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A. HENNUYER, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

Bibliothèque du Magasin des Demoiselles

5l, RUE LAFFITTE, 5l

Tous droits réservés.

Sept. 25, 1882.

Minot Fund.

LA HËRE CHAHFAGNE

Quelle brave et digne femme c'était que la mère Champagne! Epanouie, Tœil vif, le teint fleuri, la lèvre épaisse, il fallait la voir lever les bras au ciel quand nous arrivions ! Il fallait Tentendre s*écrier à pleins poumons :

— V'ià mes gamins î

Nous étions trois ou quatre, dans ce temps-li, qui, tous les ans, allions passer quelques mois chez elle à Pringy. Elle habitait une petite maison où les greniers, les hangars, les cages à lapins, Técurie, les remises, la grange, etc., tenaient toute la place. 11 n'y avait que deux chambres; la sienne, et celle qu'elle nous louait. Je ne parle pas du mobilier, et pour cause : des chaises de paille, des bahuts de bois blanc, des lits de fer ; mais tout cela d'une propreté flamande, quoique les chats, les poules et autres animaux domestiques eussent leurs entrées partout, sauf dans le jardin, situé au fond de la

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petite cour qui séparait la grange de la maison. On y grimpait, dans ce jai'diti, psif tWis ttiàrehes^ au sommet desquelles s'ouvrait une porte à claire-voie, objet constant des préoccupations de la mère Champagne, qui prenait grand soin de ses fruits et de ses légumes.

La cuisirië fàrtilàit j^àlle à itiànger èi salon. Nous vivions là tous en commun, près de la cheminée, où pendait à la crémaillère une marmite pleine jusqu'aui bords d'une soupe toujours la mêhië ^^ des èhoux, tin peu de moùtôh et dû htd — ^uë toujours nous mslhglOnâ dti mênië dppétit. Peltttrès de Vàvènit, poètes eh herlfè, ènriètaîs, par Ittstinct, de toutes les obligations du monde, et, par nêcèââîté, de toutes les dépenses qu'elles IrhpOseht, nous trouvions 6hei k mère Clhatt(|)agne ùhè hospitalité ijuî, sànâ ëtte âbsfcilument édôâsaisë, tie grëVait pas èensiblèmèiït notl'è budget. La èoupë au lard nous suffisait. Elle étsilt lé pliis sdilVëht accorapagtiéè, je dois le dire, d*otfielettés ail lard èi de haHcdts au lat'd. Totijotirs dti la(rd ! tWalé, basf ! htiùà étions jetlties ; et pulé h bi-âvè mère Cliàiiipagné eh inatigeait de si hàti cteuf* àvéë nous qu'il aurait été malséarii de Itii reprocher là nionotdnie de sa èuisitlë.

Loîri Ay songer, tioùs ffiëttldtià laiïiaîh... j^aîlàis dire à la pâte : riou^ cotipioïïs le lai'd en petite mor-:

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LA MÈRE dHAMPÂGÎ^E. 8

éeaiiit; nous cassiôtis lëÈ e^ufs; titms Cpltiéhions la salade; et, les jours de fête, le plus féroce d'entre nous était désigné ffour tordre le 6ôu à UU lapin. On vidait ces jours-là une fine bouteille que là mère Champagne allait chercher derrière les fagots ; et elle chantait au dessert.

Ah ! c'est qu'elle était gaîé ! Toujours le sôtirire aux lèvres, elle étalait pour tifi riëti aiu soleil trentedeux dents bien blarichés qui n'avaient jamais eu maille à partir avec le dentiste, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse. Elle avait un fils de vingt-cinq ans : son garçon.

Quand elle avait dit : « mon garçoU », la frière Champagne avait tout dit. <^ Mon gs^ihçon * par-ci, <( mon garçon a par-là, toujours : « riion garçon ».

Lorsqu'il entrait, après l'avoir èmbihassé, elle se campait fièrement un milieu de la chanlbre, les poings sur les hafichës, et nous regardait dbrhttte pour nous dire :

^— Eh ben, ë'ést lui ! n'est-ce pas qu'il est beau?

Pierre Champagne était en effet bâti sdlidèment et carré des épaules. Il avait les chevètii tioirs et épais, le teint coloré, l'ofeil vif; mais Son front trop bas, ses sourcils trop rapprochés donnaient à sat physionomie quelque chose dé dur et de J)reô^uë farouche. Il venait toujours à «ous le regard droit i la mine Ofuverte^ la main tendue; et èeperidant,^

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sans avoir de griefs sérieux contre lui, nous ne Taimions pas.

Si la mère Champagne l'avait su, nous aurions pu dire adieu pour toujours aux omelettes et à la soupe au lard.

Heureusement, elle ne s'en doutait pas, et ne pouvait s'en douter. Nous n'avions que peu d'occasions de nous rencontrer avec Pierre, et, par suite, que peu d'occasions de nous trahir.

Pringyest unjoli petit village de Seine-et-Marne, à deux lieues de Melun, sur le versant d'un coteau, au has duquel passe d'un côté la Seine, de l'autre une toute petite rivière, un ruisseau, qui rejoint le fleuve au pont de Sainte-Assise. Mais, si joli qu'il soit, un village n'ofl*re en lui-même aucune ressource à des Parisiens de vingt ans affamés de grand air et de liberté. Aussi étions-nous plus souvent dehors qu'au logis : tantôt dans les bois de Sainte-Assise ou de Montgermont, tantôt sur la Seine, au bain ou à la pêche; quelquefois, enfin, dans la forêt de Fontainebleau, qui n'est pas si loin de là que l'on n'y puisse aller faire un tour.

De quelque côté que nous eût poussés notre fantaisie, nous revenions tard, et, après le souper, nous avions hâte de gagner nos lits. Pierre n'était presque jamais là; nous le voyions à peine; c'est tout au plus si, de temps en temps, pendant la

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nuit, le bruit d'une porte brusquement fermée venait nous tirer de notre sommeil et nous avertir qu'il était rentré à son tour.

Nous ne nous étions jamais souciés de savoir à quoi, où, ni comment il passait les jours et une bonne partie des nuits; et peut-être — la mère Champagne étant fort discrète au besoin — Taurions-nous ignoré toujours si le hasard, un soir, ne s'était chargé de nous l'apprendre.

Assis autour de l'âtre, la pipe ou le cigare aux lèvres, nous vidions, après souper, un petit verre du cassis de notre brave hôtesse : une vraie liqueur de ménage. Pierre, rentré plus tôt que de coutume, était assis, à quelques pas, tenant sur ses genoux un énorme bol de faïence grossière dans lequel il avait coutume de manger la soupe. La conversation était tombée; la nuit venait; le sommeil commençait à nous gagner, lorsque, dehors, sur le pas de la porte, nous entendîmes la mère Champagne s'écrier :

— Eh ! Bernard, vous passez sans prendre un verre de vin? Allons... allons... entrez donc.

Pierre avait fait un brusque mouvement sur sa chaise, et je l'entendis murmurer :

— Qu'est-ce qu'il vient faire ici, celui-là?

Au même instant, la mère Champagne entrait dans la cuisine, suivie d'un homme de cinquante

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^ UNE HEUHË A URB*

ans envii^on, p^tit, trapu, fort, moustache et cbey&U)^gri« taillé^ en brosse, et qui portait l'uniforme des gardes particuliers : grandes guêtres, culotte et yeste de velours vepdâtre, plaque sur h poitrine et f^$il^n bandoulière.

— Hé, Pierre, il pe vo^)ait pas entrer! dit-elle afi l^vant )e$ épaules.

En même temps, elle oi^vrait le bahut, y prenait une bouteille, des yerres, posait tp tput sur la table et aJQut^iJ; :

.— G' te bêflse ! Hqus aUpos t^oquer.

— {3oit! (iit le garde... puisque Pierre n'est pas dans |ps bois.

r- Bast I répliqua ylvejoenl; h mère Champagne, à vous entendre, pn ppoirait qu'il y pst toujours, dans )ps bois..; pt puis... qu'est-ce que ça vous fait, ppuirvu qu'if ^'allle pas dafts }es vôtres?

— Hé, la mère, ^'jl n'aUait pas daps les mi^ns, je me soucierais dp Sjes cpiip^ 4^ fusil comme de çà ! — Bernard faisait claquer son ongle contre ses dents. T-Mai^ c'est qu'il y y^, voilà le hic /... et ça lui jouera ftp wjauyais tour!

— Tu pe m© fera* ten s^p pas condamner à mort, dit sèchemenf Pierre.

— Sàremept... sûrepient... mais je te déclarerai prppès-verbal, et puis epcore prpcès-verbal...

— Pb J>ep... on payera.

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— Qui... mais garie!... pi sai§ qu'il y î> de la prison au bout de tout ça !

— Pe la prison ! dit Pierre en se leyant, les dents serrées, et pï} tpurnî^nt Vjers IjO garde son poing fermé, de la prison! Ne fajs jajmais ça, Pern^rd Gloutou !

— Asçiedsrtoi dqnc, fpiocfjp! ripps^a le g^rcje. J'ai été vingt ans au service; j'ai porté qi^inze ans les galons de sergent, j'^i 1^ croix!... lôt vous seriez dans le pays une douzaine de ton acabit que vous ne m'emp/èpberiez pas de faire mon (Jevoir !

— Eh ben, c'est bpn ! fais-J^, ton Revoir!

Pjerre posa brusc|uem^pt §^r Ja table son v^rre,

qu'il vepajt (J/3 yider, jet^ un regard de fJéQ au g^rde, prit son fusil accroché au-dessus ide la cheminée et sortit, s^p? réppî|dre s^w §wpplipatioi)s de h mère Gb^mpagne^ qui, piOf^i^ frJslPj poitié colère, lui criait :

.—- pi^re, r^sfelà!je J'en prfeî.j. Je ne vieux p^s qufi Jfi sQptes !

Pierre était déjà loin,

— ]^èr|& C})aipp?gpe, di|; Bepn^rd Cloutpu, il fendra le raisQpR^)r là-dps^us. J'ai diéjà feripé les yeux pjus .d'une fpis à pausp ^^ ypus, quj êt^s une brave femme... M^isjça p'ei^t pas dj^ps fn&^ |ijal)itudes... pt çapep|eutp9§dur^r!

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— Qu'est-ce que vous voulez? c'est plus fort que lui !... faut qu'il chasse !

— Eh bien... est-ce qu'il n'a pas les communaux... et les tailles des acacias? Est-ce qu'il ne peut pas aller aux lapins?

— C'est ce que je lui dis !... mais ouiche ! Ah çà, Bernard, qu'est-ce qu'il peut faire du gibier qu'il tue?

— Dame! il le vend.

— Pourquoi?

— Pour avoir de l'argent !

— Mais je lui en donne, de l'argent ! j'ai encore vendu un quartier de vigne, il n'y a pas six mois, pour lui en donner, de l'argent!... pour qu'il puisse vivre à sa guise!... ne pas faire grand'chose... et payer ce qu'il dépense !

— Faut croire qu'il dépense plus qu'il ne reçoit.

— Ah ! le méchant garçon ! dit la mère Champagne en levant les mains au ciel.

Mais le ton démentait les paroles. On sentait qu'au fond du cœur elle excusait la faiblesse de Pierre.

Elle accompagna le garde jusqu'à la porte, en le suppliant d'en rester là pour le moment.

— Deux hommes en colère face à face, ça ne vaut rien, lui disait-elle... ça ne vaut rien I

Bernard promit sans doute de fermer les yeux

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encore une fois ; car elle rentra plus calme et Tair tout à fait rassuré.

Pendant ce temps, Pierre braconnait. Mais — le garde se trompait sur un point — il ne braconnait pas pour vendre son gibier et gagner de l'argent: il braconnait pour le plaisir de braconner. La chasse est une passion chez certains hommes ; passion violente, impérieuse, qui, chez Pierre, allait jusqu'à la frénésie. Il aurait vendu ses chemises pour acheter de la poudre, et risqué sa vie pour un faisan !

Aussi la scène qui venait d'avoir lieu n'était-elle pas la première. Depuis longtemps déjà, Bernard, à cheval sur sa consigne, en sa qualité d'ancien troupier, s'en voulait à lui-même de sa trop longue complicité morale, et s'en dédommageait par des menaces auxquelles Pierre Champagne répondait par des railleries, quelquefois par des injures.

Au village, on ne s'inquiétait pas beaucoup de cette inimitié. Les querelles de ce genre sont si fréquentes dans les pays de chasse, que l'on n'y fait guère attention. Tout se passe généralement le mieux du monde : un procès par-ci par-là, beaucoup de gros mots, quelques verres de vin, et l'on vit côte à côte, gardes et braconniers, sans se faire de mal.

Pour moi, connaissant à peine Bernard Cloutou, m'intéressant médiocrement à Pierre, je n'avais at-

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iO UNS HEURE A LIUE.

t^ché qijg pe)a 4'iFPPopt^pce à l^ scène (Jpnt je venais d'être témoin, et si, plus tard, je m'en çpuyins, c'pst q^ie les éyép/emepts me forcèrent à n^'an souvepir.

|j/e l^n^eni^in ppus étipn^ de F^tQ^p à Paris. Six ippis 3pFès, jp pe pépsais p3§ plus à Pierre Chw p^gpe jet à Rern^rd QlQutp][j gue si Pierpe Champagne et Bernard Clpptoi^ p'eugsppt japiai^ existé.

î)';^^!tre§ souci^, 4'^l^trps cf^jigrip^, jfélas I pi'occupaieptjjp voyais s'iepypler une à i^ne wtour de rppi ces preipi,ère^ apjitiés si viy^S5 s| sipcères et si francb|5§ qui sopt un (Je3 cJ^^ï[p^s de la jeunesse. Un de nops était piprt, pn autre jparié ; 4'^^f^res avaient quittée TateU^r pour |a bourse, le rêye pour la réalité. 0p p^ se yoyajt plps qpe rarep^ent; au l|ep 4ies bonnes |ca^SjBri^s intimes d'autrefois, op n'échapgeaif plus que q^^^qp^s piots ^t une poignée de ipaip, k '? 1)4^^. Ç>st J^ }oi pompiun/e, et je ne ppuvais pîjg ré§jgpef h la subjr. Il mp s^pj^^ît que de pous tpus j'étais sepj ^ pe pas vieillir !

Triste pt pjaussade, je passai rjfiver, Jp prinr temps et ppe pj^rtie de Tété h popr^uiyre les 4iernières étipcelles de cette vie ^})lopi§^autp quj pi'écliappait. Up beau jopr, ver? le pîiHep 4e septembre, je me rappelai tout à coup nos joyeux dép.arts d'.^ptrpfpi^, Priugy, la pière Ch^pipagne, ^s bords dp 1^ Spipeif.. gf je partis, s^uM

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LA MÈBE CHAMPAGNE. 11

Au Hpu 4^ pr0ndre h CessQn I^ p^f ite vQi^^F^ qui ^prrpçpQpd avec le c|)^ypin 4e fep, ja ri^splfis d'aller à pied jusqu'à Pringy; c'est ^n^ proRïenade.

L'air était doux, le ciel pur, l^ c^mpagn^ plu§ belle que jaip^is. Sijr )e§ bois 4'^B iT)agoMîque vert §pmbrp J'^i^tpiflfle s^I»ait déjà, pomme 4p3 points 4'or, quejqij^s fepijles jaunes ou brunes. I^a tprre, eppora imprégné^ 4e }? Wsé^ dp matin, flie jetait au visage des bouffées de brouillard toutes pleines de senteurs pénétrantes. Les cljg|ii^es, 4'ui[) jaune éclatant, baillaient; sous Je§ prenjiers rayons du solail, et 4e >i,ous leur^ sillons les ^louette^ s'anvplaient en chantant à mon approche... Ah ! la douce matinée... si nous avions tous été 1^!

Je marpjiais lentement. J'éprpuvais coipme une amère jouissance à pie perdre dans mes souvenir?. J'étais trj^te et jpyeu^toi^t ensemble. J'aurais voulu n'arriver jamais. Malgré moi, jp m'arpêteup inst^pt sur le§ ifppre§siQi)s que m'a laiss>§ps ce voyage, parce qi;e p'est, hélas ! le dernier que j*aie fait à Pringy et que... pnfin I Dieu l'a voulu ainsi !

La mère Champagne m'accueillit, con)fpe de coutume, avec des rQn4s de bpas et 4es écl^);s 4e voix à croire qu'elle voulait ameuter tout le vjljsge. Mais §1 surprise fut grande de me vpjr arriver seul. Il fallut, cel^ y^ de spj, jui f^ire le répit 4e liftât pe qui npHS pajt sépap^s le§ ufj? 4es gijfres. gjfp pQij§s§il;

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des a Oh!x>, des « Ah! », des « Pas possible! » et des « Voyez-vous ça ! jo à n'en plus finir. L'excellente femme s'intéressait à ses gamins, comme elle disait, et voulait tout savoir.

Pour mettre un terme à sa curiosité bien excusable et me soustraire à ses exigences, je n'eus pas grand'peine à l'amener sur un terrain où j'étais sûr de la retenir aussi longtemps que je le voudrais.

— Et Pierre? lui dis-je.

— Pierre? me répondit-elle en hochant la tête ; oh ! ne m'en parlez pas, de Pierre !... Il me fait du chagrin !

— A vous, mère Champagne ! à vous !

— Oui, mon cher monsieur, à moi, sa mère! et qui l'aime!... Oh ! je peux le dire, et en lever la main devant Dieu, je mettrais le feu à la maison pour ce garnement-là !

— Eh bien, ne vous est- il pas reconnaissant de...?

— Lui?... ah! ouiche!... et les faisans donc?... Les faisans d'abord!... mère Champagne après, si on a le temps.

— Comme l'année dernière, alors ?

— Comme l'année dernière, comme l'année d'avant, comme depuis qu'il est au monde!... C'est, drôle tout de même, cette passion-là... Mon homme, son brave père, n'a jamais touché un fusil de sa vie,

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Je ne pus m'empêcber de sourire de cette réflexion. Le mère Champagne n'en vit rien.

— Voyons, monsieur, reprit-elle, est-ce que c'est une existence convenable, je vous en fais juge, pour un garçon qui aura vingt-six ans à la Saint- Martin? Oui-dà, vingt-six ans; et je puis dire que depuis vingt-six ans il n'a fait œuvre de ses dix doigts, si ce n'est pour braconner... C'est ben un peu ma faute, je ne dis pas non... mais je n'ai jamais pu le gronder!... C'est plus fort que moi!... Quand il est là, je me dis : J'vas le tarabuster!... Ah ben oui !... Je l'embrasse !

— Après tout, mère Champagne, puisque vous avez de quoi vivre...

— Certainement que j'ai de quoi vivre... mais en travaillant. Et quand je ne serai plus là... qu'est-ce qu'il aura, lui ? Deux, trois carrés de terre et de la vigne. Mais, s'il ne fait rien, il vendra tout, il mangera tout, et il mourra sur la paille ! Ça me retourne le sang quand j'y pense 1

— N'y pensez pas.

— Ah ouiche ! faut ben ! . . . Dieu merci encore que Bernard Cloutou est un brave homme !

— Pas de procès-verbal ?

— Oh ! c'est qu'il n'a pas voulu !... sans ça... Et puis, il a, comme on dit, d'autres chiens à fouetter, Bernard Cloutou ! ah ! mais oui !

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i4 m^ HEU^ï: 4 I4RE.

— 6^fî ! que lui est-il arrjvé?

La mère (Champagne s'^pprocl^a de pool, et d'up ajr cp^fi()enj;|el, cQmme s'il se fût agi 4'Wïï ^véneifj^^t (ju} devait m'intéressef jïU pljjs fj^ut point :

— Le ^^rjjpttin est ^^vep^ ! m^ dit-elle.

r- 4^! i^l) ! le Parbottip e§);... Et qu'e§t-cp qi^^ c'est que ça, l^e Barbottin ?

— Vous ne cppnaisse^ pas le p^rbottin?... Pa^ possible ! Eh ben, j'vas vous dipe.

Quan4 J.^ pière Champagne commençait un réci|; par : « J'y^ yqu^ dire d, oppouyi^it bourrer solidement la pipe la plus profond^ ^t 1^ fumer jusqp'à I^ derpièpe bPWffée avant qi|'eUp pût fini. Aussi, pour éviter les phrases incidentes, les parentbjbses et le^ redjtes dopt elle épiailla cejpi-pi^ ïpe semble-t-il pruxjjent de 1^ résumer en qu^Jqpes pots.

Bierpar4 Çloutou, pommé garde des bois de Montr gepipont, lors 4e spn retour, ayait éppusé ^p^ femme 4e PrjPgy? veuve ep premières poces d'pn certain Lebarbot, menuisier, qui, n'ayapt p^s fajt de brillantes affaires, Tavait laissée sans fortune ^yec un fils d'pne di?^ine d'années^ npmmé ^ulgepice. C'était bien le plus chétif et le plu§ pijèvre g^miu que Ton eût jamais vu. Petit, Jégèpepjept bpjteux de la japibe gapcfie et marcb^nf; lourdement, j| avait (jmelque chose du canar4. De J^ lui était ven^ ce surnom : le Barbpttip, cous feqppl |) ,ém|; plu§

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LÀ MÈl^E C^^MPAONC. f5

connu ^ Pringy et 4^n$ 1^^ environs que sou$ 8on nom véritable. Jl ^y^ij Jes cj^^veux d'uif blond f|^d^, la figure terne et sans expression. Le rjeg3r4 de ses y/^3^, d'i^P ))|eu-%jL^|[^,Ge, était vagu^ eo^pie celui des myopes. 11 passait pour inintelligent, et p'ét^it justice. I),e]^e|)|S ^ |;<^ute ij^^trjiction, }\ vagabondait plus volontiers qu'il ne travaillait, ai^ gr»n4 désesppir de l^ yejivie, quj ppéypyait da rudes jpitps avec x^n pareil ùh.

Fulgeïlc^ tonfiU^lt' à çeç q^^torw ^ns lorsque ça mèrp jépQ^$4 en secondes qppes Pernar4 ClQiitoUf Bernard apportait q||^}q^e$ écononiies et un carré de terre qui lui veinait par fiéfMgQ dVu si^n cousin Piécem^e^t «fiQrt k PrJBgy, leur pays nata|. Ji^ veuve Iiei^^rl)Qt n'apportait pas beaucoup d'i^àpèces sour napte$ ; en revanche, |Bll^ jappprt^it $on activité, sop intel^ig^r)|Be dp bonne mépagère ; fpais, hé|a$ ! elle apportait au^si Fu)genc$. Fulgenca (était le ppir^t noir |iu ménage; et Qerpard pe §'était décidé q^'^y^c la searète |ptei)tion de débarrasser au pl^s t4t *a Ffiche de cet fo.cpnjïppde fr^lpî^.

Mais il avait compté sans sa n^èpe. gi J^jf}, si par^s$e^^, §i J)ête qjj^ fût lia B^rb^mn? eU|B ét^it sa mère, ej; ppijss^ }^s Ji^Ut^ prjg IpFsque, »o feegijf §pif , Bepp^rc} fwi dit ;

— F/emme, pe gars-li n'p^ bon ^ rien qu'i piang^F i^pg écoaoniie§. On paye à Tépole ; on paye che?

le boulanger; il n'apprend rien, il mange et ne travaille pas. M'est avis qu'il faudrait voir.

— A quoi?

— A lui faire goûter la vache enragée, comme on dit.

— C'est-il ça qui l'avancera, ce pauvre ?

— M'est avis que oui.

Et Bernard développa longuement sa thèse, à savoir : qu'une fois privé de l'affection trop indulgente des siens, et abandonné à ses propres forces, Fulgence, obligé de travailler pour vivre, ferait comme tant d'autres, et pourrait, dans deux ou trois ans, revenir au pays avec un bon état dans les mains.

La mère se fit tirer l'oreille. Mais il advint que Fulgence trouva bon, sur ces entrefaites, de jouer au cabaretier du village un tour qui ne coûta pas moins de dix écus. Il lui avait plumé toutes ses poules ! Cette nouvelle incartade ouvrit les yeux de la maman Bernard ; et il fut décidé que Ton enverrait le Barbottin à Paris avec une lettre de recommandation pour un maître menuisier que Bernard avait connu au service.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Fulgence fut hissé dans la petite voiture du chemin de fer, etdirigé sur Paris.

Cette exécution, je sui$ forcé de le dire, causa une joie très-vive à Bernard Glouton, dont le bonheur domestique commençait à se ressentir un peu

LA MÈRE CHAMPAGNE. i^

des querelles fréquentes dont ce Fulgence était la cause. — Et c'était pourtant un brave homme, au fond.

Quant à la mère, elle essuya une larme, embrassa tendrement son (ils, et lui dit en manière d'adieu :

— Ecris-nous surtout ! Ne manque pas de nous écrire !

Fulgence, pour cela, savait aligner assez de mots, à la condition que la lettre à écrire ne fût ni difficile ni longue. Six mois se passèrent pourtant sans que Ton reçût de ses nouvelles. La maman Bernard résolut d'aller à Paris embrasser son Barbottin. Si ses voyages n'étaient pas plus fréquents, c'est que Bernard y mettait bon ordre en faisant valoir de solides raisons d'économie. La mère y aurait mangé ce que l'on gagnait à ne plus nourrir l'enfant.

Quelques mois se passèrent encore après cette visite de la femme du garde à son fils, quelques mois au bout desquels une lettre arriva, qui n'était pas de Fulgence, mais de son patron. Fulgence avait déguerpi sans tambour ni trompette ; — je me trompe : avec tambour et trompette; — il s'était enrôlé dans une troupe de saltimbanques, où son physique grotesque et son infirmité devenaient des qualités précieuses pour le rôle de pitre.

Il allait faire son tour de France.

Hélas ! tout n'est pas rose dans le métier de sal-

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iS V^E HEURE A LIRE.

tiipbsn(|jig ! On ppijrrait mêmiB ^}f^ que fi&ri yj^ l'eçt. Fulgepce ept bientôt rpiecasion de s'en apercevoir, et si durement qu'il se souvint de sa mère, de ^qn beau-père et «de leijr gidreç^e. Jl éprjvjj;... pp^p crier famine et denj^ncjpp de Targen);. Il n'avait plws 4P chemine sur le dp§^ plus (Je spuliers ^ux pipds! Il maigrissait ! Encore un peu, il allait mourir! TfP?Jvez-moi donc une m/fere qui résiste à cel^.

Mais, pour envoyer de l'argent, ij fallait en ^yoir ; pour en avoir, il fallait en demander k Pernar.4 Çlontou, dépositaire légal des éconopi^ies de 1^ pom):)[)Ur nauté. BjBrn^rd pria comme un beau di^blp, refi}s,a net, maintint son refus pepdaplt buff; jpi^H? ^^^ ^^ guerre l^sse, furieux, donna fm^t fr^n,c§ ppnr ayQJr la paix.

Mais commp il le maud|t de bon C|œur, ce Fnlgience, qui, même absent, (troublait j'harmpnie de son ménage et se dressait entre s.^ f^fpipiB et lui.

Qq grps nu^gp mit quelque tpmpjj à se dissiper, et finit par di§paraî|;re cependant. §p|*fla)pd oubji^ presque Pnlgerjce. ^m^^Tit tpjfje ^pp ^ppée pp p'entepidit plu§ parler de Juj. |^^ !TÏ3"^W BprparcJ avait f^it en sor|;e (Jp retepjr §pr H Repense de clj^que jopr quelques spus, qu'elle expédiait en réponse ^ toutes les demandps que lui adressait J'epfapt prodigue, demandes qu'elle réussjssaj); ^ tenip seprjfetes sans tfop de peipe ; gern^rd, ep 3a qp^Ut^é 4e gap^e,

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LA I4ÈBIE (}HA^PAaNE* lÔ

étant plu§ §puy^fJ(; ^i| boi$ qme chez Jj^i. I4 pauvrp femme faisait danser Tanse (|b pjanier pour sop fil$. Il est vrai q^je }e paf)fep ét^it ^ elle. M^js il était bieij ^u§§f un pej; ^ ^prn^rjtj ; et l?ern.ar|J §ie f^pha tQijt rouge le jour Qù, p^r HPe maladresse du f^p- ^efjr, fl yint ^ sf'^pprceyoir d^ ce iipaRége ; il §e fâcba iflênje si rquge qu'il y eut plus qije (Jes gros ïpots échapgés.

Jj\nné^ suivante ^^ passa t^nt biep que mal , plutôt mal que bien. Les lettres de Fulgence deyerï^}m^ (}.e p}^§ pp pjjfs press^p^^^.. La fefpp^e essayait clf^Kjue fois dp flécl^ir le pi^ri ; Jp nj^ri §e montrait impftpy^bje, ej; p'ét^ippt chaque fp|s cjps querelles.

I^a^ fjp firottpr pieds nus p^r la Fr^pce pt (}'ap- Pfppdrp la gépgrspjjie aux (Jéppp^ dP sop estopiap, Fjiilgencp Jjçl^arbQt plf^Pl^^ \k ^^ J?®^^ }9^^ l^s singeç de 6^ \}mfim^ Ph ^Wt §e^l, c}ppjp clppant, pevipt au payç.

4h ! cp fut up cpup fie Jbé^tpe dap§ |a pptjte maispn dq garde ! h^ jpèrp ppit spn fil§ d;^ps sei? bras^ |e couvrit de ))ai^prs, l'^pppl^ c( Mauvais (Jr^le ! » en pleurant, et... lui mit spp cpuvefj.

Qqant à perpardj \l poussa up jurpp à fairp crpu- 1er le plafpp4 de la $alle, prit son fusil et 4isparut.

Le lepdem^in, le retpfjp du Barbpl-tin ét^it Tévér nemenj di^ vilf^ge^ à ce poipt (jpe l§i p^èfp Ç^aipr

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pagne, trois mois après, me disait encore d'un air effaré, en me l'apprenant :

— Vous savez, le Barbottin est revenu !

Quels avaient été sur Fulgence les résultats de cette longue et douloureuse équipée? Physiquement, il n'y avait gagné qu'une couche de hâle qui donnait à sa physionomie insignifiante et plate un air de crânerie. Moralement... il y avait appris ce que vaut le pot-au-feu paternel ; — et c'était beaucoup.

A vrai dire, il n'était pas foncièrement mauvais : il était paresseux. Le mal venait de là. Travailleur, on l'aurait aimé tout comme un autre.

11 revenait avec la résolution cependant de faire quelque chose ; et, moins pour lui que dans l'intérêt commun, Bernard, au lieu de le jeter à la porte comme il en avait eu d'abord l'intention, résolut de l'y aider. Il alla trouver son maître, et obtint pour Fulgence une place de garde adjoint avec 300 francs de gages. C'était de quoi vivre. Et, comme il ne s'agissait que de se promener le fusil sur le dos, il y avait tout lieu de croire que le Barbottin allait se ranger définitivement et racheter le passé.

Pour son malheur, il avait pendant ses voyages beaucoup plus bu que mangé. L'alcool des cabarets lui était devenu indispensable comme l'eau des fleuves aux poissons; Peu de temps après son retour —

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il venait à peine d'être nommé garde — il arriva qu'un soir il rentra complètement ivre ; et le hasard voulut que Bernard, qui d'ordinaire était toujours couché à pareille heure, eût fait une tournée plus longue que de coutume.

A la vue de Fulgence qui titubait, il se leva, fou de colère, prit une assiette qui se trouvait sous sa main, et la lui jeta de toute sa force au visage. Heureusement, sa femme lui avait saisi le bras. L'assiette alla se briser contre la muraille, et Fulgence en fut quitte pour la peur.

Mais cela n'avait fait qu'augmenter la rage du garde,, qui prit l'ivrogne par les épaules et le jeta dehors. Ce ne fut qu'une heure plus tard, après une longue et violente dispute avec sa femme, qu'il se décida à lui rouvrir la porte. Le vent frais de la nuit avait quelque peu dégrisé le Barbottin. Il comprit très-nettement le sens de cette phrase que Bernard, les deux poings fermés, lui jeta en guise de bonsoir :

— Ne recommence pas, tu sais !

Cette menace énergique n'eut d'autre résultat que de pousser Fulgence au cabaret, d'où elle avait eu pour but de l'écarter. Ne trouvant au logis que mauvaises paroles et mauvais traitements — trop justifiés, hélas! — il se crut de bonne foi victime des méchantes dispositions de son beau-père et finit par oublier à peu près le chemin de la maison.

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22 UNE HEUIIE A LlkE.

Plusieurs fols, cepetïdant, Berhat-d, flans èom întéfèi pi^opTe, ptiût fié f)as Mté jasei, poii^ ne pas Hàttiptometité sa {)Iace, était allé le i'éclàttïer jusqu'au câbatet, et chàcjué fois il jr aVait eu publiquement des horions.

Le bi-ave homrtib en était dOtie arrivé par malladi'esse |)récisémèrit à dé qu'il souhaitait d'éviter. La iriésintelligenëe qtil trdtiblait lé repos de sal famille était devenue le âtijet de toutes les convérsatiohs à PHftgy. Le Barbottitl avait îilt duhlht Pierre Chalrttpagne à tout le monde. Pour tout le monde Berftard Cloiitdti, préocfctitiê des escapades ruinetiséè de Èulgénce, ne devait j)luS se soticiet» (pie fnédidcréftient du bi'atotinage et des btacôtiniets.

Depuis longtemps du t-estè on n'atdit à ce stijèt Hen eiitèndû dire. Il ne i-estait Hett des querelleâ d'autrefois.

LamèrëChampagne eh était ferstiadêeelle-ttiêftiéf, et bétlissâit peut-être ihvoloritàît'ehient le mauvais sujet qui écartait de son fils tin dàhgéi» dont elle avait hisiintéJ fdis pressenti la gWvîté; esir èlleme dit^ en finissant :

— Eh ben, voyez-vôtis, mon èher monsieur, ce iï'ei^ cèpendaht pas un mauvais garS, lé Barboitih ! . . . Aurait fallu sav6ir le prendre ! et Bef nat'd noh plus ti'est pas méchant !

Puis, avec ixti soupir i

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-^ Âh ! èi yOùs pouviez décider ntioti É*îerre à ne

Il était onze heures du soir; Pierre n'était pas fentf é. Je passai dahs ma èhattibre et ihe rfiis au lit. Je devais èifë endormi depuis peu de temps lorsque je fus #6vèillé pàih des pas précipitée et dès éclats de voix. La mère Champagne, sans doute, faisait a èori filÉ des ^éniôntrances |>lus vives cjùè de côutttttie.

Accdblê pkf le scrttttéil, ô'èst S peirle si j'y fis attention. Je {•aniëtiai itià èotiverture en gromrhelant et je fermai les yeux pout ne les rouvrir qu'au soleil du lendemain matin. Lorsque je sortis de ma thûttibtéi je trouvai, dans là grande cuisine qui âèrtait dé Italie côirthiune, la fnère Cliàmpagne qui me parut fort agitée encore. Elle allait et venait avec pi'êèlpitëtloti , bousëulatit leà terrines et les ehaudtohsi fet châssàftl M fïoulés à grands coups de pied;

Il me Sembla qu'elle dvaîf |ïleùr^ ; elle avait les fënt gonflés et fdtiges. Ébri fctitijour txxi plus bref tfiL^âê QovAUihëi et, té fcônjôtii* dit, elle iie bavarda pas, cdifttaë elle ëh atâit l'habitude, à propos de tarit 6t dé «en.

Pierre n'était pas sorti ; cela rti'étonnâ. Je 1 aper- ^Sj ëoriifë là cbemiiiêe, gravement occupé à nettoyer ébtt frisil, qti'll âVâit démonté, et dont il tenait

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les deux canons dans un seau plein d'eau tiède. Il y passait la baguette et faisait jaillir l'eau à grand bruit.

Il me parut plus maigre et plus pâle que je ne l'avais connu. Ses sourcils étaient plus rapprochés ; son regard avait quelque chose de plus farouche.

Il vint cependant à moi, en souriant, me tendit sa large main et m'accueillit par cette phrase banale que vous jettent invariablement les gens de la campagne s'ils vous rencontrent avant midi :

— Vous v'ià éveillé?

— Mon Dieu, oui.

La conversation en resta là. Pierre mangea la soupe, but un verre de vin et sortit, le fusil sous le bras.

Dès qu'il eut disparu, le mère Champagne me regarda et joignit les mains sans rien dire. Puis elle fit un brusque demi-tour, empoigna une vieille soupière qui n'avait besoin d'aucun nettoyage, et se mit à la frotter comme si elle avait voulu enlever jusqu'aux fleurs incrustées dans la faïence. La mère Champagne était évidemment très-surexcitée.

Pourquoi donc ne me disait-elle rien de la scène qui avait eu lieu?...

Il pleuvait depuis le matin. Après une bonne demi-heure d'hésitation, ne sachant que faire dans

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les vingt mètres carrés de cette cuisine, je bouclais de grosses guêtres de chasse afin de pouvoir braver impunément Thumidité et la boue des chemins, lorsque la porte de la cour s'ouvrit bruyamment. La femme du garde, que je connaissais pour Tavoir aperçue une fois ou deux sur la place du marché, entra, comme folle, et nous dit :

— Vous n'avez pas vu Bernard?

La mère Champagne laissa tomber une cuiller de bois qu'elle était en train d'essuyer, et, toute pâle, se retourna :

— Bernard? répondit-elle;... non... Pourquoi?

— Il n'est pas rentré hier soir.

— Ah !... Et où était-il allé ?

— Dans les bois, comme à l'ordinaire. . . J'ai pensé d'abord que de là il était allé à Montgermont, chez M. le comte... Je viens du château, on ne l'y a pas vu !... Personne à Pringy ne l'a vu. J'ai envoyé Fulgence à Ponthierry. Rien ! pas de nouvelles !... Que lui est-il arrivé?...

— Faut pas vous tourmenter, la Bernard, dit la mère Champagne... Il se retrouvera... Un homme ne se perd pas comme une aiguille!... Qu'est-ce que voulez qu'il lui soit arrivé dans ce pays-ci ?. . . Hein? pas vrai?... Il n'a pu se noyer... la rivière n'est pas assez profonde... Et puis, il sait nager, ajouta-t-elle en riant.

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â6 tJNË HEURE Â LIRE.

Cterif'e de la mbtè Ghàttipigné me lit ptësqiië péUi^: La femme do gardé était partie ifeahà rètitendf è ; elle courait h la recherché de sdri mari.

Ufl «OtïpOOn, rapide c6tnmé uri éclaif",' nié tikièHà Fesprlt : la iflère Champagne sait pèiit-êt^ë pàvtt^ qiibi le gatde n'est psls renti-é. Pierre si brëCônfté cette nuit; une quetelle a pti è'élété^ entré BerÉtaM et lui, et... qui sait?...

-^Mais non, pén§ai-jé ènstllte : Pierre Semblait bien tranquille et bien ealtné ce matin. On ^étrdtii-' vera le garde.

On le rètrouta — mais frappé d'un corip de fusil en pleine poitrine — et ttiàrt !

La nouvelle nous en fut apportée lé soir par un homme du pays, qnî non» cria àans préambtile :

-^ Vous sateî ? Bernard Oloutôti a été assassiné la nuit dernière.

Pierre, doritla jburnéé de chasèe avstit été courte, se trouvait là. Il sonpaît. Je tourriaî les yeux têts lui brusquement. Il ne broncha pas. Je le vois encore, une fenille de sàladé àti bout dé sa fourchette, rester la niain en l'air, lever la tètè, et faire tout simplement : ^c Ah 1 »

La mèt-é ChaÈnfpagne, elle, n'avait Heri dît non plus. Sa figure éiprlmaît la stupéfaction. Elle resta un instant leà bras pendants, la bouche ehtr'oûverte, l'air hébété, et ce ne îttt ^u'ati tout d'nn

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t^lnps qui m^ parut très-lopg qu'elle deip^pjc)^ -

— Par qui ?

T- Ah! yous le çavest ben comme mpj, répondit rhiOfni^e en haussant les épaules.

h^ mhve Champagne se mit à trembler comme une fei^ile. Up instar)|t jp cr^s qu'elle i^llait tomber.

SUe Qvait iptprppjété comme moi la phrase 4^ /cet hpif)ii9e; pour el)^, /(^mme pour moi, c'/itait une accusation dijrepte /contre $on (ih !

S;i su^pri$^ ne fut donc pas moipdris que \^ flfiienne IjOjrsqua nous )p ytmes s'apprqcber de Pier|rp ^t lui tpndrp la main ep disant :

— T Pauv- diable de Cloutou ! c'était up bon homme tout de m/^W^i pas vrai?... Tu dois m Si^voir qujBqV chqse! S'il avait voulu I... Son suppesçeur ne le y^udr^ peut-être pas!... A te revoir, piefrp!

pierre ^evn la main qu'on lui tep^^Jt, pecon- 4jmis|t ji'fiiQï^ïK^® jusqu'à la porte et vint tr^pquiljem^pt $ie rpjfjfiettre à t^b|e.

La jwi^re Qbampagpe le regardait cpmme je m'imagine que les Hébreux regardèrent l'eau qui jaillis- ^it d» roabpr. pie sp^blait ^b^ol^ment djérpi^^/ée.

Tqnt à coup, elle s'approcha de Pierne, Ipi prit la tH^ k dpux maiqs, l'embrassa, ^|; se mi|t k pleurer en nous regardant et en nous disant ^ tpus les djBux :

— ^t^M-je bêtj3 !

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Pauvre femme ! que de joie et d'amour il y avait dans ces trois mots-là !

Pour moi, j'aurais voulu savoir à quoi m'en tenir. Mais la soirée était trop avancée déjà pour qu'il me fût possible de sortir, utilement du moins. Je me retirai donc dans ma chambre, tant pour rassembler mes idées que pour laisser à la mère Champagne toute liberté d'avoir avec son fils une explication qui me paraissait indispensable.

Au petit jour, j'entrai dans la cuisine; la mère Champagne y était déjà. Je m'attendais, après son « Etais-je bête ! » de la veille, à la voir telle que Je l'avais toujours vue, épanouie, le sourire aux lèvres, et la joie dans les yeux. Hélas 1 non. Quelques heures avaient-elles suffi pour réveiller les soupçons que son amour maternel s'efforçait de repousser? Je n'aurais point osé l'affirmer, et, cependant, elle me parut, comme la veille, agitée, fiévreuse; ses yeux s'humectaient par instants comme si des larmes sans cesse refoulées y étaient remontées sans cesse.

Je n'échangeai que quelques mots avec elle. Le sujet n'était pas de ceux que je pouvais aborder. On ne dit pas à une mère : «Votre fils est peut-être un assassin ! »

Je n'avais rien de mieux' à faire que de sortir. C'est ce que je fis. J'allai à la maison du garde.

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Elle était située à un kilomètre environ, sur la lisière du bois, au bord de Teau, juste en face d'un vieux moulin abandonné, dont la roue vermoulue disparaissait à demi sous ces longues plantes aquatiques qui ressemblent à des paquets de ficelle verte. Le chemin creux qui y conduisait était bordé d'un côté par un mur couvert, lui aussi, de plantes grimpantes, et abrité de l'autre par de grands arbres. Lorsque j'arrivai, le soleil glissant à travers les peupliers de la rive miroitait sur Teau, sur les herbes, et dessinait des arabesques lumineuses sur les murs et sur le toit de la maison. Je trouvai tout à la place accoutumée. Rien n'indiquait extérieurement qu'un drame terrible eût bouleversé ce petit coin du monde ; et, sans un gendarme qui se tenait à la porte, assis sur une borne, la bride de son cheval entre les mains, j'aurais refusé d'y croire moi-mème.-

U avait, comme on dit, une bonne figure, ce gendarme. Je m'approchai de lui.

— Sait-on quelque chose?

— Peut-être bien, me répondit-il.

Les gendarmes, en général, n'aiment guère les questions ; celui-là ne les aimait pas du tout. J'en risquai pourtant une seconde :

— Puis-je entrer ?

— Si ça vous fait plaisir.

80 m^pi nwvnp a uue.

Je fran^^bU la porl^o. ]Lia cpi^r était dé^^pfe. Upe b^nd^ (Je panar^ft, q»i r^vai^ »» spjeil, ^^p jxn ^^ de paille, $'eff^|roi;ch;i ^ mq^ approche, ^t, el^pm clppapt, ^veo /ieç c^e/w fpfwi^iïbles, j^^g^gm te bord de l'eau. Copinifi j'alfaiç perpétrer daps la pj^ir sp^, wn secon4 gendiarme rpe batpr^ te p?^sajge. Or) n'ep|;rait pas. Ja pe pu$ que jetefr un ico^p d'qeil f^v la por|;e restée ouverte.

Ce qfii ine frappa d'^bq^d, ice fet 1^ cadavre d» garde éteudu s|^r uiie eiviere, epcpfe yêti^ cpwpie il Tétait ^u w.ôflaepl; 4» erjme. Prè§ de cettp ciyière, une hjpf^me pt 4ev^ i^pfants pleuraient. Uq bo^^Pl^ vêtu de noir ét^jt asçi^ devant upp t^bte; up ^ptre, à fiùt^ de lui, pai^ai^sait écrire. C'étaiept le substitua du procureur du Fpi et spp greffier. Debput 'm mU lieu dp la pbambre, enOp, j'aperçus Fulgence Lebarbot, le Barbpttin. iG'ét^it l^ premiibre fois que je voyais ce garçon. Il me fit peine. Pourquoi? Je pg saurai^ le dire. l\ éi^}t bien tel que pie Tav^it dépeint la mère Champagpe : piftigre, p^le, Tair niais, avec ses cheveux filasse et §es yppx ternes. Il semblait hébété. Il tenait sa casquette à 1? Vf^^ïn et la rpulait piacbip^lement eptre se« doigta pour $e dpnner pnp eopten^pce. Le substitpt le fi^itdp regard et lui enfonçait pour ainsi dire ses qpestipps dap^ la cervelle. Le malheureux se troublait visiblement, hésitait, bégayait. Je n'entendais riep (Ips ques-

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LA MËRP PQAMPAQNS:. St

tions, rien des réponses, e^ cependant il ipe seml)|<^^t quje 1^ justice fjais^i); f^uççe {roplte.

Mais, en pareille m^tjër^^ [a prudence est le sei^I guide à suivre. Po]ur rien Stt monde je n'aurais parlé. Q'jét^jf jpe mettrp dan§ Tobligatioff d'accuser le fils de la mhve Qlian^pagne, et je u'av^is aucune prei^ye sérielle icoutre lui.

Je me bornai donc à mon rôle de spectateur ipuet; puis? pe trouvapt perspnpe ^ ipterrogier^ je repris ma route h travers bois pour regagner le village, lih di| ipftips j'étajs s/^r dp trouyer ^ qu> parier.

Jputile de dire qup l'assassinat du garde et Tenquête commencée y avaient mis toutes les téties en ébulfitipp; IJ u'éjt^it et ne pouvait être queçtipn d'j^utrp cffpse. Dev^uf chaque porte jp trouvai des gfpx^pe§, pii, chose f^izarpe, ou ne paraissait p^s soutenir telle ou tejle pfobaJ)ilité : tput le mpu.de y semblait du même ayiçj et je ne fus pj^s longtemps ^ jme cpnvaipcpp qu'ien effet pour };out le monde FulgiBUce Liebarbot était coupable.

Mais la foule ^ceptp volontiers les présomptions pour des preuve^, e)t ses jugements bâtifs sont ip^iptes fp|s ipfirmés par |ps décidions des tribu-: Ujiux. Je me m|s en piesure tie recueillir tous }es indices qui pouvaient me gui4iBr k mop tour pt fpe tjrpr de iRop Jpcertitude.

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Les présomptions étaient graves.

On affirmait avoir entendu, quelques jours plus tôt, Fulgence dire en plein cabaret :

— Il passera un mauvais quart d'heure !

La veille du crime, on l'avait vu, complètement ivre, dans ce même cabaret, agiter son fusil avec des gestes menaçants dans la direction de la maison du garde.

Bernard enfin avait, quelque temps auparavant, dit à plusieurs témoins qu'il n'était pas tranquille et que Fulgence était capable d'un mauvais coup.

J'avoue que, connaissant à peine le Barbottin, j'accueillis avec une involontaire satisfaction toutes les charges qui s'élevaient contre lui. J'aurais été navré pour la mère Champagne de voir cette triste affaire se compliquer d'un doute qui pouvait, un jour ou l'autre, justifier ses soupçons. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Je devenais cruel par sympathie et par affection pour cette brave femme. Si ce que j'entendais dire était vrai — et je n'avais aucune raison de croire qu'il en fût autrement — le sieur Fulgence n'était digne, après tout, que d'un médiocre intérêt ; et, tout fier de la conviction que je venais d'acquérir, je regagnai la maison, persuadé que la mère Champagne allait me sauter au cou et me crier :

— Eh ben, vous savez, ça me fait plaisir, ce que

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LA MÈRE CHAMPAGNE, 3s

VOUS me dites là ! ça me relire un poids qui m'étouffait I

Je la trouvai assise, devant la cheminée, sur un escabeau, en train d'écumer le pot-au-feu. Elle enlevait lentement et méthodiquement Técume, et la jetait dans les cendres du foyer. Elle tourna la tête quand j'entrai, me sourit du bout des lèvres et se remit 8ans mot dire à sa besogne.

— Eh bien, m'écriai-je, vous savez la nouvelle, mère Champagne?

— Non.

— C'est Fulgence qui a fait le coup !

— Sûr?

— Autant dire oui.

— Autant dire, répéta-t-elle, après tout... oui... possible.

Puis, tout en continuant, du même mouvement lent et régulier, à jeter l'écume par-dessus le bord, elle murmura :

— Pauvre diable !

Je résumai de mon mieux mes informations ; j'accumulai mes preuves pour la convaincre. Elle se leva, me coupa la parole, et d'un ton qu'elle ne prenait jamais avec moi :

— Pardine ! me dit-elle, vous n'avez que faire de le charger, ce gars !... Il y a des juges.

La pauvre femme était évidemment sous le coup

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d'u^ doute qui robsé(|ait et |jon^ el|e $ouffrail cri^ellement, si cruellement que huit jours après 1^ p^pf^t du gard§ — huit jours ^ peine — elle ^taij; preique méconnaissjî|)le. Elle fty^i^ maigrj ; «e» boT)ne§ pt fraîp}ie§ pouleprs ^vaipnt i^isp^r^ ; ses yeu? ^'^t^ijenj epfoocés j[}anç Jeur opbit^ ; ejlp f^j^ai); ppiqp ^ yojr î Lorsque j>ss^yai§ de r^piepjep sup }p tef^îjfp (Jes jcppfidences, elle me j.efa||; 4^s reg^r45 PF'^sqfj^ d^**'*» et ime tpurpait le dos. Pierjrp av^ft, p^nd^nt ce temps, repris son genre de vie h^):)i^i}eL |) pafrt^it le matin dès Taube, avec son fusil, et ne f^ntrait que tard le soir; q?fe}qi^efp|^ ij pe fefltrai)i pas du tout. Lorsque, par hasard, le mauvais femps ou quelque circonstance imprévue le rptjepait au logis, je r.o>)sery^js avec atte^tiop; j'^pi^is pn tressaillement, un regard, un geste qui me mit sur \^ tff^fip de 1^ vériM. Riep! Pierre pe sourjeiljait pjs. §i je f^jsjlfs allusiop au meurtre (Ju gapde, il levajt \p^ épaules et ne répondait que par des ipots con^n^i^ : c< Faudra voir ! »

J'^tal? fepïpeip^nt cpïjy^inpp que la fahtp Ch^pip^gpe, abp§ée par le sp»vep|F (Je Tlnimitié qui régnait enffe son fijs p/; B&vmv4 Cfoptpu, s'ayepglai^ elle-même et se persuadait d'un vfmlhenv inj^gfpaire.

Fplgencp éj^jjt arrêté depuis tfo|j^ sppî^fpes lorsque les premiers ^épioins cités ^ ppippar^îf^rp de-

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lA mère chàiMpAgne. ^5

Il né ftllâif pké itioitïs qùé teli panv réVèîfIdi' (e Sôu- ^ëtiHr de telle atfïiW, dont on coxhthëht^ait i tté f^lus

L'instruction était menée activemerii; mais les détails il*ett trartôpiraient pas, Oti du moins ri^arri- ^aieht pd§ jtisc|u'â no'tis.

La mère Champagne, ^ui sortait peu, ine disait

^^ Sslît-on ^ueq^chosé?

— îldil, nièré fclharfipiàgnè.

■= ^è Votidràîâ hïëii que <;ià àoit fini f

— Et ijtië Ftïlgëtièë èoit èotidàmnê?

^^ S'il tï'y a pas de Jireùvëèt

— Oh ùWétè |)à§ tin lioffrirtiè, oil hé lé tètîèht pldô ëft pfhdîï, «fi ne lé ti'âduii pËâ éii cour d'as- ÉlSèS, ôi l'ôrt ti'à i)aS félév^ de p^éu^es côfitre lui.

Elle gltitérëSSait àui hioihdWs cîrcônstdflcéâ du crime ; elle aurait voulu toilt fea^roîl', jtis(|ù'atix bai^ardages et aùt cafidans dû pkyi.

Je ifi^étàis, â sal prière, abonné à tm journal du départèttetit ^tii pasàait p6iif bièfi ihfoi'tné; et, comme elle ne savait pas îifè, là f)àuvï'é fèfnmè, je le lui lisais d'ûri botit à Taûtï^e.

— C'est peut-être à la placé qtiè vous nié lisez pats, me disait-elle, qu'il y a du nouveau.

J'avais beau chercher à lui faire comprendre la division du journal ; lui dire que la pretriiète page

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était réservée à la politique, la seconde aux informations de l'extérieur, la quatrième aux annonces, elle n'en voulait pas démordre, et je m'exécutais inutilement.

Un matin, cependant, à la troisième page, par laquelle j'avais toujours soin de commencer, je trouvai les lignes suivantes ;

« Tout le monde se souvient de l'assassinat commis dans le courant de septembre sur la personne du sieur Bernard Cloutou, garde particulier au service de M. le comte de X..., propriétaire du château deMontgermont. C'est définitivement dans les premiers jours de novembre, le 4, selon toute apparence, que s'ouvriront, devant la Cour d'assises de Seine-et-Marne, les débats de cette grave affaire. Le remords a jeté, nous assure-t-on, le prévenu dans un état de prostration qui ne laisse aucun doute sur sa culpabilité. »

— Nous irons, dit la mère Champagne.

— Comment!... vous voulez?... Mais à quoi bon?

— Nous irons ! répéta-t-elle énergiquement.

Et comme Pierre entrait :

— N'est-ce pas, Pierre, que nous irons? lui ditelle, et que tu viendras ?

— Où ça, la mère?

— A Melun.

— • Pour?

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— Pour voir juger le Barbottin.

— Comme vous voudrez.

Pierre n'avait pas tressailli ; sa voix ne tremblait pas. Il posa tranquillement son fusil contre la cheminée et vint s'asseoir auprès de moi. La mère Champagne avait baissé la tète. Elle pleurait.

Jusqu'à la fm d'octobre elle ne me reparla plus de l'affaire. Elle ne m'apporta pas le journal, en murmurant :

— Que malheur de ne pas savoir lire !

Mais, dans les premiers jours de novembre, elle revint à son idée fixe et dit à Pierre devant moi :

— Nous y allons, tu sais?

— Ouï... oui... je sais, répondit machinalement Pierre.

— Bien!

Et, se tournant vers moi, la mère Champagne ajouta plus bas :

— Je veux savoir!

Les citations envoyées aux témoins vers la même époque nous apprirent que l'ouverture des débats était fixée au 8. Ce jour-là, dès l'aube, la mère Champagne fut sur pied. Elle revêtit sa robe la plus belle et se coiffa de son bonnet des dimanches ; comme pour une fête, la pauvre femme ! Il lui restait certainement au fond du cœur l'espérance de revenir heureuse et consolée de ce voyage.

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38 UNE ÎÎKUnE A LIRE.

Pierre, averti par elld, ne tarda pas noti plus à descendre. Il était calme, ou du moins impassible. Je remarquai seulement que sa respiration était plus courte, sa parole plus brève qu'à Tordînaîre. Il h'aida pas sa mère à atteler.

Elle avait sorti la béte de Técurié, la ôarrlole dtt hangar; elle ajustait les harnais, serrait les sangles; mais tout Cela fiévreusement et par saccades.

Lorsque tout fut prêt pour le départ, elle sauta lestement dans la voiture où nous étions installés déjà, et me dît tout bas en s'asseyant :

— Misère de Dieu 1 je voudrais bien être revenue !

Puis elle ramassa les rênes, fouetta Cocotte et hoUs partîmes. Le temps n'était pas fait ce jour-là pour chasser les idées sombres qui m'obsédaient. Le ciel était gris, sans clarté. Une pluie fine et serrée, une de ces pluies qui mouillent jusqu'aux os, tombait lentement et obscurcissait Vhoviion. La jument clapotait dans les flaqUes d^eau avec un bruit régulier et ttionotone. Devant nous, à travers ce brouillard terne et opaque nous n'apercevions sur la route que les parapluies rouges ou bleus des gens qui se rendaient à Taudience. La lÉioitié du village allait à Melun. Chemin faisant, chacun nous hélait.

'— Hé ! bonjour la mère ! Bonjour, Pierre !

La mère Champagne répondait de la tète seule-

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LA MÈRR CHAMPAGNE. «9

ment. Depuis longtemps déjà on né l'entendait plus, comme jadls^ criei» h pleine voix t

— Bonjour, père un tel ! Bonjour, garnement ! Plus loin, on s'arrêtait pour échanger quelques

mots avec un témoin à charge ou à décharge.

A quoi tient la vie d'un homme? Les témoins l décharge eux-mêmes croyaient à la culpabilité de celui que leur témoignage devait sauver !

t— Hue, Cocotte I criait la mère Champagne quand elle en avait assez entendu \ et nous nous remettions & trottiner sous Tavalanche de brouillard qui nous étouffait.. < et nous attristait.

Une heure après nous étions à Melun \ Cocotte et la voiture étaient remisées k Tauberge, et nous nous dirigions vers le palais de justice.

— Donne-moi le bras, avait dit la mère Gham« pagne à son fils.

Pierre avait obéi.

Sur le seuil, au moment de pénétrer dans la salle où le drame allait se dénouer, elle Tarréta, le regarda en face, et, avec des larmes, lui dit :

•*- Veux-tu m'embrasser, hein?

Pierre tressaillit involontairement, se pencha sans rien répondre, et lui présenta la joue. Elle y colla ses lèvres, et, tout en pleurs, se retourna vers moi en essayant de sourire et en murmurant s

— Comme on se fait des idées !

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Pierre affectait de ne rien voir des angoisses que sa mère n'avait plus la force de cacher, et que je lisais, moi, dans ses yeux. La situation se résumait ainsi pour elle : « Si la justice condamne Fulgence, je me suis trompée; — c'est bien. Je bénirai Dieu ; j'embrasserai mon Pierre, et je lui demanderai pardon à deux genoux. — Si les juges ne se prononcent pas, s'ils hésitent, si Fulgence est acquitté, on ne connaît pas l'assassin. C'est peut-être Pierre!... Peut-être!... Et il me faudra vivre éternellement avec ce doute qui nie torture ! N'oser plus regarder mon garçon ! n'oser plus l'embrasser ! n'oser plus sortir à son bras, de peur que le hasard, un jour, ne nous arrête au passage tous les deux et ne lui crie, devant moi : « Tu es un meurtrier, Pierre Champagne ! »

Heureusement — je Fespérais alors — • il n'y avait plus que patience à prendre. Quelques minutes encore et tout serait dit.

La salle était pleine. Arrivés de très-bonne heure, nous avions trouvé place sur le premier des bancs réservés au public. Le silence était profond ; tout au plus entendions-nous comme un bruissement les propos tenus à voix basse par tous ces braves gens que l'appareil si simple et si grand de la justice frappe comme d'une secrète terreur.

Un huissier cria : « La cour ! »

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Tout le monde se découvrit et se leva.

Les magistrats, vêtus de rouge, entrèrent et prirent place au-dessous du grand christ de bois noir qui étendait ses bras sur le mur.

L'audience commençait.

Les formalités indispensables une fois remplies, le président ordonna la lecture de Tacte d'accusation. Ce document, que j'abrégerai dans quelquesunes de ses parties, était ainsi conçu :

<c Le 18 septembre dernier, vers dix heures du soir, les nommés Prosper Audry et Jacques Letourneur, manouvriers à Pringy, revenant de Saint- Sauveur, trouvèrent dans les bois de Montgermont, au lieu dit : le coin de Mal-Echo, le corps inanimé du sieur Bernard Cloutou, garde particulier. Après avoir constaté la mort et pressentant qu'un crime venait d'être commis, ils se hâtèrent d'aller prévenir à Ponthierry le brigadier Guillemardet, qui se transporta immédiatement sur les lieux avec un des gendarmes de sa brigade. Des premières constatations il résulta : i** que le garde était mort, frappé d'un coup de feu presque à bout portant ; 2° que la mort ne pouvait être ni le résultat d'un accident, ni le résultat d'un suicide.

« En effet, on retrouva près de lui son fusil dont les deux coups étaient encore chargés et amorcés.

« La mort était le résultat d'un crime.

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42 VfiB HEURE A URB.

<i Sur qui devaient %^ porter les soupçons?

«c La rumeur publique désignait le prévenu Fulgence Lebarbot, dit le Barbottin, fils de la veuve Lebarbot, femme en secondes noces de la victime. Une profonde animosité régnait depuis longtemps, en effet, entre son beau^père et lui.

a Ivrogne et paresseux, il n'avait jamais payé que d'ingratitude les bienfaits et les sacrifices des siens; de là étaient venues des querelles fréquentes, et plusieurs témoins affirmaient Tavoir entendu proférer, en plein cabaret, des menaces de mort contre la sieur Bernard Glouton,

a Quoique très-graves ces présomptions n'auraient pas suffi. A côté des indications morales, il fallait des preuves matérielles indiscutables.

<£ Ces preuves, l'instruction les a relevées.

<r Et d'abord, h quelle heure avait été commis le crime ? Le garde Bernard est vu à sept heures — il en sera témoigné «^ au pont de Sainte-Assise. Il cause avec le gardien préposé au péage de ce pont. Puis il descend à Ponthierry et entre au cabaret du Soleil levante oii il se fait servir une omelette, une bou*^ teille de vin et du pain. Il était alors sept heures trois quarts. Cette heure a été précisée de la ma* nière la plus formelle.

a Or, les médecins chargés de l'autopsie de la victime ont constaté dans i'estomae la présence

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d'alimento à demi digérés, l^e erimd n'a dono pu être commis que ui)e heure et demie ou deux heures, au plus tard, après Je repas; c'est-à-dire de neuf heures un quart à neuf heures trois quarts. Les médecins, interrogés à cet égard, croient pouvoir (ixer neuf heures et demie.

a Où était le prévenu Fulgence Lebarbot de neuf heures un quart à neuf heures trois quarts ?

« Dans les bois, où rappelaient, dit-il, ses fonctions de garde adjoint.

« Or, il résulte d'informations données par la veuve elle-même, que jamais Bernard Glouton ne confiait à Fulgenee le soin des tournées de nuit, qui demandent une sûreté de coup d'œil et une expérience que ne pouvait avoir un garde nouveau dans le métier, ^ Son service ne l'appelait pas au dehors. Il ne pouvait donc être poussé à sortir, armé, à pareille heure, que par l'idée préconçue du meurtre qu'il allait accomplir, et que nous l'accu» sons d'avoir accompli,

« En effet, son fusil trouvé dans sa chambre et saisi p^r les magistrats instructeurs n'était chargé que du côté droit. Le coup gauche avait été récem* ment tiré. Affolé sans doute, après son crime, il n'avait pas songé que ce détail pouvait devenir une preuve accablante.

c( Interrogé sur ce point, il déclare avoir, sur la

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lisière du bois dit : les Acacias, tiré sur un lapin qu'il a manqué. Tout dément cette assertion.

« A cinq pas du cadavre, on a retrouvé la bourre d'un fusil. Cette bourre, en papier, à demi consumée, portait cependant des lettres encore visibles qui ont permis de constater qu'elle avait été faite avec un morceau du journal le Siècle ; — et, le canon encore chargé du fusil du sieur Fulgence ayant été déchargé à la baguette en présence des magistrats instructeurs, a été trouvé bourré avec un fragment du même journal.

« Dernier détail enfin : le plomb trouvé dans Tarme était du numéro 6, le plomb extrait de la blessure du numéro 6 également. Les réponses du prévenu sur ces différents points sont évasives et trop vagues pour qu'il en puisse être tenu compte. Les explications fournies par lui, contradictoires pour la plupart, n'atténuent en rien la gravité des faits qui, appuyés de témoignages nombreux, Tont désigné à la justice comme l'auteur du crime dont elle lui demande compte aujourd'hui.

« En conséquence, le nommé Fulgence Lebarbot, dit le Barbottin, est accusé d'avoir, le 48 septembre dernier, commis au lieu dit : le coin de Mal-Echo, un meurtre sur la personne du garde Bernard Gloutou, son beau-père ; lequel meurtre a été commis avec préméditation. »

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Pendant toute cette lecture, que j'écoutais avec attention, la mère Champagne, immobile, pâle, le corps un peu penché, avait regardé fixement Pierre, qui, le menton dans les mains, n'avait pas Tair d'entendre et semblait indifférent à ce qui se passait autour de lui.

De temps en temps, elle essuyait du revers de sa main les gouttes de sueur qui perlaient sur son front ; mais cela sans tourner la tète, sans tourner les yeux.

L'interrogatoire venait de commencer.

Sur l'ordre du président, le Barbottin s'était levé. Pâle et maigre, il était devenu, pendant ces six semaines de prévention, plus pâle et plus maigre encore. Son œil atone avait pris les reflets ardents que donne la fièvre de l'anxiété. Il tenait à la main sa casquette et la roulait entre ses doigts comme je l'avais déjà vu faire dans la maison du garde. Il avait l'air effaré. Etait-ce l'attitude d'un coupable écrasé sous le poids du remords, ou d'un innocent sous le coup d'une épouvantable fatalité? Nul n'aurait pu le dire encore.

Aux premières questions qui lui furent posées, il répondit à peine. Peu à peu, sa voix s'affermit. La conscience du danger qu'il sentait grandir Téperonnait sans doute. Il donna sur sa vie passée et sur ses aventures des détails à peu près clairs, et poussa même l'audace — c'était

a} UNS HSuaB a lire.

da Taudaca pour lui -^ jusqu'à dire au président : -— Qu'est'Ce que ça prouva tout ça?... C'est pas

moi qu'ai assassiné le père Bernard { A compter de là, cette phrase accompagna comme

un refrain toutes ses réponses.

— Vous reconnaissez avoir tiré un coup de fusil dans la soirée du 18 septembre ?

•^ Faut bien!... Mais c'est pas moi qu'ai assas* sine le père Bernard {

— Vous persistez k soutenir que c'est au lieu dit : les Acacias, et non dans les bois du coin de Mal- Echo, que vous avez tiré?... sur un fepin?

— Sans doute que oui!... C'est pas moi qu'ai assassiné le père Bernard !

— Comment expliquez-vous que l'on ait trouvé sur le lieu du crinje une bourre exactement semblable à celle qui se trouvait dans le canon de votre fusil?

— Est-ce que je sais?.,. C'est pas moi qu'ai assassiné le père Bernard 1

Cette négation, formulée à intervalles pour ainsi dire égaux, d'un ton monotone et lent comme le tic tac d'une horloge, avait quelque chose de machinal, et, loin <Je convaincre les jurés et le public, menaçait de devenir une charge de plus contre le malheureux Fulgence.

Il a peur, se disait-on, il perd la tête ; c'est pour

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LA MÈBE CHAMPAGNE. 47

cela qu'il jette à tout hasard, sans en avoir conscience, cette phrase que Von retrouve dans la bouche de tous les accusés : « Ce n'est pas moi ! »

Si accablantes pourtant que fussent les charges relevées par l'acte d'accusation, il restait au doute une porte ouverte. Les preuves décisives manquaient encore.

Le Barbottin se défendait mal ; mais il n'avouait pas, et, pour les juges, il pouvait n'y avoir dans tout cela qu'une série de hasards fâcheux contre lui.

Tout à coup, d'un geste brusque, le président lui montra une petite pipe qu'il venait de prendre sur la table, et lui dit à l'injproviste :

— Reconnaissez-vous cela?

— Que oui... c'est ma pipe.

— Messieurs, dit alors le président aux jurés, cette pipe a été retrouvée hier sur le lieu du crime par le brigadier Guillemardet. Les traces de boue, déjà anciennes, que vous y pouvez voir, laisseqt à penser qu'elle a été perdue par l'accusé le jour du meurtre.

Fulgence paraissait accablé. Il sentait que sa liberté, sa vie peut-être lui échappaient, et quç ce petit jMorceau de bois était sa perte.

— Cette pipe est bien à vous? répéta le président. Fulgence, l'œil fixe, bouche béante, regardait la

pipe.

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— Non ; murmura-t-il.

— Vous venez de la reconnaître^

— Oui... elle était à moi... mais je l'ai donnée, huit jours avant la mort du père Bernard.

— A qui ?

Fulgence ne répondait pas. Il semblait poursuivre un souvenir qui lui échappait.

— C'était au cabaret, dit-il enfin...; j'avais bu...; je l'ai donnée à... à...

Et, ne trouvant pas le nom qu'il cherchait, il tomba lourdement assis entre les deux gendarmes qui le gardaient, et s'arracha les cheveux en criant, avec des sanglots dans la voix :

— Je ne me souviens pas !... je ne me souviens pas !

Un frisson me courut dans les veines. Cette fois, il n'y avait pas à s'y tromper. Le plus habile comédien n'aurait pas trouvé de pareils cris !

Et pourtant des murmures ironiques s'élevèrent au fond de la salle. Cette involontaire énergie avec laquelle il venait de jeter à ses juges la preuve morale de son innocence, avait paru trop bien jouée.

Le président lui-même prit soin de faire remarquer aux jurés ce qu'il y avait d'improbable dans cette indication tardive de l'accusé, qui, après avoir reconnu la pipe, disait l'avoir donnée, en

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apprenant qu'elle avait été trouvée sur le lieu du crime. Il prétendait avoir bu ce soir-là ! Mais il buvait tous les jours et ne perdait, au dire des témoins, ni la conscience ni la mémoire de ses actes.

A compter de ce moment, je regardais Fulgence comme perdu. Le réquisitoire fut écrasant; la plaidoirie de Tavocat — un avocat nommé d'office — insignifiante et plus nuisible qu'utile à l'accusé. On réclamait pour lui le bénéfice de son infirmité morale, de sa faiblesse d'esprit. C'était avouer le crime, et ne demander autre chose que l'atténuation de la peine. L'avocat croyait avoir une tête à sauver. 11 eût regardé comme une folie de plaider l'acquittement.

Le président, lorsque tout fut fini, dit au Barbottin :

— Vous n'avez rien à ajouter pour votre défense ?

Fulgence regarda le président, et d'une voix lente :

— Non, répondit-il...; c'est pas moi qu'ai tué le père Bernard.

Et il se cacha la tète dans les mains en sanglotant.

Le silence était profond dans la salle. Involontairement on attendait. Devant ces vraies larmes, devant ce désespoir, peut-être semblait-il à tout le monde que le drame ne pouvait finir ainsi.

50 UNE nzvn^ A uhe.

Les débats allaient é(re clos cependant, Le président allait renvoyer les jurés dans la salle de lenrs délibérations. U ouvrait la bouche, il allait parler, (]uand tout à coup la mère Champagne se dressa de toute sa hauteur, et, saisissant Pierre par le collet de sa blouse, Tenleva de son banc avec une force surhumaine et le dressa tout debout à côlé d'elle, en lui criant :

— Misérable ! dis-leur donc que c'est toi !

Sur les magistrats, 6ur les jurés, sur U foule, sur moi, cet épouvantable coup de théâtre produisit un indescriptible effet. Ce fut une stupeur générale.

Pâle, les poings crispés, Pierre n'avait pas. trouvé de réponse à l'énergique et sauvage apostrophe de sa mère. Il tremblait de tous ses membres, et c'est tout au plus s'il eut la force de se tenir debout, lorsque, sur l'ordre du président, deux gendarmes s'approchèrent de Jui pour l'emmener.

La mère Champagne, sans attendre l'effet du cri qui venait de lui échapper, était sortie de ia salle, en bousculant tout devant elle.

Je la rejoignis à l'auberge, où je la trouvai en train d'atteler. Je lui adressai la parole, elle ne m'entendit pas ; je montai dans la voiture à côté d'elle, et elle ne s'aperçut même pas que j'étais là. Elle agissait par la force de l'habitude ; mais l'âme

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LA MÈH^ CHAMPAGNE. 51

semblait sortie du corps, la raison k JamaU sortie du cerveau. D un coup de fouet, elle lança Cocotte, et nous revînmes à Prjngy presque k fond de train.

En arrivant, la mère Champagne ne détela pas ; elle descendit, entra dans la cuisine, regarda un instant autour d'elle et, comme si tous les souvenirs qu'elle essayait inutilement de rassembler de» puis une heure lui étaient revenus tous à la fois, elle poussa un grand cri et tomba par terre, h genoux, en pleurant.

Je m'approchai d'elle ; je lui pris les mains ; je lui jetai quelques-unes de ces banales consolations qui servent pour toutes les douleurs, — et que les vraies douleurs n'entendent pas. Peu à peu, le calme lui revint. EII0 me regarda en joignant les mains, et me dit avec un épouvantable accent de désespoir :

— Hein !... mon garçon !

~ C'est grave, mère Champagne, lui dis-je, ce que vous venez de faire!... Il Callait être bien sûre..,

— Bien sûre? Oh! malheur I... Bien sûre?,., Est-ce que vous croyez que je n'en suis pas bien sûre?... Et j'aurais laissé guillotiner le Barbottin !... Allons donc!... quand cest lui... mon garçon...

Sa voix s'éteignit encore une fois ; ce mot, si plein de tous les bonheurs évanouis, l'étranglait.

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— Mais enfin, lui dis-je après quelques minutes de silence, comment savez-vous?...

— Comment?... Vous allez voir!... J'vas vous dire... Bernard a été assassiné le soir de votre arrivée; vous vous souvenez que ce soir-là nous avions bavardé longtemps tous les deux... Je vous avais parlé du Barbottin, justement... C'est drôle ! dirait-on pas que j'avais comme un pressentiment? Vous étiez couché depuis un bout de temps , quand il est rentré, lui, Pierre...; ah ! si vous l'aviez vu, mon cher bon monsieur, dans quel état!... blanc comme vot' chemise ! les cheveux hérissés ! les dents serrées !... tremblant comme la feuille !... En le voyant, je me dis : « Y a quéqu'chose... pour sûr, y a quéqu'chose!..» Il a fait* un mauvais coup !... » Et je lui dis :

— T'as vu Bernard ?

— Bernard? qu'il s'écrie, Bernard?... c'est pas vrai! J'ai pas vu Bernard !... Qu'est-ce qui vous a dit ça ? Celui qui vous a dit ça en a menti !

Et il courait par la chambre comme un fou, avec son fusil dans la main. Et plus il me répétait : C'est pas vrai! plus je me répétais, moi : « C'est vrai !... il a vu Bernard, et il a fait un mauvais coup. » Et pourtant, je ne savais rien encore, n'est-ce pas ?. . . Mais je le sentais ! On m'aurait volé, ce soir-là, tout ce que je possède que ça ne m'aurait pas donné une

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pareille secousse!... Le voilà qui monte à sa chambre, sans vouloir souper. II met le pied sur Tescalier... Tout à coup il redescend, s'approche de la cheminée et vide dans le feu son carnier, où il y avait toutes sortes de choses..., des papiers..., des lettres..., des chiffons..., de l'amadou..., est-ce que je sais?... Et puis il tire la baguette de son fusil, et décharge un des canons... ; l'autre était vide!

Je le regardais faire, moi, et je me disais : «Il a fait un mauvais coup!...» Et comme il allait se coucher enfin :

— Voyons, Pierre, que je lui dis, qu'est-ce qui s'est passé?

— Rien!... rien !

Et le voilà parti!... Ah! j'ai pas beaucoup dormi cette nuit-là ni les suivantes... Y a beau jour que je ne dors plus ! Pourtant, vous savez..., c'est dur de soupçonner son fils. On ne se résigne pas comme ça!... Le lendemain, j'avais fini par me persuader... quoi?... que j'avais rêvé... ; que j'étais folle!... et voilà qu'on nous annonce la mort de Bernard!... Vous étiez là... Oh ! je m'en souviens!... le même soupçon qu'à moi vous est venu. Vous avez regardé Pierre!... Eh ben, n'est-ce pas qu'il n'a pas tressailli..., qu'il n'a pas bougé? Je ne savais plus que penser, voyez-vous !... Par moments je me disais : «C'est horrible ! ça ne se peut pas ! » et par

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54 UNE HEURE A UaB.

moments : o C'est lui..., c*est lui..., c'est lui! » Ab !... je ne suis pas méchante, vous saveE..Meh ben, quand on a dit dans le pays que c était le Barbottin qu avait tué Bernard. ,, ab! j'ai été bien heureuse!... j'aurais donné gros pour que ce fût luil.,. Mais, j'avais beau faire, cette idée-là me revenait toujours : «C'est mon garçon ! » Aussi, pendant ce temps-là, vous avez vu, je ne mangeais guère, je vivais de ma fièvre 1... Ah ! vous avez du me trouver bien changée!... Je vous ai malmené, peut-être bien?... Faut pas m'en vouloir. Maintenant, vous comprenez, n'est-ce pas, pourquoi j'ai voulu aller à Melun? Si c'est lui, je me disais, nous le verrons bien... là!... On ne laisse pas condamner un innocent!... Eh ben, tout d'abord, au commencement, pendant qu'on lisait le papier contre le Barbottin, pendant l'interrogatoire, la confiance m'était revenue un peu... Pierre né sourcillait pas!,.. On aurait dit que tout ça c'étaient des histoires qui ne l'intéressaient pas... Mais voilà que le président sort la pipe... vous savez... et dit au Barbottin : — G' est-il à vous ça?

Si vous aviez regardé Pierre à ce moment-là, mon cher bon monsieur!,.. Sa figure était décomposée; les yeux lui sortaient de la tête!... Il était pâle comme les morts du cimetière de Pringy!,.. Ses deux mains, qu'il tenait contre sa figure, étaient cris-

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pées,à croire qu'il allait s'enfoncer les onglée done la chair ! Nous attendions la réponse du Barbottin.

— C'est à moi, qu'il dit.

Pierre a l'air de se renaettre.

Et puis voilà que le Barbottin se ravise et dit :

— Non, je l'ai donnée.

— A qui ? demanda le juge.

Pierre n'était plus un homme, monsieur! la sueur lui coulait à grosses gouttes sur le front. Je ne sais pas comment, à ce moment^là, le président, les juges, les gendarmes, tout le monde, ne s'est pas écrié : «Mais le voilà, le meurtrier! là-bas.,, sur le premier banc! »

Ah ! c'a été bien plus clair encore quand le Barbottin a eu dit : «Je ne me souviens pas... » Pierre s'est essuyé le front, il a poussé un grand soupir, et puis il a regardé tout autour de lui... Mais ses y eux ont rencontré les miens, et ça lui a fait peur, allez !... Ah ! c'est que je me disais, moi ; Y a une justice!... il ne faut pas qu'on coupe la tête au Barbottin, si c'est pas lui qui a tué Bernard ! . . . Aussi, quand j'ai vu que tout le monde était contre lui, même les juges, même l'avocat... oh! alors... j'ai... Mon Dieu! mon Dieu!... Est-ce que j'aurais pu si j'en avais pas été bien sûre?

Et la mère Champagne se jeta dans mes bras en poussant des cris inarticulés. Elle tremblait. Sa tète

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allait à droite et à gauche comme une feuille qui s'agite au vent. Gela dura bien cinq minutes ; et puis elle tomba dans une sorte de prostration dont j'eus grand'peine à la tirer pour la mener jusqu'à sa chambre, et lui faire entendre qu'il était temps de se reposer.

Le lendemain et les jours suivants elle s'occupa du ménage comme de coutume. En apparence, il n'y avait rien de changé dans la maison. Mais elle avait beau faire, l'effroyable douleur dont elle souffrait se trahissait dans ses gestes, dans sa démarche, dans les quelques paroles qu'elle prononçait. Le coup avait été si rude, que tout en elle s'était brisé. D'une minute à l'autre, elle devait tomber... pour ne plus se relever peut-être.

La veuve du garde vint la voir sur ces entrefaites.

— Eh ben? lui dit-elle... et Fulgence?

— Ah!... le pauvre gars! répondit la veuve. Il vous doit un joli cierge. . . et moi aussi ! ... Il est bien changé, allez!... la leçon lui a profité!... Plus de cabaret ! Il ne boit plus !... et le voilà décidé à travailler!... Ah!... si mon homme était encore là!...

Puis, voyant que la mère Champagne pleurait en Técoutant, elle l'embrassa, la consola de son mieux, et partit;

Dès que nous nous retrouvâmes seuls :

— Libre! me dit la mère Champagne... Vous avez entendu, Fulgence est libre.

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— C'est justice.

— Oui... oui... c'est justice... Fulgence libre... Pierre en prison !

Et elle se cacha la tète dans les mains comme si elle avait eu à rougir du crime queson^iîls avait commis.

Après la visite de la veuve, pendant quinze jours encore la mère Champagne sembla vivre sa vie habituelle. On aurait dit que son fils était mort, et que, désespérée, elle se résignait. Ce n'était plus la femme alerte et vive que nous avions connue. Elle faisait tout machinalement, ne s'intéressait à rien et passait des journées entières assise près de la fenêtre, tenant à la main des bas de laine qu'elle ne tricotait pas. Elle regardait, sans les voir à coup sûr, les poules s'ébattre dans la petite cour, au milieu du brouillard, et se blottir sous la paille quand la pluie ou la neige tombait.

Nous étions en décembre. Depuis longtemps j'aurais dû avoir quitté Pringy. Mais je me sentais indispensable. Sans savoir au juste ce (ju'elle avait à me demander, je devinais que la mère Champagne attendait de moi quelque chose. Plus d'une fois elle s'était approchée, avait ouvert la bouche et s'était éloignée sans me rien dire. Un jour enfin elle prit son courage à deux mains , et m'abordant :

— Est-ce que vous sortirez aujourd'hui? me demanda-t-elle.

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58 UNE «EURE A ttllE.

— Peut-être.

— Et... de quel côté Irez-vous?

— Je ne sais trop.

*- Du côté de Melun, petlt-étre bien?

— Pourquoi ces questions 1

— Si vous étiez allé du côté de Melun... je vous aurais prié de. . . Mais ça vous contrariera peut-être. . . Ça n*est pas gai d'entrer là!

— Vous voulez que j'aille le voir, mère Champagne?

— Oh, oui! dit-elle en joignant les mains... Vous comprenez, je n'ose pas, moi... Je ne peux pas!... C'est mol qui l'ai fait mettre là... Je ne peux pas..., ça me ferait trop de mal !... Mais faut pourtant bien qu*ofl aille le voir!... Après tout, Bernard Tavaît peut-être provoqué, n'est-ce pas?... Les querelles, vous savez ce que c'est!... et dame!... Et puis... voilà qu'il fait froid... ; il n*â pas ce qu'il lui faut... Ça vous serait-il égal de lui porter un petit paquet?

— Tout ce que vous voudrez.

— Tenez... v*là du linge... Y a un peu d'argent aussi... Vous lui direz qu'il y a là trois chemises... des neuves... et puis trois paires de bas de laine... ; et puis..., s'il a besoin de souliers... on lui en enverra, pas vrai?... Dites-lui qu'il écrive...,, qu'il m'explique tout...

— Oui, mère Champagne.

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LA MÈRE CtïAMPAGNE. 59

— Ett revenant, vous me direz s*il est changé !... s*il a maigri... s'il a peur..., â'il espère qu*on ne le condamnera pas...

^^ Soyez tranquille.

— Et puis... voulez-vous, dites?... vous... vous l'embrasserez pour moi..., mon garçon...

Un hocjuet lui coupa la parole. Elle répéta encore en se tordant les bras : « Mon garçon... mon garçon ! » et tomba k la renverse, épuisée â la fois par cet effort et par le douloureux silence qu'elle avait gardé pendant trois semaines.

Elle avait la fièvre ; une crise était k craindre; je la couchai de mon mieux ; je prévins une voisine, et me rendis â Melun, où je m'acquittai scrupuleusement de mes commissions.

Pierre avait tout avoué, tout ; en revanche, il avait obtenu que la douleur d'un interrogatoire, â peu près Inutile, fût épargnée & sa mère. L'instruction avait donc suivi son cours sans que la mère Champagne fût appelée à Melun. Les débats allaient s'ouvrir, et la condamnation paraissait inévitable, en raison des aveux de l'accusé et des témoignages que Ton avait relevés à l'appui.

Apporter à Pringy de pareilles nouvelles, c^était tuer la mère Champagne. Je résolus de me taire; il serait toujours temps de lui apprendre la vérité.

Elle la savait, hélas ! en partie du moins, quand

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r,0 UNE HEURE A LIRE.

j'arrivai. Elle avait appris, par la voisine que j'avais laissée auprès d'elle, que le procès de son fils allait commencer. Ce nouveau coup l'avait abattue, au point qu'il lui fut impossible de se lever, et qu'il me fallut, le soir même, appeler le médecin.

Elle ne souffrait pas. Son épuisement était pour cela trop complet. En deux mois elle avait dépensé toutes ses forces dans sa lutte contre la destinée et contre elle-même. Il n'y avait plus d'huile dans la lampe, et j'allais, me dit le médecin, lavoir s'éteindre, sans qu'il fût possible de prolonger d'une minute les dernières lueurs qu'elle devait jeter.

La vie s'échappait goutte à goutte de ce pauvre corps si rapidement usé par la douleur.

Chaque matin elle faisait un effort pour se lever et retombait la tête en arrière, avec un grand souj)ir. Son regard était fixe. Elle semblait poursuivre une idée, toujours la même. De temps en temps elle se tournait vers moi, péniblement, et me demandait:

— Y a-t-il du nouveau?

Alors je prenais le journal, je le parcourais des yeux rapidement, et je répondais :

— Rien, mère Champagne.

Elle n'insistait pas.

— Est-ce que vous croyez qu'il sera condamné? me dit-elle un jour.

— Ce n'est pas sûr.

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— Mais c'est possible!... A quoi, hein?... à.., à mort?

Elle s'était à demi levée, et ses deux mains tremblantes s'agitaient dans le vide, comme si elle avait voulu écarter l'épouvantable vision de Téchafaud qui se dressait devant elle.

Et puis, elle se laissa retomber en murmurant :

— Mon Dieu! mon Dieu! si je m'étais trompée !

— Ce serait affreux! lui dis-je.

— Affreux?... Ah 1 mon cher bon monsieur, je donnerais ce qui me reste de jours à vivre pour ça !.. . Je donnerais mon salut dans l'autre monde !

. Puis, après un instant de silence, elle ajouta en me regardant avec un de ces sourires étranges que l'on ne trouve que sur le visage des moribonds :

— Je ne mourrais pas si je m'étais trompée !

Une idée me vint alors : pourquoi ne pas adoucir

les derniers jours qu'elle avait à vivre ? pourquoi ne pas la convaincre de ce qu'elle souhaitait si ardemment? C'était difficile, mais ce n'était pas impossible; et, dès le lendemain, je me mis à l'œuvre.

Jusqu'alors les voisins, les amis, les indifférents même, étaient venus à toute heure prendre des nouvelles, en apporter, échanger avec la malade une poignée de main ou quelques mots. De concert avec le médecin, je fis peu à peu cesser toutes ces visites. Il ne fallait pas qu'une indiscrétion involontaire vint

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G2 tNË HHUHE A LîtlB.

entraver mes efforts* Je ne mis dan^ U confidence que le curé du village, la veuve Bernard et detix voi* sins, dont Tabsence prolongée eût été inexplicable. Puis, un matin, le plus naturellement du monde, je dépliai le journal et m'écriai t

— Tiens!... tiens!... Mais H y a du nouveau, mère Champagne !

Elle se dressa sur son lit i

— Du bon?

*- Mais, dame, cela se pourrait.

Et j'improvisai — était-ce bien improvisé? je le préparais depuis trois jours — l'alinéa suivant i

<i L^instruction commencée contre le sieur Pierre Champagne, prévenu de meurtre sur la personne du garde Bernard Cloutou, vient d'être brusquement interrompue. Des indices nouveaux semblent devoir fair peser sur un autre la responsabilité de ce crime. Dès que nous pourrons le faire, sans entraver l'action de la justice, nous donnerons à nos lecteurs les renseignements qui nous seront parvenus à cet égard, d

Le visage de la mère Champagne s'était soudainement illuminé :

— Je vois ce que c'est, dit-elle; eh ben, oui... pardine! J'étais folle!... Je connais Pierre; il aura eu une querelle avec Bernard..* et puis il aura eu peur d'être accusé... Voîlâ pourquoi il était si

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LA MÈRE CHAMPAONB. 0$

pâle!,., 9a pipe?,., Eb ben» sa pipe.,, qu'est-ce que ça prouve ? Il avait peur, , . ça ne pouvait pas être lui... Mo» garçon!,., mon garçon!

Et, sans transition» elle passa du désespoir & la joie la plus extravagante. Comme un enfant, elle sautait sur son lit en battant des mains, en pleurant et en répétant : n Je me suis trompée ! »

Puis, un peu plus calme, elle me regarda fixement et me dit;

— Allons le chercher.

-^ Pas encore, patience !.., Il ne peut être mis en liberté sans que la nouvelle instruction soit finie.

— C'est vrai.

Sa joie s'éteignit brusquement, comme un feu de paille sous une pluie d'orage. Jusqu'au soir, elle ne me parla plus. Le soir seulement, n'ayant pas conscience de l'heure, elle me dit ;

— Le journal. Usez-moi le journal !••.

Je lui fis comprendre à grand'peine qu'il était tard, que le journal n'arriverait que le lendemain matin, qu'il fallait attendre.

Je restai près d'elle toute la nuit. Elle était dans un tel état de fièvre et d'agitation, que je craignais de la voir mourir à toute minute.

D'heure en heure, jusqu'au matin, elle me répéta:

— Le journal, lise^^moi le journal!. .^

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Lorsque Taube parut, au petit jour, à bout de ressources, ne sachant plus comment lui faire prendre patience et la calmer, je pris à tout hasard un vieux journal qui se trouvait là et je le dépliai.

Je fus effrayé du regard que me jeta la mère Champagne en me demandant : « Eh bien? »

Une étrange lucidité semblait lui être revenue tout à coup. Que faire? J'étais pris à Timproviste. Il n'y avait pas à reculer. J'imaginai de mon mieux une fable dont elle m'avait elle-même fourni, sans le savoir, les lignes principales, et je lus presque couramment :

« Nous pouvons aujourd'hui donner à nos lecteurs les renseignements que nous leur avions promis au sujet de l'assassinat du garde Bernard. Dans les derniers jours du mois dernier, on arrêtait, sous inculpation de vol, un individu très-connu dans les environs de Fontainebleau comme un braconnier émérite, vivant de sa chasse en temps de chasse, et de rapines . le reste de l'année. Un couteau trouvé sur lui fut reconnu par un des témoins, garde au château de Jonville, comme ayant appartenu au garde Bernard. Interrogé à ce sujet, Chapuis — tel est le nom de cet individu — se troubla et refusa de répondre. La pensée vint alors au magistrat chargé de l'instruction que le meurtre, nié par le sieur Champagne, pouvait avoir été commis par Chapuis. On mit sur

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LA MÈRE GHÂMPÂQNI2. C5

pied deux des plus fins limiers de la police, et bientôt le drame de Montgermont se trouva reconstruit, tel qu'il viendra se dérouler prochainement devant la cour d'assises de Seine-et-Marne.

<( Il résulte de l'instruction que Chapuis braconnait depuis longtemps dans les bois de Montgermont et avait eu, comme Pierre Champagne, maille à partir plus d'une fois avec le garde Bernard Glouton.

« Dans la soirée du 18 septembre, Pierre Champagne rencontra Bernard au coin de Mal-Echo ; mais tout se borna entre eux à une discussion assez vive, suivie de voies de fait de la part de Pierre, qui, voyant le garde le mettre en joue, se retira précipitamment, perdant sa pipe, qui était devenue tout d'abord une charge écrasante contre lui. Pierre avait à peine quitté le garde, qu'un coup de feu retentit. Il revint sur ses pas et trouva le malheureux Cloutou baigné dans son sang; la mort avait été instantanée. La frayeur d'être accusé lui-même l'empêcha seule de révéler ces faits, lors de l'accusation portée contre le sieur Fulgence Lebarbot. a Chapuis a fait les aveux les plus détaillés et les plus complets. »

Tout cela était bien invraisemblable; je tremblais qu'un doute ne s'élevât dans l'esprit de la mère Champagne. Mais non ; elle souriait, elle pleurait des larmes de joie et s'écria ;

— Le v'ià libre?

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ne UNS HBURE A UUB.

— Stne douta.

— Il va revenir?

— D'un Jour à Tautre... dftmtin...

— Peut-être aujourd'hui 1 dit-elle ; nous faut aller auHlevant de lui.

Et elle te leva. Je croyait qu'elle allait, comme cela lui était arrivé maintes foit, retomber tur ton lit, en disant :

— Je ne peux plut I

Mais cette joie immense Tavait comme rettuscitée. Wh s'habilla, ouvrit la porte de la diambrë, traverta la cour, sortit Cocotte de Técurie et attela la carriole.

Je n'en pouvait croire met jreux. J'avais beau lui répéter :

-^ Mère Champagne, c*est de la folie i Je vout en prie!... malade comme vout Tétet !...

«—Je suit guérie, me répondait-elle; ah béni ferait beau voir qu'il sorte de là^bat tans que j'y sois pour l'embrasser! Il me ferait lamine, hein?... Dame ! y a de quoi. Bast ! nous finirons bien par nous entendre, pas vrai?

Elle était montée dans la voiture.

««* Allons, venez, dit^Ue, venet !

Je ne pouvais que me résigner à obéir.

Un coup de fouet vigoureux enleva Cocotte, et nous partîmes au grand trot.

Les gens du village nous regardèrent passer, ne

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sachant si c'était un rêve. Giaq minutes après, qou« étions sur la route de Melun.

Le ciel était sombre ; de gros ouages d'un gris de plomb couvraient, k perte de vue, la plaine toute blanche de givre. Ce pays sans horizon, ce ciel sans lumière, ces bois sans verdure, cette femnae à demi folle qui, poussée en avant par la fièvre, fouaillaitton cheval et criait : a Hue ! Hue donc! » c'était sinistre.

J'essayai de lui faire rebrousser chemin : pein^ perdue ! Elle fixait sur moi son œil ardent et me répondait :

— Eh ben, quoi donc? Je l'ai livré!... c'est bien le moins que j'aille au-devant de lui. Hue ! Cocotte !

— Advienne que pourra, me disais-je, si Dieu le veut !..* J'ai cru bien faire.

Et, résigné à tout, je regardais machinalement fuir, à côté de moi, dans la brume, les pommiers qui bordent la route.

Tout à coup, ja n'entendis plus rien, ni cris ni coups de fouet; je me retournai. La mère Gham^ pagne était tombée évanouie au fond de laearriole, sur la paille oii elle était assise.

Je pris les rênes et revins à Pringy de toute la vitesse du cheval ; on coucha la pauvre malade ; la chaleur de son lit la ranima.

— Que dommage ! me dit-elle ; j'ai pas pu aller jusqu'au bout... Pauv'garçon !,.. Qu'est-ce qu'il va

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dire de ne pas me voir à la porte de la prison, quand il en sortira,... car il va revenir, pas vrai?

— Oui, oui, calmez-vous, reposez-vous.

Epuisée par ce dernier effort, par la fatigue et

par la fièvre, la mère Champagne était retombée sur son lit, immobile et respirant à peine.

Son œil seul semblait vivant ; son œil, implacablement fixé sur la porte par laquelle, à chaque instant, elle croyait voir entrer son fils.

— C'est drôle, il ne vient pas ! murmurait-elle. Jusqu'au soir, et pendant toute la nuit jusqu'au

lendemain, elle ne dit plus que cela :

— C'est drôle, il ne vient pas !

Vers dix heures, la porte de la cour s'ouvrit bruyamment ; la mère Champagne se dressa d'un bond, les mains tremblantes, les lèvres entr'ouvertes, comme pour crier : a Mon garçon ! »

Mais, avant que de la cour celui qui venait d'entrer fût arrivé jusqu'à sa chambre, elle retomba... et ce fut pour la dernière fois.

Dieu la faisait mourir à temps.

Dans le journal que venait de me remettre le facteur, je trouvai le jugement rendu par la Cour d'assises de Seine-et-Marne, qui condamnait aux travaux forcés à perpétuité le sieur Pierre Champagne, convaincu de meurtre sur la personne du garde Bernard Cloutou.

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DLÂNCHE DE FRESNE A MADELEINE DE SENNEVIÉRES.

Avril 1872.

Ah ! que je voudrais, ma chère Madeleine, être cachée en quelque petit coin chez toi pour jouir de ta surprise lorsque tu recevras cette lettre !

Je te vois d'ici ouvrir des yeux — grands comme ça — et battre des mains en disant :

— D'elle ! ah ! par exemple ! elle ne m'a donc pas oubliée? Comment, par qui a-t-elle eu mon adresse?

Le fait est que, sans le hasard qui s'en est mêlé, je serais peut-être restée cinq ans encore sans nouvelles de toi. Ingrate! qui ne se souvient déjà plus de nos bonnes causeries d'autrefois, ni de la promesse solennelle que nous avions échangée en quittant notre cher couvent — notre cage, comme nous disions ! — Mais tranquillise-toi, va 1 je suis toujours la même ; trop étourdie, trop légère, trop heu-

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reuse... et je t'aime trop pour ne pas te pardonner ! Comment j'ai retrouvé ton adresse? Voici :

Nous étions l'autre jour au salon, mon oncle Jean et moi, nez à nez, devant le feu — les soirées sont encore fraîches en avril ! — Mon oncle, qui se porte candidat au conseil général, décachetait sa correspondance avec un sérieux.., il fallait voir ! Tu ne connais pas mon oncle Jean ?... Non. Il n'est jamais venu me voir lâchas du temps que nous y étions ensemble. Tu le connaîtras dans peu. En attendant, je te crayonne son portrait. Je ne sais rien de plus désagréable que d'entendre parler des gens sans savoir s'ils sont grands ou petits, droits ou bossus ; sans avoir enfin une idée approximative de leur physionomie et de leur caractère.

Mon oncle a soixante-deui^ ans, les cheveux et les favoris tout blancs, l'œil doux, la bouche souriante et le teint fleuri. J*ai toujours envie, tant l'expression de sa figure est avenante, de lui sauter au eou quand je le regarde. G^est bien, du reste, le meilleur, le plus généreux et le plus dévoué des hommes I Si ses électeurs lui jouent le mauvais tour de ne pas le nommer, gare à euxl Je les voue à l'exécration des siècles à venir I.*, G*est qu'il en serrait désolé, mon pauvre onoleh.. Pourquoi? Et quel grand besoin a*t-il de cette occupation nouvelle?..» Ënfm.*. il est ambitieux! U prétend que

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LE SEGMT Dfi l'ôKCLE JEAN. 1\

c'est dflD9 mon intérêt. A Tentendre, j6 né dois époiiêef qu'un prince ! Et il paraît que le prince de êeê réveil ne viendra pM me chercher dans notre vieux château des Petits -Prés. II faut que mon oncle soit ministre! Je ne puis lui faire entendre raison là-dessus. Je compte sur toi pour en venir à mes fins. A nous deux,., car tu vas venir, n'est*cc pas 1 Ta chambre est prête. J'en ai surveillé moimême l'aménagement. J'ai mis sur le pianotes morceaux favoris, des tapisseries dans les corbeilles et des fleurs dans tous les vases. De la fenêtre, tu do* mlneras notre vallée, qui vaut bien, en vérité, la peine d*étre vue, surtout par ce beau soleil de printemps qui joue à travers les branches déjà vertes, de ce vert tendre si gai â l'œil et si doux au cœur. En un mot, tu seras là comme un oiseau dans son nid 1

C'est à cela que j'ai songé d'abord quand le hasard m'a jeté ton nom sous les yeux. Mais, à propos, je ne t'ai pas encore dit comment.

Donc, nous étions devant le feu, mon oncle et moi. En guise d'écran, j'avais pris un des innombrables journaux que nous recevons,. et je le parcourais machinalement. C'était un journal judiciaire, et je te prie de croire que j'allais y renoncer lorsque tout à coup ces deux lignes me frappent les veux : « Déclare M"* de Sennevières mal fondée en

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72 UNE HEURE A LIUE.

sa demande, Ten déboute, etc. » Je fais un bond; je déplie le journal; je cherche et je lis : «Ouï M*...» je ne sais plus qui, «en ses conclusions au nom de Patrice Geck, etc.», je passe; «et M*.., » je ne sais comment, « pour M""* de Sennevières, agissant au nom et comme tutrice légale de M"' Madeleine- Marie de Sennevières, sa petite-fille, encore mineure, demeurant à Paris, rue Saint-Pierre-Montmartre, n° 3, etc., etc. »

Rue Saint-Pierre-Montmartre ! Quelle idée d'aller se loger dans un pareil quartier ! A moins que Ton n'ait encore une fois démoli et rebâti notre bonne ville de Paris, que je ne connais guère, il me semble que la rue Saint-Pierre est étroite et sombre. Tu n'étais pas faite pour vivre là !

Voyons! Quand pars-tu? Voici les renseignements dont tu as besoin, si, par impossible, il te prenait fantaisie de partir avec ta chère grand'mère sans nous avoir prévenus de votre arrivée :

Départ à la gare d'Orléans ; arrêt à la Ferté-Saint- Aubin ; correspondance jusqu'à Saint- Aubin. Là, tu demanderas au premier passant venu le château des Petits-Prés. Si tu oublies ce nom, tu n'oublieras pas le mien, j'espère, qui te servira dans le pays comme le fameux : « Sésame, ouvre-toi! » des contes de fée. Car je suis plus connue encore que le superbe château que j'ai l'honneur d'habiter. Je

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LE SECRET DE l'ONCLE JEAN. 71

ne sais à quelles vertus merveilleuses je dois ma réputation, mais partout je suis accueillie comme si je descendais du ciel! Sans parler de mon oncle Jean, qui m'adore, il n'est personne ici qui n'ait pour moi le sourire sur les lèvres ; et les oiseaux des chemins, eux-mêmes, me font la gracieuseté, quand je passe, de me saluer de leurs chansons! Mon oncle Jean, conseiller général, voire député, n'aura, certes, pas plus d'influence que moi dans son canton. Je suis une manière de fée ! Tu verras cela le jour de notre première excursion. Je te donnerai Trilby, un cheval doux comme un agneau, et joli!

Allons, ingrate! en chemin de fer! Je brise ma couronne de reine et je t'en abandonne la moitié. Viens la prendre; mes sujets ne s'en plaindront pas.

MADELEINE A BLANCHE

Arril 1872.

Hélas ! ma Blanche toujours aimée, ma Blanche d'autrefois, je n'ai pas d'éclats de rire à te renvoyer pour répondre aux tiens !

Ge jugement, auquel je dois ta bonne et afiectueuse lettre, était le dernier mot d'une histoire bien sombre, dans laquelle Dieu nous avait assigné ,

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74 UNB HSURB Â LIRB.

k mft grand'mère et à moi, le râle de violimei. Quant à ce Patrice Geck, il n'a fait qu'exécitter lea ordres d'un homme I.*. Âhl ne parlons pas do ôelal ce serait t'attrister inutilement» La toile est tombée; le drame est fini..» et nous sommes dans la misère I

Voilà tout le secret de mon long silence ; voiU pourquoi nous demeurons rue 8aint-Pierre-Mont* martre, dans une chambre où, pour horizon, au lieu de la riante et joyeuse vallée dont tu me parles, je n'ai qu'un grand mur percé de fenêtres sur l'appui desquelles s'étiolent de misérables pots de giroflées !

Ohl la misère! Ce n'est pas pour moi que j*en souffre, ofoiS'^le bien; je me suis résignée, moi! c'est pour ma grand'mère. Travailler 1 à son âge ! Car nous travaillons; nous passons des journées entières, des nuits quelquefois, penchées sur le métier; et nous ne mettons le pied dehors que pour reporter en ville les tapisseries terminées ou pour chercher de l'ouvrage.

Quelquefois, brisée de fatigue, ma pauvre vieille mère ferme les yeux, puis les rouvre en souriant, comme pour me dire : et Bois tranquille, mon enfant.., ce n'est rien!» Elle reprend l'aiguille, la laisse retomber et s'endort. Alors mon courage m'abandonne ; toute seule dans cette chambre

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LE SECRET DB l'ONGLU JEAN. 75

maussade et triste, je sens les larmes monter à mes yeux, et, malgré moi^ je songe au passé!

Tu m'accuses d'ingratitude, moi qui, depuis cinq ans, même aux heures désespérées de ma vie, n'ai cessé de penser à toi I Tu m'accuses d'oubli, moi qui, depuis cinq ans, m*efforce d'oublier, sans le pouvoir. Oublier! oui, je le voudrais; sinon les douces causeries d'autrefois oh nos âmes se confondaient, du moins les rêves dorés dont nous nous bercions et qui me rendent presque insupportable ma misère d'aujourd'hui... Ma misère! Combien d'autres, à ma place, s'estimeraient heureuses pourtant!... J'ai le pain de tous les jours... Oui... mais je me souviens — et c'est ma vraie misère, cela — je me souviens que j'ai été riche, riche â millions !

Pendant un an, mes rêves ont été une réalité pour moi ; j'ai vécu, pendant un an, au milieu des éblouissements du luxe, jetant l'argent sans compter, et ne souhaitant rien que de revenir en France pour te dire, comme tu me l'as dit : « Je coupe en deux ma couronne de reine : je t'en offre la moitié, viens la prendre ! » Pendant un an...

Mais, encore une fois, je ne veux pas te parler de tout cela ! Je ne veux pas me souvenir du passé ! Il me faut tout mon courage pour faire face aux douleurs et aux amertumes du présent, toute ma résignation pour ne pas mourir de tristesse et de

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fatigue dans cette misérable chambre où je me sens pins éloignée de toi que je ne Tétais alors que les deux mille lieues de l'Océan nous séparaient !

Oui — ne t'y trompe pas — c'est un abîme que la misère a creusé entre nous ! un abîme que nous nous efforcerions en vain de franchir l'une, ou l'autre. Quoi que tu puisses dire, ce nid que tu m'as préparé, je ne l'habiterai jamais, fût-ce une heure. Il faut du temps et de l'argent pour voyager. Le temps et l'argent me manquent.

Que veux-tu, pauvre chère, il faut que le château des Petits-Prés se passe de moi et que tu gardes ta couronne entière sur la tête I

Oh! ne proteste pas, ne te fâche pas : il le faut. Je sais d'avance tout ce que tu pourras dire pour me décider. Mais, songes-y bien, je ne puis rien accepter, même de toi ! Ta douce et bienveillante hospitalité, d'ailleurs, si je l'acceptais pour quelques jours, ne ferait que me rendre plus cruelles au retour ma solitude et ma misère !

Tu lèves les épaules?.,. Oui. Mais tu sens bien que j'ai raison et que nous ne pouvons entreprendre ce voyage.

Ne m'accuse ni d'égoïsme ni d'orgueil... croismoi ; séparées, puisque Dieu l'a voulu ainsi, ne nous rapprochons que par le cœur. Ecris-moi toujours, écris-moi souvent. Je te répondrai. Heureuse

de me mêler à tes joies, je souffrirai moins, puisque de ton côté tu prendras ta part de mes douleurs.

Ma grand'mère te remercie du souvenir affectueux que tu nous a gardé. Elle t'aime comme si tu étais ma sœur.

pauvreté ! pauvreté !

BLANCHE A MADELEINE

AvrU 1872.

Et tu f imagines que tout est dit? a Je n'ai ni temps ni argent à dépenser... ton hospitalité me rendrait plus lourde ma misère... et patati et patata ! » Voilà de belles raisons, en vérité !

Ainsi, pour ne rien accepter — même de moi — tu condamnes ta pauvre vieille grand'mère à une existence misérable que son âge doit lui rendre plus misérable encore ! Et tu veux que je ne t'accuse ni d'égoïsme ni d'orgueil !

Je te réserve là-dessus l'opinion de mon oncle Jean. S'il était ici, sa lettre serait déjà écrite et partirait avec la mienne. Malheureusement, il est en tournée électorale et ne rentrera que tard dans la soirée.

Patience!... Las ou non, il faudra qu'il s'installe devant sa table et t'écrive, à moins — ce qui vau-

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78 UNB HBURI! A URB.

drait mieux ~ qu'il ne se décide à faire le voyage de Paris pour vous aller chercher et vous ramener toutes les deux. Tu ne lui résisterais pas.

Oh ! ne secoue pas la tète ; je sais ce que je dis; je le connais.

Tu n'as pas oublié, j'imagine, que je passais, au couvent, pour une écervelée asse^ volontaire. On n'obtenait facilement de moi que ce qu'il me plaisait d'accorder. Lorsque je suis arrivée ici, placée sous la tutelle d'un oncle que je ne connaissais pas et qui ne pouvait être qu'un tyran, je me sentais instinctivement disposée à la révolte ; et je me promettais de ne pas courber la tête sous le joug!... Ah ! cela n'a pas été long i Mon oncle a la voix persuasive et douce ; aux premiers mots de lui, j'étais prise, comme une alouette au piège de l'oiseleur ! Le lendemain, j'étais domptée ; huit jours après, j'adorais mon cher tyran d'oncle et je n'avais d'au* tre crainte que celle de lui désobéir ou de lui déiplaire.

Je dois dire qu'il m'a fait un esclavage assez doux. Dès qu'il a compris que sous mes apparences un peu hautaines, un peu folles, il,y avait un cœur gé-^ néreux et un esprit droit, il m'a rendu la main et jeté la bride sur le cou.

Maintenant, c'est moi qui mène la maison. Je règle et je contrôle la dépense ; je donne les ordres ;

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LE SBQBBT DB l^'ONQLB JEAN. 79

il 06 s'en mêla plus ; et, tout en faisant da mon mieux pour mériter ses éloges, je trouve encore le temps de galoper deux ou trois fois par semaine, en bonne compagnie, je te prie de le croire !

C'est une pépinière de châteaux, ce pays-ci ! Sur les deux rives du fleuve — ou du ruisseau, comme tu voudras — ce ne sont que castels de tous les styles et de toutes les époques. Pas de chemin de halage, pas de ces berges malpropres où Therbe, mille fois foulée sous les pieds des mariniers ou des passants, â perdu sa belle verdure et sa bonne odeur! Ici, tout est propre, coquet et parfumé ! Les arbres y poussent mieux et plus droit qu'ailleurs. On dirait, en vérité, qu'ils ont, comme nous, leur petite dose d'orgueil, et tiennent à ne point déparer les majestueuses demeures qu'ils entourent. Je ne connais guère que ce pays ; mais je t'assure que je n'en rêve pas d'autre, et que j'irais au bout du monde sans en trouver un qui le valût, surtout si tu l'habitais avec moi !

Car il faut bien en revenir là! et j*y reviendrai tant que tu n'auras pas cédé.

A bientôt, chère entêtée.

P.-iS. — Mon oncle Jean est rentré à cinq heures. Je lui ai fait part de mes offres et de ton refus. Il vient de monter dans sa chambre. G'estàtagrand*-

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mère qu'il écrit ; sa lettre partira en même temps que la mienne.

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