UNE PLAGE, ETC
Le lendemain Dorcelle recevait de sa belle blonde un billet qui contenait ces mots.
« Je suis libre bien plus tôt que je ne l'espérais ; c'est ce soir bal chez Mabille; mais les beaux jours tirent à leur fin, il faudra bientôt renoncer à ces danses dans un jardin, c'est pourquoi je brûle d'envie de profiter de la belle soirée que nous aurons encore, pour aller une dernière fois... car ce sera bien la dernière, revoir ces lieux où j'ai fait votre connaissance et qui pour cela auront toujours de l'attrait pour moi. Ce soir donc je me rendrai à Mabille avec ma bonne Nancy, et je compte vous y trouver ; n'allez pas manquer d'y être surtout!... Oh mais non, non, vous y serez, je ne veux pas en douter. A ce soir, mon ami. Celle à qui vous avez tourné la tête, et qui n'est plus heureuse que près de vous.
Augustina. »
— Il est très-gentil ce billet... très-bien tourné! dit le jeune homme après l'avoir lu une seconde fois... Oui certes, j'irai ce soir à Mabille. Ah ! l'intervalle n'a pas été bien long cette fois ! Peut-être, maintenant qu'elle s'est donnée à moi, sait-elle elle-même abréger les séparations. les femmes sont si rouées!... Ah! c'est vilain ce que je dis là!... Mais aussi pourquoi celle-ci éprouvait-elle tant de difficultés rien que pour me donner de ses nouvelles, et aujourd'hui il y a cinq jours à peine que nous avons dîné ensemble, et elle peut me donner un nouveau rendez-vous... Tant mieux après tout!,.. Quel dommage que
le marquis soit reparti si brusquement, je l'aurais mené à Habille avec moi... je lui aurais fait voir Àugustina... Mais il est parti, j'irai seul... Ce n'est pas amusant (Taller seul dans ces endroits-là... Tiens, une idée, allons voir si Godineau peut y venir avec moi !
Dorcelle se rend chez Godineau, qu'il trouve en train de terminer sa grande toilette, avec le costume tout neuf qu'il avait pour se marier avec mademoiselle Érato.
— Bonjour, cher ami, s'écrie Godineau tout en continuant à perfectionner le nœud de sa cravate. Parbleu, vous arrivez bien... vous ne pouvez pas arriver mal, du reste ! Mais enfin, vous venez à propos...
— Comme vous vous faites beau, Godineau, le costume de cérémonie!... Est-ce que vous allez encore essayer de signer un contrat de mariage!
— Essayer est charmant... et juste, ma foi!... car jusqu'à présent je me suis borné à des essais... Non, mon maître, je ne vais pas encore pour signer le contrat, mais je vais me présenter à un père auquel il s'agit de convenir ; on m'a assuré que j'étais un garçon dans ses eaux..; enfin que je lui irai... Écoutez, voici ce que c'est : cette obligeante madame Cabochon a mis dans sa tête qu'elle me marierait... vous comprenez que moi je la laisse faire! En apprenant mon choux-blanc dans la famille Turq, dont je ne regrette pas la mélasse', madame Cabochon s'est écriée : « J'ai quelque chose qui cette fois ne vous glissera pas dans la main ! Venez demain à la soirée de M. Grosbœuf, vous verrez la jeune personne, elle vous verra, la maman y sera, pas le papa, parce qu'il a la goutte et ne
peut pas marcher; mais vous ferez déjà connaissance avec la mère et la fille; vous aurez un pied dans rétrier. » Fort bien. Je me dis : puisqu'il ne s'agit que d'aller chez les Grosbœuf pour avoir un pied dans l'étrier du mariage, allons nous livrer à cette équitation. Je me rendis donc chez les Grosbœuf... où je vous ai mené une fois...
— Oh! je m'en souviens... diable ! ce sont de ces soirées qui ne s'oublient pas !
— Madame Cabochon y était; elle me présenta à madame Requin et à mademoiselle Aglauresa fille. Cette demoiselle a de vingt à vingt-sept ans... Elle n'est pas absolument jolie... elle n'a pas été vaccinée et ça se voit! mais elle a l'air d'une très-bonne personne. Elle ne rit pas sans cesse, comme mademoiselle Lucinette, mais elle n'a pas l'air roide et gourmé de la fière Érato; de plus, elle ne touche pas du piano ! sentez-vous tout le charme de cette omission. Maintenant que toutes les demoiselles touchent du piano, même les filles de portier, une jeune personne qui ne tape pas sur cet instrument est devenue une chose rare ! Elle n'est pas jolie, c'est vrai ! mais, elle ne touche pas du piano! Bref, pour en faire ma femme c'est fort suffisant, parce que moi je ne trouve pas qu'il soit du tout nécessaire d'adorer sa femme... C'est du luxe cela! Et puis, quand on adore une femme, on en est jaloux; et un mari jaloux c'est ce qu'il y a de plus ridicule sous la calotte descieux... Comment trouvez-vous ce nœud de cravate?
— Admirable ! digne de feu le comte d'Orsay, le roi de la mode!
— Je fis donc connaissance avec ces dames... Je jouai aux petits jeux innocents avec mademoiselle Aglaure... où j'eus occasion d'admirer ses réparties spirituelles : Quand elle me dit : « Je vous vends mon corbillon » et que je répliquai comme c'est l'usage : « Qu'y met-on? » Elle me répondit : « Tout ce que vous voudrez ! » C'était gracieux, hein !
— Mais il me semble que cela ne rimait pas.
— Oh! ça m'est bien égal! je ne tiens pas à la rime, moi. Bref il paraît que je plus beaucoup à ces dames, c'est ce que madame Cabochon me dit à l'oreille. Je reconduisis madame Requin et sa fille à leur demeure, rue des Martyrs, et avant de me quitter, la maman m'engagea à aller la voir, m'assurant que monsieur Requin serait enchanté de faire ma connaissance.
— Il me semble que cela va comme sur des roulettes ! et la fortune?
— Ah ! vous pensez bien que je me suis informé près de mon entremetteuse, voici ce quelle m'a répondu : « La dot n'est pas forte, Aglaure ne vous apportera en dot que mille écus comptant, mais voici ce qui vaut de l'argent : celui qui l'épousera sera mis sur-le-champ en possession d'une très-bonne place, très-bien rétribuée. C'est son parrain, homme très-influent, qui fera avoir cette place à celui qui épousera sa filleule. Ma foi, je vous avouerai que cela me sourit assez! Trois mille francs de dot c'est peu de chose, mais une place solide, cela tente! le courtage va si peu depuis quelque temps, que je l'abandonnerai sans regret, et vous me voyez
me disposant à aller faire connaissance avec le papa Requin. . .
— C'est fort bien, mon cher, moi je venais vous offrir de m'accompagner ce soir à Mabille. Vous ne pourrez peut-être pas?
— Si fait, j'irai avec vous ce soir, mais à condition que vous allez venir avec moi, ce matin, voir la famille Requin.
— Y pensez-vous? quoi, vous voulez encore m'enmener! vous oubliez donc que je vous porte malheur.
— Allons donc, folie que tout cela! je ne suis pas fataliste moi ! ni superstitieux ; il est impossible qu'un ami tel que vous me porte malheur! D'ailleurs cette fois... je n ai pas à redouter que la demoiselle se trompe et devienne éprise de vous; elle me connaît déjà, je lui plais, je lui conviens, et je ne crains pas que vous ayez envie de me la souffler.
— Mais que voulez-vous que j'aille fajre chez ces personnes que je ne connais pas?
— Je vous présente comme mon ami intime, dont les sages conseils m'ont toujours guidé : et tandis que le père goutteux me tiendra, vous verrez, vous examinerez la maison, vous avez du coup d'œil, du tact, vous me direz si je puis compter sur mille écus comptant.
— Soit! mais vous de votre côté, lâchez de savoir quelle est cette place que Ton vous promet en épousant.
— Soyez tranquille, je m'informerai. Me voici superbe, partons, je vous offre une voiture.
— Je l'accepte.
te
La rue des Martyrs ne ressemble pas plus au haut du faubourg Saint-Martin, que le boulevard des Italiens au boulevard Beaumarchais. Le faubourg Montmartre est élégant jusque dans ses derniers détours. Là, vous sentez encore votre Chaussée-d'Àntin à plein nez, car à chaque instant passent près de vous des petites femmes mises avec coquetterie et qui embaument le patchouli et le musc, ou tout au moins le vinaigre de Bully : odeurs qu'il vous serait bien difficile de rencontrer dans le haut du faubourg Saint-Martin. Le voisinage de Notre-Dame de Lorette et du Casino Cadet doit être pour beaucoup dans l'élégance de ses habitants. Quelle qu'en soit la cause, toujours est-il certain que vous ne monterez pas une de ces rues qui terminent le faubourg Montmartre, sans rencontrer une grande quantité de jolies femmes. Heureux faubourg!
Les deux amis sont arrivés devant la demeure de la famille Requin; la maison est très-confortable, le concierge presque poli, l'escalier parfaitement tenu.
— Cela s'annonce bien, dit Godineau, car j'ai remarqué qu'il ne fallait pas avoir confiance en des gens qui demeurent dans une maison malpropre. C'est au second... nous y voici... Un bouton au lieu de sonnette; bigre! voilà qui est bon genre tout à fait! je tire le bouton.
Une bonne campagnarde vient ouvrir, et elle annonce en estropiant les noms, comme c'est généralement l'habitude des bonnes, même de celles qui n'arrivent pas de leur village.
— M. Gobineau et M. Ficelle! crie la domestique en
ouvrant la porte d'un petit salon meublé avec profusion mais avec peu de goût. Toute la famille est là réunie : le papa étendu dans un de ces fauteuils dit ganaches, et la jambe gauche enveloppée de flanelle, posée sur un petit tabouret; la maman assise et lisant près dune fenêtre, et la demoiselle un peu plus loin se brodant des manchettes.'
— Touchant tableau de famille! murmure Godineau, tandis que Dorcelle, encore sous l'empire d'une envie de rire, causée par le nom que la bonne vient de lui donner, se mord les lèvres pour ne point éclater en saluant M. Requin qui, outre sa figure joviale et enluminée, a trois nez superposés les uns sur les autres ; c'est-à-dire que sur son nez ordinaire est poussé un énorme rejeton, lequel a aussi donné naissance à une troisième combinaison nazale ; et pour quelqu'un qui n'y est pas habitué, cette superbe floraison de nez produit nécessairement un singulier effet. Cela saisit aussi Godineau qui reste au milieu de sa phrase d'entrée en apercevant le pif de M. Requin ; car si jamais nez mérita le nom de pif c'est bien celui-là.
La maman et sa fille se sont levées avec empressement pour recevoir les deux amis. Le papa ne peut pas se lever, mais il salue de la tête en souriant d'une façon très-expressive. Tandis que Godineau a dit*:
— Mesdames, monsieur, je profite de l'aimable invitation de ces dames pour... pour...
Ici, l'aspect du nez du père de famille lui a coupé la parole. Mais M. Requin qui prend cela pour de la timidité, s'empresse de dire :
— Et vous avez très-bien fait, monsieur, nous vous en savons gré... Excusez-moi si je ne me lève pas pour vous recevoir, je le voudrais ! oh ! je vous certifie que je le voudrais... mais ma maudite goutte... Vous êtes monsieur Godineau.
— Oui, monsieur, et je me suis permis d'amener avec moi mon meilleur ami... qui me sert de père... je veux dire, qui me porte l'intérêt le plus vif... M. Adrien Dorcelle, qui jouit de vingt-cinq mille francs de rente, et n'en est pas plus fier.
— Fichtre, c'est une belle jouissance que celle-là! Moi je jouis... c'est-à-dire je possède la goutte : chose dont je me passerais bien volontiers... car comme on dit toujours: Il vaut mieux la boire que l'avoir... Eh! eh! eh!...
— Mais c'est peut-être parce que vous l'avez uh peu trop bue que vous l'avez maintenant, dit madame Requin en soupirant.
— Ah! ma chère amie, vous allez me faire passer pour un ivrogne près de ces messieurs!... Non, non, j'ai attrapé cela à l'armée... car j'ai servi... dans les vivres, dans les fourrages, mais bah! il faut vivre avec ses ennemis !
Godineau est allé s'informer de la santé de mademoiselle Aglaure, et il ne manque pas d'admirer son talent pour la broderie.
— Oh ! elle a bien d'autres talents que je prise davantage, dit M. Requin, par exemple, elle excelle dans les crèmes au chocolat!... Les aimez-vous?
— Beaucoup, monsieur!
— Eh bien, vous n'en aurez jamais mangé comme celle que ma fille confectionne ; mais venez, venez donc vous asseoir près de moi, monsieur Godineau, on m'a parlé de vos intentions, nous allons causer un peu... et votre ami, pendant ce temps-là, fera la causette avec ces dames.
Godineau se hâte de se rendre aux désirs de ce monsieur si riche en nez, il va s'asseoir à côté de lui, et Dorcelle qui trouve mademoiselle Aglaure extrêmement laide, va s'asseoir près de la maman en se disant :
— Gomment diable savoir si ces gens-là donneront en effet trois mille francs comptant à leur fille... Cela me paraît assez difficile; car enfin l'intérieur de ce ménage semble annoncer l'aisance, mais je ne puis pas leur demander s'ils ont de l'argent en réserve.
Madame Requin évite à Dorcelle la peine de lui faire des questions ; elle parle, parle, et lui laisse à peine le temps de placer un mot. Dans le flux de paroles qui bourdonnent à ses oreilles, il a pu cependant comprendre que M. Requin a six mille francs de rente, qu'il ne donne à sa fille que mille écus de dot, parce que c'est son idée fixe, mais que le parrain d'Àglaure est un homme qui a de superbes connaissances et n'a jamais manqué à sa parole; il a promis une bonne place pour le mari de sa filleule, on peut être sûr que celui-ci l'aura.
Ensuite la maman fait des questions sur Godineau, sur son caractère, son humeur, ses habitudes; mais lorsque Dorcelle va pour répondre, elle ne le laisse pas parler et va toujours son train en disant :
— Je vois que c'est un excellent garçon... cela se lit
sur sa figure et je suis très-physionomiste !... J'ai dit tout de suite à ma fille : « Tiens ! voilà un homme qui rendra sa femme heureuse ! » et Aglaure m'a répondu : « Oh ! il me plaît tout plein ! . . . »
Ici, mademoiselle Aglaure essaye d interrompre sa mère ; mais il n'y avait pas moyen; une fois lancée, la maman ne s'arrêtait plus.
— Oui, oui, tu m'as dit qu'il te plaisait ! et pourquoi en rougir maintenant, puisque tu as plu aussi à M. Godineau et qu'il vient ici pour te demander en mariage à ton père, auquel je suis certaine qu'il plaît également... Je vois cela sur la figure de Requin, je ne sais pas ce qu'ils se disent, mais les voilà qui rient... c'est bon signe!
En effet, Godineau avait avec le papa goutteux une conversation souvent entremêlée par les éclats de rire du père de famille qui, pour un goutteux, n'en était pas moins gai; il avait débuté par dire au jeune homme :
— Buvez-vous sec?
— Mais pas mal.
— Très-bien... Aimez-vous à tenir table longtemps?
— J'avoue que cela ne me déplaît pas...
— Parfait ! vous comprenez bien que je n'ai pas gagné ma goutte à faire diète et à boire de l'eau fraîche ! Il y a des gens qui prétendent que maintenant je devrais me mettre à un régime sévère... Fi donc! jamais !... une fois qu'on est goutteux, voyez-vous, il vaut autant l'être en vivant bien, que de l'avoir en se privant de tout. . . eh ! eh ! eh ! Voilà comme je me traite moi !...
— Cette manière de traiter la goutte me semble hardie, mais audaces fortunajuvat !
— Je ne sais pas le latin. Jouez-vous le piquet?
— Je joue tous les jeux. . .
— Même le domino ?
— Surtout le domino î
— Touchez-là, vous êtes le gendre que j'avais rêvé! Vous sav.ez les conventions : je vous compte mille écus espèces en vous donnant ma fille et vous recevez tout de suite votre nomination à un emploi solide et lucratif...
— Très-bien... cela me va... Ali! seulement, je désirerais bien savoir quel genre d'emploi... enfin quelle place je dois obtenir?
— Àh ! ma foi, le parrain ne m'a pas dit dans quoi c'était, mais il m'a assuré que c'était une place dans laquelleon n'avait pas autre chose à faire qu'à se promener. . .
— Une place où l'on n'a qu'à se promener ! Oh ! mais ça me va beaucoup... Touchez-là, monsieur Requin, je suis tout prêt à devenir votre gendre ! A quand la noce?
— Ah ! il faut à présent que nous attendions le retour du parrain d'Aglaure!
— Où est-il donc, ce parrain?
— À la campagne, où il passe la belle saison.,. Il était à Paris il y a huit jours, Une reviendra plus qu'à la fin du mois ou dans les premiers jours d'octobre.
— Si on lui écrivait pour le prier de revenir plus tôt?
— Oh ! inutile, il ne reviendrait pas plus vite! C'est un monsieur qui n'aime pas à se déranger. Mais ce n'est plus qu'une quinzaine de jours à attendre, ça passe vite, et
vous viendrez dîner avec nous et faire une partie en attendant.
Godineau et le monsieur aux trois nez se tapent dans la main. Mademoiselle Aglaure fait un petit bond de joie sur sa chaise et la maman s'écrie :
— Ça y est ! c'est conclu, j'étais certaine que cela se ferait.
Godineau se rapproche de sa future en faisant, le gentil, et en murmurant :
— Mademoiselle, si vous n'y mettez pas d'obstacle, on me permet de vous regarder comme ma future épouse?
— Je n'en mets pas, monsieur, oh! je n'en mets pas du tout!...
— De plus on m'autorise.., toujours si vous le permettez, à vous embrasser...
La demoiselle grêlée fait des minauderies, mais la maman pousse Godineau en lui disant :
— Allez-y donc! Elle ne demande pas mieux!
Le baiser est cueilli, faveur que Dorcelle n'envie pas à son ami; puis après avoir encore causé un moment, les deux jeunes gens prennent congé de la famille Requin, Godineau en promettant de revenir souvent.
— Cette fois, il me paraît que c'est une affaire arrangée, dit Dorcelle lorsqu'ils sont dans la rue.
— Oui, mon ami... Vous n'avez rien remarqué de défavorable dans cet intérieur?
~ Rien du tout... Je crois que ce sont de très-braves gens...
— Comment trouvez-vous la demoiselle?
— Franchement, elle n'est pas bien jolie,., mais elle a de la physionomie...
—N'est-ce pas... Seulement je ne sais pas quelle pommade... ou quelle eau elle emploie pour sa toilette... mais en l'embrassant j'ai senti un fichu goût de rance... Elle se sera servi de vieux cold-cream... Je la ferai changer de parfumeur.
— Et cette place qu'on vous assui e, le beau-père a dû vous dire ce que c'était?
— Non, tout ce qu il a pu me di re, d'après quelques mots échappés au parrain, c'est qi le c'est une place où Ton n'a pas autre chose à faire qu'à se promener toute la journée !...
— Oh! mais c'est charmant, cela...
— Vous concevez donc que cela me va beaucoup, c'est ce qui m'a décidé à contracter ce mariage... Seulement, il faudra que ma femme change de parfumeur.
Ce même soir, sur les huit heures, la belle Fidélia, épouse du marquis Abelino, sortait de son hôtel enveloppée dans un vaste manteau de velours et la tête couverte d'un chapeau par-dessus lequel un voile épais était jeté.
Un fiacre attendait à la porte, la marquise montait lestement dedans, personne ne l'accompagnait et le fiacre partait aussitôt.
Mais ce soir-là, une autre voiture stationnait à trente pas de l'hôtel ; un homme était dedans, qui attendait, qui observait, qui guettait toutes les personnes qui en sortaient ; cet homme était le marquis Abelino.
Après avoir vu la marquise monter dans le fiacre, il avait fait un signe à son cocher et celui-ci s'était mis à
suivre cette voiture, en laissant toujours une distance d'au moins trente pas entre eux.
Le fiacre qui conduisait la marquise, s'est arrêté devant une maison de la rue des Petites-Écuries. La marquise est descendue, elle est entrée dans la maison, et son cocher, payé d'avance sans doute, est reparti aussitôt.
Le marquis a vu tont cela, il est lui-même descendu de la voiture, et après quelques minutes d'intervalles il sonne à la porte de la maison dans laquelle est entrée sa femme.
Une portière est dans sa loge, le marquis y pénètre; il présente à cette femme une pièce de vingt francs en lui disant :
— Je suis amoureux de cette dame qui vient d'entrer ici, il n'y a qu'un instant ; de grâce, dites-moi chez qui elle va... cela ne peut en rien vous compromettre!
La vue d'une pièce de vingt francs produit toujours un effet magique dans une loge de portier.
La concierge commence par prendre la pièce, l'examine pour s'assurer qu'elle est de bon aloi, puis répond :
— Ma foi, monsieur, vous êtes trop généreux pour qu'on ne cherche pas à vous être agéable, et puis ce que vous demandez n'est pas la mer à boire ! La dame qui vient de sonner va ici au troisième chez 'son amie madame Nancy Ge,rval, une petite dame qui demeure seule, mais qui est bien honnête et qui paye son terme régulièrement.
— Et cette personne qui vient d'entrer se rend souvent ici?
— Souvent? Il y a des temps qu'elle vient souvent! pui* queuque fois elle est longtemps sans revenir...
— Mais ces dames ne vont-elles pas bientôt sortir ensemble?
— Oh! dans une bonne heure; pas avant. Mais alors... c'est bien drôle : celle qui vient de venir a changé de toilette, il paraît qu'elle s'habille chez son amie, elle se fait superbe... et, ce qui m'a d'abord paru bien singulier c'est qu'elle arrive brune et elle s'en va blonde. C'est au point que, dans les premiers temps, je ne pouvais pas croire que c'était la même personne. Cependant, comme j'étais sûre qu'il n'en était pas venu d'autres pour madame Nancy, je me suis dit : c'est la même qui se déguise, apparemment.
— Et où vont ces dames?
— Quant à ça, je ne me suis pas permis de leur demander si elles allaient au bal... ce que je suppose pourtant. Elles envoient chercher une voiture et puis fouette cocher!... Du reste, elles ne rentrent pas trop tard; à onze heures et demie au plus tard elles sont de retour... c'est honnête ça ! La blonde remonte chez son amie, elle en ressort brune comme la première fois... mais alors le changement de toilette a été bien plus vite fait, on fait venir une voiture... Ah! elle doit dépenser de l'argent en voiture celle-là ! mais il paraît que ses moyens le lui permettent! Et puis votre dame, enveloppée dans son manteau, et la tête couverte de son voile s'en va tout comme elle était venue.
— C'est bien, madame, je n'ai pas besoin d'en savoir davantage. Je suis satisfait...
— A vot'service, monsieur, quand vous aurez besoin d'autres renseignements sur quelqu'un de la maison...
— Je vous remercie ! je n'ai pas besoin de vous recommander la plus grande discrétion!...
— Pardieu! vous entendez bien que je ne serai pas assez bête pour aller dire à mes locataires que j'ai jasé sur eux... je connais mon état.
Le marquis est sorti de la maison, il va se remettre en observation dans son coupé. Une grande heure se passe. Enfin la portière sort et revient bientôt en ramenant un fiacre; deux femmes montent dedans, la voiture part et ne s'arrête qu'aux Champs-Elysées devant le jardin Mabille ; alors les personnes qu'elle a amenées descendent et entrent au bal.
11 est inutile de dire que le marquis a vu tout cela, car il a constamment suivi les deux dames, mais il s'est toujours tenu trop loin d'elles pour distinguer leurs traits; il ne doute pas que la plus élégante de ces deux personnes ne soit sa femme, mais il n'a pas pu la voir assez à son aise pour juger si en effet elle se change au point d'être méconnaissable.
Abelino se promène quelque temps dans l'allée des Veuves, sans trop s'éloigner de Mabille; il se dit que ce serait imprudent à lui d'y entrer, qu'il pourrait être aperçu par Dorcelle ou d'autres personnes de sa connaissance, et cependant il brûle de voir sa femme sous cette figure nouvelle qu'elle prend pour aller dans
ce jardin; il pense qu'il lui sera facile de se tenir assez à l'écart pour ne point être reconnu, et après avoir hésité encore quelque temps, il cède à ce désir qui le dévore, il entre dans ce jardin, où, peu de temps auparavant, il est venu avec Dorcelle pour y chercher cette femme qu'il ne pensait guère être la sienne.
Le bal était dans tout son éclat : foule à la danse, nombreux promeneurs dan£ les allées, mais le marquis n'osait approcher de l'enceinte du bal. Cependant l'orchestre joue la ritournelle d'un quadrille.
— Puisqu'elle vient ici pour danser, se dit Abelino, c'est là qu'elle doit être maintenant et Dorcelle est près d'elle; je puis donc m'avancer un peu, et en me tenant derrière du monde... je la verrai... je saurai si vraiment il a pu ne point la reconnaître.
Le marquis ne s'était pas trompé, la belle Augustina dansait avec cette ardeur, cet entrain qui prouvaient le plaisir qu'elle prenait à cet exercice. Dorcelle, qui ne dansait pas, donnait le bras à Godineau et se tenait derrière sa belle conquête, mais n'avait pas constamment les yeux sur elle et se permettait de regarder aussi quelques autres danseuses assez gentilles, qui se livraient à une danse beaucoup plus échevelée. \
— Oui... oui... il a pu s'y tromper ; se dit le marquis en suivant de loin tous les mouvements de la belle danseuse... Oh! cette femme!... avec quel art elle se change... je m'y serais trompé moi-même, si je n'étais pas certain que c'est.. Ah ! j'ai honte de le dire, ce nom, J'en ai vu assez maintenant... partons,
Le marquis se retire doucement de la foule et se dirige vers la sortie, mais au détour d une allée, il coudoie presque deux messieurs qui arrivaient au bal, et l'un d'eux s'écrie :
~ Tiens!... mais ce monsieur qui vient de passer si vite... on dirait que c'est monsieur le marquis Abelino!..e L'as-tu reconnu, Détraque?
— Comment voulez-vous que je reconnaisse votre marquis, mon cher de Nanterre, puisque je ne le connais pas...
— Détraque, vous n'avez donc pas pour un décime de mémoire ! . . . vous avez vu le marquis la dernière fois que nous avons rencontré ici Dorcelle, ce monsieur lui donnait le bras...
— C'est possible ! mais je ne fais pas beaucoup attention aux hommes, moi; ah! s'il s'agissait dîme femme, c'est différent... elle serait encore présente à ma pensée... surtout si elle était jolie... Ah! ah ! ah!
— Taisez-vous, Détraque! vous pensez trop aux femmes... aussi elles vous font aller! voyez, moi, je ne m'en occupe pas... et j'ai des bonnes fortunes plus que j'en veux ! Je vous l'ai dit cent fois, mon cher, avecles femmes, plus vous courez après elles et plus elles se sauvent! N'ayez pas l'air d'y faire attention et ce sont elles qui viennent vous agacer... ce n'est pas plus malin que ça!
— Je crois que vous avez raison; j'attendrai qu'on vienne m'agacer.
Ces messieurs sont allés à la danse qui vient de finir. Ils ne tardent pas â apercevoir la belle blonde, qui donne
le bras à Dorcelle; Godineau cause avec Nancy qui marche près de son amie.
— Ah ! voilà ce facétieux Dorcelle ! s'écrie Polydore, Voyez-vous, Détraque, il osait l'autre soir nous demander des nouvelles de cette sauteuse... et il la tient sous son bras... il se moquait de nous, tout simplement... mais je me vengerai !... je ne manquerai pas de dire à madame la baronne de Bréville qu'il ne craint pas de se compromettre en donnant son bras à une des habituées de ce bal...
— Prenez garde! vous savez qu'il se bat... il vous cherchera querelle !
— Je n'ai pas peur de lui!... Ah! Godineau est avec eux... c'est le restant de nos écus!...
— M. Godineau... n'est-ce pas lui qui a manqué un bon mariage parce que...
— - Justement, c'est celui-là!
— Ah! parYénus, il faut nous amuser un peu... il faut rire aux dépens de ce monsieur... D'ailleurs je lui en veux, je lui avais offert du punch... un soir que j'avais eu une querelle... pour une valse, il m'a refusé en me disant que j'étais en trop mauvaise société!... Qu'est-il donc, lui, pour faire tant d'embarras?
— Rien du tout. . . soi-disant courtier en marchandises. . . mais réellement flâneur, blagueur et pas autre chose!
Ces messieurs dirigent leurs pas de manière à se trouver en face de Dorcelle et de sa dame. En apercevant Polydore, celle-ci n'est pas maîtresse d'un mouvement d'impatience et elle dit tout bas à son cavalier :
— Encore cet imbécile ! Quel ennui! On ne peut donc pas venir ici sans l'y rencontrer.
— Rassurez-vous, répond Dorcelle, nous nous en débarrasserons bien vile.
Le beau gandin s'est arrêté et s'incline devant le couple, en s'écriant :
~ Eh bon soir, cher ami, enchanté de te rencontrer, et devoir madame à ton bras... cela me prouve que lu as eu de ses nouvelles... Ah! farceur! Figurez- vous, belle dame, que l'autre soir, ici, Dorcelle avait l'air très-inquiet de vous... et nous demandait si nous vous avions vue!... Ah! ah!... j'ai trouvé cela un peu fort!...
— Et que trouvez-vous donc là dedans de si extraordinaire, monsieur, répond la belle danseuse d'un ton fort sec. Probablement qu'à cette époque, M. Dorcelle ne m'avait pas vue depuis longtemps... mais il y a des gens qui s'étonnent de tout!
Tout interloqué par la manière dont cette dame vient de lui répondre, Polydore juge convenable de changer la conversation et dit à Dorcelle :
— Est-ce que tu as encore amené ici, ce soir, le marquis Abelino?
— Non, d'abord c'eût été difficile, le marquis n'est pas à Paris, il est reparti hier presque sans s'arrêter à Paris.
La belle blonde a porté son mouchoir sur son visage pour cacher le trouble qu'elle vient d'éprouver, Dorcelle répond :
— Pourquoi me danandais-tucela?
— C'est que tout à l'heure, en entrant dans ce jardin, j'avais cru reconnaître le marquis dans un monsieur qui en sortait très-précipitamment
— Tu t'es trompé... est-ce que vous avez mal aux dents, chère amie?
— Oui... oui, une douleur violente qui vient de me prendre...
— Voulez-vous que nous entrions au café demander quelque chose?...
— Non... c'est inutile... cela se passera...
Pendant que cette conversation avait lieu, le petit Détraque s'était approché de Godineau, l'avait salué d'un air moqueur, puis s'était mis à fredonner à son oreille :
Le vent qui souffle à travers la montagne, M'a rendu fou! m'a rendu fou!
Godineau regarde le petit monsieur en souriant :
— Ah ! vous voilà, jeune Détraque. . . le Pylade d'Oreste de Nanterre... Eh bien, valsez-vous ce soir?
— Non, je ne valse pas, j'aime mieux chanter...
Le vent qui souffle à travers la montagne...
— En effet, quand on a une voix aussi mélodieuse que la vôtre, on a raison de se faire entendre!...
— N'est-ce $atf Lèvent qui souffle à travers la montagne!...
— Ha ça! mais vous ne savez donc que cela? vous n avez donc dans la bouche que votre vent qui souffle?
— Ah! ah! ah! il me semble qu'il vaut mieux l'avoir dans la bouche qu'ailleurs... surtout au moment d'une cérémonie... matrimoniale!
Détraque vient à peine d'achever sa phrase qu'il reçoit de Godineau un soufflet, qui lui fait faire une pirouette, qu'il termine sur la crinoline d'une dame. Le petit homme se met à hurler :
— Au secours!... à la garde!... on m'a frappé... c'est indigne... arrêtez cet homme-là... empêchez-le de s'enfuir... A moi, de Nanterre, à moi...
La foule s'amasse autour de Détraque qui continue de crier et d'appeler son ami de Nanterre qui s'éloigne au lieu d'aller à son aide. Godineau dit à ceux qui l'entourent :
— J'ai souffleté monsieur, parce qu'il m'avait insulté, j'en avais le droit! s'il veut une réparation, je suis prê à la lui donner.
— Non, messieurs, ne le croyez pas... je ne l'avais pas insulté... Je chantais : le vent qui souffle à travers la montagne... Est-ce qu'il n'est pas permis à tout le monde de chanter cela?... ce n'est pas une chanson prohibée! Monsieur y a vu une allusion. . . une personnalité. . . je m'en défends.
Toutes les personnes qui entourent Détraque se mettent à rire et Godineau finit par en faire autant : ce qui achève d'exaspérer le petit homme, qui appelle toujours son ami de Nanterre. Au moment du soufflet donné, Dorcelle avait vivement quitté le bras de sa dame pour savoir ce qui arrivait à Godineau ; lorsqu'il voit l'affaire se terminer
par des éclats de rire, il revient vers l'endroit où il avait laissé Àugustina et son amie, mais il ne les y trouve plus. Il parcourt le jardin, cherche dans les bosquets, entre dans le café, mais inutilement, les deux amies n'y sont plus.
— Eh bien, vous êtes seul? dit Godineauen apercevant Dorcelle.
— Oui, c'est votre diable de soufflet qui m'a fait perdre mes dames... Mais Àugustina se plaignait d'un violent mal de dents, elle sera partie... Ce qui me contrarie c'est que nous n'avons pas pris un rendez-vous pour nous revoir... Ah! elle m'écrira probablement demain!... Et Détraque... se bat-il avec vous?
— Oh! je ne pense pas qu'il en ait le désir!... il est parti comme un furieux, en appelant toujours son ami de Nanterre, qui n'a point paru. Allons boire du punch, voulez-vous?
— Volontiers! Mais cette Augustina! partir sans même me dire adieu ! . . . ce n'est pas gentil cela !
— Est-ce qu'on est gentil quand on a mal aux dents?
Fidelia (car maintenant que nous savons à qui nous avons affaire, nous ne la nommerons plus autrement), Fidelia, en entendant le jeune Polydore dire qu'il avait cru voir le marquis Abelino dans le bal, avait éprouvé un sentiment de terreur, qu'elle avait caché à son amant, en feignant de souffrir. Mais quoique persuadée que le beau gandin s'était trompé, son seul désir dès ce moment avait été de quitter le jardin Mabille. Dorcelle, en lui lâchant le bras pour aller savoir ce qui arrivait à Godineau lui en avait fourni l'occasion; elle avait couru vers Nancy et l'avait entraînée en murmurant :
— Partons vite, je ne veux pas rester ici un instant de plus.
Bientôt un fiacre les avait ramenées rue des Petites-
Écuries, et là, tout en reprenant son premier costume, Fidélia s'écriait :
— Mon Dieu! si en effet le marquis était revenu, s'il m'avait vue et reconnue dansant à Mabille... Ah! ma chère Nancy, quelle serait sa colère... et pourtant il ne connaîtrait encore qu'une partie de mes torts!
— Pourquoi vous effrayer ainsi, ma bonne amie? ce jeune homme s'est trompé... Puisque votre mari est reparti pour l'Espagne, il ne pouvait pas être dans ce jardin,..
— Oui, il est reparti... à ce qu'il a annoncé... mais ce départ a été bien subit... En arrivant il ne m'avait pas dit qu'il lui fallait me quitter de nouveau et si promptement... Puis, quand il est revenu à l'hôtel, il m'a fait annoncer son départ et n'est pas venu lui-même me dire adieu...
— Puisqu'il était si pressé...
— Non, non, tout cela n'était pas naturel... J'ai été bien imprudente d'aller ce soir à ce bal... Ah ! je ne sai% mais je prévois un malheur!...
— Vous vous alarmez à tort; et lors même que M. le marquis aurait été ce soir chez Mabille, il ne vous aurait pas reconnue, déguisée comme vous l'êtes : vous voyez bien que Dorcelle n'a jamais eu le moindre soupçon de la vérité!
— Nancy, un mari jaloux a d'autres yeux qu'un amant heureux !
— Ce pauvre jeune homme! vous êtes partie sans lui rien dire...
— Je lui écrirai, c'est-à-dire, tu lui écriras demain pour moi, comme nous avons toujours fait... Car si j'ai été imprudente, du moins ce n'est pas en écrivant.,, puisque tu étais mon secrétaire.
— Et que faut-il écrire demain à Dorcelle?
— Je te le dirai plus tard... ce soir je suis trop préoccupée, il me tarde d'être rentrée. Adieu, je viendrai te voir demain.
La marquise est partie. En arrivant à son hôtel, il lui semble apercevoir de la lumière dans les appartements de son mari. Elle s'arrête devant le concierge en balbutiant :
— Qui donc est chez M. le marquis... les pièces sont éclairées?...
— Madame, c'est M. le marquis lui-même qui est revenu dans la soirée.
Fidélia frémit, son cœur se serre ; elle se rend précipitamment chez elle et y trouve sa femme de chambre en train de faire des malies, de placer des chapeaux dans des cartons.
— Mon mari est de retour? murmure la marquise en se laissant tomber sur un divan.
— Oui, madame...
— Mais que faites-vous donc là... que signifient ces apprêts de voyage?... Ce sont mes robes, mes bonnets, mes chapeaux que vous emballez...
— Oui, madame, c'est d'après les ordres de M. le marquis.
— D'après ses ordres ! vous avez donc vu mon mari... voyons, parlez, expliquez-vous...
— Madame, M. le marquis m'a fait appeler et voici ce qu'il m'a dit : « Nous partons demain matin, madame la marquise et moi, pour un grand et long voyage... occupez-vous donc sur-le-champ d'emballer toutes les affaires de votre maîtresse... Toutes! n'oubliez rien. » Alors j'ai demandé à monsieur si je ne devais pas aussi faire mes paquets à moi, mais il m'a répondu : « C'est inutile, nous n'emmenons personne! ... aucun domestique ne nous accompagnera...
— C'est bien singulier! se dit Fidélia; mais enfin, puisqu'il m'emmène voyager avec lui, c'est qu'il n'est pas irrité contre moi... Je m' alarmais à tort... Allons le trouver, il m'expliquera le motif de ce départ subit.
La marquise se lève et se dispose à se rendre près de son mari, mais alors sa femme de chambre se jette audevant d'elle en lui disant :
— Est-ce que madame veut se rendre chez monsieur?
— Sans doute... pourquoi me faites-vous cette question?
— C'est que M le marquis s'est enfermé dans son appartement en disant : « J'ai à travailler, que personne ne se présente pour me parler. Dites à madame qu'il m'est impossible de la recevoir; mais qu'elle se tienne prête à partir demain, à neuf heures du matin. »
— Comment... il ne peut pas... me recevoir?
— Dam ! je répète les propres paroles de monsieur...
Mais si madame veut y aller tout de même, elle en a le droit î La marquise retourne s'asseoir en murmurant :
— Non... non... je respecterai les désirs de M. le marquis... il est sans doute enfoncé dans un travail important... je n'irai pas le déranger.
La femme de chambre continue de faire des malles en disant :
— - C'est égal, je suis bien contrariée, moi, de ne pas accompagner madame, d'autant plus qu'elle va probablement faire un très-long voyage, puisque monsieur veut que j'emballe tout ce qui appartient à madame... Tout... même son linge!...
— Il vous a dit d'emballer tout?
— Oui, madame, monsieur a dit : « Madame sera bien aise d'avoir avec elle tous ses effets. »
— C'est singulier... Ah ! c'est que, comme vous le disiez... ce sera sans doute un long voyage.
Et la marquise, appuyant sa tête dans une de ses mains, reste plongée dans ses réflexions.
Le lendemain, à neuf heures. Fidélia qui n'a pas fermé l'œil de la nuit, attend que son mari vienne la prendre pour partir. Déjà plusieurs fois dans la matinée elle a fait demander à le voir, mais on lui a répondu que M. le marquis était sorti, et cette persistance qu'il semble mettre à éviter sa présence ne fait que redoubler les inquiétudes et la terreur de Fidélia. Quelques minutes après l'heure qu'on lui a indiquée pour se tenir prête à partir, le valet de chambre paraît devant la marquise et lui dit :
— Quand madame voudra, la voiture est prête, elle attend...
— La voiture... M. le marquis est donc en bas?
— Monsieur est parti devant, madame le rejoindra bientôt.
— Et mes malles, mes cartons?
— Tout cela, madame, est déjà au chemin de fer depuis longtemps...
— Et quel chemin de fer dois-je prendre?
— Celui de Lyon, madame... Je dois y accompagner madame, je vais monter derrière la voiture...
— C'est donc à Lyon que nous allons?
— Non, madame, c'est à Marseille, d'où M. le marquis doit s'embarquer avec madame pour se rendre en Italie.
— Eh bien... partons.
Fidélia était résolue à obéir à tout ce que son mari exigerait d'elle. Elle se sentait coupable, elle prévoyait un châtiment ; mais elle n'était point femme à chercher à s'y soustraire. Elle dit adieu à sa camériste; celle-ci verse des larmes en voyant partir sa maîtresse, et murmure :
t- J'ai bien peur que madame ne soit absente bien longtemps!...
— Je le crains aussi ! répond la marquise en souriant tristement.
La voiture du marquis conduit Fidélia à la gare du chemin de fer. Là, le domestique apprend à sa maîtresse qu'un wagon de première classe est retenu pour elle et va, par un train express, la conduire à Marseille.
«— Et là, trouverai-je enfin M. le marquis?
— Oui, madame, répond le valet de chambre en s'inclinant.
Fidélia n'en demande pas davantage, elle monte dans le wagon qu'on lui indique. Elle y est seule; mais elle espère encore que son mari viendra y prendre place près d'elle; son attente est trompée : le signal du départ est donné, le wagon fend F air, et la belle marquise n'a aucun compagnon de voyage.
Le temps passe vite pour une personne fortement préoccupée, et Fidélia avait bien des motifs pour l'être. Elle est arrivée à Marseille, lorsqu'elle croyait n'avoir fait encore que la moitié du chemin.
En descendant de wagon, la marquise est fort surprise de voir encore le valet de chambre de son mari qui se présente pour lui donner la main.
— Vous m'avez donc suivie? lui dit-elle»
— C'était Tordre de M. le marquis.
— Et maintenant?
— Maintenant je dois conduire madame dans un hôtel, où elle voudra bien attendre que M. le marquis se soit arrangé avec quelque bâtiment en partance pour l'Italie ; comme il y en a presque toujours dans le port, madame n'attendra probablement que quelques heures...
— Il suffit. Conduisez-moi.
Le domestique conduit sa maîtresse dans un des plus beaux hôtels de Marseille. Là, il la quitte en lui disant qu'il va prendre les ordres de son maître. Fidélia, restée seule, cherche en vain à prendre du repos : le sommeil fuit
ses paupières et à chaque instant cette pensée la poursuit :
— Saurait-il tout, mon Dieu !...
Après six heures passées à l'hôtel, la marquise voit arriver le valet de son mari ; il salue respectueusement sa maîtresse en lui disant :
— Le bâtiment va partir, on n'attend plus que madame. Le bagage de madame est déjà sur le paquebot.
Fidélia ne répond pas un mot. Elle se lève et suit le domestique. Ils sont bientôt arrivés au port. Là, un matelot vient à eux, il montre une chaloupe qui est encorG amarrée au rivage, et dit :
— J'attendais madame... c'est moi qui vais avoir l'honneur de la conduire au petit bâtiment qui est là-bas...
Alors le valet de chambre du marquis s'incline devant Fidélia en murmurant :
— J'ai l'honneur de souhaiter un bon voyage à madame la marquise.
— Vous ne venez donc pas plus loin?
— Non, madame, je vais retourner à Paris.
— Mais enfin... serai-je donc seule sur ce navire... sans personne pour m'apprendre où je dois me rendre?... Et mon mari, où dois-je le retrouver enfin ?
— Je puis certifier à madame la marquise que M. le marquis est sur le bâtiment vers lequel la chaloupe va conduire madame...
— Vous en êtes bien certain?
— Oui, madame, j'ai vu monsieur y aborder.
— C'est bien.
Fidélia suit le matelot, saute dans la chaloupe et bientôt grimpe lestement sur le bâtiment; il était facile de voir que ce n'était pas la première fois qu'elle voyageait sur mer.
Le capitaine du bâtiment reçoit la marquise avec de grandes marques de respect et force politesses en lui annonçant qu'une chambre est préparée pour elle. Mais la jeune femme cherche toujours des yeux son mari, qu'elle n'aperçoit pas. Elle se décide enfin à questionner le maître del'équipage :
— Monsieur, est-ce que mon mari, le marquis Abelino5 n'est pas sur le bâtiment?
— Pardonnez-moi, madame, mais M. le marquis est malade. . . la mer ne lui vaut rien, à ce qu'il paraît ; il s'est enfermé dans sa cabine et m'a chargé de prier madame de ne point s'occuper de lui pendant la traversée.
— Il paraît que ce sera ici comme pendant tout le voyage, se dit Fidélia ; puis, s'adressant au capitaine :
— Monsieur, veuillez me faire conduire à cette, chambre préparée pour moi... Vous m'y ferez servir ce dont j'aurai besoin, car je compte aussi ne point en sortir avant de toucher les côtes de l'Italie... Nous allons à Gênes, sans doute ?
— Plus loin, madame; je dois vous mener jusqu'auprès de Naples.
Le capitaine s'empresse de conduire lui-même sa passagère; il lui ouvre ce que, sur ces légers bâtiments, on appelle une chambre, en lui disant qu'on sera à ses ordres au moindre coup de sonnette qu'elle tirera.
Fidélia se jette sur son hamac en se disant encore :
— Puisqu'il ne veut pas me voir, je ne chercherai point par ma présence à l'empêcher de se rendre sur ie pont. Je ne bougerai plus d'ici. . . la traversée n'est pas longue. . . et une fois en Italie, je saurai peut-être ce qu'il compte faire de moi. Ah! Nancy! Nancy! c'est toi qui m'as perdue ! . .. Quand je t'ai retrouvée à Paris, j'aurais dû te fuir ! au lieu de cela, je me suis laissée aller au plaisir de revoir une ancienne amie... une camarade de pension... Puis j'ai cédé à tes conseils... à cette passion que j'avais conservée pour la danse... « Ton mari s'absente souvent, me disais-tu ; qui t'empêche de goûter un peu ces plaisirs qu'on te refuse?... Toi, qui sais si bien te changer, te déguiser... personne ne te reconnaîtra, et la hardiesse de cette action empêchera même jusqu'au moindre soupçon. Ah! il m'a bien reconnue, lui!
On fait en peu de jours ce beau et limpide trajet qui sépare Marseille des rivages de l'Italie. Le frêle esquif qui portait la marquise a cessé de voguer. Elle regarde par une fenêtre de sa chambre, elle voit mettre la chaloupe en mer, puis elle reconnaît son mari parmi les personnes qui se rendent à terre; elle frémit, le cœur lui manque; mais bientôt, rappelant son courage, elle monte sur le pont et dit au capitaine :
— Mon mari a quitté ce bâtiment, et moi, monsieur, est-ce que vous comptez m'y garder?
— Non, madame, répond le capitaine en souriant, je n'aurai pas ce bonheur; mais M. le marquis est allô s'assurer d'un voiturin; il y fera mettre vos bagages, afin
qu'en prenant terre vous n'ayez plus qu'à monter en voiture; tout cela ne sera pas long, et avant une heure il doit vous envoyer chercher.
Fidélia ne ^réplique rien ; elle attend et reste sur le pont, les yeux fixés sur ce rivage où son mari vient d'aborder. Une heure s'est à peine écoulée lorsqu'elle voit venir la chaloupe, dans laquelle sont seulement deux matelots. Le capitaine vient la chercher, il l'aide à entrer dans le bateau, puis lui fait ses adieux.
Fidélia regarde toujours le rivage, mais elle n'y aperçoit pas son mari; enfin elle touche la terre d'Italie, elle a sauté lestement sur le rivage sans attendre qu'un matelot lui donne la main. A peine est-elle à terre qu'une espèce de conducteur de voilurin s'approche d'elle le chapeau bas, en disant :
— Ma berline attend madame à deux cents pas d'ici... les malles sont déjà dessus... si madame veut venir...
— Est-ce qu'il n'y a pas un monsieur qui m'attend dans votre voiture?
— Non, madame; le signor qui m'a loué et payé est parti à cheval en avant... Je lui ai loué aussi un cheval.
— Et où avez-vous ordre de me conduire?
— À Terracine, madame.
— Marchez, je vous suis.
La marquise monte dans une espèce de berline de voyage à laquelle sont attelés deux assez mauvais chevaux, auxquels ne manquent ni les rubans ni les grelots; le conducteur parvient cependant à faire marcher tout cela, et la jeune femme, bien cahotée, bien fatiguée,
arrive à Terracine. La voiture s'est arrêtée devant la meilleure hôtellerie de l'endroit. Dès qu'ils l'ont vue entrer dans la cour, les valets se sont empressés de venir prendre les malles, les cartons, et l'aubergiste, son bonnet à la main, salue profondément la voyageuse, en lui disant :
— J'ai préparé ma plus belle chambre pour madame, si elle daigne me suivre..»
Fidélia ne répond que par un signe de tête ; elle suit l'aubergiste, qui la conduit au premier étage, lui ouvre une chambre comme on en trouve dans les hôtelleries d'Italie, et s'éloigne à reculons en disant :
— Dès que madame désirera quelque chose, on sera à ses ordres.
La marquise se jette sur une chaise, regarde autour d'elle et murmure :
— Tout ceci doit avoir une fin ; il faudra bien que le marquis se décide à se montrer...
Elle avait à peine fait cette réflexion que la porte s'ou* vrait de nouveau et le marquis entrait dans la chambre, dont il refermait avec soin la porte sur lui.
Abelino est très-pâle, son front est sombre, son regard voilé; il reste debout devant la marquise, qui, à son aspect, a senti tout son courage l'abandonner; elle balbutie d'une voix tremblante :
— Enfin,., vous voilà, monsieur!... où donc étiezvous?. . . je ne vous ai pas aperçu pendant tout ce voyage?. . .
— J'étais près de vous, madame, je ne vous perdais pas de vue,. . mais je ne voulais pas être avec vous...
— Ma présence vous est donc devenue bien insupportable, monsieur? Qu'ai-je fait pour que vous me traitiez ainsi?
— Vous me demandez ce que vous avez fait!... vous me le demandez ! ... Eh bien , je vais vous le dire, madame , et en même temps je vous rappellerai ce que j'ai fait pour vous, moi, car tout se tient... tout s'enchaîne... et votre conduite aujourd'hui est la juste punition de la sottise que j'ai faite en vous épousant!...
— Monsieur. . .
— Taisez-vous! vous n'avez plus le droit d'élever la voix... Écoutez-moi bien... car cet entretien est le dernier que j'aurai avec vous.
Fidélia se sent frémir de terreur; les regards de son mari sont devenus terribles, elle ne peut les supporter et baisse les siens vers la terre pendant qu'il lui parle.
— C'est à Venise que je vous ai vue pour la première fois, madame, peu de jours après que M. Dorcelle en était parti. Vous débutiez au théâtre comme chanteuse et danseuse, car vous réunissiez ces deux talents; votre voix de contr'alto avait beaucoup de charme, votre danse était originale et gracieuse... Je devins vivement épris de la Bambinella, c'est le nom que vous aviez pris pour débuter. Je me rendis près de vous ; je tentai de vous attendrir par des bouquets et des présents; vous me receviez d'une façon fort aimable, mais vous ne me cédiez pas : cette résistance ne faisait qu'accroître ma passion, elle devint du délire. « Que faut-il donc faire pour vous obtenir? » vous dis-je à vos genoux, et vous me répondîtes :
« M'épouser, je ne me donnerai qu'à mon mari. » Mais, repris-je, je suis noble, marquis, je vis dans le grand monde; si je vous élevais jusqu'à moi, songez bien qu'il faudrait renoncer au théâtre, à cette danse qui vous attire tant d'admirateurs, enfin atout ce qui pourrait rappeler ce que vous avez été! — J'y renoncerais, me dites-vous; si vous me faisiez marquise, vous n'auriez pas à rougir de moi... je saurais tenir mon rang, car j'ai reçu de l'éducation ; enfin, je romprais entièrement avec mon passé, et dans ma tournure, dans ma coiffure rien ne rappellerait la Bambinella... » M'avez-vous dit cela, madame?
— Oui, monsieur... je me le rappelle parfaitement...
— J'ai eu foi dans vos promesses... je vous ai épousée, je vous ai donné mon nom... confié mon honneur. .. Ah ! pauvre sot que j'étais ! j'ai cru aux paroles d'une femme !. ..
— Monsieur... j'ai été bien imprudente, c'est vrai... une ancienne amie, que j'ai retrouvée à Paris... m'a entraînée ; cette passion pour la danse qui sommeillait au fond de mon cœur, mais que je n'avais pu vaincre entièrement, m'a fait oublier le rang où vous m'aviez élevée, mais je me déguisais si bien, je changais tellement ma voix, l'expression de mes yeux. . . ma tournure. .. Nancy m'avait assurée que j'étais méconnaissable...
— En effet, madame, vous étiez méconnaissable, j'en conviens, et moi-même je ne vous aurais pas reconnue, si, avant de me rendre dans ce jardin, je n'avais pas su d'avance que c'était vous... vous!... la marquise Abelino, qui étiez là sous le nom d'Àugustina.
Fidélia sent son cœur se glacer, elle balbutie :
— Vous le saviez d'avance, monsieur, par qui donc?... je ne comprends pas...
— Sous votre costume de danseuse... vous avez fait à ce bal la conquête d'Adrien Dorcelle... il a eu un duel pour vous... tout le monde a su cela, on en a parlé dans notre salon...
— Je le sais, monsieur, je me le rappelle... mais M. Dorcelle n'avait pas plus que les autres le moindre soupçon de ce que j'étais réellement!
— Je le sais aussi... Ah! bien heureusement pour lui... s'il savait la vérité, maintenant il n'existerait plus, car ce jeune homme est votre amant...
— Ah! monsieur... cela n'est pas... on vous a trompé... je vous jure...
— Taisez-vous, malheureuse, et n'ajoutez pas le mensonge à toutes vos perfidies... C'est en vain que vous nieriez, les femmes les plus fortes en trahison ne pensent jamais à tout ! Ce Dorcelle était mon ami, il me contait ses bonnes fortunes, ses conquêtes, il me parlait de cette belle danseuse de Mabille qu'il poursuivait... Rien de plus simple, puisqu'il ne se doutait pas qu'il adressait ses confidences au mari de cette femme... et moi jel'écoutais en riant... j'étais dupe... et bien plus que lui. Il me montra les lettres que lui écrivait son Augustina... mais vous aviez le soin de ne point les écrire vous-même... Enfin, je fus le premier à savoir qu'il avait tout obtenu.. .
— Il a menti!...
— Non, misérable que vous êtes, il n'a pas menti, car dans l'ivresse de son secret, il m'a parlé d'un certain
signe... d'une grappe de groseille dont vous êtes ornée, et qui ne peut être vue que par un mari ou un amant.
Fidélia pousse un cri et perd connaissance. Le marquis se pr©mène dans la chambre, jetant de temps à autre un regard de mépris sur cette femme évanouie; puis apercevant sur un meuble une carafe pleine d'eau, il lui en jette sur le visage. La marquise revient à elle, son premier mouvement est de tomber aux genoux de son mari.
Le marquis la relève, en lui disant froidement :
— Point de pleurs, de comédie, de supplications inutiles; écoutez ce que j'ai décidé, arrêté et ce qui sera. Dès ce moment vous n'êtes plus marquise d'Abelino, vous redevenez et vous restez à jamais Augustina la danseuse ; vous en reprendrez le costume, les cheveux, toutes les allures. Songez-y bien, madame, il y va non-seulement de votre vie, mais de celle de ce jeune Dorcelle, qui ne se doute pas qu'il m'a offensé, mais que je serais forcé de tuer s'il le savait! Dans quelques semaines je ferai savoir à Paris que la marquise Abelino est morte dans quelque misérable village de l'Italie, atteinte subitement d'une fièvre noire. Personne n'aura de motif pour en douter, et je reviendrai veuf chez moi. Vous m'avez bien entendu, madame : ma femme n'existe plus... dès ce moment vous redevenez Augustina la blonde... et, à la moindre indiscrétion, la mort pour lui et pour vous ! car je ne pourrais laisser vivre pour le monde celle qui m'a déshonoré et celui qui saurait l'affront qu'il m'a fait !
— Oh! je me tairai, monsieur, je me tairai!,., je sens
bien qu-'en effet je ne suis plus digne de porter votre nom.
— Je vous laisse vos diamants, vos bijoux. .. tout ce que vous possédiez. . . De plus voilà un portefeuille qui renferme cent mille francs, il est pour vous...
— Ah ! monsieur. . . gardez, gardez ! ... je ne mérite pas. ..
— Croyez-vous donc, madame, que c'est pour vous que je fais cela! Non, c'est pour moi : je ne veux pas que celle qui a porté mon nom tombe dans la misère et l'avilissement. Et je vous ordonne de prendre ce portefeuille... Adieu, Augustîna la blonde!... Oh! vous pourrez tout à votre aise danser maintenant.
Le marquis est parti après avoir dit ces mots, et Fidélia est demeurée comme anéantie.
Après la dernière soirée passée au bal Mabille, où la belle Augustina avait subitement disparu, sans lui dire adieu, Borcelle avait cru que le lendemain il recevrait une lettre de sa maîtresse ; mais le lendemain et les jours suivants s'étaient écoulés sans lui apporter aucune nouvelle d' Augustina.
Le jeune homme avait pris assez vite son parti; sa passion satisfaite s'était considérablement refroidie, et ce qui devait surtout faire du tort à cet amour, c'est qu'un autre venait de naître dans le cœur inconstant de Dorcelle. Une jeune Anglaise dont il avait fait la connaissance au spectacle, venait alors de lui tourner la tête ; si bien que n'ayant encore obtenu d'elle que des espérances, il s'était décidé à la suivre en Angleterre, où il espérait être plus heureux.
Ce nouvel amour l'avait retenu trois mois en Angleterre, puis il était revenu à Paris, ne voulant plus soupirer pour des Anglaises ; la première personne qu'il rencontre sur le boulevard des Italiens est le beau Polydore, qui passait là des heures à montrer sa personne et ses toilettes.
Le jeune gandin aborde Dorcelle en s'éeriant :
— Ah ! te voilà donc ! Où diable était-tu caché depuis trois mois qu'on ne t'a aperçu nulle part?
— Je n'étais pas du tout caché, j'étais en Angleterre.
— Tiens, cette idée !
— C'est une idée fort naturelle, surtout lorsqu'on est amoureux d'une Anglaise...
— Ah! séducteur... il te faut aussi des Anglaises !
— Pourquoi pas, quand elles sont jolies.
— A propos, là-bas as-tu appris la nouvelle?
— Quelle nouvelle?
— Cette pauvre marquise si belle, si jeune encore!
— Que lui est-il donc arrivé?
— Elle est morte, mon cher, morte en Italie, où son mari Pavait emmenée. . .
— Morte! la femme d'Abelino!... mais cela n'est pas possible!...
— Il faut bien que ce soit possible, puisque cela est!...
— Et par qui a-t-on su celte nouvelle?
— Par le marquis lui-même, qui l'a écrite à quelquesuns de mes amis... Une fièvre maligne... une espèce de choléra, à ce qu'il paraît... La pauvre dame a été enlevée en deux jours...
— Oh ! mais c'est affreux cela. . . Pauvre Abelino ! quelle doit être sa douleur... Est-il ici?
— Non, il n'est pas encore revenu en France depuis qu'il a perdu sa femme; il voyage sans doute pour se distraire... Et dire qu'il y a une personne qui s'est réjouie en apprenant ce triste événement!...
— Une personne... Oh! ce doit être la baronne de Bréville, car elle détestait la marquise!...
— Justement!... Quand la baronne m'a vu fort affligé, en apprenant cette mort, elle s'est écriée : « Que vous êtes bête!... cela devait finir comme cela! cette femme est arrivée on ne sait d'où, elle part on ne sait comment., c'est dans l'ordre! et rien ne m'ôtera de ridée que cette Fidélia n'était pas à sa place dans nos salons. »
— Ainsi la haine d'une femme poursuit celle qu'elle déteste jusqu'au delà du tombeau!...
— Et ta belle conquête de Mabille, la blonde Augustina, qu'en fais-tu? la vois-tu toujours?
— Je ne pouvais pas la voir pendant que j'étais en Angleterre, et quand je suis parti nous étions un peu en froid. . . C'est à toi, cette fois, à me donner de ses nouvelles.
— A moi? mais je ne l'ai pas aperçue depuis cette soirée où ce brutal de Godineau a donné un soufflet à Détraque... pauvre Détraque, il en afait une maladie... une fluxion qui s'est tournée enérysipèle.
— Je te parlais d' Augustina... ainsi, tu ne l'as pas vue... à quelque bal?
— D'abord, mon cher, nous sommes en plein hiver, et il n'y a plus de jardins où l'on danse. ..
— Il y a le Casino, où se rendent assez ordinairement les dames habituées de Mabille. Est-ce que tu n'y vas pas quelquefois, toi, au Casino?
— Moi, je n'en sors pas... on m'y trouve tous les jours de bal ou de concert; mais je n'y ai jamais aperçu la belle...
— Probablement son tyran ne lui laisse plus de liberté... Adieu, Polydore, je vais aller voir Godineau, il doit être marié maintenant... Te l'a-t-il fait savoir?
— Godineau! est-ce que je le fréquente ! Fi donc, il a trop mauvais genre! Je ne sais pas s'il est marié... mais je ne crois pas... c'a l'aurait un peu remplumé, et il a toujours l'air aussi râpé. ..
" — Mais le mariage était à peu près conclu, décidé, et en se mariant Godineau devait entrer en possession d'une fort bonne place... Je vais m'informer de cela...
— Bien du plaisir... Moi, je vais rejoindre Détraque, et je ne lui parlerai pas de Godineau , parce que son nom seul lui donne la colique.
Dorcelle se rend à la demeure de Godineau, tout en se disant que, s'il est marié, il est bien à présumer qu'il n'occupe plus son petit appartement de garçon ; il doit avoir donné sa nouvelle adresse au père Moussard, son concierge, et celui-ci lui apprendra où loge maintenant le nouveau marié.
L'ancien soldat était, suivant sa louable habitude, en train de balayer sa cour; il se met au port d'armes avec son balai en voyant Dorcelle venir à lui et s'écrie :
— Est-ce que monsieur aurait encore un duel et besoin d'un témoin?... Me voici, présent!
— Non, père Moussard, Dieu merci, je n'ai point de duel ! je viens tout simplement vous demander où demeure maintenant Godineau?
— M. Godineau?... toujours au même étage, même carré, même porte, monsieur.
— Comment ! il n'a pas quitté son petit logement de garçon ?
— Et pourquoi donc qu'il l'aurait quitté, monsieur, est-ce qu'il n'est pas très-bien? C'est mon épouse qui fait son ménage ; c'est tenu aux oiseaux !
— Mais je pensais qu'en se mariant il aurait pris un logement plus grand... Il n'y a pas seulement un cabinet de toilette pour sa femme!
— Sa femme?... Mais M. Godineau n'a point de femme avec lui.
rrr Quoi?... il n'est pas encore marié?
— Je n'en ai point connaissance. Je ne sais pas si M. Godineau est marié dehors, mais je puis vous assurer qu'il ne l'est pas chez lui. Au reste, monsieur peut le lui demander à lui-même...
— Est-ce qu'il est chez lui? '
— Oui, monsieur, il n'a pas encore mis le nez dehors. Dorcelle monte vivement les cinq étages, la clef est sur
la porte : il entre et trouve Godineau ayant sur ses épaules sa couverlure de laine en guise de manteau et en train de recoudre un bouton à son gilet. Eu apercevant Dorcelle .
le courtier marron jette de côté gilet, aiguille, fi], et pousse un cri de joie :
— Le voilà ce cher ami, il est de retour enfin... Achille sans Patrocle passait de tristes jours!...
— Bonjour, mon cher Godineau; oui, me voilà revenu d'Angleterre. ,.
— Vous avez mangé du vrai pîum-puding, là?
— On en mange d'aussi bons à Paris... Mais cette petite fefnme, un peu grêlée... cette sensible Aglaure, qu'en avez-vous donc fait?... Car vous devez être marié depuis plus de trois mois que je suis parti...
Godineau se drape dans sa couverture de laine et se promène gravement dans sa chambre en murmurant :
— Non... non, mon ami, je ne suis pas marié... cela ne s'est pas fait!
— Ah bah! mais c'était une affaire arrangée... Vous étiez d'accord... Qui donc a changé d'idée?
— Moi!
— Vous, Godineau, vous me surprenez ! ce mariage vous faisait avoir une bonne place...
— Ah ! oui, parlons-en! c'est justement à cause de la place que j'ai rompu!...
— Quoi?... une place où, m'avez- vous dit, on n'avait qu'à se promener!
— Certainement... on ne faisait que ça... mais quelle promenade!... Commissaire des morts, cher ami... on conduisait les défunts au cimetière... Ah! ma foi, cela ne m'a pas tenté!... Je respecte, j'honore ceux qui ont le courage de remplir ce triste emploi, mais moi, je ne l'ai
pas!... J'aime encore mieux recoudre moi-même mes boutons... J'ai envoyé paître le parrain et sa place à promenades, j'ai rompu avec ma future et tous les Requins possibles... et je me suis réfugié dans ma couverture, je préfère cela à enterrer mes contemporains... Ah ! ça vous fait rire?...
— Ma foi, oui,.. Ah! ah! ah!... ce pauvre Godineau... commissaire des morts!... Non... franchement, cela ne pouvait pas vous aller ! #
— Et puis, je ne regrette pas la demoiselle... d'abord elle était trop grêlée... ce n'est pas agréable d'embrasser une écumoire... ensuite, cette odeur de rance... et ça ne venait pas de la pommade, c'était le fumet de la personne...
— Je vois avec plaisir que tout est encore pour le mieux !
— D'ailleurs, madame Cabochon s'occupe toujours de moi; elle finira par me trouver mon affaire. Seulement, désormais, si on lui parle d'une place en perspective, je lui ai dit : « Sachez de quelle place il s'agit, n'y allez pas à l'aveuglette... »
— En attendant, mon cher Godineau, si vous avez besoin de ma bourse, ne vous gênez pas, vous savez qu'elle est à votre service.
— Merci, ami aussi rare... que le merle blanc!... merci! grâce au ciel, j'ai fait quelques courtages depuis peu!... Maintenant, parlons de vous... les intrigues... les amourettes... ça va-t-il fort?
— Je reviens d'Angleterre, ou j'ai été assez bien ac-
cueilli... mais, au total, il n'y a rien au-dessus des Françaises... et me voici. Croiriez-vous, Godineau, que je n'ai pas eu la moindre nouvelle d'Augustina depuis ce soir, à Mabille, où elle est partie sans me dire adieu, pendant que j'allais m'informer de votre querelle avec Détraque?
— La belle danseuse de Mabille... parbleu! vous m'y faites songer. . . je voulais vous en parler. . . Alors c'est moi qui vais vous donner de ses nouvelles...
— Vous?... vous l'avez donc vue?
— 11 y a deux jours, ce n'est pas plus vieux que cela, je passais dans la rue de la Pépinière... j'avais un gros négociant à voir par là. Deux dames marchaient devant moi... Tournure assez élégante... surtout la grande; je double le pas pour voir ses traits, et je reconnais... c'està-dire j'ai peine à reconnaître, tant elle est changée, cette femme si fraîche, si potelée, si enjouée que j'admirais à Mabille, votre Augustina enfin, qui est vieillie de dix ans!.,, mais c'était bien elle cependant, avec sa compagne ordinaire ; celle-là n'est pas changée. J'ai salué ces dames, qui devaient bien me connaître. Elles m'ont vu assez souvent avec vous. Mais on a répondu à peine à mon salut, et d'un air si froid, si contraint, que j'avais envie de les inviter à danser pour leur faire voir que je les connaissais bien. Puis elles ont rétrogradé pour ne pas suivre le même chemin que moi. Oh ! me suis-je dit, soyez tranquilles, mesdames, je n'ai nulle envie de courir après vous !
— Ce que vous me dites là m'étonne beaucoup... Augustina changée à ce point. . . elle a donc été bien mal a de
— Il faut qu'elle ait été très-malade, elle est maigrie, pâlie. Ses yeux sont creux et cernés... Elle a perdu vingtcinq pour cent !
— Et ne pas m'avoir donné de ses nouvelles...
— Justement, si elle a été très malade, elle sait bien qu'elle est extrêmement changée, et les femmes qui ont été jolies ne veulent pas qu'on les voie autrement.
— Ah ! je voudrais bien la rencontrer, moi ! Dorcelle a quitté Godineau, attristé par ce que celui-ci
vient de lui dire sur Augustina ; pendant plusieurs jours ce souvenir le préoccupe, et dans les rues, à la promenade, il examine avec attention chaque femme qu'il aperçoit. Mais il ne rencontre pas celle qu'il voudrait revoir...
Quelques semaines s'écoulent, il avait presque oublié son ancienne maîtresse, lorsqu'un matin, dans les Champs-Elysées, une femme qui venait de son côté s'arrête tout à coup en le voyant et rebrousse chemin pour ne point passer près de lui. Mais cette action a surpris Dorcelle ; la taille, la tournure de cette femme le frappent; il court à elle, la rejoint, la regarde... c'est Augustina, bien changée, il est vrai, mais encore belle cependant.
— C'est vous... et vous m'évitiez... Vous vous sauviez pour ne point me parler! s'écrie Dorcelle en voulant prendre une main que l'on retire brusquement.
— Oui, en effet, je venais de vous reconnaître et je cherchais à éviter votre rencontre.
— Qu'est-ce que cela signifie? Que vous ai-je donc fait..,
— Ce que vous avez fait.. . Ah ! le malheur de toute ma vie... Et comme il ne doit plus y avoir rien de commun entre nous, je ne voulais pas vous parler...
— Vos paroles sont des énigmes ! J'ai fait le malheur de votre vie... C'est bien sans le vouloir alors !
— Oui... je le sais, c'est sans le vouloir... Mais ne me demandez pas d'explication que je ne puis vous donner. Adieu, monsieur, si le hasard vous fait encore me rencontrer, je vous en supplie, ne me parlez plus. Je vous le répète, notre liaison est finie!... Mais soyez persuadé que j'en conserverai un éternel souvenir.
En achevant ces mots, Augustina s'est éloignée précipitamment, et Dorcelle la laisse aller en se disant :
— Ah ! ma foi, à son aise, après tout ! . . . Godineau avait raison, elle est vieillie de dix ans.
En allant dans le monde, Dorcelle apprend un jour que le marquis Abelino est de retour à Paris; aussitôt il se rend à son hôtel.
— Pauvre ami, se dit-il, il doit être encore bien triste ; hâtons-nous de nous rendre près de lui, il sera bien aise de me voir... 11 était le confident de mes plaisirs, il est juste que je le sois de sa peine.
Dorcelle s'est fait annoncer chez le marquis ; on le laisse quelque temps seul dans un salon; enfin le marquis paraît. Lui aussi est changé, son air est sombre, soucieux, son abord grave et même sévère ; en apercevant celui qui vient le voir, un léger froncement de sourcil plisse son
front. Cependant il s'efforce de prendre un visage souriant en saluant Dorcelle; mais lorsque celui-ci lui tend la main pour presser la sienne, Abelino retire son bras en disant :
— Pardon, mais je souffre de la main.., je ne puis la donner...
— Ah! mon ami, j'ai appris l'affreux malheur qui vous a frappé! Vous avez perdu une femme que vous chérissiez... et je vois bien que vous ne pouvez vous consoler...
— Oui, la marquise est morte... c'est un grand malheur en effet, mais dans la vie il faut s'attendre à tout!
— Non, on ne pouvait s'attendre à un pareil événement; et comment donc cela est-il arrivé?
— Pardon, mais ces souvenirs me sont trop pénibles... dispensez-moi de parler encore de cet événement.
— Excusez-moi... il y a des personnes qui aiment à s'entretenir de ceux qu'ils ont perdus...
— Donnez-moi plutôt des nouvelles de vos amours, vous êtes sans doute toujours avec votre belle danseuse de Mabille...
— Non, oh! il y a longtemps que cette liaison a cessé... D'abord je vous avouerai que je commençais à en avoir assez... ces passions-là ne sont pas éternelles; Augustina avait cessé entièrement de me donner de ses nouvelles, je suis allé passer trois mois en Angleterre. A mon retour je l'ai rencontrée une fois, horriblement changée! vieillie de dix ans; j'ai été à elle : mais je ne sais ce qui lui est arrivé, elle m'a déclaré qu'elle ne pouvait me voir et prié
de ne plus lui parler si je la rencontrais... puis elle s'est sauvée, et c'est fini!
Le marquis réfléchit quelques instants, puis il s'écrie :
— Pardon de vous quitter si vite... mais une affaire pressante m'appelle... je ne puis causer davantage avec vous.
Dorcelle, frappé du ton singulier du marquis, de l'accueil froid et contraint qu'il en a reçu, prend aussitôt son chapeau et le salue gravement en répondant :
— Faites, monsieur le marquis, ne vous gênez en rien! c'est moi qui suis désolé de vous avoir dérangé, d'avoir abusé de vos moments.
Et le saluant avec cérémonie, Dorcelle sort de chez le marquis en se disant :
— Ah! c'est comme cela qu'il me reçoit depuis qu'il est veuf!... Oh! soyez tranquille, monsieur le grand seigneur! je n'aime point les hommes capricieux ! Vous m'accabliez d'amitiés... aujourd'hui vous ne me donnez plus la main! Restez chez vous, mon cher, ce n'est pas moi qui retournerai vous y voir... Et il ne veut pas qu'on lui parle de sa femme. . . singulière façon de regretter les morts que de vouloir même effacer leur souvenir de notre mémoire ! . . .
Vers la fin de l'été de l'année suivante, une femme mise avec goût, mais modestement, se promenait seule et rêveuse dans une contre-allée du jardin du Luxembourg; il tombait une pluie fine, légère ; l'allée était déserte, lorsqu'un monsieur qui traversait rapidement le jardin passe près de cette dame; celle-ci court à lui, l'arrête en lui
touchant le bras et s'inclinant presque à ses genoux, murmure d'une voix suppliante :
— Pardonnez-moi, monsieur, oh! de grâce... pardonnez-moi !
Le marquis Abelino, car c'était lui-même, regarde celle qui lui parle et lui répond froidement :
— Madame, vous vous trompez sans doute, car je ne vous connais pas !
— Ah! c'est que vous ne voulez pas me reconnaître... je suis Fidélia... votre femme!
— Encore une fois, madame, vous faites erreur : ma femme est morte depuis un an... je vous le répète... il est inutile de me retenir davantage.
Et le marquis s'éloigne à pas précipités, tandis que Fidélia va pleurer sur un banc, en murmurant :
— Oui. . . il a raison, je ne puis plus me dire sa femme, . . Fidélia est morte... Augustina seule est restée!