‹ Une heure à lireChapitre 2 sur 9 · U. JEAN DE FRESNE A M^' DE SENNEVIERES · texte numérisé non relu

U. JEAN DE FRESNE A M^' DE SENNEVIERES

AvrU 1872.

Madame,

Quoique je n'aie l'honneur ni de vous connaître ni d'être connu de vous, j'^i pensé que l'amitié qui unit depuis si longtemps M"* votre petite-fille et ma nièce m'autorisait à tenter un effort auprès de vous pour vaincre sa résistance et la vôtre.

La situation fâcheuse où vous vous trouvez réduite ne saurait se prolonger sans danger pour elle et sans amertume pour vous. Nous n'avons, il est vrai, ma nièce et moi, le droit de vous rien offrir; aussi ne vous offrons-nous rien qui ne se puisse accepter et ne s'accepte tous les jours : l'hospitalité la plus cordiale et la plus affectueuse pour une saison. C'est vous demander bien peu. Mais je ne crois pas qu'il nous faille plus, pour trouver dans le monde au milieu duquel je vis un parti convenable pour M"' de Sennevières. Le nom qu'elle porte et les vertus qu'elle vous doit valent mieux que des millions ; et vous l'aimez trop pour ne pas faire, dans l'intérêt de son avenir, ce que vous hé-

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siteriez peut-être à faire dans celui de votre repos et de votre bonlieur.

Je vous ai destiné un pavillon où vous trouverez, je l'espère, tout le bien-être que vous pouvez souhaiter. Vous y serez à l'abri des indiscrétions et des visites ; vous y pourrez vivre à votre guise ; les importuns n'y pénétreront pas ; et vous ne nous verrez nous-mêmes que si vous voulez bien ne pas oublier que les portes du château des Petits-Prés vous sont ouvertes à deux battants.

Daignez agréer, madame, l'assurance de mon respectueux dévouement.

MADELEINE A BLANCnE.

Mai 1872.

Vite ! vite ! écris-moi ! réponds-moi !

Ma grand'mère, depuis qu'elle a reçu la lettre de ton oncle, est dans un état d'agitation qui me tourmente et m'inquiète! L'écriture de cette lettre, qu'elle croit reconnaître, l'a frappée... Elle s'est mis en tête... Mon Dieu!... Je ne sais comment te dire... Je n'ose pas!...

Voyons, ne cherche point à comprendre ; ne me demande rien ! réponds-moi !

Qu'est-ce que ton oncle Jean?... Le connais-tu depuis longtemps? Quel est son vrai nom? Est-il

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8S UNB HBURB A LIHB.

riche ? Ob et comment a*t^il fait fortune ? en France? à l'étranger ? Dans quel pays ? Réponds vite ! réponds I

BLANCOI A HADELEINS.

. Mai 1872.

Hé 1 mon Dieu 1 que de points d'interrogation I Quelle mouche vous a piquées, ta grand*mëre et toi? Que supposez-vous donc? Et que vous a fait mon pauvre oncle ?

Il écrit mal, j'en conviens ; ses pattes de mouches sont heurtées et titubantes ; les lignes vont de la cave au grenier ; il met des majuscules où il n'en faut pas, et des virgules un peu au hasard.

Mais il n'y a pas là de quoi pendre un homme, et je ne comprends rien au trouble de ta grand'mère, rien à toutes tes questions.

Ge n'est pas une lettre que tu m'adresses... c'est un réquisitoire !

Mais on ne juge que les coupables. Permets-moi donc, ma tout aimée, de ne pas prendre cela trop au sérieux, et de n'y répondre que s'il te convient de m'en dire un peu plus long et de m'apprendre pourquoi il t'importe si fort de savoir ob, quand et comment mon oncle Jean a fait fortune.

Quoique ta pauvre petite tète me semble un peu

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LE SKailET DB l'ONQLB JEAN. 88

égarée, j'y mets, comme à Tordinaire, un bon baiser... en guise de pardon.

Mais oui, mademoiselle... de pardon!

MADELEINE A BLANCHE

Même date.

Tu veux une explication, ma chère Blanche? Soit. Nous en souffrirons peut-être toutes les deux, et cruellement I N'importe] Cette explication, la voici :

Tu sais — je dois te Tavoir dit — que j'avais à peine cinq ans lorsque je perdis ma mère. Ce que tu ne sais pas, ce que je ne pouvais te dire, ne le sachant pas encore, c'est que, vers la même époque, mon père, entraîné par le désir ardent qu'il avait de m'enrichir, se trouva subitement presque ruiné. C'est tout au plus si de sa fortune il parvint à rassembler quelques débris qui devaient lui permettre de nouveaux efforts.

Il m'adorait. La pauvreté, qui sans doute ne l'au* rait pas effrayé pour lui-même, l'effraya pour moi.

C'était, à ce que m'a dit de lui ma grand'mère, un homme d'un caractère aventureux et entreprenant, d'une imagination vive. Désespérant d'atteindre assez vite, s'il restait en France, le but qu'il poursuivait, il résolut de s'expatrier.

Il m'embrassa longuement, me regarda longtemps

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avec des larmes dans les yeux, et partit, nous laissant à ma grand'mère et à moi une somme qui devait suffire à nos besoins jusqu'à l'époque de son retour.

Il ne nous avait pas même dit où il allait.

Une dépêche nous apprit cinq jours plus tard qu'il s'était embarqué pour San-Francisco.

Puis nous restâmes un an sans nouvelles.

Dans sa première lettre — que je viens de relire — il nous annonçait à la fois son heureuse arrivée sur les bords du Colorado et le succès inespéré de son entreprise.

Le pays où il était allé cherché fortune n'était déjà plus cette contrée presque fabuleuse où les premiers mineurs se disputaient le sol à coups de fusil, et par imprévoyance en venaient à mourir de faim sur les monceaux d'or qu'ils arrachaient aux fleuves et aux montagnes ; mais ce n'était pas encore non plus un pays où l'on pût vivre sans peine et sans danger. Y arriver seul, c'était courir le risque de n'en plus sortir. L'effort individuel y était annihilé déjà par des capitalistes qui spéculaient, pour s'enrichir plus vite, sur l'avidité des malheureux émigrants.

Mon père n'avait pas encore trouvé le moyen qu'il cherchait ardemment de se frayer un passage çur cette route encombrée, lorsqu'il rencontra -^

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c'était sur le pont même du bâtiment qui l'emmenait — un homme, à peu près de son âge, dont la distinction le frappa. A bord , Tintimité s'établit vite. Au bout de vingt-quatre heures, les deux émigrants étaient déjà de vieux amis. Ni l'un ni l'autre ne s'était livré cependant.

Mon père, pour des raisons faciles à comprendre, avait résolu de changer de nom en quittant la France et de ne reprendre le sien que le jour où, par son travail, il aurait reconquis une fortune qui lui permettrait de le porter.

Il se faisait appeler Pierre Lefèvre.

Son nouvel ami cachait-il aussi son vrai nom? C'est plus que probable. Dans ses lettres, mon père en paraît certain. Toujours est-il qu'interrogé à ce sujet, il déclara se nommer Louis Lefèvre.

Cette similitude de noms vrais ou faux resserra les liens d'amitié qui les unissaient. Ils se tendirent la main, se jurèrent protection et fidélité mutuelle et résolurent de tenter ensemble la fortune.

Ils se proposaient d'embaucher un certain nombre d'ouvriers, de trouver un gisement favorable, de le mettre en exploitation, et d'établir, si les premiers résultats le permettaient, une vaste usine avec machines à vapeur pour broyer et laver le minerai.

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ê% UNB HEURE A URB.

A la fin de la lettre dont je te parle, mon père nous faisait savoir que les premières fouilles avaient été plus heureuses qu'il ne Tespérait.

Il était définitivement établi avec une cinquantaine d'ouvriers sur les bords du rio Colorado, dans un site merveilleux où Tor abondait. Les construc* tiens de Tusine étaient commencées. Tout allait pour le mieux. -*- 11 terminait par un long panégyrique de celui qu'il appelait son frère Louis, et qu'il paraissait déjà aimer d'une inaltérable affection.

A partir de cette époque ses lettres deviennent rares. Celles que je retrouve ici ne sont pleines que de sa tendresse pour moi. J'y suis à chaque ligne. Il veut qu'on l'informe de tout ce que je fais, de tout ce que je dis. Il demande mon portrait. L'absence lui pèse intolérablement sur le cœur. On sent qu'il lutte et rassemble toutes ses forces pour ne pas faiblir. Son rêve est de nous appeler auprès de lui, dès que les circonstances le permettront. Sur son exploitation, sur les progrès de son entreprise, peu de détails. En revanche, son frère Louis a fait ceci, a dit cela ; son frère Louis voudrait nous connaître; toujours son frère Louis; parfois il met : a mon frère», tout court.

Si j'insiste là-dessus, c'est pour te bien faire comprendre à quel point mon pauvre père s'était livré, et quelle infâme comédie jouait auprès de lui

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Taventurier qu'il aimait de toutes les forces de sa nature franche et ouverte.

Au commencement de 1866 nous reçûmes, enfin, la lettre si longtemps espérée qui nous appelait là'bas. J'étais sortie depuis trois mois du couvent, d'où tu ne devais sortir qu'un an après, et si je ne t'écrivis pas h cette époque, c'est qu'en vérité je perdis la tête. C'était le premier événement grave de ma vie, et, pour la première fois, je t'oubliai. Pardonne-moi ! Je n'avais qu'une pensée qui absorbait toutes les autres : j'allais revoir et embrasser mon père, que je connaissais à peine, mais que ses lettres m'avaient rendu plus cher, mille fois, que n'auraient pu le faire, s'il avait été près de nous, ses baisers et ses caresses. Pour m'enrichir, il s'était expatrié ; pour m'assurer l'avenir, il avait pris la pioche, renoncé à tout, et bravé pendant dix ans la fatigue et le danger ! Gomment ne l'aurais-je pas aimé, d'ailleurs, lui dont ma grand'mère me parlait tous les jours, lui dont, tous les jours, elle me vantait l'intelligence, la bonté, le dévouement?

J'étais folle de joiel... bien que légèrement inquiète, au fond, sur le genre de vie qui m'attendait. Je me représentais ce que mon père appelait, dans ses lettres, l'usine des frères Lefèvre, comme un amas de bicoques en planches, où rien ne devait être sacrifié m confortable, Et puis, cela m'effrayait un

peu, je l'avoue, de vivre au milieu d'un monde d'ouvriers de toutes races et de tous pays, gens grossiers et à demi sauvages. J'ai toujours eu, même pauvre, l'horreur instinctive de tout ce qui est bas. Une robe de laine, bien ; mais qu'on la porte comme une robe de soie! Une blouse, d'accord; mais que celui qu'elle couvre puisse mettre un habit noir au besoin. Que veux-tu, je suis faite ainsi!

Quinze jours après la lettre de mon père, nous quittions Paris ; six semaines plus tard, nous étions à San-Francisco.

Mon père nous attendait au bout de la passerelle, et je ne fis pour ainsi dire qu'un bond du paquebot dans ses bras. De ce qui se passa pendant la demiheure suivante, je ne sais rien. Nous pleurions de joie; nous parlions sans écouter; nous nous interrogions sans nous répondre !

Quand mon émotion — facile à comprendre, n'est-ce pas? — fut un peu calmée, je m'aperçus que mon père n'était pas seul. M. Louis Lefèvre, son frère, était près de lui. Il me l'avait présenté et je ne m'en étais pas aperçue !

C'était un homme âgé déjà, qui portait, comme ton oncle Jean , de longs favoris blancs. Le regard était doux, la bouche souriante; tout, en lui, respirait la franchise, la droiture, la bonhomie. Ah! je comprends que mon père s'y soit laissé prendre!

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Pendant un an, ma grand'mère et moi nous nous y sommes laissé prendre aussi.

Ah ! tiens, ma pauvre Blanche, je regrette d'avoir commencé ! Je n'irai pas plus loin. A quoi bon t'arracher brutalement tes illusions? A quoi bon te désespérer?... Restons-en là!...

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