marquise applaudissent tous à ce qu'elle vient de dire et s'écrient qu'elle a parfaitement raison. Madame de Bréville rougit de dépit et s'éloigne en disant :

— Ah! vous défendez les sauteuses... c'est différent! Alors M. Dorcelle a le droit de lui donner le bras... comme c'est heureux pour lui!... ah! ah! ah! Où en sommes-nous, mon Dieu!...

— Que cette dame est méchante! murmure Dorcelle lorsque la baronne est éloignée.

— Oh ! oui, répond Fidélia ; si elle pouvait tuer avec ses paroles, je crois qu'elle aurait déjà bien des meurtres à se reprocher!

— Mais vous, madame, combien vous êtes bonne!..; vous avez pris ma défense. ..

— Vous n'aviez pas même besoin d'être défendu... je louerai toujours un homme d'avoir protégé une femme, quelle que soit cette femme! Mais vous voyez bien que j'avais raison tout à l'heure en vous disant que vous deviez avoir quelque intrigue d'amour à me raconter !

— Il est vrai; mais je n'aurais pas osé vous parler de celle-là.

— Pourquoi donc cela ? est-ce qu'elle ne vous plaît déjà plus cette Augustina?... car il paraît qu'elle se nomme Àuguslina...

— Oh! pardonnez-moi... elle me plaît toujours...

— Vous l'aimez?...

— Mais... je...

— On dirait que vous n'osez pas en répondre?...

— Si fait; mais cela me semble singulier de vous dire cela... à vous!

— Et pourquoi donc? Ne me croyez-vous pas digne de votre confiance?

— Ce n'est pas cela... mais je ne vous trouve pas faite pour les rôles de confidentes... vous devez tenir le premier emploi.

— Vous éludez ma question. Je vous demande si vous aimez vraiment cette personne pour laquelle vous vous êtes battu; si ce n'est pas seulement un de ces caprices de jeunes gens qui se croient obligés d'aimer toutes les femmes qui sont jolies et qui, par le fait, n'en aiment aucune?

— Oh! non, ce n'est point un simple caprice... et d'abord cette Augustina ne pouvait pas manquer de me plaire...

— Pourquoi donc?

— Elle vous ressemble, madame!

— Oh ! voilà de ces compliments que je n'admets pas ! . . » Elle me ressemble... vous croyez devoir me dire cela parce qu'on assure que cette femme est fort bien...

— Non, non, je vous certifie qu'Augustina a beaucoup de vos traits... si vous étiez blonde... si votre front était dégagé... votre voix plus claire...

— Ah! ah! enfin, si j'étais tout autrement que je suis,

je ressemblerais beaucoup à votre conquête, n'est-ce pas? Laissons là cette ressemblance qui n'existe que dans votre imagination, et répondez donc avec franchise à ce que je vous demande : aimez-vous véritablement cette femme? Dorcelle hésite un moment, puis tout à coup cédant, comme malgré lui, à ce qu'il éprouve, il répond :

— Eh bien, oui, madame, je l'aime, je l'adore, j'en suis fou!...

— Eh ! allons donc, monsieur ; on a bien de la peine à vous arracher cela!...

La marquise a dit ces derniers mots comme si elle venait de remporter une victoire. Mais en ce moment son mari s'avance et prend le bras de Dorcelle, qu'il emmène dans une autre pièce, en lui disant à l'oreille :

— Mon cher, je viens d'apprendre votre discussion avec la baronne ; j'espère que vous ne m'accusez pas de vous avoir trahi. Je n'avais soufflé mot à personne de ce que vous m'aviez confié ; mais il paraît que voire ami Polydore a élé moins discret... C'est lui qui va colporter partout votre amour pour une femme galante et votre duel, dont il prétend avoir été l'un des témoins...

— Mon cher marquis, je ne vous ai pas soupçonné un seul moment. Polydore est une portière, et il enjolive son récit de mensonges, car il n'a pas été mon témoin. Au reste, si madame de Bréville s'est tant soit peu moquée de moi, madame votre épouse a pris ma défense, et je vous avoue que je tiens beaucoup plus à l'estime de madame la marquise qu'à celle de la baronne.

— Mon cher ami, quand les femmes nous attaquent

avec tant d'acharnement, c'est qu'elles voudraient bien être attaquées par nous!... Voulez-vous faire un riche mariage? je gage qu'avant deux mois vous êtes l'époux de la baronne!

— Merci, merci! cela ne me tente pas... ce serait payer trop cher la fortune.

Après avoir encore passé une heure chez le marquis, ne pouvant plus causer avec la belle Fidélia qui est sans cesse entourée de monde, Dorcelle s'esquive furtivement.

Trois jours plus tard, Godineau arrivait de grand matin chez Dorcelle, tout essoufflé, tout rouge, tout empressé, et lui criait de la porte :

— C'est pour aujourd'hui, mon cher ami, la signature de mon contrat de mariage avec Eralo Transtafare, fille mineure, superbement élevée et constituée, et dont la fortune est claire comme la lumière électrique. J'espère que je puis toujours compter sur vous et que rien ne vous smpêchera d'être mon témoin?

— Mais assurément, mon cher Godineau; je suis tout à iTotre disposition. A quelle heure et où faut-il se rendre?

— G'est à cinq heures, chez la respectable tante, ma-

dame Go diberte Transiafare. . . J'aime beaucoup cette heure de cinq heures! elle est bien proche de celle du dîner, et après la signature du contrat et toutes les formalités remplies, j'aime à croire qu'on me retiendra à dîner, moi et mes témoins.

— Mon cher Godineau, je ne tiens pas du tout à dîner chez votre future ) je vous préviens d'avance que je n'accepterai pas.

— Pourquoi donc cela?

— Parce que je suis persuadé que je m'y ennuierais beaucoup.

— Au fait, c'est possible ; mais nous n'en sommes pas là... Je suis bien sûr queChipemann acceptera.

— Qu'est-ce que c'est que Chipemànn?

Godineau se gratte le nez, tâche de prendre un air sérieux, se mord les lèvres pour ne pas rire, puis répond :

— C'est un industriel très-riche... c'est mon autre témoin... un homme qui s'habille supérieurement.

— C'est singulier! je ne vous ai jamais entendu parler de ce M. Chipemànn... l'ai-je vu avec vous?... Àh! vous riez! allons, il y a quelque facétie là-dessous!... est-ce que c'est encore le père Moussard dont vous avez fait un riche industriel?

Godineau se tord de rire, et s'écrie enfin :

— Non, ce n'est pas mon portier, mais c'est mon tailleur... et vous allez comprendre pourquoi. Je devais déjà à Chipemànn une petite note assez ronde, et j'avais besoin d'un costume neuf complet pour me marier. Je lui dis: « Mon cher, il faut que vous me fassiez un habit noir extra-

fin, pantalon idem et gilet de drap de soie : c'est pour me marier. » Ce misérable tailleur me répond: «Pas seulement un galeçon de pain ; fous me devez déjà trois cent trente-cinq francs, bayez-les-moi et che fous r'habille tout à neuf. — Mais, lui dis-je, je vous payerai le tout ensemble ; je vais me marier; en signant le contrat je touche sur-lechamp dix mille francs, j'aurai bien de quoi payer votre mémoire. » Ce maudit tailleur ne voulait pas croire que j'allais vraiment me marier; il prétendait que c'était encore une histoire que je lui faisais pour me faire habiiler à neuf, a Pardieu ! m'écriai-je, il y a un moyen de vous convaincre ; soyez un de mes témoins ! Je me garderai bien de vous présenter comme mon tailleur, je dirai que vous êtes un industriel, un entrepreneur en draps; vous signerez à mon contrat, vous me verrez palper la dot et avant de me quitter je vous aurai glissé dans la main un billet de cinq cents. » Cette proposition le fit réfléchir, et il accepta.

— Et vous avez votre costume complet?

— Je ne l'ai pas encore. Chipemann doit me l'apporter à quatre heures, en venant me prendre. Il a eu le front de me déclarer qu'une fois que je serais habillé, il ne me quitterait plus d'une minute jusqu'à ce que je l'aie payé, et que, si je ne le payais pas, il reprenait les vêtements neufs!...

— Diable ! mais c'est pis qu'un garde du commerce!... Ceux-là ne vous déshabillent pas, au moins!

— Ah ! c'est que je me suis souvent moqué de lui, mais cette fois je suis bien tranquille; puisqu'il est con-

PAR ou un MARIAGE PEUT MANQUER 173

venu que je palpe les dix mille francs sitôt le contrai signé. Je me débarrasserai bien vite de cette sentinelle !

— Vous ne m'avez pas donné l'adresse de madame Transtafare?

— Rue de Braque, au Marais... Mais je réfléchis que je viendrai vous prendre... cela vaut mieux, comme ça nous arriverons tous ensemble.

— Soit, alors je vous attendrai, et à cinq heures moins le quart je serai prêt.

— Fort bien... merci, à tantôt... 0 Dieu! dire que je vais me marier... ça me fait un effet!.,, il y a des moments où cela me donne mal au ventre!... est-ce de plaisir? je n'en suis pas bien sûr!

Godineau est parti. Dorcelle va se promener à cheval. Avant de sortir, il ne manque pas de s'informer s'il y a des lettres pour lui; il le demande également chaque fois qu'il rentre, puis il soupire lorsqu'on lui répond :

— Rien, monsieur, rien absolument.

Un peu avant cinq heures, notre amoureux est habillé et tout prêt pour la cérémonie à laquelle il est convié. Godineau ne se fait pas attendre, il arrive avec son autre témoin. Le tailleur est un grand homme sec, jaune, long, maigre, roux de cheveux, portant toute sa barbe sur une figure angulaire et patibulaire, où brillent deux yeux d'oiseau de proie qui ont l'air de toujours chercher sur quoi ils pourront mettre la main. Du reste, une mise irréprochable, du linge très-blanc, une tenue bien roide, l'air d'un major prussien en bourgeois. Tel est M. Chipemann, qui entre derrière Godineau, salue gravement

Dorcèlle, et se tient debout sans parler dans un coin de la chambre.

Quant au futur époux, il est en noir et tout neuf des pieds à la tête; l'habit et le pantalon sont d'un fort beau drap, le gilet de soie a une coupe élégante, seulement tout cela semble un peu juste, et le pantalon surtout paraît gêner la marche de Godineau, qui est rouge comme un coq, s'est fait friser, faire une raie, et tient à la main une paire de gants blancs, qu'il n'a pas encore essayée. 11 va se poser devant Dorcèlle, en s'écriant :

— Comment me trouvez-vous?

— Superbe! votre mise est irréprochable... seulement... marchez donc un peu... il me semble que tout cela est étroit, et que vous êtes gêné dans vos vêtements...

— Un peu... c'est ce que j'ai dit à Chipemann... c'est trop juste ! scélérat de Chipemann ! il a trop ménagé l'étoffe.

— Mais non, monsir, il y affre pien assez !...

— C'est surtout le pantalon qui me bride le ventre, et je suis avant dîner!...

— Ça se fera, on lâche le bucle !

— Enfin, c'est égal, je ne pense pas que ma future épouse, la fière Érato, puisse trouver quelque chose à redire dans ma personne... Oh! c'est qu'elle est si chatouilleuse sur les formes, ma fiancée! Je suis certain qu'elle ne m'épouserait pas si je n'étais point en noir! mais j'y suis*,, et tout neuf... Partons, messieurs, la voi-

ture est en bas, il ne faut pas qu'un futur se fasse attendre...

On part. M. Chipemann se place respectueusement sur le devant de la voiture, en continuant de se tenir bien roide et de ne point souffler mot.

— N'est-ce pas qu'il a une bonne tournure, cet arabe de Chipemann? dit Godineau en riant.

— Monsieur a une tenue parfaite !

— J'ai bien envie de le présenter comme baron... monsieur le baron Fritz... c'est votre petit nom, Fritz?

— Ya, Werther Fritz...

— Monsieur le baron Werther Fritz de Chipemann ! ... ça fera très-bien!... J'ai envie d'ajouter millionnaire?

— Oh nix... et je zuisbas...

— Eh! mon Dieu! vous n'êtes pas baron non plus!... qu'est-ce que cela fait? quand on est en train de mentir, il faut y aller ferme... mais vous ne voulez pas être millionnaire, eh bien, je dirai tout bonnement actionnaire..* dans le canal de Suez... ah! c'est gentil ça?...

— Ya, che veux pien.

— Godineau, mettez donc vos gants, vous allez les oublier...

— Oh! c'est vrai... fichtre! les gants blancs! voilà encore une chose indispensable aux yeux d'Érato!... Ah ! diable... ils sont comme le reste du costume... diablement étroits... Je ne pourrai jamais entrer ma patte là dedans... Je voulais les essayer, la marchande n'a pas voulu, elle m'a dit : « Monsieur, chez moi on ne les essaye jamais! j'ai pris la mesure de vos doigts, cela suf-

fît... Je vous réponds qu'ils iront,.. » C'est étonnant comme ils vont... j'en sue!

— Donnez- vous le temps.

— Mais je ne peux pas me donner le temps... nous voilà arrivés... Ah! enfin... la main droite y est... tant pis, je mettrai l'autre plus tard... C'est ici... descendons, messieurs ! . . .

La voiture s'est arrêtée devant une de ces vieilles maisons, comme on n'en trouve plus guère qu'au Marais, qui est le plus ancien quartier de Paris. On traverse une grande cour, dans laquelle l'herbe se permet de se montrer, comme dans les rues de Versailles. On monte un escalier fort large qui ferait honte aux petits escaliers tout étroits que l'on fait à présent pour les maisons nouvelles; on trouve à chaque étage de vastes paliers, avec lesquels on ferait maintenant un appartement complet.

— Tiens! dit Dorcelle, tout ceci ressemble étonnamment à la maison dans laquelle demeure M. Grosbœuf !

— C'est vrai, il y a de l'analogie; écoutez donc, c'est le même quartier.

Enfin, on sonne chez madame Transtafare, et la vieille domestique, qui ouvre la porte, dit à Godineau :

— Arrivez donc, monsieur, vous êtes presque le dernier ! . . . mademoiselle a déjà murmuré sourdement ! . . .

Ces paroles font presser le futur époux, il n'y avait plus moyen de songer à mettre son gant gauche, il faut bien vite entrer au salon.

On entre dans une immense pièce, dans laquelle étaient réunies une douzaine de personnes. D'abord madame

Transtafare et sa nièce, puis deux amies de la future, puis une vieille clame sourde, ancienne amie de la maison, et son petit-fils, enfant de sept ans, auquel on mettait encore un bourrelet; puis un petit vieillard tout ratatiné, qui portait delà poudre et une queue, c'était le propriétaire de la maison, et il avait l'air aussi âgé qu'elle; puis un énorme monsieur d'une cinquantaine d'années, qui fermait souvent les yeux pour se donner l'air de méditer, mais qui, parfois, oubliait de les rouvrir et laissait alors entendre un léger ronflement; mais à côté de lui se tenait son neveu, qui avait ordre de pousser légèrement le coude de son oncle, lorsqu'il voyait que celui-ci allait s'endormir. Ce gros monsieur était un des témoins de la future. Puis un autre monsieur chauve, qui s'occupait continuellement à ramener sur son front les cinq ou six cheveux qui flottaient encore derrière ses oreilles, et enfin le notaire et l'un de ses clercs qui dissimulaient mal leur envie de bâiller.

Madame Transtafare, en robe de damas vert, avait l'air encore plus sévère que de coutume; elle se tenait tout d'une pièce, et semblait montée sur des ressorts. Sa nièce, tout en blanc, était une assez belle fille, mais elle avait un air de pruderie et de dédain qui donnait fort peu de charme à sa physionomie. Ses deux amies affectaient la même tenue roide, et y ajoutaient un air maussade qui en augmentait l'effet.

À l'arrivée du futur et de ses témoins tout le monde se lève, excepté le gros monsieur, dont l'envie de dormir avait résisté aux coups de coude de son neveu, et made-

moiselle Érato murmure un : « C'est bien heureux! » Godineau, après avoir salué comme un maître de danse, présente ses témoins à la tante :

— Monsieur Adrien Dorcelle, riche capitaliste... mon- Fri... Werther, baron de Chipemann... actionnaire du canal de l'Ourcq.

Dorcelle retient avec peine une envie de rire. Godineau s'aperçoit qu'il a dit une bêtise, mais la société n'y a point fait attention, et il ne juge pas nécessaire de se reprendre. Madame Transtafare paraît assez satisfaite des deux témoins; on échange les salutations, mademoiselle Érato dit à demi-voix à Godineau :

— Vous avez montré bien peu d'empressement, monsieur, vous arrivez après tout le monde... c'est peu flatteur!...

— Mademoiselle, excusez-moi... c'est le baron qui m'a fait attendre...

— Allons, il suffit... pas un mot déplus... mettez-le...

— Comment, mademoiselle?

— Je vous dis de le mettre...

— Mademoiselle... c'est bien mon intention... mais...

— Il ne suffit pas de votre intention!... vous devriez déjà Tavoir mis!

— Ah! vous croyez.

— On n'entre pas dans un salon avec une seule main gantée, c'est beaucoup trop sans façon.

— Ah! c'est mon gant que vous voulez que je mette...

— De quoi pensiez-vous donc que je parlais, monsieur?

— Mon Dieu!... je ne sais pas... le bonheur que j'éprouve en ce moment est si grand, que parfois j'entends tout de travers... je vais mettre mon gant, mademoiselle.

— Ce sera bien heureux !

Cependant le gros monsieur, ayant reçu de son neveu un coup de coude plus fort, vient de s'éveiller en sursaut et s'écrie :

— Eh bien, signons-nous... je suis tout prêt... Pourquoi ne signe-t-on pas?

— Un moment, monsieur Triboulet, dit madame Transtafare, nous attendons encore M. le chevalier de Ballifolle, qui veut bien nous faire l'honneur de signer au contrat... C'est un homme qui est presque toujours chez les ministres, et que l'on n'a pas comme on veut!... vous comprenez que nous devons l'attendre. . . mais il viendra, oh! il viendra, il me l'a solennellement promis.

— Celui-là a du moins le droit de se faire attendre, dit à demi- voix Érato, en regardant son futur, qui a déjà fait craquer deux doigts de son gant gauche.

— C'est donc un bien grand personnage que le chevalier de Ballifolle? murmure Godineau, en faisant de vains efforts pour faire entrer son pouce. Je ne l'ai pas encore vu chez vous.

— Il y vient très-rarement, parce qu'il est toujours retenu, invité par les premières maisons de Paris.,. Aussi nous devons lui savoir infiniment gré de vouloir bien se déranger pour signer à notre contrat !

— Je lui en saurai gré s'il, ne se fait pas attendre longtemps,..

— Chut! On sonne... ce doit être le chevalier... si sévère sur l'étiquette! et vous n'avez pas achevé de mettre voire gant!

— J'ai mis trois doigls, mademoiselle, il m'est impossible de faire plus pour ce monsieur.

La porte du salon s'ouvre, la bonne annonce, en faisant ronfler sa voix : Monsieur le chevalier de Ballifolle ! Et un petit homme d'une cinquantaine d'années, bien maigre, bien sec, qui répand la même odeur qu'une pastille du sérail, entre en sautillant, salue en se tortillant, abso-. Jument comme le ferait un singe habillé en gandin. Et sa figure prête beaucoup à la comparaison : il est horriblement laid, et sa toilette recherchée, ses cheveux frisés en coup de vent, le monocle collé sur son œil droit, sa manière prétentieuse de parler et de rire, font encore ressortir sa laideur. Il s'écrie en bondissant dans le salon :

— Saluts et respect à ces dames!... Je mets tous mes hommages à leurs pieds!... Mon Dieu! aurais-je été assez malheureux pour me faire attendre ! . . . vous m'en voyez désolé, désespéréj déconfit!... mais la faute ne m'est point imputable ! c'est le prince Berlitouskof qui me retenait sans cesse... et milord Grogson, de la rue de l'Échiquier, qui ne voulait pas que je m'en allasse... Enfin, je me suis esquivé et j'ai dit à mon automédon : a Brûlez le pavé ! brûlez vos chevaux ! brûlez ma voiture s'il le faut, mais allez comme la tempête... » Le drôle m'a obéi, et me voilà!

Après avoir lâché tout d'un trait ce flux de paroles,

M. le chevalier tire son mouchoir pour s'essuyer le visage, ce qui répand aussitôt une forte odeur de musc dans le salon, et se mêle assez désagréablement à celle de l'encens déjà importée par ce monsieur.

La tante et la nièce ont paru ravies pendant la petite tartine que M. de Ballifolle vient de réciter, et madame Transtafare redouble de révérences, en répondant :

— Vous ne nous avez point fait attendre, monsieur le chevalier, et l'eussiez-vous fait, que nous en serions bien dédommagés par le plaisir que nous cause votre présence!...

— Toujours aimable, belle dame!... toujours gracieuse ! Si les belles manières étaient perdues en France, c'est ici qu'on les retrouverait!

— Ah ! monsieur de Ballifolle. ..

— Mais voilà notre charmante future ; mademoiselle, permettez-moi de vous baiser le bout des doigts !

Mademoiselle Érato fait aussi une nouvelle révérence, laissant prendre sa main au galant chevalier. Pendant ce temps, la tante fait signe à Godineau de s'approcher, et elle le présente à ce monsieur :

— Permettez-moi, monsieur de Ballifolle, de vous présenter le prétendu de ma nièce... monsieur Godineau!...

. — Ah! c'est monsieur... Recevez mes félicitations, monsieur Godiveau... Vous allez posséder une femme accomplie... elle réunit tout pour plaire.

Godineau salue ce monsieur — en murmurant : Ce n'est pas Godiveau, mon nom, c'est Godineau. — Mais l'autre ne l'écoute pas et continue :

— Mademoiselle se nomme Ërato, c'est le nom d'une

des neuf Muses, et elle est digne de porter ce nom

C'est à vous de mériter maintenant que l'on vous appelle Apollon au lieu de Godiveau !

— Décidément, il veut me mettre dans une tourte ! se dit Godineau en se rapprochant de Dorcelle, qui s'amuse beaucoup des prétentions au bel esprit que montre le grotesque personnage qui vient d'arriver.

M. de Ballifolle vient de se poser au milieu du salon, il se tient sur la hanche droite en disant :

— C'est un bien beau jour qu'un jour d'hymènée

J'ai fait sur ce sujet quelques vers, que je vous réciterai si vous le permettez?...

— Si nous vous le permettons ! s'écrie madame Transtafare, c'est-à-dire que nous serons enchantés de les entendre,.. Ah! veuillez nous les dire, monsieur le chevalier !

— Voilà un homme qui m'embête horriblement ! dit Godineau à Dorcelle ; mais celui-ci l'engage à dissimuler, et le chevalier, après avoir sorti de sa poche un foulard qui jette une odeur de rose, tousse, crache et déclame :

Ah! que c'est donc joli, de s'aimer, de s'unir! De mettre son bonheur dans un même avenir! Ah! que c'est donc joli, la chaîne fortunée Que tissent les Amours et qu'on nomme hyménée!... Ah! que c'est donc joli..,

— Eh bien, signe-t-on... je suis tout prêt... Pourquoi ne signe-t-on pas?

C'est M- Triboulct, qu'un nouveau coup de coude de

son neveu vient de réveiller au moment où les vers du chevalier l'endormaient, et qui a fait aussitôt entendre cette phrase. Le poëte s'arrête tout surpris. Madame Transtafare s'écrie :

— Un moment donc, monsieur Triboulet!... vous n'entendez donc pas que monsieur de Ballifolle nous dit des vers de circonstance... Ah! que c'est donc joli!... Veuillez poursuivre, monsieur le chevalier.

Celui-ci se dispose à reprendre sa déclamation, lorsque le notaire prend à son tour la parole :

— Pardon, madame, mais tout votre monde est arrivé, rien ne s'oppose plus à ce qu'on signe le contrat, et comme mon temps est compté, monsieur sera bien bon de remettre à vous dire ses vers après cette formalité...

— Oui ! oui ! monsieur le notaire, répond le chevalier. Oh! vous avez raison... la signature avant tout! Je dirai mes vers après, cela revient au même.

— Eh bien, procédons à la signature ! dit la tante d'un air grave... Monsieur le notaire, lisez ce que vous avez à nous lire, puis vous appellerez chacun dans l'ordre voulu pour signer !

— Enfin! murmure Godineau. Grâce au notaire, nous l'échappons belle! Je bouillais d'impatience!.,.

Le notaire fait la lecture du contrat, que Ton écoute dans un respectueux silence, puis il dit :

— Maintenant il n'y a plus qu'à signer... Ordinairement, c'est le futur qui commence...

— Oh! mais ici nous sommes trop Français pour ne

point donner le pas à la mariée ! s'écrie le chevalier. « N'est-ce pas votre avis, monsieur Godiveau? »

— Assurément, monsieur, répond celui-ci, qui s'était déjà avancé et se trouvait près du notaire. Alors M. de Ballifolle va saluer la future, lui offre sa main et la conduit cérémonieusement devant le notaire. L'homme de loi présente une plume à la superbe Ërato, en lui disant :

^~ Veuillez signer, mademoiselle.

La grande demoiselle a pris la plume; mais, en voulant ôter son gant pour signer, elle la laisse tomber à terre. Aussitôt Godineau, qui est à côté d'elle, se baisse pour la ramasser, et, en se baissant, laisse entendre un bruit sourd, mais infiniment prolongé, sur l'origine duquel on ne peut se méprendre, parce qu'alors le plus grand silence régnait dans le salon.

M. de Ballifolle, qui se trouvait positivement derrière Godineau, fait un bond en arrière, en s' écriant :

— Ah! saperlotte!...

Mademoiselle Érato, au lieu de prendre la plume que son futur, devenu rouge comme un homard, lui présente sans oser lever les yeux, la lui jette au nez, en s'écriant :

— Ah! quelle horreur!... moi, vous épouser! Jamais, monsieur, jamais!

Et mademoiselle Érato court se jeter dans les bras de sa tante, en s'écriant :

— Avez-vous entendu?... est-il permis de s'oublier ainsi !

— Moi, j'ai fait plus que l'entendre! s'écrie le chevalier, en portant à son nez son mouchoir musqué.

— Comment! c'en était donc un? demande madame Transtafare toute consternée.

— Si c'en était un?... Oh! oui, ma tante... Et dans un tel moment... c'est me manquer de respect... c'est indigne...

— C'est-à-dire que c'est manquer à toute la société! s'écrie la tante avec colère...

— Monsieur Godineau, tout est rompu!... n'espérez plus épouser ma nièce... quand on a de telles infirmités, on ne se présente pas pour entrer dans une famille comme la nôtre!...

Godineau, qui est demeuré un moment tout honteux, reprend son assurance, et s'écrie à son tour :

— Qu'est-ce que cela signifie, madame, comment, vous rompez mon mariage?... et pourquoi... qu'ai-je donc fait qui mérite que vous me traitiez ainsi?

— Ce que vous avez fait... oh! vous le savez bien, monsieur!...

— Cela a fait assez de bruit ! murmure le chevalier, en s' éventant avec son mouchoir.

— Mon Dieu, madame, quand il serait vrai que j'aurais eu le malheur... bien involontaire... ce sont de ces choses qui peuvent arriver à tout le monde ! . . .

— Non, monsieur, cela n'arrive pas à tout le monde ! . . . cela ne m'est jamais arrivé à moi ! ... je pourrais le jurer !

— C'est que vous êtes une femme rare!... Mademoiselle Érato, de grâce... intercédez pour moi!

— J'en serais bien fâchée, monsieur, car maintenant je serais désolée d'être votre femme!...

— Messieurs et mesdames, s'écrie la tante, en s'adressant à sa société : Je suis bien confuse de vous avoir fait venir chez moi... pour y entendre une chose pareille... Monsieur de Ballifolle, croyez que je suis bien mortifiée...

— Je le crois, belle dame, et il y a de quoi... l'incident est, par sa nature, d'une espèce rare. . . il faut tâcher qu'il ne sorte pas de votre cercle.

— Venez, ma nièce, rentrons dans votre appartement... J'espère que monsieur Godineau comprendra qu'il ne doit plus se présenter ici.

Madame Transtafare quitte le salon avec sa nièce qui fait signe à ses amies de les suivre, les autres personnes s'en vont aussi en faisant leurs commentaires sur l'événement qui vient .d'arriver ; M. Triboulet répétant toujours :

— Mais pourquoi n'a-t-on pas signé...? Je n'ai rien entendu, moi !

— Alors c'est que vous dormiez, mon oncle, car il a fait assez de bruit.

Il ne reste plus dans le salon que Godineau et ses deux témoins. Le futur, qui ne l'est plus, arpente la pièceâ en disant :

— C'est fait pour moi, cela ! et il faut que cela m'arrive avaBt la signature du contrat; ah! si c'eût été après, comme je me serais moqué de toutes les giries de ces dames!...

Dorceîle, qui na pu garder son sérieux pendant les scènes qui viennent de se passer, lui dit :

— Cette fois, mon ami, vous ne pouvez cependant vous en prendre qu'à vous!,..

— Qu'à moi!... non... c'est la faute de ce maudit pantalon qui me bridait le ventre... Ah! si je ne m'étais pas baissé pour ramasser la plume... cela ne serait pas arrivé ! ... mais je ne pouvais pas laisser ma future ramasser la plume!...

M. Chipemann qui jusque-là n'a rien dit, s'avance vers Godineau :

— Est-ce que la mariache il est tout a fai rompu?

— Eh! mon Dieu oui!... vous le voyez bien... et pour un sujet bien léger!...

— On ne veut plis fous tonner le dot?

— Parbleu! si on me donnait la dot sans la femme, je serais trop heureux! car je n'y tenais pas beaucoup à mademoiselle Érato ! aujourd'hui elle avait l'air encore plus impertinent qu'à l'ordinaire, ça promettait pour la suite.

— Alors, monsieur, fous savez nos conditions... je rentre dans mon bropriété.

Et le tailleur saisissant Godineau par le collet, cherche à lui ôter son habit. Celui-ci se débat en disant :

— Eh bien, qu'est-ce que vous faites donc?

— Che rebrends mes vêtements tout neuf, c'est convenu.

— Vous me les reprendrez chez moi, soit!... mais pas ici.

— Bardonnez-moi, che rebrends tout de zuite, chai le droit...

— Comment vous allez me déshabiller chez ma future ratée... Eh bien, il ne manquerait plus que ça!... Ma-

dame Transtafare dirait que je me suis installé tout nu chez elle pour forcer sa nièce à m'épouser...

— Che zuis fâché, che veux mes vêtements neufs ! Dorcelle met fin à cette scène en fouillant dans son

portefeuille duquel il sort un billet de banque de cinq cents francs qu'il donne à Godineau en lui disant :

— Tenez, mon cher, permettez-moi de vous prêter cette somme et débarrassez-vous de votre tailleur... Ensuite je vous emmènerai dîner avec moi et sabler du Champagne, pour vous faire oublier tous les ennuis de cette journée.

Godineau prend le billet, il est attendri, il le presse sur son cœur et regarde maître Chipemann en lui disant :

— Eh bien, caraïbe! quand on possède des amis comme celui-là, croyez-vous qu'on ait besoin de se marier pour payer son tailleur?... Allons, tenez, prenez... et que je ne vous voie plus... Ah! si, vous me ferez un paletot !

— Avec grand plaisir, monsieur, dit M. Chipemann, qui s'incline jusqu'à terre en prenant le billet de banque et sort à reculons pour pouvoir continuer de saluer.

Alors Godineau se jette dans les bras de Dorcelle en s'écriant :

— Allons dîner maintenant!... Ah! mon ami, vous ne sauriez croire combien je me félicite à présent de n'avoir pas épousé cette chipie d'Érato, et sa momie de tante!... qui prétend que cela ne lui est jamais arrivé.

Un mois s'est écoulé depuis que Godineau a manqué son mariage avec mademoiselle Ërato Transtafare; il est retourné voir madame Cabochon, en la priant de lui chercher à l'avenir une femme moins susceptible et dont les résolutions ne tournent pas au moindre vent.

Mais Dorcelle qui n'a reçu aucune nouvelle de celle pour qui il a exposé ses jours, et qui voit les semaines s'écouler sans entendre parler d'Augustina, commence à perdre l'espérance et se dit qu'il a été le jouet d'une coquette, qui s'est amusée de son amour et qui n'en a jamais été touchée.

Cette pensée l'attriste quelquefois. Pour se distraire, il va souvent chez son ami Abelino, et ne laisse pas échapper l'occasion de causer avec la marquise; mais celle-ci semble aussi en proie à une secrète mélancolie, qu'elle cherche à combattre, mais qu'elle n'est pas habile à sur-

monter. Le marquis prétend que sa femme a mal aux nerfs, et ne s'inquiète pas de ce changement d'humeur que la belle Fidélia cherche en vain à dissimuler. En revanche, toutes les fois qu il voit Dorcelle, il ne manque pas de lui demander s'il y a du nouveau dans ses amours, et s'étonne beaucoup de ce que celui-ci n'entende plus parler de sa belle danseuse.

Un jour, après avoir encore reçu de Dorcelle la même réponse, le marquis s'écrie :

— Mais depuis le billet que vous a écrit cette belle mystérieuse, êtes-vous retourné au bal Mabille?

— Ma foi non, qu'y ferais-je? Elle m'a assuré qu'elle ne voulait plus y retourner.

— Elle vous a dit cela? C'est fort bien! Mais vous savez comme moi que les femmes n ont pas pour habitude de faire tout ce qu'elles projettent. Qui vous dit que, pendant que vous soupirez et attendez en vain de ses nouvelles, votre belle n'est pas retournée se livrer à son plaisir favori... Et c'est peut-être là qu'elle vous attend et compte vous revoir !

— Au fait... cette femme semble si bizarre dans toutes ses actions.

— Il y a, je crois, ce soir bal chez Mabille : si vous voulez nous irons tous les deux?

— Quoi... vous viendrez avec moi, marquis?

— Pourquoi pas? Vous comprenez que je n'en dirai rien à ma femme ; mais je ne serai pas fâché de revoir ce jardin, où je ne suis pas retourné depuis plusieurs années.

— Eh bien, j'accepte, trouvons-nous ce soir à neuf

heures au café Napolitain, et, de là, nous nous ferons conduire aux Champs-Elysées. •

— C'est chose convenue; à ce soir donc.

Les deux amis ne manquent pas de se trouver au rendez-vous, et, un peu avant dix heures, ils pénètrent dans le jardin où il y aie soir fête extraordinaire. Aussi l'illumination est-elle fort brillante et, comme la soirée est superbe, la foule se presse dans les allées et autour de la danse. La ritournelle d'un quadrille fait battre le cœur à Dorcelle qui s'écrie :

— Allons bien vite voir la danse, car, si elle est ici, c'est là que nous la trouverons.

— Allons, répond le marquis; d'ailleurs j'aperçois une quantité de jolis minois qu'il doit être fort amusant de voir danser.

— Ah! si elle danse, nous la trouverons vite, car ce sera vers son quadrille que la foule se portera.

Mais cette fois la foule est divisée, il n'y a point de quadrille particulier qui fasse fureur. Dorcelle cherche en vain de tous côtés, la belle Augustina n'est pas au bal; en revanche il ne tarde pas à apercevoir Polydore et Détraque qui s'empressent de venir à lui et qu'il cherche vainement à éviter. Polydore, qui a déjà reconnu le marquis au bras de Dorcelle, pousse tout le monde pour rejoindre ces messieurs.

~ Eh bonsoir, Dorcelle... C'est monsieur d'Abelino que j'ai le plaisir de saluer... Ah! quelle charmante surprise... Comment, monsieur le marquis, vous n'avez pas craint de venir dans ce séjour de perdition?

— Non, monsieur, car je n'ai pas peur de me perdre, mai! repond assez sèchement le marquis... Tandis que Dorcelle pince assez fortement le bras du beau gandin en lui disant :

— Te voilà donc, infâme bavard ! portière ! qui va raconter à tout le monde ma rencontre à Saint-Mandé... et le motif de ce duel!...

— Mon Dieu!... je ne pensais pas que tu voulais faire un mystère de cette aventure... puisque tu nous avais pris pour témoins... Détraque et moi...

— Oui, oui, nous étions vos premiers témoins! s'écrie le petit Détraque en se haussant sur ses pointes et saluant profondément le marquis qui ne le regarde pas.

— Tu es cause que madame de Brôville s'est moquée de moi... mais, après tout, je fais peu de cas de l'opinion de cette dame. Dites-moi, messieurs, vous, habitués fidèles de cet endroit, y avez-vous aperçu la belle* Augustina depuis quelque temps?

Les deux inséparables se regardent d'un air moqueur, puis le beau Polydore s'écrie :

— Comment, c'est à nous que tu demandes des nouvelles de ta belle blonde... Ah! elle est bonne celle-là!

— Je la trouve à l'oseille, dit M. Détraque en riant aux éclats. Puis il reprend : A l'oseille cela se dit maintenant dans la jeunesse dorée, quand on veut parler d'une bonne charge on dit : elle est à l'oseille!

— Et que trouvez-vous de si plaisant dans ma demande, messieurs, pour qu'elle excite à ce point votre gaieté?

— C'est-à-dire, mon cher, que personne mieux que toi ne doit pouvoir donner des nouvelles de la belle Augustina; tout le monde est bien persuadé que, depuis ton duel, tu Tas confisquée à ton profit, et probablement tu lui as défendu de revenir ici, car on ne l'y aperçoit plus.

— Vous voyez, dit Dorcelle en se tournant vers le marquis : voilà les jugements des hommes ! Après tout, j'ai du moins l'honneur de la conquête, si je n'en ai pas la jouissance!

— Dis donc, Dorcelle, reprend Polydore, je me suis trouvé dernièrement avec un tout jeune homme, le neveu d'un certain M. Triboulet, qui devait servir de témoin à la demoiselle que Godineau devait épouser. Il m'a conté... ah! c'est bien bouffon ! c'est à ne pas le croire...

— Oh ! oui, s'écrie Détraque, c'est une anecdote dont on pourrait faire un vaudeville !

— Enfin, ce jeune homme m'a assuré que le mariage avait manqué, parce que... Godineau... enfin tu dois le savoir puisque tu étais son témoin... est-ce vrai?...

— Non, ce n'est pas vrai!..

— Tu sais donc ce que je veux dire...

— On m'a déjà rapporté ce faux bruit, ce n'est pas vrai

— Alors qu'est-ce qui a donc fait manquer le mariage de Godineau?

— C'est précisément le contraire de ce que l'on t'a dit. Et Dorcelle s'éloigne avec le marquis, laissant le beau

Polydore, fort en peine de comprendre, regarder son ami Délraque en lui disant :

— Détraque, qu'est-ce que cela peut donc être que le contraire de ce qu'on accuse Godineau d'avoir fait.

Après avoir encore regardé quelques danses, lorsqu'il est bien certain que la belle blonde n'est point à Mabille, Dorcelle quitte le jardin avec le marquis en lui disant :

— Vous le voyez, elle ne m'a pas menti, elle ne va plus dans ce bal ; pourquoi faut-il qu'elle n'ait point dit aussi vrai en me promettant que je la reverrais î...

— Ne vous chagrinez pas, mon ami, puisqu'elle tient ce qu'elle promet, il y a tout à parier qu'elle vous donnera au premier jour de ses nouvelles; et au retour de mon premier voyage, je gage bien que je vous trouverai complètement heureux.

— Est-ce que vous allez encore vous absenter, marquis?

— Eh ! mon Dieu oui, j'ai reçu aujourd'hui à l'ambassade un avis pour me tenir prêt... il est probable que dans deux jours je partirai : mais cette fois je ne peux pas être plus de quinze jours absent.

— Allons, espérons qu'à votre retour j'aurai du nouveau à vous raconter.

Deux jours après cette soirée le marquis Abelino a quitté Paris, comme il l'avait annoncé à Dorcelle et celui-ci se dit :

— Cette fois, malgré tout le plaisir que j'aurais à causer avec la belle marquise, je ne me présenterai pas à son hôtel, parce que je ne veux point m'y casser le nez.

Mais le surlendemain du départ du marquis, Dorcelle reçoit une lettre, dont il reconnaît aussitôt l'écriture, son cœur bondit de joie, il brise le cachet et lit :

« Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, je puis tenir la promesse que je vous ai faite de vous revoir encore; promesse bien imprudente!... mais que cependant je me sens heureuse de tenir. Demain, à midi, trouvezvons au coin de l'avenue Marigny, dans les Champs-Elysées ; ayez une voiture, je descendrai de celle qui m'agiènera et je monterai dans la vôtre. Je crois inutile de vous recommander la plus grande discrétion. Au revoir, à demain,

a Augtjstwa. &

— Enfin ! s'écrie Dorcelle en baisant et rebaisant encore le précieux billet qu'il ne se lasse point de relire : elle ne m'avait pas oublié.., Elle tient sa promesse!... Elle viendra... et cette fois elle sera seule, je l'espère... Oh! oui, elle sera seule, sa recommandation d'être discret me le fait pressentir... Je vais donc la revoir, je vais donc être heureux !... Ah! que le temps va me sembler long d'ici là!...

Et pour essayer d'abréger le temps qui doit s'écouler avant le moment de son rendez-vous, Dorcelle sort, se promène quelques instants au hasaifl, puis se dit tout à coup :

— Allons chez Godineau, il trouve toujours moyen de vous amuser, quand ce ne serait que par le récit de ses mariages manques... Il me tiendra compagnie pour le reste de la journée.

Godineau sortait de chez lui au moment où Dorcelle allait y entrer ; il court lui presser la main :

— Vous veniez chez moi, ami rare et fidèle, ce ne peut pas être pour le plaisir de voir mon taudis; alors je dois présumer que vous avez quelque chose à me dire... Cependant si vous voulez que nous montions mes cinq étages...

— Non vraiment! je suis très-content de les esquiver... C'est vous seul que je veux, Godineau, tenez, mon cher ami, je serai franc, j'ai un rendez-vous charmant pour demain, mais d'ici là je ne sais que faire de moi, et il est à peine deux heures... J'ai pensé que vous m'aideriez à trouver le temps moins long, le voulez-vous?

— Si je le veux! mais ne suis-je pas toujours à vos ordres... vous qui m'avez tiré des griffes de cet indigne Chipemann...

— Ne parlons donc pas de ça...

— Ah! vous avez un charmant rendez-vous pour demain... dites donc, est-ce avec elle?

— Godineau, ne me questionnezpas sur ce sujet... je ne dois pas être indiscret!...

— Très-bien ! . . . suffit, n'en parlons plus ! . . . Alors nous passons la journée ensemble... Vous m'offrez donc à dîner?

— Cela va sans dire ! dîner, souper, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous m'aidiez à tuer le temps!...

— Bravo!..» cela me va, seulement, il faudra que vous ayez la complaisance de venir avec moi en visite quelque part.

— Est-ce que vous allez encore me mener chez madame Transtafare?

— Oh! il n'y a pas de danger! mademoiselle Érato a dit qu'elle ne pouvait pas me sentir!... Eh bien je lui en offre autant !.. . Bégueule, va !... mais voici ce que c'est : cette bonne madame Cabochon ayant appris... mon accident chez les Transtafare, a juré de me frouver un autre parti, en me promettant de ne plus m'adresser à des gens aussi susceptibles, et hier, voilà le petit mot que j'ai reçu d'elle... Je l'ai là, car il doit me servir d'introduction .. Écoutez ceci... ce n'est pas du Sévigné, mais c'est du Cabochon.

a Mon cher monsieur Godineau, je crois que cette fois

193 NOUVELLE MESAVENTURE DE GODINEAU

j'ai enfin trouvé ce qu'il vous faut : mademoiselle Lucinette Turq a dix-huit ans, une bonne figure, très-vive, bien fraîche ; elle est grasse et très-gaie, elle rit pour un rien... »

— A la bonne heure, ça me changera, cela ne ressemble plus à la muse Érato!... Je poursuis « Elle a vingt mille francs de dot... dont une partie en cassonade... parce que le père est un ancien épicier qui a conservé de son fond beaucoup de marchandises qu'il tient à écouler avec sa fille... »

— Ceci par exemple ne me séduit pas beaucoup... s'il faut toucher dix mille francs en cassonade, je me demande où je les fourrerai ! ... Je repoursuis : « Le père Turq et sa femme sont de très-bonnes gens, tout ronds, qui adorent leur fille et font tout ce qu'elle veut. Si vous plaisez à Lucinette, cela ira tout seul. Allez les voir demain vers trois heures, je vous ai annoncé comme courtier en marchandises, vous serez bien reçu. J'ai dit que vous aviez envie de vous marier, de leur côté ils désirent marier leur fille, la chose doit donc s'arranger. Abordez franchement la question.

« Tout à vous.

« Veuve Cabochon. »

— Que dites-vous de cela, Dorcelle?

— Je dis... qu'il faut voir, et si la jeune fille vous plaît?

— Elle me plaira toujours assez, j'aime les figures réjouies... mais c'est cette dot, moitié en cassonade !.,. en-

core si c'était du chocolat... je l'aime beaucoup, je m'en régalerais... j'en offrirais âmes amis...

— Et c'est là que vous voulez aller aujourd'hui?

— Oui, on m'a annoncé, et puis je suis curieux de faire connaissance avec la famille Turq!... Vous viendrez avec moi... et vous me direz votre avis sur la demoiselle.

— Soit ! et où demeure votre ancien épicier?

— Faubourg Saint-Martin ; oh ! j'ai là son adresse.. .

— Mais vous ne ferez pas votre visite trop longue !

— Soyez tranquille! histoire de voir ce que c'est!... pendant que je causerai avec les parents, vous ferez jaser la fille, et vous me direz si elle a un peu d'esprit, si elle n'est pas trop encassonadée,

— C'est entendu.

— Eh bien, allons-y tout de suite, voulez-vous?

— Mais il n'est pas trois heures.

— Mais c'est dans tout le haut du faubourg Saint-Martin, allons-y à pied... cela nous donnera de l'appétit.

— Je le veux bien, et cela me fera connaître un quartier qui m'est presque inconnu.

— Comment, vous Parisien, vous ne connaissez pas le faubourg Saint-Martin?

— Eh mon ami, ne savez-vous pas que ce sont les Parisiens qui connaissent le moins Paris !

Les deux jeunes gens se dirigent bras dessus bras dessous vers la demeure de l'épicier retiré. En entrant dans le faubourg Saint-Martin, Dorcelle s'écrie :

— Je ne suis jamais allé plus loin que le magasin des Trois Frères, vous voyez que ce n'est pas bien avant.

C'est une rue très-marchande et très-populeuse, autant que je puis en juger par rentrée.

— Attendez, vous allez voir comme elle change souvent d'aspect... Avançons.

En effet, lorsque ces messieurs ont marché dix minutes, le faubourg devient moins crotté et prend un aspect presque champêtre.

— A présent, dit Dorcelle, on ne se croirait plus dans Paris, ceci ressemble à ces grandes rues de province où les habitants se mettent sur les portes pour vous voir passer... Par exemple les promeneurs ne brillent pas par leur élégance... Sapristi! il est long ce faubourg!

~ Vous n'êtes pas au bout. Maintenant nous voilà presque dans la campagne... et nous allons passer sous un pont de chemin de fer. . .

— Et vous appelez toujours cela Paris?

— Sans doute puisque nous n'avons pas passé la barrière ! Tenez, ceci nous donne une image de la banlieue d'autrefois...

— Je n'en puis plus, c'est un voyage que de parcourir tout le faubourg.Saint-Martin; et votre ex-épicier?

— Rassurez-vous... nous y voilà... cette grande maison... après ce long mur... car il y a encore quelques jardins par ici, et à Paris ils deviennent rares, mais il faut bien de la place à M. Turq pour mettre ses marchandises, car je ne suppose pas qu'il couche sur sa cassonade... Oui... oui... c'est là, entrons.

Une porte cochère toute ouverte laisse voir une grande cour. Godineau cherche un portier et n'aperçoit qu'un

NOUVELLE MESAVENTURE DE GODINEAU 201

gros chien attaché à sa niche, mais qui aboie beaucoup en voyant entrer du monde.

— M. Turq, s'il vous plaît? dit Godineau en s'adressant au chien qui sert de portier, et le boule-dogue aboie plus fort, mais une grosse maman, qui tient un balai de bouleau à sa main, sort d'un renfoncement et accourt d'un air joyeux saluer les jeunes gens, en disant :

— C'est ici, messieurs, c'est ici... Taisez-vous, Sultan... il me semble que ces messieurs n'ont pas l'air de voleurs. . . Est-ce que ces messieurs ne viennent pas de la part de madame Cabochon... Silence, Sultan!

— Pardonnez-moi, madame, c'est madame Cabochon qui m'a donné votre adresse, .. Je suis Ernest Godineau...

— Oh! nous vous attendions... donnez-vous la peine d'entrer. . . A c'te niche. . . à c'te niche donc, Sultan. . . Mon mari vous attend... Turq!... Turq!... on vient de la part de madame Cabochon... Tenez, messieurs, entrez là... au rez-de-chaussée... C'est que probablement il est enfoncé dans ses pruneaux... Je vous rejoins dans l'instant... Je vais appeler ma fille...

— De grâce, madame, ne vous dérangez pas pour nous de vos occupations...

— Oh! j'ai le temps, je balayais la cour pour m'amusur... Lucinette ! Lucinette !... Silence donc, Sultan.

Les jeunes gens laissent madame Turq appeler sa fille et faire taire son chien, ils entrent dans un rez-de-chaussée, qui n'est en effet meublé que de tonneaux pleins de marchandises. Après avoir traversé deux pièces, ils trouvent un petit homme coiffé en casquette, vêtu d'une robe

de chambre qui ne lui va qu'à mi-jambes, mais porteur d'une bonne figure aussi réjouie que celle de sa femme.

— Pardieu! ditGodineau, voilà une famille qui ne doit point engendrer la mélancolie.. . Ça me va !

M. Turq se confond en salutations, s'écriant:

— Pardon, messieurs, je vous ai fait chercher... c'est que je visitais mes pruneaux, pour voir s'il n'y a pas de déchet... mais il n'y en a pas... Tout va bien... Asseyezvous donc, messieurs...

— Madame Cabochon a dû vous parler de moi, dit Godineau, c'est elle qui m'a dit que vous aviez encore beaucoup de marchandises à écouler... Je suis Ernest Godineau. . .

— Oh ! oui, certainement... Vous êtes courtier en marchandises...

— En tout ce qu'on veut généralement !

— Oh! madame Cabochon nous a fait un grand éloge de vous,..

— C'est trop aimable de sa part!...

En ce moment madame Turq vient se joindre à la société; elle tient toujours son balai à la main et s'en sert comme d'un éventail, tout en disant :

— Ma fille va descendre... je vous ai annoncé, messieurs, mais Lucinette veut absolument mettre une fleur dans ses cheveux. . . Ah ! dam, vous savez, ces jeunes filles, c'est coquet... ça veut se parer.

— Je suis bien sûr que mademoiselle voire fille n'a pas besoin de cela pour plaire, dit Godineau.

— Ah ! c'est un beau brin de fille, et Turq n'en revient

pas d'être le père d'une gaillarde si bien tournée. . . N'est-ce pas, papa, que ça t'étonne?

M. Turq se met à rire aux éclats, sa femme l'imite, et comme cela dure longtemps, les deux jeunes gens jugent convenable d'en faire autant, afin de se mettre au diapason de la famille Turq.

Lorsque ce quatuor est apaisé, M. Turq va s'asseoir près de Godineau, en lui disant :

— Et comment vont les sucres aujourd'hui, savez-vous le cours?

— Toujours! il y a delà hausse, sur les bruts surtout... Dix centimes, c'est peu de chose, mais cela doit progresser.

Madame Turq va s'asseoir de l'autre côté de Godineau. Toujours son balai à la main et lui dit à demi-voix :

— Et vous avez des intentions matrimoniales, à ce que nous a dit madame Cabochon?

— Mais oui, madame, j'avoue qu'il me serait doux d'entrer dans une famille honorable... de commerçants retirés... et de faire le bonheur d'une jeune fille... qui ferait aussi le mien.

— Eh bien, mais, pourquoi donc que ça ne s'arrangerait pas, ça... Eh! eh! eh!... Vous m'allez déjà tout plein. Eh ! eh !.. . et à toi papa , monsieur te va-t-il . . .

— Monsieur en est bien capable! répond l'ex-épicier en saluant.

Mademoiselle Lucinette fait alors son entrée dans le magasin. C'est une grande et belle fille, qui a ce qu'on appelle la beauté du diable, de la jeunesse, de la fraîcheur;

204 NOUVELLE MESAVENTURE DE GODINEAU

mais qui joint à cela un petit air mutin et guilleret qui n'est pas sans charme.

Elle salue les étrangers assez gauchement, puis va prendre le balai que tenait encore sa mère en s' écriant :

— Qu'est-ce que tu fais de ça... En voilà une idée de garder un balai en société!

— Ah! tiens, c'est vrai... je n'y pensais plus... Mais bah! ces messieurs ne sont pas sur la cérémonie!... Lucinette, va causer là-bas avec monsieur, nous autres, nous nous occupons de choses sérieuses... C'est pas ton affaire; va, ma poule!

C'était Dorcelle que madame Turq venait de désigner à sa fille, celle-ci s'approche de lui en souriant, et balbutie :

— Mais cela n'amusera peut-être pas monsieur, de causer avec moi?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, et je m'estimerai heureux si ma conversation ne vous ennuie pas...

— Eh bien, pourquoi donc qu'elle m'ennuierait?... Vous croyez donc que je ne saurai pas comprendre ce que vous médirez?

— Mais loin de là; je suis persuadé, moi, que les femmes savent tout comprendre, même ce qu'on ne leur dit pas!...

— Ali! vraiment!... Tiens, c'est drôle, ça!...

Et mademoiselle Lucinette se met à rire d'aussi bon cœur que sa mère. Dorcelle était heureux du bonheur qu'il espérait, il ne cherchait nullement à plaire, à faire une conquête; c'est presque toujours dans ces conditiojjs-là

que l'on plaît, et qu'on a le plus d'esprit. Il dit à la jeune fille tout ce qui lui vient à la tête, lui parle spectacle, musique, danse, entremêle tout cela d'historiettes tou- . jours comiques, et mademoiselle Lucineite l'écoute avec un plaisir qui se lit dans ses yeux, ne l'interrompant que pour s'écrier :

— Ah! êtes -vous amusant!... mais c'est que je passerais volontiers la journée à vous écouter!...

Puis elle sourit, regarde Dorcelle, baisse les yeux, mais les relève bien vite parce quelle semble étonnée de ce qu'il ne la regarde pas plus souvent, et s'il cesse de parler, elle lui tape sur le bras en lui disant :

— Eh bien, vous ne me dites plus rien... Est-ce que vous n'avez pas entendu que ma mère nous a dit de causer ensemble?

— Pardonnez-moi, mademoiselle, mais n'est-ce pas ce que nous faisons?

— Oh! oui, mais... il y a encore bien des choses que vous pouvez me dire, et que vous ne m'avez pas dites... et ça me ferait plaisir de les entendre,..

— Vraiment ! de quelles choses désirez-vous donc que je vous entretienne ?

— Ah! bien, par exemple... vous voulez que je vous le dise! vous voulez que ce soit moi qui commence... Ah ! ah! ah!... c'est pour vous moquer de moi que vous me dites cela.

Mademoiselle Lucinette se met de nouveau à rire, et sa maman s'écrie :

— Allons, je vois que ça va bien là-bas, mais ça ne

206 NOUVELLE MESAVENTURE Î)E GODINEAU

va pas mal non plus par ici ; nous arrangerons les affaires... Nous ne barguignons pas, nous autres, nous i allons tout de suite au but.

— Monsieur est très-coulant, dit l' ex-épicier, en frappant dans la main de Godineau. On doit toujours s'arranger avec lui!...

— N'est-ce pas, papa, que c'est une affaire à peu près terminée?... Lucinette, nous allons te marier : il ne manque plus que ton consentement, ma biche.

— Oh! moi je veux bien... Je consens!...

— Eh bien, j'espère qu'elle y va de bon cœur... Oh! d'abord elle ne sait pas dissimuler... elle dit tout de suite ce qu'elle pense ! . . . C'est ça, ou ça n'y est pas !.. . franche comme de For.

Godineau enchanté de ce qu'il entend, se lève et s'approche de la jeune fille, devant laquelle il s'incline en murmurant :

— Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier de la réponse que vous venez de faire et de me féliciter du bonheur qui m'attend...

Mademoiselle Lucinette regarde Godineau d'un air étonné et répond :

— Qu'est-ce que vous dites, monsieur, qu'est-ce qui vous attend... je ne comprends pas?

— - Mais, belle Lucinette, c'est tout simple, je me félicite de ce que vous m'agréez pour mari...

— Vous!... Ah! bien, le plus souvent!...

Et la jeune fille fait un bond m arrière, le papa et la

maman se regardent d'un air surpris, et madame Turq s'écrie :

— Mais, ma fille, tu viens, toi-même, de nous répondre tout à l'heure que tu consentais à épouser monsieur...

— Lui!... par exemple!... ce n'est pas lui que j'épouse, c'est celui-ci...

Et Lucinette se rapproche de Dorcelle, tandis que Godineau ouvre de grands yeux et fait une piteuse figure.

— Mais, ma fille, tu te trompes, c'est M. Ernest Godineau que tu dois épouser,

— Eh bien, c'est monsieur...

— Non, mademoiselle, moi je me nomme Adrien Dorcelle, je ne suis que l'ami de Godineau...

— Ah ! bien, en voilà une bêtise!... comment ce n'est pas vous qui venez pour m'épouser... et on ne me le dit pas.,, et on m'envoie causer avec vous... Moi, j'ai pensé que vous étiez mon futur...

Godineau essaye de r'arranger ses affaires et se rapproche de la demoiselle en balbutiant :

— Mademoiselle, croyez que je mettrai tous mes soins à vous plaire et que...

Lucinette repousse brusquement Godineau en s'écriant :

— Laissez-moi tranquille, monsieur, je ne veux pas de vous, vous ne me plaisez pas du tout, c'est votre ami qui me plaît ! pourquoi ne veut-il pas m'épouser, lui?

Dorcelle s'incline en murmurant :

203 NOUVELLE MESAVENTURE DE GODINEAU

— Mademoiselle... je ne songe pas encore à me marier.

— Eh bien, j'attendrai que vous y songiez...

— Mademoiselle... je suis... je suis promis...

— Ah! vous êtes promis!... eh! bien allez vous promener... Est-ce'bête de m'avoir attrapée comme ça!.:. Papa et vous maman, je ne vous pardonnerai jamais ça!...

— Mais, ma poule...

— Mais, Lucinette, je t'assure que M. Godineau est très-coulant en affaires, et que...

— Je vous dis que je ne veux pas épouser monsieur, qu'il ne me plaît pas... et que c'est inutile de m'offrir monsieur, puisque je ne veux pas de lui!

Et frappant des pieds avec colère, mademoiselle Lucinette s'éloigne en répétant :

— Ahî que c'est bête de m' avoir attrapée ainsi. Godineau demeure interdit. Le papa et la maman Turq

sont tout confus... Enfin la maman dit en soupirant :

— Maintenant, mon pauvre monsieur Godineau, il n'y a plus à revenir, car lorsque Lucinette a pris une résolution, c'est comme si tous les notaires y avaient passé.

— Aussi, madame, n'ai-je nullement envie de faire de nouvelles tentatives auprès d'elle... et j'ai bien l'honneur de vous saluer... Partons, Dorcelle!

Lorsque les deux amis sont dehors, Dorcelle prend le bras de Godineau en lui disant :

— Je puis vous jurer, mon cher, que je n'ai rien

NOUVELLE MESAVENTURE DE GODINEAU 209

fait, rien dit à cette jeune fille pour chercher à faire sa conquête !

— Eh! mon ami, est-ce que je n'en suis pas persuadé ! . . . Ceci tient à la fatalité qui me poursuit dans mes entreprises matrimoniales...

— C'est égal, mon cher Godineau, je ne vous porte pas bonheur, ne venez plus me chercher en pareille circonstance.

— Bah!... quelle idée! ce n'est pas vous qui êtes cause de... mon incident chez les Transtafare... Allons dîner. Je vous certifie que ce qui vient d'arriver ne me fera pas perdre l'appétit!... et puis cette famille Turq m'aurait abruti!...

— Et cette dot moitié en^cassonade?

— Oh ! avec son air bonasse, ce vieux Turq est un renard! j'ai bien vu qu'il comptait me donner l'autre moitié en mélasse!...

— En ce cas, mon ami, je ne me reproche plus tant d'avoir fait la conquête de mademoiselle Lucinette.

— Non ! Pangloss a encore raison : Tout est pour le mieux.

XYII

Ce jour si désiré, si ardemment souhaité, luit enfin. Dorcelle a peu dormi, l'attente d'un grand "bonheur nous tient aussi éveillé que celle d'une vive peine; je crois même que nous dormons plutôt sur le chagrin que sur le plaisir : c'est toujours une compensation.

A dix heures, Dorcelle terminait sa toilette, et il s'est bien gardé de faire comme ces imbéciles, qui, pour se rendre à un premier rendez- vous, veulent absolument se faire superbes, se mettent à neuf, des pieds à la tête, se gênent dans leurs vêtements, dans leurs chaussures, dans leur cravate, et arrivent bien empesés, bien serrés, bien colorés, là où il ne faut qu'être aimé pour qu'on vous

trouve bien. Est-ce que l'amour s'arrête à tous ces détails de la toilette? Demandez à un homme sortant d'un galant rendez-vous comment était mise la dame qu'il vient de quitter... s'il peut vous le dire, c'est qu'il n'en était pas bien amoureux.

Un peu avant onze heures, Dorcelle se rend chez un loueur de voitures, où il sait qu'il trouvera des cochers habiles et discrets, enfin de ces cochers qui servent dans les parties fines. Il relit encore la lettre d'Àugustina et se dit :

— Elle arrivera à midi en voiture, elle en descendra pour monter dans la mienne... et elle ne dit rien de plus, ce qui signifie qu'alors elle me laissera maître de la conduire où je voudrai, cela ne peut pas s'entendre autrement. Je connais à Neuilly un fort bon restaurant, espèce d'hôtel, où Ton vous sert dans des chambres charmantes; de plus, ce traiteur se trouve dans un chemin presque solitaire, tout cela semble préparé d'avance pour les amants qui cherchent le mystère. C'est là que je conduirai ma dqjne... Voudra-t-elle y entrer?... Oui, quelque chose me dit qu'elle m'aime... Et si elle ne m'aimait pas, m'accorderait-elle ce rendez-vous?

Dorcelle a choisi un joli coupé, bien doux, bien capitonne, il a un cocher intelligent, il lui donne d'avance ses instructions, puis se fait conduire à l'endroit qu'on lui a indiqué. Il arrivera avant l'heure, mais un homme doit toujours arriver le premier.

Il n'est que onze heures et demie lorsque Dorcelle s'arrête avec son coupé au coin de l'avenue Marigny ; il

soupire en regardant sa montre : toute une demi-heure à attendre et peut-être plus, car les dames ne sont pas toujours exactes. Le temps est un peu sombre et menace d'un orage, il y a peu de promeneurs, et Dorcelle, qui cherche des distractions en regardant par une portière, va se renfoncer dans sa voiture, lorsque deux couples, arrivant du côté de la place de la Concorde, se dirigent de son côté en doublant le pas. 11 n'a regardé qu'un moment, et dans les deux cavaliers il a déjà reconnu Polydore et Détraque. Ces messieurs ont chacun sous le bras des dames dont la toilette et la tournure sont extrêmement excentriques. Dorcelle s'empresse de baisser les stores de son coupé, puis entrouvrant à peine un rideau, il peut voir où le beau gandin et son inséparable veulent conduire leurs donzelles. Déjà les couples sont assez rapprochés pour qu'on entende leur conversation.

— Voyons, petit Détraque, dit une des dames, où est-il donc ton traiteur?... Est-ce que tu comptes nous faire trotter longtemps comme ça?... Pourquoi n'entrons-nous pas chez le Doyen, on y est très-bien?...

— Mesdames, soyez donc tranquilles, nous vous menons dans un endroit délicieux et mystérieux... demandez plutôt à mon ami de Nanterre.

— Parbleu! dit Polydore, ces dames doivent bien connaître l'endroit, à Madrid, dans le bois de Boulogne...

— Connais pas, et toi Élisa, connais-tu ce Madrid-là?.. ,

— S'il m'en souvient, il m'en souvient guère î du reste je ne tiens pas au mystérieux, moi; je tiens aux huîtres et auxécrevisses...

— Vous en aurez, belles dames; avec nous, les huîtres ne manquent jamais!

— As-tu fini, bïribi !...

— Mais est-ce encore loin votre Madrid?

— Pas mal.

— Alors vous ne comptez pas sans doute nous y faire aller à pied J

— Nous aurions déjà pris une voiture si nous en avions trouvé sur la place...

— Et c'est qu'il faut nous dépêcher, il va faire de l'orage... Tenez voilà une goutte d'eau qui vient de tomber sur le bout de mon nez...

— Ah ! mais pas de bêtises, messieurs : c'est que j'ai un chapeau tout neuf qui m'a coûté quarante-cinq francs... S'il est perdu il m'en faut un autre.

— - Ah ! quel bonheur! j'aperçois une voiture, dépêchons-nous, Élisa, que d'autres ne nous la volent pas sous le nez.

— Mais, mesdames, ce n'est qu'un coupé!...

— Coupé ou pas coupé, je m'en fiche pas mal! Arrivez donc, vieux Détraque.

— Mesdames, nous ne tiendrons jamais quatre là dedans...

— Laisse-nous donc tranquille, il y a toujours moyen de s'arranger, on se met les uns sur les autres. ..

— Ah! au fait, comme ça, cela peut aller... c'est même un moyen qui doit rendre la route fort agréable !

— Moi, mesdames, reprend Polydore, je vous répète

que le cocher ne voudra pas nous prendre tous les quatre!

Cependant les deux dames, suivies de M. Détraque, arrivent près de la voiture, et crient au cocher :

— Nous vous prenons, cocher!... Au bois de Boulogne... à Madrid... ouvrez-nous donc la portière!

Mais le cocher, qui était resté sur son siège, répond:

— Pas possible, mesdames, je suis loué !

— Ah! oui, nous la connaissons celle-là!... c'est pour nous faire payer plus cher... eh bien on lâchera les noyaux...

— Je vous répète que je suis pris, mesdames, et je ne le serais pas que je ne prendrais pas quatre personnes, et je vois bien que vous êtes quatre...

— Bah ! d'abord ce petit homme-là ne compte pas, nous le mettrons sous nos pieds ; Tautre, à côté de vous, ainsi ça va tout seul... Détraque, ouvrez-nous donc cette portière, puisque cet entêté ne bouge pas... et une fois que nous serons dans sa voiture, il faudra bien qu'il nous mène.

Détraque, qui veut être agréable aux deux femmes, court à la portière et essaye de l'ouvrir, mais Dorcelle la retenait et au même instant faisant une grosse voix, prenant un ton furibond, il crie de l'intérieur du coupé :

— Avisez-vous d'ouvrir cette portière et je vous brûle la cervelle!...

Détraque fait alors un tel saut en arrière, qu'il va tom ber sur Polydore dont il écrase les pieds ; quant aux deux dames elles se mettent à rire aux éclats, en disant :

— Ah! on est dedans!... les amoureux sont dedans! il fallait donc nous dire cela. Gr,and serin de cocher!. ao Excusez, monsieur et madame!... bien désolées de vous avoir interrompus!...

Et les jeunes femmes s'éloignent en chantant ce refrain si connu :

Ne dérangeons pas le monde 1 Laissons chacun comme il est !

Leurs cavaliers les suivent; Polydore en boitant et en pestant après Détraque qui lui a écrasé les pieds, et celui-ci en jurant ses grands dieux qu'il n'essayera plus d'ouvrir les portières des voitures, même lorsqu'elles seraient sur une place.

Cet incident a fait passer le temps; le cocher riait encore de la peur qui avait saisi le petit monsieur et de l'énorme saut qu'il avait fait en arrière et qui eût mérité les louanges d'un saltimbanque, lorsqu'une voiture arrive par l'avenue Marigny ; il était à peine midi et cependant c'était Àugustina : mais si l'exactitude est la politesse des rois, elle est toujours l'habitude des gens vraiment amoureux.

Dès qu'il a aperçu le fiacre, car c'est un modeste fiacre qui se dirige de son côté, Dorcelle a sauté hors de son coupé, puis il attend, il guette; la voiture s'arrête à quarante pas delà sienne, une femme en descend, c'est elle, il n'en peut plus douter ; c'est la belle blonde, il a déjà reconnu sa taille élégante, sa démarche, sa manière, enfin

tout ce qu'on remarque dans la femme que l'on aime et qui fait qu'on la distique toujours entre mille : elle ne s'est pas fait attendre et elle est seule, Dorcelle est au comble de la félicité, il va courir au devant d'Àugustina, mais celte-ci lui fait signe de ne point bouger et d'ailleurs elle marche si vite, si légèrement, qu'en quelques secondes elle est devant le coupé, puis dans l'intérieur de la voiture, alors Dorcelle est bien vite à côté d'elle, il a refermé la portière, le coupé part et déjà il la tient dans ses bras et la presse contre son cœur avant d'avoir échangé avec elle un seul mot , mais il y a des moments où les actions valent mieux que les paroles.

La charmante femme s'est laissé enlacer, embrasser sans chercher à se défendre, ce qui prouve que ce n'est point une coquette et qu'elle partage l'amour qu'elle inspire ; alors à quoi bon faire une résistance qui doit toujours être vaincue, n'est-ce pas plus charitable de se rendra tout de suite?

— Où me conduisez-vous, dit enfin Augustina, lorsque son amant lui permet de parler.

— Soyez sans crainte. Je vous mène dans un endroit bien retiré, bien isolé et qui bien certainement a été fait exprès pour des amoureux... d'ailleurs vous vous fiez à moi, j'espère?

— Vous le voyez bien... Ah! vous m'avez tourné la tète... Vous m'avez fait oublier... ce dont j'aurais toujours dû me souvenir... Mais enfin... la faute est faite... Je me repentirai quand je serai seule, mais avec vous je veux être tout à mon amour ! . . .

Le cocher a suivi les instructions qu'il a reçues, il arrête la voiture devant la petite porte d'un jardin qui tient à . une jolie maison que Ion aperçoit un peu plus loin. Dorcelle fait descendre sa dame, puis il ouvre la petite porte du jardin, on entre dans une allée bien ombragée qui conduit jusque derrière la maison, on monte un escalier dérobé, on trouve une grosse sonnette que l'on agite, et une jeune fille, qui remplace les garçons traiteurs habituels, vous ouvre une jolie chambre, où rien ne manque pour quelqu'un qui voudrait y loger, puis vous quitte en vous disant de faire votre carte, annonçant qu'elle ne reviendra que lorsque vous sonnerez. On voit que tout cela est réglé, établi, ordonné pour contenter ceux qui veulent s'entourer de mystère.

Àugustina était vêtue d'une espèce de peignoir en mousseline, sa toilette était fort simple, mais elle avait assez de charmes pour se passer de parure. Un joli bonnet de dentelle emprisonnait ses cheveux blonds, de grosses boucles s'en échappaient de chaque côté de son visage, mais le bonnet était posé fort en arrière de manière à ce que le front fût entièrement découvert. Dans la voiture, la jeune femme avait seulement sur sa tête un voile assez épais pour envelopper et sa coiffure et une partie de son visage.

Dans la chambre du restaurant où l'on est comme chez soi, Augustina a bien vite jeté de côté son voile. Dorcelle veut aussi la débarrasser de son petit bonnet, afin de pouvoir tout à son aise admirer ses beaux cheveux, mais la jeune femme l'arrête en lui disant :

— Non, je garde toujours ce que j'ai mis sur ma tête... c'est une habitude,., ridicule peut-être, mais une fois que je me suis coiffée le matin, je ne veux plus rien changer à ma coiffure.

— Toutes vos fantaisies doivent être respectées, madame, et comme vous êtes toujours adorable, vous avez parfaitement le droit de rester telle que cela vous plaît.

Un tendre baiser est la récompense de ces paroles. Dorcelle est le plus heureux des hommes ! car vous savez que le plus heureux des hommes est toujours celui qui pour la première fois obtient tout de la femme dont il est épris.

Mais vous me direz peut-être que, dans ce vaste univers, chaque jour, à chaque heure il y a un amant qui voit aussi couronner sa flamme, et que chacun de ces messieurs ne manque pas aussi de s'écrier « qu'il est le plus fortuné des hommes. »

Alors cela devient embarrassant! Quel est donc dans tout ce monde-là celui- qui est vraiment le plus fortuné des hommes? Ma foi, j'y renonce! mais, ce qui me fait plaisir, c'est que le nombre de ces heureux mortels est très-considérable.

Après avoir longtemps causé d'amour, Dorcelle fait une carte et sonne, parce que, remarquez bien ceci : en telle position que l'on se trouve, triste ou heureuse, tranquille ou agitée, on finit toujours par manger... C'est le complément indispensable en amour comme en affaires, en politique comme en plaisirs; c'est vulgaire! mais c'est comme cela.

On fait un repas délicat, charmant, puis, tout en mangeant, on cause plus posément.

— Vous avez été bien longtemps, chère Augustina, sans me donner de vos nouvelles ï

— C'est que je ne le pouvais pas, c'est qu'il m'était impossible de vous assigner un rendez-vous...

— Et maintenant, puis-je espérer que je vous verrai davantage?

— Pendant quelques jours je serai encore ma maîtresse...

— Ah ! quel bonheur ! et ensuite?

— Ensuite, il faudra de nouveau attendre que je sois redevenue libre... Peut-être alors cesserez-vous de penser à moi!...

— Oh ! ne croyez pas cela, mais on attend plus patiemment, alors qu'on est sûr d'être aimé...

— Ah ! vous devez en être bien sûr. . . et pourtant vous ne savez pas, vous ne saurez jamais à quoi je m'expose en vous aimant!

— Ne me dites pas cela, vous me donneriez pfeique des remords de mon bonheur!... Mais ce que je ne eoûiprends pas, c'est que sous la dépendance d'un tyran, comme vous paraissez l'être, vous ayez osé aller danser au balMabille comme vous le faisiez souvent?

— Oui, sans doute, c'était fort imprudent ! mais il faut que vous sachiez que je suis folle de la danse... surtout de cette danse libre, gaie comme on se la permet là. Depuis longtemps je n'avais pu satisfaire mon goût... cela m'était positivement défendu ! Mais vous savez que les choses

défendues ont encore plus d'attrait pour nous... Profitant de quelques jours de liberté et encouragée par une amie,, en qui j'ai toute confiance. . .

— Celle que j'ai vue avec vous, sans doute?

— Oui, ma bonne Nancy, je me suis risquée... et lorsque vous m'y avez vue, c'était, je crois, la troisième fois que j'y allais.

— Moi, je suis allé à Mabille il y a quelques jours, pensant que peut-être je vous y rencontrerais...

— Oh! je n'y suis pas retournée depuis cette fatale querelle...

— Est-ce que votre goût pour la danse est tout à fait passé?

— Je ne dis pas cela... peut-être un jour y céderai-je encore... mais alors vous y seriez avec moi, n'est-ce pas?

— Oh ! toujours, partout où vous voudrez!...

Les deux amants restent jusqu'à cinq heures chez le traiteur. Alors on sort par le même chemin que l'on était venu. On remonte dans le coupé qui attendait toujours à quelques pas, et Àugustina dit à Dorcelle :

— Vous m'arrêterez devant la première place de fiacre que nous verrons; là, je descendrai et monterai dans une voiture qui me conduira... où je vais.

— Pourquoi ne vous y conduirais-je pas avec ce coupé?

— Parce qu'il ne le faut pas, que je ne le veux pas... Est-ce que je n'ai plus quelques droits à votre obéissance...

— Oh! pardonnez-moi... Ordonnez, je ferai tout ce que

Mais au moins quand vous reverrai-je?

— Après-demain ; même heure, môme endroit, même rendez-vous.

Dorcelle baise avec transport une main qu'on lui abandonne ; puis tout s'exécute comme la belle blonde Ta voulu; elle quitte le coupé, monte dans un fiacre et disparaît. Alors Dorcelle se fait conduire chez lui en se répétant :

— Elle est ravissante, adorable! Je suis le plus fortuné des hommes!

En dix jours cinq rendez-vous semblables ont eu lieu. La belle Augustina est plus tendre, plus aimante que jamais; Dorcelle est-il toujours aussi fortuné? je ne crois pas; la chaleur amoureuse est comme celle du temps, il est bien rare que le méridien marque longtemps les mêmes degrés; le jeune homme éprouye encore un grand plaisir dans ces galants rendez-vous, cependant c'est sans trop de peine, qu'à la cinquième entrevue, il entend sa belle maîtresse lui dire :

— Mon ami, nous serons probablement longtemps sans nous revoir, car je vais cesser d'être libre... 11 vous faudra de nouveau attendre de mes nouvelles.

— Quoi, déjà! répond Dorcelle en poussant un soupir, bien moins fort que ceux qu'il poussait avant d'être le plus fortuné des hommes.

— Pendant le temps que vous serez sans me voir, me serez-vous fidèle...

— Oh ! toujours !

— C'est bien long, toujours ! . . . mais enfin ne m'oubliez

pas tout à fait; car maintenant je sens que je serais bien malheureuse si vous cessiez de m'aimer.

Dorcelle fait toutes les protestations d'usage. La belle Augustina prolonge ce rendez-vous plus longtemps qu'à l'ordinaire, puis enfin on se sépare avec toutes les précautions accoutumées.

En se faisant reconduire chez lui, Dorcelle se dit : — Je ne suis pas fâché qu'il y ait un petit intervalle.

Peu de jours se sont écoulés depuis que Dorcelle a eu son dernier tête-à-tête avec la belle blonde, lorsqu'il voit entrer chez lui son ami Abelino.

Toujours aussi affectueux, aussi aimable, le marquis vient presser la main de son jeune ami en lui disant :

— Me voici, moi, vous le voyez, mon absence n'a pas été plus longue que je ne l'avais annoncé; j'aurais été centrarié d'être retenu plus longtemps hors de Paris, d'abord parce que naturellement j'aime mieux être à Paris qu'ailleurs, c'est tout simple, puisque j'y ai ma femme et ma maison; mais cette fois j'étais encore excité par ma curiosité; il me tardait de savoir si vous aviez enfin obtenu la récompense de votre amour... si cette beauté mysté-

224 hk GRAPPE DE GROSEILLE

rieuse que je soupçonne moi d'être un peu coquette, vous a enfin donné de ses nouvelles?...

— Oui, marquis, oui, mon cher marquis, oh! tout est fini maintenant. Je n'ai plus de vœux à former.., mon triomphe a été complet!...

— Eh allons donc, j'étais bien sûr, moi, qu'elle se rendrait, cette dame!... Vous savez que d'après sa lettre je vous ai dit : « Elle vous aime, vous la posséderez! »

— Oui, c'est vrai, je me le rappelle... mais cela était si long, moi je perds vite patience.

— Il en faut toujours en amour. Mais, voyons, contezmoi maintenant comment cette dame s'est rendue...

— Oh! cela a marché très-vite... Elle m'a donné un rendez-vous aux Champs-Elysées, elle est arrivée en fiacre, moi j'avais un coupé, elle est montée dans mon coupé, et ma foi alors je l'ai menée à Neuilly, dans un petit restaurant ravissant, mystérieux où l'on est comme chez soi...

— Elle n'a pas fait trop de façons pour y entrer?

— Aucune! d'ailleurs une fois dans la voiture avec moi!... Oh! ce n'est pas une coquette, je n'ai pas eu à subir toutes les simagrées d'usage ! . . . Tenez, mon cher, je suis forcé de croire que c'est une femme qui m'aime réellement et qui m'a cédé parce que j'avais vraiment dû toucher son cœur.

— Tant mieux, ces conquêtes-là sont les plus rares et les meilleures. Lui avez-vous fait quelque présent.,.

— Oh ! vraiment, voilà ce qui me fait croire encore que je suis aimé : figurez-vous qu'une fois, j'avais acheté

une assez jolie broche en diamants et rubis que je voulus lui faire accepter. Ah! si vous saviez comme mon cadeau fut reçu î . . . Elle prit la broche, la jeta à terre avec colère, en s'écriant : « Je me donne par amour et non pas pour que Ton me fasse des cadeaux!...

— Décidément cette femme-là s'était fourvoyée en allant à Mabille!...

— N'est-ce pas, cher ami... mais elle aime passionnémentla danse, surtout cette danse qui permet de se livrer à mille folies, et c'est là ce qui l'avait entraînée à ce bal. Comme je ne veux pas, moi, contrarier ses goûts, je lui ai dit que je n'entendais pas que, pour moi, elle renonçât à son plaisir favori ; elle m'a remercié, et la première fois que nous nous reverrons il est convenu que je l'accompagnerai à Mabille, où elle veut danser une dernière fois.

— Allons, je vois que cette belle danseuse mérite la passion qu'elle vous a inspirée... Et est-elle aussi jolie, aussi adorable dans le tête-à4ête qu'au bal?

— Oh! cent fois plus encore... C'est un trésor de charme, de volupté... et puis... Oh! si vous saviez... j'ai découvert chez elle quelque chose de ravissant!... qu'il n'est pas donné à un simple mortel d'admirer... Il faut être comme je l'étais un élu des dieux pour voir cela...

— Comment... qu'est-ce donc?

— Eh mon cher, un signe... un signe bien extraordinaire par sa perfection... et qui est placé... tout près d'un certain endroit... vous comprenez.,.

Le marquis a éprouvé comme un léger frémissement, un frisson presque imperceptible a subitement parcouru tout son corps, il s'en est sur-le-champ rendu maître et reprend :

— Ah! cette dame a un signe... particulier...

— Une grappe de groseille, mon cher, oh! mais une grappe de groseille parfaitement marquée... La rafle un peu brune, et les grains d'un rouge admirable.

Le marquis a changé de couleur, il nest pas maître cette fois d'une certaine contraction nerveuse, etDorcelle qui s'en aperçoit lui dit :

— Est-ce que vous souffrez, marquis?

— Oui... une douleur au cœur qui me prend quelquefois... mais ce n'est rien... cela passe vite...

— Voulez-vous prendre quelque chose?

— Non... merci, tenez c'est déjà passé... Continuez donc, ce que vous me dites est si incroyable... un signe qui ressemble à une grappe de groseille !...

— Je vous certifie que cela est frappant !

— Et vous êtes-vous amusé à compter les grains?

— Oui, assurément, il y en a sept... Oh mais sept, Wen distincts !

— Et ce signe se trouve... placé?

— Ici tenez... à la naissance de la cuisse droite... Oh! mais, vous souffrez encore, marquis... Laissez-moi vous donner quelques gouttes d'éther sur du sucre... j'en ai là...

Dorcelle s'est levé pour courir prendre un flacon dans son secrétaire; pendant ce temps, Abelino qui est

devenu livide, marche à grands pas dans l'appartement, ses regards lancent des éclairs, mais il baisse les yeux vers la terre lorsque Dorcelle se rapproche de lui.

— Tenez, mon cher ami, mettez cela dans votre bouche... Je vous promets que cela vous soulagera...

Le marquis prend le morceau de sucre imbibé d'éther, l'avale brusquement, puis balbutie :

— Oui. . . oui. . . cela se calmera. . . d'ailleurs un homme doit savoir souffrir...

— Vous l'avez avalé un peu vite... Mais ce mal... y at-il longtemps que vous l'éprouvez. Vous ne m'en aviez jamais parlé...

— A quoi bon!... Et cette femme,., votre maîtresse... vous a-t-elle dit quelque chose sur sa position, sur ce qui l'oblige à user de mystère...

— Oh rien du tout. . . Sur ce chapitre elle ne veut même pas qu'on la questionne. Mais après tout, vous comprenez que cela m'est assez égal! Je présume qu'elle est entretenue par quelque grand personnage... je ne tiens pas du tout à savoir qui!... J'ai obtenu tout ce que je voulais, je n'en demande pas davantage!... Mon Dieu, comme cette crise que vous venez d'avoir vous a changé.., vous n'êtes pas reconnaissable... Il faut vous soigner, marquis... Ohl mais sérieusement, je dirai à madame la marquise combien je vous ai vu souffrir, pour qu'elle vous oblige aussi à voir votre médecin.

Le marquis arpente encore l'appartement; enfin il murmure :

— Il est difficile de se soigner en voyageant, et comme je vais repartir...

— Vous allez repartir? Mais vous venez à peine d'arriver...

— Je ne suis revenu que... pour chercher des papiers importants que j'avais oubliés et qui m'étaient indispensables...

— Ah ! que c'est contrariant!... moi, qui me félicitais de vous voir de retour... Et quand partez-vous?

— Ce soir même je quitterai de nouveau Paris!

— Quel ennui ! Mais au moins vous ne serez pas longtemps absent cette fois?...

— Je ne sais... je ne puis répondre, cela dépendra des circonstances ! . . .

— Tenez, mon cher Abelino, je ne suis pas dans les honneurs comme vous, c'est vrai; mais franchement j'aime mieux mon obscurité avec ma liberté, que les grandeurs que vous obtiendrez, mais qui vous coûtent vos amis, vos plaisirs et le pouvoir de faire votre volonté.

Le marquis ne répond rien, mais il a repris son chapeau et sort vivement de la chambre, en balbutiant d'une voix étouffée.

— Adieu, Dorcelle, adieu.:.

— Comment, vous vous sauvez comme cela ! . . Attendezmoi donc, et vous vous en allez sans m'avoir donné une poignée de main.,.

Mais le marquis n'écoutait pas Dorcelle, il a traversé rapidement l'appartement, et il decend l'escalier si vite,

qu'il est déjà en bas, lorsque le jeune homme arrive seulement sur son carré.

Voyant que c'est en vain qu'il l'appelle, Dorcelle rentre chez lui, persuadé que le marquis souffrait encore avec violence et que c'est pour ne point lui laisser voir sa souffrance qu'il s'est sauvé avec tant de précipitation.

— Pauvre ami! se dit-il, se remettre en voyage lorsqu'on est sujet à ces crises si violentes... Ah! l'ambition rend capable de tout! Et cette belle marquise, comme elle doit s'ennuyer d'être si souvent privée de la compagnie de son mari!... D'autant plus qu'il n'est pas permis d'aller la consoler!

230 UNE CxRAPPE DE GROSEILLE

En sortant de chez Dorceîle, le marquis Àbelino s'est rendu sur-le-champ chez lui , et là , sans aller voir sa femme qui est dans son appartement, il fait venir son valet de chambre et lui dit :

— Je repars à Tintant, une dépêche importante que je viens de recevoir m'oblige à me rendre promptement en Espagne. Je n'ai pas même le temps d'aller faire mes adieux à la marquise, vous lui apprendrez mon nouveau départ, en lui annonçant que je compte être quinze jours absent.

Le valet de chambre s'incline et le marquis, sans dire lin mot de plus, sans vouloir que personne l'accompagne, quitte aussitôt son hôtel...

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