LA MÊME A LA MÊME
Mai 1872.
Je m'étais couchée, hier soir, bien résolue à déchirer ma lettre ce matin. Eh bien, non! il faut que j'aille jusqu'au bout ! il faut que nous sachions la vérité! Je n'ai pas le droit de me taire si, en parlant, je puis reconquérir un bien qui est à nous et dont on nous a lâchement dépouillées !
Mais j'ai hâte d'arriver au dénoûment et d'en finir. Quoique j'aie vécu bien heureuse lâ-bas pendant un an, ces souvenirs me sont devenus odieux; ils m'importunent. Et cependant j'ai été bien heureuse... oui!
Au lieu des misérables cabanes de planches que je m'attendais à trouver, imagine un véritable palais où Ton avait, à prix d'or, amoncelé toutes les merveilles de Paris, de Londres et de New- York; des écuries pleines; des voitures sous les remises; à quelques pas, sur le fleuve, une flottille de bar-
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ques et un yacht de plaisance; autour de la maison, enfin, un parc, un vrai parc, aussi correctement dessiné que peut Têtre celui de votre château des Petits-Prés. De Tusine je n'entendais pas même le bruit; elle était à un kilomètre de là. Pas d'ou*vriers; je n'étais entourée que de domestiques plus prévenants et plus polis que ceux des meilleures maisons de France.
Pouvais-je me défier du présent ou craindre l'avenir? Pendant six mois je me jetai comme une folle dans les plaisirs de cette existence nouvelle. Ce ne furent, pendant six mois, que promenades à cheval, excursions sur le fleuve, visites à Tusine, longues courses dans la montagne ou dans la forêt! Car il y a de tout dans cet admirable pays : des horizons à éclipser les plu* fameux de Tltalie; des montagnes à humilier la Suisse, et des arbres auprès desquels èeux que tu me vantes ne sont que des nains imperceptibles.
Je vivais au jour le jour, sans me soucier du lendemain. Je me croyais à Tabri de tout, entre ma grand'mère qui menait la maison, mon père qui m'adorait, et M. Louis Lefèvre, que je n'avais pas tardé, moi aussi, à regarder comme un ami sûr et dévoué, presque comme un père.
Il m'appelait sa « chère petite», et causait avec moi des heures entières; et sa voix était si persua-
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sive et si douce que, sans écouter parfois ce qu'il me disait, je me laissais bercer au bruit de ses paroles , comme il arrive au bord d'une eau qui coule sur les cailloux et dont le murmure éveille dans Fâme des rêves confus et délicieux I
Tout le monde paraissait nous aimer, d'ailleurs, ma grand'mère et moi. On ne jurait plus que par M** Charlotte et M"* Madeleine, que les ouvriers avaient baptisée M^^"^ Mad : c'était plus court et plus facile.
Sur la recommandation de mon père, nous avions pour tout le monde, pour M. Louis même, pris et gardé le nom de Lefèvre, le seul sous lequel il fût connu là-bas* Personne, du reste, ne semblait se soucier beaucoup de savoir si c'était bien notre nom. Je lisais sur tous les visages la confiance la plus absolue, la franchise la plus expansive. Si quelque chose avait pu me faire soupçonner un danger dans Tavenir, c'eût été — mais comment y songer alors — la bienveillance excessive de M. Louis Lefèvre pour un certain Patrice Geck, Hollandais, je crois, factotum de l'usine, avec lequel il avait de fréquents entretiens, et toujours ~ je m'en suis souvenue depuis — lorsque mon père était absent. Mais ce ne pouvaient être, à mes yeux, que des entretiens d'affaires, et je n'ai pas besoin de te dire que je ne me mêlais en rien de ce qui touchait à
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Texploitation. Cela regardait mon père, qui — je 4e regrette à présent — nous en épargnait les ennuis,, et nous laissait tout entières à nos plaisirs de châtelaines.
Et Torage, pendant ce temps-là, s'amoncelait sur notre tête !
Voici comment il éclata :
Un soir, mon père ne parut pas au diner. Comme nous nous en étonnions, M. Louis Lefèvre, dont la pâleur nous avait frappées, nous répondit, en hésitant, qu'il avait été retenu sans doute, qu'il ne tarderait pas à revenir, qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter.
La soirée se passa; la nuit vint; mon père n'était pas rentré. Le lendemain matin, personne encore! M. Louis savait quelque chose, à coup sûr; ce retard ne le surprenait pas. Depuis le diner de la veille il ne nous avait point adressé la parole. Lorsque, effrayées enfin, nous revînmes à la charge pour obtenir de lui la vérité :
— Ah! s'écria-t-il, que ne puis-je vous le cacher.
Il entraîna ma grand'mère dans la pièce voisine. J'entendis, au bout d'un instant, crier : «Mon fils! mon fils ! » Puis plus rien. Je me précipitai dans la chambre. Ma grand'mère était évanouie ; M. Louis Lefèvre essayait de la rappeler à la vie.
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— Qu'y a-t-il donc, monsieur? m'écriai-je, que s'est-il passé?
Il ne me répondit pas.'
Ma grand'mère était à peu près revenue à elle. M. Lefèvre nous prit les mains à toutes les deux, nous fit asseoir auprès de lui, et nous dit alors que, la veille, dans l'après-midi, mon père, parti à cheval pour explorer un nouveau filon sur les bords du Colorado, avait été emporté dans une course folle et précipité du haut des rochers dans le fleuve... dont le courant avait tout emporté, cheval et cavalier!...
Ai-je besoin de te le dire? Je ne compris qu'une chose : mon père était mort! mon père que j'adorais ! Toute à ma douleur, je ne songeai point à ce qu'il y avait d'invraisemblable dans ce récit. Mon père était mort! Et je ne devais pas même avoir la triste consolation d'accompagner ses restes à leur dernière et éternelle demeure! Je ne devais pas même le voir une dernière fois !
Nous passâmes deux jours entiers dans les larmes, ma pauvre grand'mère et moi, ne nous arrêtant que pour nous regardef, et pleurant de plus belle lorsque dans un regard nous avions échangé toutes les désolantes pensées qui nous torturaient!
Hélas ! tu le sais peut-être — puisses-tu, si tu l'ignores, ne le savoir jamais! — les plus amères dou-
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leurs, comme les plut cruelles souAVances, s'usent par leur excès même. Les larmes ne coulent plus; les yeux sont vides ; le cœur s'atrophie et cesse de battre. C'est une sorte d'hébétement! Il semble que l'on recommence une vie nouvelle et que, depuis la veille, des années entières se soient écoulées!
Nous en étions là quelques jours après la mort de mon père.
Pendant ces quelques jours, M. Louis s'était montré plein de tendresse et d'égards. Comprenant sans doute que sa présence eût été pour nous une gêne plus qu'une consolation, il ne nous avait fait que de rares visites; mais dans chacune il avait trouvé de ces mots qui viennent du cœur et qui vont au cœur* Notre affection pour lui s'était augmentée de toute celle que nous ne pouvions plus donner à l'absent!
Lorsque nous songeâmes^ pour la première fois, à reprendre notre train de vie habituel, la pensée nous vint en même temps que nous allions avoir à régler de graves questions d'intérêt. Comment les choses s'arrangeraient-elles? Resterions*nous , et M. Lefèvre se chargerait-il de poursuivre seul, pour notre compte comme pour le sien, cette exploitation considérable? ou bien liquiderait-on notre part et quitterions-nous le pays?
Il fallait le savoir.
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Ma grftttd'mère fit demander M. Lefèvre. M. Lefèvre n'était pas là, et ce fut Patrice Geck qui vint nous en informer.
— Quand il rentrera, priez-le de passer dans notre appartement, dit ma grand'mère.
— Ohl riposta Patrice Qeckavec un mauvais sourire, M. Louis pourrait bien ne pas rentrer de sitôt !
Et il sortit sans nous rien dire de plus. Nous étions stupéfaites. Les manières et le ton de cet homme, si obséquieux d'ordinaire, nous avaient paru changés brusquement. Il y avait en lui quelque chose d'arrogant et de hautain. Le valet semblait devenu le maître.
Et ce n'était que trop vrai!
Le lendemain nous étions, au nom de la loi, expulsées de la maison que nous habitions. M. Louis Lefèvre s'était embarqué pour l'Europe, et Patrice Geck, son mandataire— je devrais dire son complice — faisait valoir ses droits. Nos protestations furent inutiles; tous les actes étaient en règle. M. Louis Lefèvre était créancier de M. Pierre Lefèvre, mon père, pour des sommes considérables, que ne pouvaient couvrir même ses droits dans la liquidation de l'entreprise I Quand, où, comment ces dettes avaient-elles été contractées? Pourquoi, devant nous, n'en avait-il jamais été question? Ce fut lettre close !
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On nous jetait dehors, sans argent, sans abri, sans autre ressource que quelques louis dans notre poche et les vêtements que nous avions sur le dos !
Et M. Louis Lefèvre était parti!
Comment donc était mort mon père?... Ces papiers, en vertu desquels on nous chassait, étaientils vrais ou faux?...
Nous revînmes en France, Dieu sait comment!... Et, maintenant, comprends-tu? Dans cette lettre signée de ton oncle Jean , ma grand'mère a positivement reconnu l'écriture de ce M. Louis Lefèvre, de ce... — j'ose à peine t'écrire cela, mais il le faut! — de ce misérable dont le misérable Patrice Geck exécutait les ordres !
Pardonne-moi le mal que je te fais, mais il faut que nous sachions la vérité !
BLANCHE À MADELEINE
Juin 1872.
Malgré toute mon amitié pour toi, ma chère mignonne, j'aurais grand'peine à te pardonner si tu n'avais cette excuse à mes yeux, que tu ne connais pas mon oncle et que tu ne sais pas de qui tu parles !
Il me semble t'avoir écrit, cependant, que c'est le meilleur, le plus généreux, le plus probe et le plus
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dévoué des hommes. Le soupçonner, lui! Et de quoi? D*une infamie! Pis encore peut-être, d'un crime ! Âh ! non ! non ! ce n'est pas sérieux. Le pays tout entier partirait d'un éclat de rire homérique, si une pareille histoire était colportée. Lui! mais il ne songe qu'à faire le bien ! Il ne se préoccupe que de soulager les misères, que de réformer les abus, que de lutter contre les injustices! L'idée seule d'une méchante action le met hors de lui, et vous supposez!... Ne parlons jamais plus de cela, je t'en prie ! Votre misère n'est pas son fait I Je le dis ! Je le sens ! Je l'affirme !
Certes, il m'aurait été bien facile de vous en envoyer la preuve immédiate. Je n'avais qu'à lui dire : «Voilà ce dont on vous accuse. Est-ce vrai?» Et il aurait bondi, sans aucun doute, en s'écriant : « Je n'ai jamais mis les pieds dans ce pays-là!... y> Mais il en serait tombé malade, et je n'en ai rien fait. Je n'en ferai rien. N'en parlons plus.
J'ai d'ailleurs bien autre chose en tête pour le
moment. Tu ne sais pas ? Je me marie ! Mon Dieu
oui. Gela s'est fait en quinze jours. C'est mon oncle
Jean qui m'a trouvé un mari ; je l'accepte les yeux
fermés ; tout ce que faijt mon oncle est bien fait. Il
parait que les fortunes se sont convenues. Je suis
riche ; M. de Veminac est à son aise ; tout est pour
le mieux. M. de Veminac! Cela sonne bien, n'est-ce
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pas? Le nom me plaît ; et celui qui le porte ne m'a pas déplu*
Mon oncle Jean le trouve trës^biené
Je Tai vu pour la première fois hier. C'est un grand jeune homme blond, qui me fait Teffet d'être un peu timide et un peu... faible* Mais il a de qui tenir. Mon futur beau^père est un agneau qui prend bénévolement à contre-pied l'article je ne sais com* bien du Code civil* Il doit obéissance à sa femme, qui, en revanche^ lui doit et lui donne protection. De braves gens, du reste, très«-estimés dans ie pays, et que j'aurais grand tort de ne pas aimer..« ils m'adorent déjà. C'est une fatalité, tout le monde m'adore. Pourquoi? Je suis tentée de croire que cela tient à ce que je me montre toujours telle que je suis, et que je laisse tomber les paroles et les actions comme elles me viennent, sans songer à ce qu'elles valent.
Tu sais que ce sera trës-^beau, ma noce I On i déjà commencé dans le parc d'immenses travaux pour ce jour»là. Illuminations féeriques i feu d'arti* flce I danse sur la pelouse I Tout le village viendra. C'est pour le 10 juillet.
Comme il ne s'agit plus, cette fois, que d'une hospitalité de quelques jours, j'espère que vous ne fere2 pas la sourde oreille.
Mon oncle se propose de vous écrire à ce sujet.
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Pardonnez-lui son écriture et venez. N'est-ce pas une occasion toute trouvée de vous assurer de visu de Tabsurdité de vos soupçons î
C'est convenu? — Oui. — Sinon je reprends et je garde pour d'autres les baisers que je vous destinais.
MADELEINE Â BLANCHE
JuiQ 1872.
Nous avons reçu la lettre de M. Jean de Fresne. Eh bien, ma pauvre Blanche, fâche-toi, répète-nous que c'est absurde... ma grand'mère affirme que c'est lui ! Le doute n'est plus possible pour elle ; et si je doute encore, moi, c'est que je t'aime trop pour ne pas souhaiter de me tromper. Avec quelle joie je te l'avouerais pour t'épargner la douleur d'une si amère désillusion !
Mais il faut que nous allions jusqu'au bout.
Songes-y; s'il nous est permis d'espérer un avenir meilleur; s'il nous est permis de croire que nous ressaisirons un jour quelques bribes de notre fortune, c'est à la condition de retrouver l'homme qui nous en a dépouillées.
Si c'est lui... Ah ! ne t'emporte pas! raisonne! Le monde est plein de gens qui n'ont de la probité que le masque, et bien des crimes ne sont impunis que parce qu'ils sont restés ignorés.
iOO UNE HEURE A LIRE.
Je te fais mal ; je te (lésespëre, je le sais.
N'importe.
Tu as une photographie... une carte... un portrait quelconque de M. de Fresne? Envoie-le-moi.
Tout sera dit.
Ne compte pas sur nous à l'époque de ton mariage. La misère est un maître qui ne laisse pas de répit à ses esclaves. Notre chaîne est trop solidement rivée. Nous ne pouvons la briser!..; Je ne dispose ni d'un jour, ni d'une heure, ni d'une minute. Et cela est si vrai, que je n'ai pas même le loisir de t'en écrire plus. Il me faut quitter la plume pour l'aiguille !