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II. JEAN DE FRESNE A PATRICE GECR

(Par les soins de MM. Smith et C*. banquiers à San-Francisco.)

Juin 1872.

Voilà bien longtemps, mon brave Patrice, que je n'ai reçu de nouvelles. Mes trois dernières lettres sont restées sans réponse. L'inquiétude me gagne. Que se passe-t-il? Ecrivez-moi.

Je tiens à savoir si cette liquidation touche à son terme, et si toutes les mesures ont été prises par vous conformément aux instructions que je vous avais données. De pareilles affaires ne doivent pas traîner en longueur. Celle-ci n'a déjà que trop duré.

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LE SECRET DE l'ONGLE JEAN. 101

Hâtez-vous donc! Et surtout, pas un mot... à qui que ce soit 1

BLANCHE A MADELEINE

Juillet 1872.

Je suis restée près d'un mois sans te répondre. Oh ! je ne te le cache pas, j'étais presque résolue à rompre avec toi ! Je m'étonnais de te voir, après mes dénégations énergiques, persister dans l'injurieux soupçon que tu fais peser sur mon oncle Jean. Je t'avais priée de ne plus me parler de cela I

Comment se peut-il donc que ma colère soit tombée, et que, toute triste, je te pardonne encore une fois?

Je vais te le dire.

M. et M"' de Verninac sont ici depuis quelques jours. M. Henri, leur fils, dont je ne serai la femme que dans trois semaines au plus tôt — le mariage a été retardé — M. Henri vient passer tous ses dimanches avec nous. Mais, quand il n'est pas là, quand mon oncle est en tournée, puisque sa malheureuse ambition ne le quitte pas, je suis seule avec ma nouvelle famille ; et mon oncle m'a si bien recommandé de ne pas manquer, en son absence, à mes devoirs de maîtresse de maison, que je n'ai pas une minute à moi et que, comme une écolière, je guette avidement les occasions de m'esquiver et de cou-

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!0« UNB HEURS A LIRE.

rlr dang mon bien-almé parc, où je n'ai plus le temps de mettre les pieds.

Or — il y a de cela trois jours — je m'étais sauvée à toutes jambes dans les allées les plus sombres et les plus tortueuses pour mieux jouir de la solitude et du silence. La chaleur était accablante. Involontairement, je me laissai tomber sur un banc, à l'ombre d'une charmille, et, la tète dans les mains« je me pris à réfléchir. Âh I dame, ce n'est pas sans émotion que l'on renonce à sa vie de jeune fille, Tout semble pour le mieux, qualités, famille, for* tune, et cependant on hésite. Je ne me sentais pas, d'ailleurs, poussée vers cette union par un de ces penchants irrésistibles qui font évanouir tout le passé dans les nuages azurés de l'avenir, et je me disais, i. je ne sais trop, en vérité, ce que je me disais, lorsque, demère moi, j'entendis parler. M. et M'"'* de Verninac étaient venus s'asseoir sur un banc adossé, pour ainsi dire, à celui sur lequel je me trouvais, et dont il n'était séparé que par une mince épaisseur de branches et de feuillage.

Je dois m'accuser ici de n'avoir pas brusquement interrompu leur entretien en révélant ma présence, La curiosité s'en mêlait; il me semblait avoir en* tendu mon nom; aussi, loin de me lever ou de tousser pour les avertir, me fis*je toute petite, im« mobile et respirant à peine.

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LE SEQRET DE L'ONOLB JEAN. lOS

Je ne perdais pas un mot.

C'était bien de moi qu'il s'agissait; et je ne tardai pas à me repentir de mon indiscrétion. Non pas que... au contraire! M"* de Verninac ne tarissait pas en éloges sur mon compte; et M. de Verninac, dans la crainte peut-être de contrarier sa femme, dont il a grand'peur, comme tu sais, accentuait mon panégyrique par des exclamations laudatives, approbatives et admiratiyes... dont je rougissais dans mon coin. Au fond -^^ il faut bien être franche «»• j'aimais encore mieux cela que des critiques , et pourtant je fus bien aise d'entendre se détourner Tentretien. Bien aise, oui ! mais cela dura peu.

M"* de Verninac venait de dire à son mari :

— Et malgré cela, je crains que nous ne soyons allés un peu vite.

— Un peu vite?... Comment?... Pourquoi?

» ««> Blanche est une perle, à coup sûr. Mais, vous savez, on trouve des perles un peu partout... dans le fumier quelquefois. |

— ^ Que voulez-vous dire?

— Rien ne vous paraît louche ici?

^ Rien,

«*« Depuis quand connaissez*vous ce M. Jean do Presne?

— L'oncle de Blanche ?

*^ Oui... depuis quand?

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104 UNE HEURE A UHE.

— Mais...

— Je vais vous le dire : depuis quatre ans. Voilà quatre ans, jour pour jour, qu'il s'est installé au château des Petits-Prés, où sa nièce lui a été amenée un mois après environ. D'où venait-il? On l'ignore absolument. Dans le cercle de nos relations, à Paris, personne ne le connaît. Où et comment at-il fait fortune? Le seul renseignement que j'aie pu obtenir sur son compte par le chevalier de Jonzac, qui l'a connu autrefois, c'est qu'il a mené pendant sa jeunesse une vie fort agitée, qu'il s'est ruiné et que, un beau jour, il a disparu du boulevard, des théâtres et des restaurants à la mode, sans qu'un seul de ses compagnons de plaisir pût dire ce qu'il était devenu !

M. de Verninac coupait chaque phrase par un petit grognement approbatif.

Pour moi, je me sentais souffrir d'un mal dont je n'avais point encore souffert : le doute ! pernicieuse et fatale semence que la faiblesse humaine jette dans toutes les âmes et que tes lettres avaient fait germer dans la mienne!

Je crois à la probité de mon brave et digne oncle Jean, comme je crois à l'éternelle bonté de Dieu. Et cependant, s'il avait fallu me dresser tout à coup et crier en face à M"* de Verninac : « Mais c'est une folie, madame! On ne soupçonne pas M. Jean de

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Fresne!... » eh bien, je ne l'aurais pas pu! Toute la sombre histoire que tu m'as contée me revenait à • Tesprit avec les soupçons de ta grand'mère et les tiens ! J'avais beau me répéter : a C'est absurde ! » je sentais mon cœur se serrer et les larmes me monter aux yeux, a Elles ne sont pas seules à douter de lui, me disais-je ; d'autres comme elles se demandent : a Où et comment a-t-il fait fortune? »

Où? Comment? Je n'en savais rien!

M. et M"* de Verninac s'étaient éloignés. Je me levai à mon tour, je passai ma main sur mon front comme pour en effacer les dernières traces de ce mauvais rêve, et je regagnai la maison, luttant de toutes mes forces contre ce que j'appelais, contre ce que j'appelle encore ma lâcheté!

Tout le monde fût-il contre lui, je dois être pour lui ! Quelles que soient les calomnies dont on l'accable, je dois être là pour lui dire :

— Je ne les crois pas, moi ! que vous fait le reste? Lorsqu'il rentra pour le dîner, je me jetai à son

cou, je le couvris de baisers; je pleurais.

— Hé! qu'est-ce donc, ma petite Blanche? me dit-il avec son bon sourire. Vous voilà bien agitée; que s'est-il passé?

— Rien.

— Bien sûr?... Souffrez-vous?

— Non, mon oncle.

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40G UNB HEURE A UnS.

-- Pourquoi ces larmeft?

~ Un enfantillage!... N*y songes plus et venes diner.

Avertie par la conversation que j*avaiB surprise, je me doutais bien que M** de Verninao s'efforcerait de surprendre le secret de mon oncle Jean, si tant est que mon oncle Jean puisse avoir un secret à cacher! Je la savais trop adroite, d'ailleurs, pour la supposer capable de brusquer les choses et de compromettre la situation. Aussi ne Iaissai*je échapper, pendant tout le repas, aucune de ses paroles, bien sûre que, à la premibre attaque indirecte, h la première allusion, mon oncle allait fran* chement parer le coup, et désarmer ses adversaires par Taveu de ce que Ton n'osait pas lui demander.

Juge de ma stupeur lorsque je le vis, au contraire, éviter avec soin toutes les occasions qui lui étaient offertes de se placer sur ce terrain. Huit ou dix fois il détourna l'entretien, et je crus m'apercevoir que cela devenait une gène pour lui. A plusieurs reprises il m'avait paru frappé de l'insistance de M"' de Verninac, et ce fut avec une visible satisfaction qu'il se leva de table pour aller fumer un cigare.

Je restai seule, songeuse et triste, avec M** de Verninac jusqu'à l'heure où nous avons coutume de nous retirer. Cette idée m'obsédait : « Qu'y a-t-il

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LE seCRVT DB L'ONGLI! JEAN. 107

dans le passé de mon oncle Jean?» Et cette idée me poursuivit ce soir^Ià jusque dans mon sommeil. Je rêvai de mines d*or, de chevaux emportés, de fleuves immenses, et si quelqu'un s'était trouvé près de moi pendant la nuit, peut«étre m'aurait-il entan* due murmurer : Les frères Lefèvre.*. 6an*»Fran« Cisco... Patrice Geok.

Oh 1 la triste nuit !

Je suis, tu le sais, d'un caractère assex résolu. Le lendemain matin j'étais décidée à tout savoir, coûte que coûte. Tout savoir? Non. J'étais bien sûre qail n'y avait rien. Mais j'étais décidée à me débarrasser à tout prix de ce doute que je sentais grandir et qui me torturait déjà I

Il n'y avait pour cela qu'à prendre une carte photographique et à te l'envoyer en disant : a Est-^ce lui? »

Mon oncle était levé depuis longtemps.

J'entrai dans sa chambre et «-*• ce n*était pas la première fois «^ je me mis à fouiller bravement dans ses tiroirs.

— Que chercheï-vous donc là, ma chère enfant? me demanda-t*iL

J'hésitais; je rougissais; j'avais honte de moi.

— Une photographie de vous, lui dis-je enfin.

— A quoi bon?... l'original ne vous suffit-il pas? -^ Ce n'est pas pour moi.

— Pour qui donc ?

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lot UNE HEURE A LIRE.

— Pour Madeleine.

J'aurais pu, n'est-ce pas? ajouter : pour Madeleine Lefèvre, la fille de M. Pierre Lefèvre. Je l'aurais vu tressaillir, ou ce nom ne lui aurait produit aucun effet. C'était un moyen sûr... facile!... Eh bien, explique cela qui voudra, ce nom m'aurait déchiré les lèvres! Le prononcer, c'était dire en face à mon oncle : «Je vous ai soupçonné, moi, votre nièce bien-aimée, de la plus vile et de la plus infâme action. » Et puis, qui sait! peut-être avais-je peur de le voir tressaillir, peur d'apprendre ce que je ne sais pas, ce que je ne veux pas croire, ce que je ne crois pas !

— C'est pour Madeleine, lui dis-je tout simplement.

— Votre chère Madeleine, me répondit-il, est une curieuse. Elle voudra bien se résigner à faire le voyage si elle a quelque désir de connaître son vieil' ami Jean de Fresne. . . Ecrivez-le lui , ma chère enfant.

— Mais elle ne peut pas venir.

— Eh bien... elle ne me connaîtra donc que par ce qu'il vous plaira de lui dire de moi.

— Mais...

— Pas de «mais», je vous en prie;, et ne cherchez plus ; il n'existe pas de photographie de moi... et je n'en ferai pas faire... J'ai pour cela des raisons personnelles.

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Je ne sais pourquoi ce refus me causa le même frisson que les quelques mots de M"** de Verûinac ! . . . Oh ! le doute ! le doute !

Puisqu'il n'y a pas d'autre moyen, viens, viens h tout prix! Le temps de le regarder sans être vue et de me dire : Non, ce n'est pas lui !

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