TÊTES COURONNÉES
Ce n'était pas^ du reste^ une promesse menson^ gère. Dès le jeudis on avait commencé à dresser sur le champ de foire deux poteaux énormes^ aa sommet desquels on avait, à grand renfort de treuils
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et de poulies, tendu une corde d'une vingtame de mètres de long.
Derrière, dans une baraque de toile, la troupe de M. Salvator — qui devait, en attendant le surprenant exercice de sa femme, émerveiller les curieux par sa force et son agilité — vaquait à ses occupations habituelles.
Ce n'est pas sur la place publique qu'il faut voir les saltimbanques, c'est dans la voiture monumentale qui les transporte, bêtes et gens; ou derrière les quatre murs de toile qui leur servent d'appartement. C'est là qu'apparaît à nu leur misère. Les habits troués remplacent les oripeaux couverts de paillettes; la pâleur des joues n'est plus cachée sous le fard, la maigreur des membres sous les épaisseurs du maillot.
On rit de ces gens devant la toile; derrière, on serait presque tenté d'en pleurer!
La famille de M"** Salvator, qui de son vrai nom se nommait tout simplement Lisa Machinot, se composait de son mari, Pierre Machinot, dit Salvator^ sorte d'Hercule à la figure inintelligente, bestiale, presque farouche, et de sept enfants échelonnés d'âge en âge : six garçons, dont l'aîné pouvait avoir quatorze ans, et une petite fille de six ans. De tous, Jenjiy seule était l'enCant de Lisa. Des garçons, trois étaient les fils de Pierre, et les trois
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autres, venus on ne sait d'où, s'étaient accrochés à lui, comme la mousse, dans les bois, s'attache aux arbres.
Nous avons dit avec intention la famille de M"' et non de M. Salvator. C'était elle, en effet, l'âme, le ressort, la vie de tout ce monde. Elle seule veillait aux besoins de chaque jour, aux ressources du lendemain; elle seule réglait l'ordre des représentations et désignait les villes où il était bon d'en donner; habits, hnge, accessoires, décorations, formalités à remplir, tout la regardait et ne regardait qu'elle. Son mari n'était qu'un comparse — dangereux, hélas ! comme on pourra bientôt s'en convaincre.
Madame Salvator, que nous appellerons, ainsi que l'appelaient tous les siens, Lisa, était une petite femme d'une trentaine d'années, maigre et d'apparence chétive, mais d'une prodigieuse activité, toujours courant, toujours trottant, toujours parlant, et capable au besoin, non, comme César, de dicter quatre lettres, mais de faire quatre choses à la fois, et de les bien faire. Elle avait l'œil vif, les lèvres épaisses, les dents blanches, les cheveux noirs ; et cependant elle était laide; son nez, violemment retroussé, la rendait presque comique. Mais le sourire était si doux, le regard si droit et si perçant, qu'elle échappait au ridicule et faisait bonne
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figure lorsque, vêtue de sa jupe courte et de son maillot de laine, elle venait saluer thonorable société.
Tandis que, sur le champ de foire, les badauds et les gamins regardaient curieusement les préparatifs de la grande représentation du lendemain, Lisa, son mari et leurs enfants s'apprêtaient à dîner. Toute la famille était assise en rond autour d'une colossale marmite de terre où bouillait doucement le pot-au-feu. C'était jour de liesse! Deux livres de bœuf, trois choux et une collection de légumes variés ! De tout cela le bœuf seul avait été payé. Les saltimbanques, de temps immémorial, braconnent sur les routes, une carotte par-ci, un navet par-là — l'autorité ferme les yeux quelquefois, le propriétaire bien souvent, et ce n'est certes pas nous qui élèverons trop haut la voix contre les déprédations presque ino£fensives de ces pauvres oiseaux de passage.
Lisa, vêtue d'une mauvaise robe d'indienne et d'un caraco de percale à fleurs, dernier débris d'un rideau hors d'usage, avait donné le signal en découvrant la marmite. Toutes les assiettes vinrent ensemble, avec une précision mathématique, former autour d'elle huit cercles tangents. Elle plongea la cuiller dans le pot, servit tout son monde, et pendant cinq bonnes minutes on n'entendit plus
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que le bruit du fer qui battait en mesure la faïence fêlée des assiettes.
Tout à coup un cri s'éleva :
— Veux-tu me laisser tranquille, Isidore !
— Qu'y a-t-il, voyons ? dit Lisa.
— M'man, répondit une voix fraîche et claire, c'est Isidore qui me prend mes carottes !
— Allons, gamin, rends*Ini ça !
— Tu en donnes toujours plus à Jenny qu'atil autres, dit le père entre deux bouchées.
— De quoi te mèles-tu ?
— De ce qui me regarde, pas vrai î
— Oui-dà !
— Quand on ne travaille pas, on maîïgô moins.
— Tu vas encore revenir là'^essus ? dit Lisa d*tiiî ton aigre à son mari... Si je ne veux pas qu'elle travaille, elle ne travaillera pas.
— Et nous la nourrirons à rien faire.
— Si j'en fais pour deuxl
Pendant ce colloque, la querelle s'était envenimée entre les deux gamins. Isidore, garçonnet de huit ou dix ans, avait rudement poussé la petite, qui, pour se venger, avait riposté par un coup de cuiller vigoureusement appliqué en pleine figure.
Pierre allait, pour mettre le holà, corriger sans doute la petite fille, qui, ne travaillant pas, comme il disait, n'avait droit à aucune indulgence. Mais
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Lisa s*était levée, et, presque menaçantei le prit par le bras en lui disant :
— Tu sais, ne touche pas la petite I
Il y avait dans le ton de ces paroles, dans le geste et dans le regard qui les accompagnaient une si imposante énergie, une si implacable volonté, que Pierre, en grommelant, se remit à sa place et reprit son assiette.
Cette scène, si courte qu'elle soit, suffirait presque à montrer sur quel pied de lutte continuelle vivaient Lisa et son mari. Non que Pierre fût un méchant homme ; mais il ne comprenait pas, et ne pouvait pas comprendre sa femme. Il y a des sentiments dont Texquise délicatesse échappe aux intelligences grossières.
Lisa aimait Jeifny d'un amour profond et exclusif. Jenny résumait le monde pour elle. Quand il s'agis* sait de Jenny, son mari et ses fils ne comptaient plus. Elle les aimait cependant; mais comme la poule aime ses poussins, la chienne ses petits — amour instinctif dans lequel manque le rayon divin de la pensée.
Pour Jenny, au contraire, il brillait ce rayon dans toute sa puissance, dans toute sa splendeur. De sa mère, Jenny, sans le savoir, avait fait une âme intelligente. Quand Lâsa regardait Jenny, son visage s'illuminait ; elle était belle ; toutes les clartés de
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son cœur lui montaient aux yeux, et faisaient jaillir de son regard des gerbes de lumière éblouissante.
Pour Jenny, sa fille ! elle aurait mis le feu aux quatre coins d'une ville ! Elle était capable de tout pour sa fille , même de mourir sans un regret et sans une larme ! Il n'y a que les mères qui aiment ainsi.
Ah ! c'est qu'elle était bien mignonne, la petite Jenny, avec sa longue chevelure blonde, qui, à chaque mouvement de tète, lui faisait comme une auréole ensoleillée ; ses petites mains, ses petits pieds roses, et ses fossettes joyeuses dans les joues!
Usa n'avait pas voulu, bien entendu, que l'on soumit sa fille aux exercices qui avaient été la seule base de l'éducation de ses garçons.
Pierre avait eu beau faire valoir qu'il lui fallait un métier ; qu'elle devait, comme les autres, payer le pain qu'elle mangeait : la mère avait été inflexible, et avait si péremptoirement manifesté sa volonté, que Pierre avait dû s'y soumettre. Mais il n'avait pas pour cela renoncé à l'espérance d'en venir à ses fins , et maintes fois il était revenu sur ce sujet de querelle avec un acharnement qui n'était pas sans inquiéter la pauvre Lisa.
Pierre en effet s'enivrait alors plus souvent qu'autrefois, et ses brutalités avaient pris un caractère des plus alarmants.
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Ce soir-là, pourtant, la querelle n'eut pas de -suite. Après le dîner, on acheva les préparatifs de la représentation. A la lueur d'une chandelle, on raccommoda les maillots et les jupes, on rattacha les cordons des sandales, et lorsque tout fut prêt, chacun s'alla coucher dans un coin pour dormir à la belle étoile.
Le lendemain matin, Lisa toucha à la mairie les 250 francs que lui allouait la municipalité, vu l'impossibilité où elle était de prélever un droit fixe par spectateur ; puisque, en raison de l'élévation de la corde, la ville tout entière pouvait jouir du spectacle sans bourse délier.
Les exercices de Pierre et de ses fils donnaient une recette à part. La journée serait donc bonne. A deux heures, la première représentation commença ; à huit heures du soir, la dernière était finie; la recette avait dépassé de beaucoup ce qu'on en pouvait attendre... si bien que Pierre, se sentant dans la poche de l'argent qui ne devait rien à personne, s'en était allé au cabaret, où il s'était bel et bien grisé.
Il ne rentra pas de la nuit.
Six mois avant, Lisa ne se serait certes pas préoccupée de cette mince aventure. Mais depuis quelque temps, nous l'avons dit, les menaces de Pierre étaient devenues si formelles, ses exigences si im-
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pérîeusesi il avait si brutalement fait sentir ses droits de père et sa force d'homme, que la pauvre femme tremblait pour elle et pour sa fille.
Vers midi, Pierre rentra, le teint rouge et Tœil allumé.
— J'ai fait une trouvaille, Usa I dit-il,
— Ah!
— Oui, regarde 1
Il avait tiré de dessous sa blouse un costume complet de danseuse pour enfant de six à sept ans : maillot de laine, jupe de mousseline, et petits souliers à rubans.
— Devine combien.
Usa, pâle comme une morte, et comprenant bien que, pour la vingtième fois, elle allait avoir maille à partir avec son mari, ne répondit pas.
— Trois livres dix sous I s'écria Pierre. — Arrive ici, Jenny, qu'on essaye!
-*- Jenny n'avait pas besoin de ça.,, tu le sais bien ! , . . Elle est trop jeune pour travailler ! , , . et puis elle est trop faible, cette enfant 1
— Faut lui apprendre !... faut l'accoutumer,. , Arrive ici.
— Ecoute-moi, Pierre, dit Usa en joignant les mains et en s'agenouillant presque devant lui; je t'en supplie, laisse-la-moi!... Qu'est-ce que ça te fait? est-ce que je ne suis pas là?.., est-ce que nous
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manquons de quelque chose?... Quand tu a3 besoin d'argent, est-ce que je ne t'en donne pas?
— C'est un reproche ! dit Pierre en ricanant,
— Non, mon ami, non !... Seulement, puisque ti| ne manques de rien et que les enfants ont ce qu'il leur faut...
— Ils le payent!.,, tandis que la petite...
f Je paye pour elle, moi! dit Usa.
— C'est ça ! plains-toi î
— Je ne me plains pas!... Je ne me plaindrai ja* mais, pourvu que tu me promettes...
—*- Je ne te promettrai rien !... Je t'en ai assez ac^ cordé comme ça ! Faut que ça finisse I
— Pierre I
— Je te dis qu'elle travaillerai
Jenny s'était approchée de sa mère, et, tout effrayée, l'avait prise par la jupe.
Pierre la saisit brusquement, l'enleva, et d'un^ main la jeta en l'air en s'écriant :
— Faut l'assouplir !
En même temps il allongeait son bras d'Hercule pour la ressaisir au vol. Mais, soit qu'il eût mal pri^ ses mesures, soit que, à moitié ivre encore, il n'eût pas la sûreté habituelle de son coup d'œil, il la manqua ; elle tomba lourdement à terre et se mit à pleurer. 4vant que Lisa, qui venait de jeter un cri de frayeur, eût trouvé le temps de l'en empêcher,
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furieux de sa maladresse, Pierre avait brutalement relevé sa fille.
— Laisse- la, dit-elle à demi folle, laisse-la!... Je ne veux pas.
— Faut Tassouplir !
— Laisse-la !
Mais Pierre était d'autant plus furieux que Jenny venait de lui échapper. Elle était allée se blottir dans un coin. Il courut sur elle; il allait s'en emparer, la martyriser encore ; Lisa eut une inspiration soudaine : elle prit brusquement une des barres de fer qui soutenaient la marmite sur le foyer, et, se plaçant devant son mari, la lui présenta à bout de bras. Cette barre rougie par le feu, Pierre, à demi fou de rage, ne sachant ce qu'on lui opposait, la saisit à pleine main pour écarter sa femme. La douleur de cette brûlure fut si violente, qu'il recula terrifié avec un rugissement de bëte fauve.
Il était dégrisé du coup; il ne revint pas à la charge et ne souffla mot. Mais sa colère, pour être muette, n'en était pas moins dangereuse; et l'heure de la représentation approchait!
Le champ de foire était couvert d'une foule qui attendait impatiemment l'exécution du fameux saut périlleux sur la corde roide ; et Lisa n'osait pas sortir! Elle ne voulait pas laisser seuls face à face le père et la fille !
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Heureusement, tandis qu'elle s'habillait, Pierre prit sa casquette, souleva la toile de la baraque et disparut.
— Il va se griser encore, pensa-t-elle... Allons, ce sera à recommencer demain.
Puis, s'adressant à Jenny :
— Mignonne, viens m'embrasser, dit-elle... Et s'il s'approche de toi , s'il te touche, appelle-moi. Je t'entendrai, va !
Puis elle se glissa à son tour hors de la baraque, et parut devant le public, qui l'accueillit par une salve d'applaudissements. Elle salua, mit de la craie à ses sandales, salua encore et gravit lestement les degrés de l'échelle qui lui donnait accès sur la corde. Une seconde après, elle était à soixante-dix pieds de terre, debout, le dos contre la barre d'appui et prête à s'élancer.
Le temps était clair et magnifique. Un gai soleil d'automne miroitait sur l'eau de la Marne et dessinait à travers les branches des peupliers de longues traînées lumineuses sur le champ de foire. Des gazouillements d'oiseaux se mêlaient aux refrains nasillards des orgues de Barbarie. — Un vrai jour de fètel
Mais Usa ne pensait qu'à une chose :
— Pourvu qu'il ne rentre pas 1 Pourvu qu'il ne maltraite pas Jenny !
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Elle avait quitté sa barre d'appui et venait de s'élancer sur la cordet Peux fois elle l'avait parcourue dans toute sa longueur aux applaudissement» de la foule. Le moment était venu d'exécuter son saut périlleux. Un exercice de cette pâture exige, en même temps qu'une incroyable agilité, une merveilleuse sûreté de coup d'œil. Il ne faut pas quitter la corde des yeux. Tourner la tête, c'est mourir!
4u moment où elle allait s'élancer, une voix d'enfant dans la foule oria :
— Maman !
Dans la foule?... Etait-ce bien dans la foule? Lisa avait cru reconnaître la voix de Jenny. C'était du côté de la baraque ! Un tremblement convulsif l'agitait des pieds à la tête. E}lle ne se déconcerta pas et prit ses mesures. Mais, au moment où elle se préparait à sa dangereuse culbute, au moment où ses pieds allaient quitter la corde, la même voix d'enfant, mais plus rapprochée, plus distincte, répéta ;
' — Maman 1
Cette fois, il sembla & la pauvre Lisa que cette voix était comme étranglée par la peur ; elle y cru| trouver un appel désespéré ; elle y crut reconnaître la voix de sa fille ! Et, machinalement, comme attirée par la puissance magnétique qui la tenait invi-
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siblemeQt liée à son enfant, elle tourna la tète et regarda.
C'était plus qu'il n'en fallait pour perdre l'équilibre. Lorsqu'elle comprit la gravité de sa faute, il était déjà trop t^rd ; elle se sentait tomber ; elle tombait !
Elle essaya vainement de ressaisir au passage avec ses mains la corde que ses pieds avaient quittée. On la vit tourner sur elle-même, en l'air, comme un volant, puis tout à coup s'abattre, avec un bruit sourd, saàs que rien eût amorti la violence de sa phute.
Ce fut une clameur épouvantable. En une seconde, l'enceinte de planches fut brisée ; on fit une civièrç et l'on transporta la pauvre femme à la maison d'école.
Elle n'était pas morte encore. A peine le médecin, appelé en toute hâte, lui eut-il donné les premiers soins, qu'elle ouvrit les yeux et regarda autour d'elle en murmurant :
— Jenny !
I^a petite fille était là avec ses frères, encore vêtus de leurs maillots couverts de paillettes, et Pierre, que la vue de sa malheureuse femme ensanglantée, à demi morte, avait comme atterré. Il n'était pas méchant, cet homme ! Il se repentait, ^t en voyant Lisa tout entière à sa fille, qu'elle entourait de ses
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bras et qu'elle couvrait de larmes et de baisers, il comprenait presque ! Elle ne lui disait rien, à lui, et il ne lui en voulait pas ! Il ne comptait plus. C'était justice.
Elle lui fit un signe des yeux cependant; elle embrassa Tun après Tautre ses fils, car elle les aimait aussi — autrement, voilà tout — mais sa pensée n'était qu'à Jenny.
— Mourir ! se disait-elle confusément, que vat-elle devenir?... Je ne serai plus là pour la défendre!... Pierre lui fera payer mes préférences et mon injustice!... Il voudra la faire travailler! Et ma pauvre petite fille mènera la vie que j'ai menée !... Elle mourra peut-être comme je meurs !
Alors, effarée à cette idée pleine d'épouvante, elle se dressa sur la civière, et, toute sanglante, se cramponnant au matelas :
— Je ne veux pas mourir ! s'écria-t-elle ; je ne veux pas mourir! Monsieur le médecin, sauvez-moi !
Ce fut une crise horrible, qui dura cinq minutes, autant dire cinq siècles ! Elle se débattait et se tordait dans sa douleur morale, plus que dans sa douleur physique !
Et comme elle devait souffrir cependant! Les deux jambes brisées, une côte enfoncée, et à la tête une plaie, d'où le sang jaillissait par moments comme l'eau d'une fontaine !
A force de soins on la calma.
Elle revint à elle encore une fois, mais plus difficilement, plus lentement. Elle étendit les mains et tourna les yeux du côté où devait se trouver sa fille. On poussa Tenfant dans ses bras et un sourire lui revint aux lèvres. C'était presque la vie qu'on lui donnait!
Mais avec la raison ses craintes étaient revenues, d'autant plus vives que Pierre était là debout, les sourcils froncés, les mains crispées, qui la regardait mourir !
— Il ii'est pas méchant, pensait-elle... Si je lui demande d'épargner Jenny, il me le promettra ; mais... tiendra-t-il sa promesse?... Quand il a bu, il ne se souvient pas !... Il faut que je le lui demande cependant !
— Pierre ! dit-elle à demi-voix.
Le pauvre homme, affolé par ce désastre — la mort de Lisa, c'était la ruine, c'était la misère pour lui et pour les siens — le pauvre homme accourut, et, doux comme le sont ces gens-là quand un sentiment puissant les domine, s'agenouilla près d'elle en murmurant :
— Pardonne-moi, Lisa, pardonne-moi !
— Je veux bien, répondit-elle; et pourtant... c'est à cause de toi que je meurs, mon pauvre Pierre !... Mais nous avons eu de bons moments
ItO UN£ HBURB À URE.
tous les deux... Je ne veux me souvenir que de ceux-là!... On est indulgent, vois-tu, quand on meurt!... Et puis, qui sait?.,» J'ai eu des torts aussi..,
— Des torts?... Qu'est-ce que tu dis là?
— La vérité !... J'aimais trop Jenny, vois-tu!... Mais ce n'est pas ma faute !... Elle est si gentille et si faible ! ça se comprend..,
^ Mais oui ... ça se comprend ! . , , et si j 'avais su !.. .
— N'est-ce pas ?
— Oui!... Et dire qu'il est trop tard !
— Trop tard? s'écria Usa, brusquement illuminée par une lueur d'espoir. Non, Pierre, il n'est pas trop tard I
Mais une voix secrète lui disait :
— Il va promettre... tiendra-t-il?
A cette promesse il fallait une sanction* Tandis qu'en proie à ce doute plein d'angoisse elle regardait vaguement devant elle — comme regardent ceux qui vont mourir — un petit christ de bois noir, accroché à la muraille avec sa branche de buis, lui apparut ; elle ne l'avait pas vu encore.
Jusqu'à ce jour, elle n'avait guère songé à Dieu la pauvre femme ! Travailler et souffrir, c'est prier ! s'étdit-elle dit toute sa vie. Et, de fait, elle avait tant souffert qu'elle pouvait espérer son pardon devant le Dieu qu'elle avait oublié.
UN SAUT PÉRILLKUX. 231
Mais là, sur ce grabat, à demi morte, elle ge ressouvint. Toutes les sublimités de la foi se révélèrent tout à coup à son esprit, à son âme et à son cœur. Le Christ lui apparaissait comme la divine iocarna-p tion du dévouement et du sacrifice !
Elle venait de trouver en Dieu le secours que ne pouvaient lui donner les hommes.
Etendant son bras maigre et déjà lourd vers le christ de bois, elle le montra à Pierre en lui disant :
— Jure-moi là-dessus, Pierre, que tu ne feras pas travailler Jenny... comme nous avons travaillé.
Pierre regarda cette image, qui pour la première fois peut-être frappait ses yeux — ses souvenirs d'enfance étaient si loin ! — et dit d'une voix concentrée, grave, émue, où Ton sentait que le cœur avait mis sa volonté et sa force :
— Je te le jure !
Un divin sourire illumina le visage de Lisa.
Elle pouvait mourir.
Sans écarter Pierre , sans oublier ses fils groupés autour d'elle et à qui elle s'efforçait de sourire, elle prit la petite Jenny dans ses bras, et, la tête renversée, la soutenant devant elle pour ne voir qu'elle, s'abandonna à l'agonie qu'elle sentait venir.
Agonie paisible et douce. Quand l'âme est tranquille, elle s'échappe du corps sans déchirement.
28t UNE HEURE A LIRE.
Les lèvres s'entr'ouvrent d'elles-mêmes pour la laisser remonter vers Dieu.
Cinq minutes après, Jenny était à genoux sur le lit ; les mains de Lisa ne la soutenaient plus, ses yeux ne la voyaient plus.
La mère était morte, mais Tenfant était sauvée...
Pierre a tenu sa parole.
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En 1867, à Tépoque où les touristes et les joueurs des cinq parties du monde se donnaient chaque année rendez-vous à Bade, le baron Franck de Reichenbach fut présenté à M"' la vicomtesse de Monjardey, qui s'y trouvait alors avec ses deux filles, Valentine et Marguerite.
Le baron Franck était un Allemand pur sang, rose et frais comme une jeune fille, cheveux blonds, moustache blonde, peau blonde ; et semblait, au premier coup d'œil, ainsi que tous ses compatriotes, avoir Tâme calme, sereine et blonde comme sa moustache et ses cheveux.
Il jouait du piano comme vous et moi, valsait mieux que les Willis de la ballade, roucoulait proprement une romance, perdait flegmatiquement ses florins à la roulette, et faisait, en un mot, de la manière la plus convenable tout ce qui concernait son état de gentilhomme... à marier. Si Ton ajoute à ces avantages personnels une fortune plus que
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décente et le grade de major dans Tartillerie du roi de Bavière, on comprendra sans peine que le baron Franck de Reichenbach eût éveillé l'attention de plus d'une famille, et particulièrement celle de la vicomtesse, qui songeait précisément alors à établir sa fille aînée.
Marguerite avait dix-huit ans. Douce, afifable, un peu timide même, elle s'était facilement laissé prendre au charme des mélancoliques rêveries que font naître les sapins et les ruines de la vieille AUe* magne. Aussi accueillit-elle, sinon avec empressement, du moins avec une obéissance toute spontanée, les offres que lui transmit un soir M"' de Monjardey de la part du baron de Reichenbach.
Les fortunes étaient égales; les deux familles appartenaient au même monde ; toutes les conditions de bonheur semblaient réunies; le marjage fut décidé séance tenante, et célébré de\\ii mois plus tard en l'église Saint-Thomas d'Aquin, à la grande joie de la vicomtesse, qui n'eut pas lieu, du reste, de se repentir du choix qu'elle avait fait» Le baron Franck fut le modèle des maris et le modèle des gendres.
On ne jurait plus que par lui. Georges même — le fils de M""** de Monjardey, alors élève h Saint- Cyr — qui s'était montré tout d'abord peu enthousiasmé dQ Ç9 mariage, avait fini par adQrer soq
beau-frère et chantait ses louanges à Tunisson.
Valentine seule montrait quelque défiance. Le baron lui semblait trop rigoureusement parfait pour qu'il n'y eût pas dans cet étalage de vertus un peu d'affectation et de calcul. Mais, comme il eût été difficile, pour ne pas dire impossible, d'assi-* gner un but à tant de machiavélisme, on faisait peu de cas des résistances de Valentine; on en riait, et on se laissait vivre. Ce bonheur sans mélange ne devait pas durer longtemps, hélas! Six mois après son mariage, Marguerite fut brusquement arrachée à Taffection des siens par une Qèvre pernicieuse dont elle avait contracté le germe, un soir, en sortant du bal de l'ambassade d'Allemagne. Ce fut un coup terrible pour M"® de Monjardey, qui adorait sa fille ; pour Valentine et pour Georges, qui adoraient leur sœur; et aussi, nous devons le croire, pour le baron Franck de Reicbenbach, qui pleura des larmes abondantes.
Madame de Monjardey quitta Paris huit jours après cet événement et alla s'ensevelir, c'est le vrai mot, dans sa vieille demeure seigneuriale au milieu des montagnes de la Franche-Comté.
Imaginez une crique immense fermée de trois côtés par des rochers inaccessibles, ouverte, du quatrième, sur un horizon noir de sapins ; au fond de cet abîme, un lac bleu comme le lac de Genève ;
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et sur le bord de ce lac, entourée d'une abondante et riche végétation, une demeure en ruine, moitié pierres, moitié briques, rongée par le temps, brodée de mille arabesques par la pluie, la grêle et la neige : voilà ce que c'était que le domaine de Monjardey.
L'endroit ne pouvait être mieux choisi par la vicomtesse pour donner un libre cours à sa douleur. Elle se prit à aimer ce vieux manoir où, jusqu'alors, elle n'avait pour ainsi dire pas mis les pieds. Elle s'y installa, et résolut de n'en plus sortir.
Valentine, un peu farouche de sa nature, rêveuse comme sa sœur, mais avec plus d'énergie et de sève, s'associa de tout cœur à cette existence nouvelle dans un pays sauvage, où tout parlait à l'imagination comme aux yeux.
Quant à Georges, il était sorti de Saint-Cyr, et venait d'être envoyé à Sarreguemines en qualité de sous-lieutenant au 96* de ligne.
Le baron Franck, lui, avait repris le chemin du grand-duché de Bade, où l'appelaient à la fois ses intérêts et ses devoirs. Ses lettres, expédiées tous les quinze jours avec une régularité mathématique, n'étaient pleines que de regrets affectueux, que de promesses d'un dévouement à toute épreuve. Le souvenir de Marguerite donnait à ces lettres quelque peu emphatiques un prix inestimable aux yeux
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de M"* de Monjardey, et faisait mentir le proverbe : Les absents ont tort. Le baron de Reichenbach gagnait tous les jours du terrain dans son esprit et dans son cœur. C'était un second fils. Elle avait en lui une confiance absolue, aveugle.
Aussi n'essayerons-nous pas de peindre sa joie lorsque, un beau matin d'août — on était alors en 1869 — le baron Franck arriva inopinément et déclara qu'il avait résolu de s'installer définitivement en France. Les empiétements de la Prusse froissaient, disait-il, son patriotisme de Bavarois ; il jetait les épaulettes et le sabre aux orties. Il allait vendre ses terres , en racheter de plus productives en France, et vivre de la vie heureuse et plantureuse du gentilhomme campagnard. En attendant, il réclamait de l'excellente M°' de Monjardey une hospitalité passagère, qu'elle s'empressa de lui accorder.
Valentine, dont les préventions ne s'étaient pas évanouies avec le temps, accueillit poliment, mais froidement, son beau- frère. Elle trouvait étranges ce brusque retour, cette détermination prise à l'improviste de s'expatrier. Pendant quelques jours, elle chercha les raisons qui avaient pu guider le baron de Reichenbach; et, comme il n'y avait en jeu ni question d'argent, ni question d'intérêt, de quelque nature qu'elle fût, elle ne trouva rien, y re-
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nonça, et reprit le cours de ses promenades et de ses occupations habituelles.
Dès les premiers temps de son installation à Mon« jardey, le baron Franck avait su gagner la sympathie des habitants de tous les petits villages écbe^ lonnés dans la montagne. Chasseur émérite, bon cavalier, excursionniste intrépide, il avait k leurs yeux le double prestige du nom et de la force. Et puis, il n'était pas fier, disait-on. Plus d*une fois, on Tavait vu au cabaret trinquer avec le garde cham-^ pêtre, ou avec un paysan.
Au bout de quelques mois. Il était dans le paya comme s'il y eût vécu depuis son enfance, et ne manifestait pas l'intention de le quitter. Il s'y trouvait bien ; et M"' de Monjardey ne songeait point à le lui reprocher.
Sa présence était pour elle une distraction et une joie. Avec quel autre eût-elle pu, mieux qu'arec lui, s'entretenir de ladhère morte? — C'était ordinairement le soir qu'avaient Heu ces causeries intimes. Dans le jour, on ne voyait guère le baron. Dès le matin, il faisait seller son cheval, et partait pour d'interminables courses, justifiées en apparence par sa réputation de chasseur et de sportsman. Les rares moments qu'il passait au logis étaient employés par lui au dépouillement de sa correspondance avec l'Allemagne, justifiée, elle
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aussi, par les intérêts qu'il y avait laissés et j[)ar la liquidation de rimmense fortune qu'il y possédait.
Valentine, comme tout le monde, avait fini par s'habituer à la présence et aux agissements de son beau-frère, et par lui tendre franchement la main. Elle n'allait pas cependant jusqu'à accepter l'offre qu'il luî faisait souvent de l'accompagner dans ses promenades. Elle préférait jouir seule, ou en compagnie d'un domestique — personnage muet — des impressions qu'éveillait en elle le majestueux et sauvage aspect de ses chères montagnes de la Franche-Comté.
Valentine avait quelque chose de mâle tant par la sauvagerie et par l'énergie de son caractère (|ue par ses allures mutines et décidées. Elle avait les cheveux noirs et épais, les sourcils bien arqués et un peu rapprochés. Ses yeux, grands, d'un bleu clair, n'étaient pas sans donner à sa physionomie quelque chose de dur, que tempérait heureusement un sourire d'une angélique douceur, dont elle avait le bon goût de ne se montrer pas trop avare.
On disait d'elle : « C'est une luronne ! » — ceci dans la bonne acception du mot. Et la suite de cet épisode — où tout est vrai — nous montrera qu'on l'avait bien jugée, et qu'elle était capable de ne reculer, le cas échéant, ni devant une fatigue ni devant un danger.
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Les hôtes du château de Monjardey vivaient donc, nous venons de le voir, dans la plus parfaite quiétude, quand survint la fatale déclaration de guerre du mois de juillet 4870. La vicomtesse, par une lettre de son fils, en eut connaissance avant même que les journaux la lui eussent apprise. Le baron était absent depuis la veille, et, pour la première fois, avait passé la nuit dehors. La nouvelle qui venait d'arriver donnait à cette circonstance, insignifiante en apparence, une gravité exceptionnelle, sinon aux yeux de M"^** de Monjardey, du moins à ceux de Valentine, qui ne put s'empêcher de dire à sa mère :
— Gomment se fait-il donc que Franck ne soit pas rentré?
— Il aura été surpris par la nuit et se sera arrêté dans quelque auberge... à Fontenu, ou à la Marche, pour ne pas se rompre le cou en revenant jusqu'ici.
— C'est possible.
— C'est sûr!... Que veux-tu supposer?
— Je ne sais.
Puis, après quelques minutes de silence, elle ajouta :
— Que va-t-il faire?
— Comment! que va-t-il faire ?. • . Es-tu folle ? s'écria M""* de Monjardey. Ce qu'il va faire? Mais ce
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qu'il a fait hier , ce qu'il a fait avant-hier , ce qu'il fait depuis dix mois qu'il est ici !
— Il n'a pas renoncé, que je sache, à son grade?
— Ah! par exemple!... II y a longtemps... il me Ta dit... T'imagines-tu que Franck, mon gendre, songe à se mettre dans les rangs ennemis et à combattre une armée dans laquelle va combattre mon fils!
— Mon pauvre Georges !
~ Oui!... Dieu veille sur lui!... Il est brave... mais aventureux... comme toi!... Il veut arriver... Il est capable de quelque folie héroïque !
— Viendra-t-il nous embrasser?
— Crois-tu qu'il en ait le temps?... Hélas! il est déjà en campagne.
— Dieu veille sur lui !
Valentine adorait son frère. Il y avait entre eux similitude parfaite d'instincts, de caractères et de goûts. Plus que personne, elle allait donc suivre avec angoisse les péripéties du drame épouvantable qui commençait et qui devait si tristement finir! Sans parler même des craintes qui devaient l'agiter, son patriotisme, ardent et profond, aurait suffi pour ne pas l'y laisser indifférente, et aussi pour réveiller en elle l'instinctive défiance que lui inspirait M. de Reichenbach.
Lorsque celui-ci revint, le soir, après Tinexpli-
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242 UNE HBUKB A UKB.
cable absence de quarante-huit heures que nous avons dite, elle lui tendit la main et le regarda bien en face en lui demandant :
-— Vous savei ce qui se passe?
Le baron s'inclina et répondit avec Une gravité triste :
— Je le sais.
— C'est un grand malheur!
— La guerre est toujours un malheur.
— Dieu merci, ajouta Valentine^ celle-ci ne sera pas longue, je l'espère.
— Comment l'entendez-vous?
— Une victoire ou deut suffiront pour obtenir de l'Allemagne réparation des injures qui nous sont faites.
Si grand empire que le baron Franck eût sur lui-môme, il ne put réprimer un sourire, presque imperceptible, que Valentine, pourtant, saisit ftu passage.
*— Mais,.* vous restez près de nous? lui dit-elle.
*- Oui... certainement*
— J'en étais bien sûre ! s'écria M"* de Monjardey.
— Valentine m'avait-elle donc fait l'injure d'en douter? demanda le baron.
— Valentine est une enfant. . , qui s'était imaginé. * . que sais-je?... N'y songez plus, et pardonnez-lui.
— De grand cœur ! Et, pour la rassurer, je puis
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LB BAHON FEANGK. 248
répéter devant elle ce que j'ai déjà eu Thonneur de vous dire. Je vois avec peine Tailiance du roi de Ba^» vièra et du roi Guillaume. Le protectorat delà Prusse est une prise de possession. L'unification de TAUemagne se fera au détriment des petits Ëtats qu'elle absorbe. Je ne puis donc m' associer activement à une guerre dont le résultat ne saurait être que Ta** moindrissement de mon pays I... Je le rêve libre et indépendant!... D'autres considérations m'arrêteraient d'ailleurs. Je ne puis oublier que j'ai des parents^ des amis... un frère dans l'armée fran* çaise I
Madame de Monjardey tendit la main au baron Franck et regarda sa fille en haussant légèrement les épaules comme pour lui dire :
— Où avais-tu la tête?
Valentine baissa les yeux, fronça les sourcils et ne répondit rien.
— Nous verrons ! pensait-elle.
Quelques jours après, les premiers coups de canon retentissaient sur les bords du Rhin. On apprit en même temps & Monjardey l'insignifiante victoire de Sarrebrûck, la défaite de Wissembourg et celle, plus désastreuse encore, de Wœrth. L'armée française était décimée. Bans parler des morts, elle laissait aux mains de l'ennemi un chiffre invraisemblable de prifonniers.
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Qu'était devenu Georges? Etait-il vivant ou mort? libre ou non ?
Ce fut le baron Franck qui se chargea de répondre à ces questions. Georges était vivant et n'avait pas quitté son drapeau. La joie empêcha M°® de Monjardey d'en demander plus. Mais Valentine, si heureuse qu'elle fût, garda cependant assez de sangfroid pour dire à M. de Reichenbach :
— Comment donc savez-vous cela ?
— Par une lettre du lieutenant Werner, attaché à Tétat-major du 6* corps. Il était... et il est resté de mes amis.
— Sa lettre ?... Vous l'avez?
— Sans doute.
— Montrez-la-moi, je vous prie.
Le baron ne parut pas s'offenser le moins du monde du soupçon, injurieux pourtant, que trahissaient les questions de Valentine.
Il se contenta de répondre :
— Je ne l'ai pas sur moi ; je vous la montrerai ce soir.
On ne pouvait exiger plus, et Valentine se dit :
— J'attendrai.
Il lui semblait étrange — il était étrange, en effet — que le baron de Reichenbach eût reçu de cet officier une lettre confidentielle et amicale; plus étrange encore que cette lettre lui parvint avant
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que, au château de Monjardey, on eût reçu celle que Georges ne pouvait manquer d'avoir écrite !
Le baron disait-il vrai ? Ou bien...
Mais il fallait supposer alors qu'il avait gardé des intelligences dans l'armée ennemie, si bien renseignée, hélas !... S'il en était ainsi, quel rôle abominable jouait-il?
Cette lettre, qu'il devait lui communiquer le soir, éclaircirait ses doutes ; mais, le soir, Valentine ne songea pas à la lui demander.
Une autre, une lettre de Georges, était arrivée !
Il vivait !... Mais que de tristesse dans les quelques lignes qu'il avait tracées au crayon sur un morceau de papier taché de boue... peut-être de sang!
Le lendemain, on reçut d'autres nouvelles plus désastreuses, plus terribles encore que les premières ! Valentine oublia presque le baron Franck ; et, pendant quelque temps, rien ne vint éveiller de nouveau ses soupçons.
Les communications étaient devenues difficiles ; les lettres n'arrivaient plus. On n'apprenait qu'à de rares intervalles, et tout d'un coup, les effrayants progrès de l'armée allemande et les défaites inouïes de nos armées à nous, qui fondaient pour ainsi dire comme une boule de neige au soleil.
Après Sedan, Metz ! Après Metz, Paris 1
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i4«i UNE H»URS A UEI.
Pendant trois mois, les |)6t8i du cb&teau de Mon** jardey, prisonniers dans leura montagnesi isoléa du reste de la France, yépurant tristas et morne», eraignant plus les nouvelles qu'ils ne les espéraient t
Qu'était devenu Georges encore une fois 1 Cetto pensée absorbait toutes les autres. Pour W'^ d^ Monjardey, et pour Valentine eile-mèmei c'était plus que la honte et que la douleur de nos désastres !
Le baron Franck semblait prendra sineèrameut une part de ces angoisses. Il n'avait rieu ohaugé à sa façon de vivre ; ses absences, pourtant, étaient devenues moins fréquentes et moins longues. Il pas*^ sait des journées entières entre sa belle^mëre et sa belle-sœur, calculant avec elles les chances de salut qui restaient, les espérances que Ton pouvait garder ; les encourageant , les exhortant , pleurant même avec elles ; et il avait ainsi regagné daua l'esprit de VaJeutine le terrain qu'il y avait un instant perdu.
Hors du château, il était, aux yeux de tous, depuis le commencement de la guerre, resté ce qu'il était : un bon compagnon, pas fier. Ou ne cherchait rien au delà. Son accent tudesque, loin de lui uuire, l'avait servi. Pour beaucoup, il était Alsacien ; c'était un titre, alors, à l'estime et au respect. La seule chose dont PU »e fût étpnné peut-être, c'était qu'il
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n*eût pas pris )es arme^ dans la garde mobile, dans la garde mobilisée ou dans un corps franc. Et encore lui avait-on facilement pardonné de ne pas laisser, seules, au milieu des montagnes, une femme et une jeune fille que, d'un jour à l'autre, les hasards de la guerre pouvaient exposer à de graves, à de terribles dangers. A vrai dire, enfin, on s'occupait beaucoup moins du baron Franck que nous ne nous en occupons, nous qui y sommes forcé par les exigences de notre récit.
L'hiver était venu, rigoureux, terrible ; le froid se n^ettait du côté de nos ennemis* Les montagnes du Jura disparaissaient sous une couche épaisse de neige qui en arrondissait les contours et en effaçait les angles. Devant le château, le lac était gelé; les oies et les canards sauvages s'y ébattaient dans le brouillard. Pas d'horizon ! plus de bruit! un silencQ de mort! Seul, le vent sifflait dans les sapins, dont les branches, couvertes de givre, s§ heurtaient einistrement sous son étreinte.
Les journées d'hiver sont bien courtes. Hélas î qu'elles semblaient longues à la malheureuse mère, h la pauvre petite sœur ! Que de souffrances de pl^Jis pour l'ubsent dans cette neige qui tombait sans cesse, dans cette âpre bise d'hiver qui gémissait ; dans ce froid qui faisait craquer les murs.., et qui pouvait tuer les hommes J
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248 UNE HBURE A UHE.
Les mains jointes, Fœil fixe, assises près de la grande cheminée où crépitaient les énormes bûches de sapin, elles passaient des heures sans mot dire, se regardant de temps à autre, prêtant l'oreille au moindre bruit, craignant à toute minute de voir entrer quelqu'un et d'apprendre un malheur qu'elles redoutaient.
Un soir, c'était le 30 janvier, le baron Franck n'était pas là ; M"" de Monjardey venait de jeter des cendres sur le foyer ; elle allait passer dans sa chambre ; Valentine, brisée, découragée, donnait machinalement au vieux Dominique ses ordres pour le lendemain, lorsqu'un coup, violemment frappé à la porte, fit trembler la maison et tressaillir les cœurs. Quelqu'un ! A pareille heure !... Qui?
Valentine, plus alerte que Dominique, s'élança vers la porte et l'ouvrit. Un cri s'échappa de ses lèvres. C'était Georges !
Dominique joignait les mains. Quant à M"* de Monjardey, elle n'eut que le temps de s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber.
Georges ! son fils ! vivant !
Âh ! ceux qui n'ont pas subi les dures épreuves de cette guerre, ceux qui n'ont pas souflTert les douleurs de l'isolement et de l'attente, auront peine à comprendre ce que furent les premières minutes qui suivirent l'arrivée du jeune lieutenant. Des
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LE BAHON FRANCK. 249
larmes, des cris de joie, des mots entrecoupés, des questions sans réponse, des réponses qui ne repondaient à rien 1 Tout cela, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, la mère pressée contre son fils, le frère contre sa sœur ! Ah ! ces minutes de ravissement, de joie, d'extase, comme elles les dédommageaient les pauvres femmes des longues journées d'angoisse et d'anxiété qu'elles venaient de vivre !
Quand l'émotion de ce retour inespéré fut un peu calmée, M"' de Monjardey prit enfin le temps de regarder son fils.
Il n'avait pas trop souffert en vérité des fatigues de la campagne. Mais quel délabrement et quelle misère ! Son uniforme disparaissait sous une peau de bique serrée à la taille par le ceinturon de son sabre ; ses bottes, qui montaient jusqu'aux genoux, trouées et maculées, recouvraient à peine son pantalon, dont le rouge avait changé de nuance et paraissait brun. Il avait plutôt l'air, le pauvre garçon, d'un contrebandier que d'un soldat !
— Viens changer de linge, lui dit-elle.
C'est à cela que songent d'abord les mères. Elles ne peuvent se résigner à voir couvert de haillons et de boue l'enfant que, tout petit, elles ont avec tant de soin entouré de langes brodés et de dentelles !
Et puis, c'est le rôle de la femme et de la mena-
350 UNIS HSTUHB A URB.
gère, cela! La propreté, c'est la santé, c'est h repos, c'est le bien-être !
Madame de Monjardey emmena son fils, tandis que Valentine bouleversait la salle et le |[ardemanger.
Comme elle était occupée à mettre le couvert, le baron Franck rentra.
— Georges est ici I lui dit-elle h brûle-pourpoint,
— Âh I fit M. de Reichenbach avec une réell§ surprise. Tant mieux l... Je suis bien heureux qu il ait échappé aux mauvaises chances de cette guerre.
Et il prît les mains de Valentine avec tant d'effusion, qu'elle ne put s'empêcher de l'en remercier par un sourire,
— Et... combien de temps le garderons-nous?
demanda-t-il.
— ^ Je ne sais..^ Il ne nous l'a pas dit encore^.. Il n'a eu le temps de nous rien dire... il vient d'arriver.,. Il était brisé de fatigue... il meurt de faim,
En ce moment les yeux de Valentine tombèrent par hasard sur les bottes couvertes de boue et de neige que portait le baron.
— Mais, vous-même, lui dit-elle, vous devez être las : vous semble? avoir marché beaucoup ?
— Beaucoup, en effet... Mais je ne me coucherai pas sans avoir soupe et trinqué avec ce cher Georges.
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LE BARON PRANCK. 251
— Merci , beâU-frèfe ! dit Qeofgel, qui venait d'entrer.
Et il tendit la main au baron.
Georges était de ceux qui, incapables d'une méchante action, hésitent à croire au mal et vivent sans défiance de rien ni de personne. Son cœur était toujours ouvert. Qui voulait y lire y lisait. Vertu plus nuisible qu'un vice ! Puisque, hélas ! il y a des méchants ici-bas, Il est bon dô se méfier quelquefois.
— Pardieu, beau-frferé, rcprlt-il, je suis heureux de vous trouver ici. C'eût été, je tie vous le cache pas, un grand chagrin pour moi de vous savoir dans les rangs de l'armée allemande... Dieu merci ! vous ave* planté là le casque à chenille noire. Je vous 6n félicite et vous en sais gré !... Mourir pour mourir, j'aime mieux être tué, si je dois Tétre, par Un Inconnu que par vous.
*- Mourir ! Veux-tu bien te taire, méchant enfant ! s'écria M** de Monjardey.
— Ah 1 ne craignez plus rien 1 reprit Georges. La campagne est finie, hélas! Tout est finil... Deux jours encore, et je pourrai mettre le sabre au fourreau... pour longtemps I
Dominique venait de servir la soupe, une de ces bonnes soupes de campagne qui font venir l'eau à la bouche.
— A table 1 s'écria le baron Franck.
Georges ne se le fit pas répéter.
— Et maintenant, dit Valentine, tu vas tout nous direl.*. Depuis quatre mois nous sommes sans nouvelles 1... Que s'est-il passé? Qu'as-tu fait?
Tout en mettant les bouchées doubles, en homme qui ne s'est pas trouvé depuis longtemps à pareille fête, Georges trouva le moyen de raconter à sa mère et à sa sœur tous les épisodes de cette sanglante campagne auxquels il s'était trouvé mêlé. Gravelotte, le désastre de Metz ; la formation des armées de la Loire ; leurs défaites ; l'organisation de l'armée de l'Est ; la signature de l'armistice...
Tous ces événements, hélas ! sont encore présents à notre mémoire. Il semble que tout cela soit d'hier ! Nous sommes à peine sortis de ce mauvais rêve ! Passons ! passons vite !
Le repas tirait à sa fin ; Georges parlait toujours, et Valentine, qui ne se lassait pas de l'écouter, buvait, pour ainsi dire, ses paroles au fur et à mesure qu'elles tombaient de ses lèvres.
Madame de Monjardey, que ce. récit intéressait moins — son fils était hors de danger ; le reste... — M"* de Monjardey s'était levée pour veiller ellemême à ce que rien ne manquât dans la chambre où son fils devait passer la nuit; elle le croyait du moins. Quant au baron Franck, il avait laissé tom-
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ber sa tète dans ses deux mains, et, brisé par la fatigue, dormait... ou semblait dormir profondément.
Valentine était seule avec son frère.
— Mais, lui dit-elle tout à coup, nous avons oublié le plus important, ma mère et moi... nous étions si heureuses de te revoir!... Comment se fait-il que tu sois près de nous?... Pour combien de temps y es-tu?
Georges regarda sa montre.
— Pour une heure encore, pas une minute de plus, répondit-il.
Valentine joignit les mains en murmurant : « Oh ! mon Dieu ! » et reprit :
— Tu vas te battre encore?
— Dieu veuille que non, dit Georges. Au point où nous en sommes, il ne nous reste qu'une espérance, c'est de ne pas rencontrer Fennemi !
— Mais alors?...
— Voici ce qui se passe, petite sœur... écoute. Il s'accouda sur la table, et à demi-voix :
— Je t'ai dit tout à l'heure que le gouvernement a signé un armistice, pendant lequel on va poser les bases du traité de paix. Par une fatalité inexplicable, l'armée de l'Est, la nôtre, y a été oubliée. Les Allemands n'ont eu garde de nous en prévenir; et tandis que nous nous reposions, aveuglés par une
S54 UNE HEURB A LIRE.
fausse nouvelle, ils ont continué leur mouvement tournant et nous ont enveloppés. U ne nous reste à présent d'autre ressource que de nous jeter en Suisse, territoire neutre. — Le mouvement a commencé hier. Mon régiment — ou ce qui en reste... c'est bien peu de chose, va i... quelques compagnies décimées par la fatigue, le découragement et le froid — mon régiment occupe le plateau de Gize ; nous avons été forcés d'y camper cette nuit; les hommes ne pouvaient plus avancer!... J'ai profité de cette halte pour venir vous embrasser et vous rassurer... Dans une heure je rejoindrai mes compagnons. Si la route ne nous est pas coupée-^ elle ne l'était pas hier soir — nous regagnerons la Sutssa par les Rousses et Saint-Gergues, sinon...
— Sinon?.,.
— Âh ! n'en dis rien & ma mère ! . . . nom sommes tous perdus !... tués... ou prisonniers 1... tout un corps d'armée !
— Mon Dieu ! mon Dieu 1
— Rassure-toi ; Les Prussiens ne peuvent se douter de ce mouvement.
~ïkies-tusûr?
~ Autant qu'on peut l'être. Nous les avons trompés en laissant à l'arrière-garde nos feui: al^ lûmes et une partie de notre matériel.
«-<- 8eront*^ils dupes de cette ruse ?
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— C'est plus (jue probable. II faudrait, pour qu'il leur vint à Tesprit de ge porter en arrière et de nous couper la retraite, qu'ils fussent prévenus cette nuit même... et ils ne le seront pas.
— Peut-être!...
— Si ce malheur arrivait, ils auraient le temps d'occuper les défilés avant nous!..» et alors... Mais qui les préviendrait?
— Qui?
Valentine venait de se rappeler tout à coup que le baron Franck était là !
Elle mit vivement un doigt sur ses lèvres en montrant à Georges son beau-frère immobile à côté d'eux.
— Eh bien ? demanda Georges surpris.
Valentine se contenta de lever ies mains et de les
laisser retomber, comme pour dire :
— Qui sait?
— Allons donc ! répondit Georges à demi-voix... il dort à poings fermés.., et puis Franck est de nos amis.
Valentine répliqua par le même geste ; « Qui sait ? »
Pour beaucoup, elle aurait voulu queGeorges n'eût rien dit. Mais il était trop tard — il avait parlé (
Madame de Monjardey venait de reparaître dans la salle à manger»
— Maintenant, garçon, dit-elle à son fils, va dormir. Nous aurons le temps de bavarder demain.
— Il nous quitte, mère ! s'écria Valentine.
Madame de Monjardey laissa tomber désespérément ses mains en murmurant :
— Ce n'est donc pas fini ?
— Dans peu, répondit Georges, ce sera fini. Dans deux jours, nous serons en Suisse, hors de danger. Dans un mois la paix sera signée. Dans cinq semaines je serai de retour, et peut-être ne vous quitterai-je plus !
Le baron Franck dormait toujours.
L'heure du départ était venue. Georges embrassa Valentine, s'abandonna aux baisers dont le couvrait sa mère, et s'approcha du baron. Il avait déjà levé la main pour lui frapper l'épaule :
— Ma foi, non, dit-il tout à coup en souriant, il dort d'un trop bon somme!... Il m'en voudrait de l'avoir éveillé... A bientôt, beau-frère.
Et il disparut en courant.
Valentine et M"* de Monjardey, par la porte entr'ouverte, entendirent pendant une minute encore le bruit de ses pas sur la neige durcie. Puis, plus rien ! rien que les rafales qui s'engouffraient dans la cheminée et dans les immenses corridors.
— Dieu le garde ! murmura M"* de Monjardey,
pendant que Valentine refermait la porte... Je vais prier pour lui !... va te reposer, mon enfant.
— Oui, mère !
Mais Valentine tenait à ne se coucher qu'après avoir vu le baron Franck passer dans sa chambre. S'il dormait en effet, c'était pour elle une veillée un peu longue peut-être I... N'importe !... elle y tenait.
Il y avait à peine cinq minutes que M"* de Monjardey s'était retirée, quand le baron souleva sa tête, se frotta les yeux, se leva et s'étira en bâillant.
— Quelle heure est-il donc? demanda-t-il,
— Dix heures.
— Ah !... et Georges?
— Parti,
— Sans m'avoir dit adieu?... C'est mal !
— Il n'a pas voulu vous éveiller.
— Il a eu tort, parbleu !... Je le gronderai, quand il nous reviendra.
Tout en parlant, il avait tiré de sa poché un cigare ; il en avait coupé le bout avec un des couteaux restés sur la table, et, prenant son chapeau, s'était lentement, tranquillement, dirigé vers la porte.
— Où allez-vous donc, Franck ? lui dit Valentine.
— Mais, vous le voyez... ma chère Valentine... Je vais fumer un cigare... tout simplement,
— A pareille heure ?
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258 UNtJ HBURE A LIEE.
— Avez-vout peur que je m'égare ? dit eti souriant le baron <.. Tranquillisez** vous..* Je ne m'éloigne pas.
En même temps, il mettait la main sur le pêne.
— Franck! s'écria Valentine avec un accent indicible de frayeur et de prière. Le baron se rapprocha d'elle ; et^ froidement :
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-il.
— Franck, dit-elle, je vous en prie, je vous en supplie à mains jointes... ne sortez pas !
— C'est de l'enfantillage.
— Qu'importe !... Je vous en prie !
Le baron, si calme et si impassible qu'il fût, ne put réprimer un geste d'impatience, et de nouveau se dirigea vers la porte.
— Permettez-moi, dit-il, ma chère Valentine, de ne pas écouter vos craintes. . . puériles. C'est prendre en vérité trop d'intérêt à ma chétive personnel... Un cigare est bientôt fumé...
— Pourtant...
— Si je cédais aujourd'hui, il me faudrait céder demain, après-demain... toujours... Je serais l'esclave de vos caprices... et j'ai, pour accepter un pareil rôle , les moustaches un peu trop longues.
Tout cela était dit tranquillement, doucement, de ce ton demi-sérieux que l'on prend pour se
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LB BARON FRANGE. tS9
railler des frayeurs ou des exigences d'un enfant. Mais sous ce calme apparent on sentait la résolution bien arrêtée de passer outre.
Le baron venait d'entr'ouvrir la porte.
Une rafale s'engouffra dans la maison et fit gémir les vieilles boiseries^ en même temps qu'un flot de neige venait fouetter au visage Franck et Valentine qui s'était approchée de lui.
— Par ce temps I lui dit^lle.
— Hé ! ne suis-je pas habitué à courir la mon* tagne nuit et jour, et par tous les temps?
— Franck..* vous tenez à sortir 1... un motif impérieux vous pousse dehors!... Qu'allez-vous faire?... Où allez-vous?... Parlez!
— Je vous l'ai dit... fumer un cigare... C'est bien peu de chose I
— Ce n'est pas vrai! vous mentez! lui dit brusquement Valentine avec une explosion de rage et de colère, en lui saisissant le poignet.
Comme un flot qui brise ses digues et envahit tout, la vérité venait enfin de se faire Jour et l'inondait de son effrayante lumière. Elle serrait, à le meurtrir, le poignet du baron, et le ramenait en arrière de toute sa force en criant :
— Vous ne sortirez pas!... je ne veux pas que vous sortiez 1 .
Le baron se dégagea de son étreinte sans vio-
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Î60 UNE HEURE A UEE.
lence, et, tout en rajustant le parement de sa veste de velours :
— Vous êtes folle, ma chère Valentine!... et je ne sais ce que tout cela signifie.
— Gela signifie que vous êtes un misérable !
Le baron salua ironiquement.
— Tenez, s'écria-t-elle, en décrochant de la muraille une branche de buis bénit et en la présentant à son beau-frère, jurez-moi donc, là-dessus, que vous dormiez tout à l'heure.
— C'est une inconvenance que j'avoue, riposta le baron en écartant la branche de buis... ma fatigue était une excuse. ^
— Vous mentez encore!... Vous ne dormiez pas!... Vous avez, depuis le premier jusqu'au dernier mot, écouté et — pour notre malheur peutêtre — entendu ce que disait Georges. Vous savez que ses soldats et lui, mes compatriotes à moi, mes amis, mes frères, prennent cette nuit la route des Rousses pour se jeter en Suisse. Vous savez qu'il suffit d'un mot à la commandature allemande pour que la retraite leur soit coupée!... Et ce mot... vous ne sortez que pour aller le dire 1
Le baron Franck était devenu pâle tout à coup ; ses lèvres tremblaient; ses poings étaient crispés.
— Si je ne savais pas tout cela, dit-il, je vous remercie de me l'avoir appris !
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Ce fut Valentine, à son tour, qui devint pâle et qui trembla.
— S'il ne savait rien, pensa-t-elle... je lui ai tout dit!... C'est vrai!... j'ai trahi mon frère!
D'un mouvement brusque elle se jeta sur la porte, la ferma à double tour, et en arracha la clef.
— Je passerai par la fenêtre, dit avec un sourire dédaigneux le baron Franck, en se dirigeant vers la pièce voisine.
Valentine lui barra la route, et se plaça devant la porte de communication les deux bras étendus, les mains crispées contre les montants.
— Vous ne passerez pas! lui dit-elle avec une effrayante énergie.
Un instant le baron hésita ; il lui répugnait d'employer la force. Son hésitation fut de courte durée. Il s'approcha de Valentine, lui ouvrit la main sans efifort, et reprit la clef. Il allait sortir.
Mais, en sentant sur la sienne la main du baron, Valentine, de toutes ses forces, avait jeté un tel cri de désespoir, de rage et de frayeur, qu'on avait dû l'entendre d'un bout à l'autre de la maison.
— Qu'y a-t-il donc? demanda quelqu'un.
C'était M"** de Monjardey qui venait d'entrer par
la porte opposée. Valentine se jeta dans ses bras en criant :
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2df UNE HBURB A LIRE.
— Ma mère, aldez-môîl.** Empèchez-le de «oftir ! appelez Dominique !
Le valet de chambre couchait, hors de la maison, dans un pavillon k portée de la voix.
— Dominique? ma chère enfant... mais à quoi bon? que se passe^^t-il?... et pourquoi teux^tu que nous empêchions Franck de sortir?
— Pourquoi, ma mère? pourquoi?..* Mais parce que celui que vous appelez Franck, celui que vous traitez comme un fils^ est un misérable qui n'est venu chez nous que pour nous trahir!' M. le baron Franck de Reichenbach, depuis qu'il est ici, n'a pas un instant cessé de servir la cause de nos ennemis !
— Tais-toi, Valentine ! tais-toi ! une pareille accusation...
— J'ai des preuves I
— Lesquelles ?
Valentine regarda sa mère. Elle ne trouvait rien à répondre.
— Madame^ dit avec douceur le baron, je pardonne de grand cœur à mademoiselle votre fille ses soupçons injustes. La crainte qu'éveillent en elle les dangers que va courir Georges cette nuit lui fait oublier que j'ai été le mari de sa sœur, et qu'à ce titre...
— Il ment! il menti... murmura Valentine à l'oreille de sa mère.
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— Je regrette vivement qu'une pareille scène ait pu naître d'un incident aussi futile. J'avais manifesté le désir de sortir une minute pour fumer un cigare au grand air. G'étsût une fantaisie... étrange, soit, mais inoffensive, après tout... J'y renonce, puisqu'il le faut.
— Tu vois bien ! dit M""* de Monjardey à sa fille en l'embrassant; tu vois bien!
— Je me suis peut-être trompée, pensa encore une fois Valentine.
Tandis que, la tête basse, l'œil fixe, elle se débattait dans ce doute, M"' de Monjardey s'était approchée du baron.
— Vous lui en voulez... beaucoup? demandât-elle.
— Moi? dit le baron... Non, madame, non.
— Prouvez-le-nous.
— Comment?
Madame de Monjardey ouvrit la porte toute grande, et la lui montrant :
— Allez fumer votre cigare, mon ami.
Le baron prit en souriant la main de sa bellemère, et la porta à ses lèvres ; puis il alluma son cigare et sortit sans se presser.
A peine avait-il franchi le seuil de la porte, que Valentine, se dressant de toute sa hauteur, s'écria :
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964 UNE HEURE A UEE.
— Malheur sur nous, ma mère!... Vous venez de tuer Georges.
Elle rouvrit violemment la porte, regarda, écouta. — Rien!
Le baron avait disparu !
Alors, sans hésiter, sans réfléchir, elle s'élança dehors à son tour, sourde aux cris désespérés de sa mère qui la rappelait.
11 faisait nuit noire. Sous les flocons de neige qui tombaient silencieusement, lentement, à peine pouvait-on se diriger; il fallait deviner sa route; un montagnard exercé lui-même risquait de s'égarer à travers les mille détours de ces chemins encaissés dans les roches ou tracés sur le dos des crêtes, et perdus, cette nuit-là, sous la couche uniformément blanche qui couvrait tout, plaine et montagne.
a Sur le plateau de Gize, » avait dit Georges. Valentine, en plein jour, serait peut-être allée jusque-là. Mais la nuit!... Gravir la côte de Fontenu, gagner le plateau de la Marche-dessus, les contrebas de la Marche-dessous ; descendre les rampes de Châtelneuf, couper la route de Genève, traverser la forêt de Siam, et puis !...
N'était«ce pas assez déjà?
Et par quel temps !
Mais il fallait arriver à tout prix 1 prévenir Georges et les siens de se mettre en route à la hâte, s'ils
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ne voulaient pas trouver les défilés de Maison-Neuve gardés par les troupes allemandes.
Et la pauvre fille allait de toute sa vitesse, enfonçant dans la neige, tombant, se relevant pour tomber dix pas plus loin !
Partie sans se vêtir, elle n'était pas au sommet de la côte, que le froid Tavait déjà saisie.
Elle se contenta de relever sa jupe, dont elle s'enveloppa la tête et qu'elle s*attactha autour du cou avec son mouchoir. Puis elle se remit en marche, en se disant :
— Si là-haut, à Fontenu, je trouve une maison encore ouverte, je demanderai une limousine... et puis... on m'indiquera le chemin le plus court... S'il y avait quelqu'un pour me guider !
Fontenu est, comme tous les villages de ce pays, un village pauvre. Les maisons y sont peu nombreuses, et Valentine eut bientôt fait de les interroger toutes.
Elles étaient toutes fermées; plus de lumière! tous les gens du bourg dormaient depuis longtemps.
Elle allait reprendre sa route, lorsque, dix pas plus loin, elle aperçut comme une lueur... une fenêtre éclairée. Elle y courut, frappa; une vieille femme ouvrit.
— Mam'selle Valentine! s'écria-t-elle.
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266 UNE HEURB A UHE.
— Vous me connaiflflez?
— Dieu du bon Dieu! si je vous connais!... Et où c'est-'y donc que you» allez à c*te heure?
Il faut que je sois le plus tôt possible au plateau de Gize... 11 y a là des troupes qui seraient perdues si je n'arrivais pas à temps!... Donnez-moi vite de quoi me couvrir, et dites-moi le plus court chemin.
^- Vous faudrait un guide.
— Oui... cela vaudrait mieux, murmura Valen* tine.
— Attendez I... j'vas aller prévenir le gars à Jean- Marie de se lever.
La brave femme se mettait en mesure de s'habiller et d'allumer sa lanterne. Elle n'en finissait pas ! . . . A soixante et dix ans, c'est tout simple!... Mais que de temps perdu!... Valentine trépignait d'impatience.
•^ Un manteau! dit-elle brusquement; un manteau! et je pars seule.
La vieille laissa tomber ses bras.
— Que malheur! murmura- t-elle, que M. Franck soit dehors aussi!...
— Vous l'avez vu? s'écria Valentine.
— Pardine, oui, assez. •• C'est peut-être ben du même côté qu'vous allez?..*
— Quand l'avez-vous vu?
— Il n'y a pas une demi-heure... II est entré
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LE BAROW FRANCK. «67
chez Plôrre Grabin le bourrelier, et il a sellé son cheval, qu'il y avait laissé à cause de la montée.
— Il est parti à cheval?
— Oui, notMemoisellel».* et ben sûr qu'il était pressé.
Valentine n'en écouta pas davantage,
A cheval ! . . . Elle ne s'était donc pas trompée !.. * Si le baron, par cette nuit sombre et par la neige, était parti à cheval au risque de se tuer vingt fois pour une, c'est qu'il y avait été poussé par un ardent et implacable désir d'arriver. .. d'arriver vite!
^ Et il faut que j'arrive avant lui I se dit la pauvre Valentine.
Elle se mit à courir.
Par bonheur, sur le haut du plateau le froid avait durci la neige ; le pied y trouvait prise et n'enfonçait pas. Le ciel s'était comme entr'ouvert; une lueur indécise éclairait le paysage sinistre et morne.
Au bout d'un temps, dont il lui aurait été impossible de préciser la durer, Valentine s'arrêta pour reprendre haleine. Il lui sembla qu'elle marchait depuis plusieurs heures, et qu'elle devait toucher le but. Mais, lorsqu'elle voulut s'orienter, elle ne reconnut rien du pays qui l'entourait... rien!... Pas un arbre, pas une ligne, pas une roche qui pût réveiller en elle un souvenir !
Elle examina tout bien attentivement à droite, à
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268 UNE HEURE A UHE.
gauche, devant, derrière : impossible!... Et dans ce mouvement, à force de tourner, d'aller, de revenir, elle finit par oublier même dans quel sens elle avait marché pour arriver au point où elle se trouvait, dans quel sens il fallait marcher encore pour continuer sa route.
Et le temps passait !
Le baron, à cheval, audacieux et connaissant les chemins, devait être arrivé. Les troupes allemandes étaient peut-être déjà en route ; tandis que Georges et les siens, couchés près du feu, tombant sous le poids de la fatigue et du sommeil, perdaient sans le savoir leur dernière chance de salut.
— J'arriverai ! se dit Valentine ; à défaut des hommes. Dieu me guidera!
Et, droit devant elle, sans chercher à savoir oii elle allait, elle reprit sa course à travers la nuit.
Elle ne sentait plus le froid ni la fatigue, la pauvre fille! Elle ne songeait qu'à arriver!... Et rien toujours !... Pas une lumière ! pas un bruit !
Tout à coup devant elle, à quelques pas, une voix cria :
— Halte-là!... Qui vive?...
Des Français !... Un cri de joie s'échappa de ses lèvres. A demi folle, elle s'élança en répondant :
— France !
Un homme la prit par le bras.
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— Oii diable allez-vous donc comme ça, à pareille heure? lui dit-il; qui cherchez- vous ?
— Un officier, dit-elle, M. Georges de Monjardey, mon frère, lieutenant au 24® de marche.
— Le 24*?... Hum !... Si vous croyez que par le temps qui court on sait où sont les régiments !
— De quelle arme et de quel corps êtes-vous?
— Francs-tireurs de Bonbonnel.
Pendant ce colloque, un officier de cette légion — qui, soit dit en passant, a, sous Ténergique impulsion de son chef, si bravement fait son devoir — s'était approché.
— Qu'est-ce? demanda-t-il.
— Une demoiselle qui court les champs à la recherche d'un lieutenant du 24*.
En quelques mots, Valentine mit l'officier au courant.
— Cize ! mademoiselle, s'écria-t-il ; mais nous sommes entre la Mare et Beaume !... Vous avez fait fausse route. Vous avez tourné sur la gauche : c'est à droite qu'il fallait aller.
Elle jeta un cri de désespoir.
— Tranquillisez-vous, reprit l'officier; il est peut-être temps encore. Quatre de mes hommes vont partir en toute hâte et prévenir là-bas.
— - Je les. suivrai.
— Vous n'y songez pas !
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f7« UNB HBURB A URB.
— Je les tniTrai !
Rien ne pnt vtîncre ta rétolmion.
L*ofDeier ehoitit quatre bommet dont il était 8Ùr, et leur donna les instructions les plus précises.
— A quelle heure, mademoiselle^ avez-vous quitté le chAteau de Monjardey? demanda-t-il à Vaientine.
— A dix heures un quart.
L*ofûcier regarda sa montre.
— Il est minuit dix, murmura-t-il; en deux heures...
Et, se tournant vers ses hommes :
— Au pas de coursel... il j va du salut...
Il allait dire : de Tarmée ; mais, après une seconde de silence, il ajouta :
— De ce qui reste de notre armée !
— Merci, monsieur, dit Valentine. Que le ciel feille sur vous... et sur nous !
Et elle s'élança derrière les hommes qui venaient de partir... au pas de course, sans se préoccuper d'elle.
Comment parvint-elle à les suivre? Ah ! c'est que la vie de Georges, le salut de toute une armée étaient en jeu ! Ses jarrets étaient de fer, comme sa volonté. Elle ne faiblit pas une minute, n'hésita pas, ne s'arrêta point.
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Uair sifflait dans sa poitrine : le sang bourdon* . nait à ses oreilles ; elle ne s'arrêta pas«
Pendant une heure et demie elle courut ainsi, sans rien dire, sans échanger une parole avec les quatre hommes qui couraient devant elle, silencieux comme elle, pareils à des ombres.
— Approchons«notts7 demanda-t^elle enfin à demi-voix.
— Dix minutes encore.
— Arriverons-nous assez tôt?
L'homme n'eut pas le temps de répondre : ce fut un coup de canon qui répondit à sa place.
— Trop tard I s'écria Valentine; ils se battent !...
Les quatre hommes s'étaient arrêtés et délibéraient. Que faire? Aller en avant et se jeter dans la mêlée? C'était se faire tuer sans profit pour per-^ sonne.
L'un d'eux mit le képi à la main, et s'approchant de la jeune fille :
— Inutile d'aller pIuA loin, mademoiselle, lui dit-il ;.«. c'est fini! c'est une affaire faite!... U faut regagner le campement, prévenir le capitaine et nous tirer de là.
— Allez, mes amis; allez I dit Valentine, je vous remercie*
— Mais vous ?
— Ne vous occupez plus de moi; le bruit du
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combat me guidera maintenant... Je n'ai plus besoin de personne.
Le franc-tireur salua, remit son képi en haussant les épaules, comme pour dire : « A votre aise, » et s'éloigna avec ses compagnons.
Valentine poursuivit sa route en avant.
Dans quel but? Pourquoi? Qu' allait-elle faire?
C'était s'exposer inutilement à un danger. Elle le sentait, et cependant elle marchait toujours droit devant elle, à demi folle.
Des sifflements sinistres fendaient Tair de tous les côtés. Elle entendait aussi de vagues roulements, puis comme des piétinements sur la neige et, par instants, des cris et des jurons.
Le jour venait. Peu à peu les choses prenaient une forme. L'horizon s'éclairait, et, du haut de la montagne, des lueurs indécises tombaient jusque dans la plaine.
En regardant autour elle, Valentine fut épouvantée. Les troupes françaises, désorganisées, sans chefs, fuyaient par toutes les routes pêle-mêle. C'était une indescriptible cohue d'hommes, de chevaux, de canons, de chariots. D'instants en instants un obus éclatait au milieu de tout cela et y creusait un large sillon de boue, de neige et de sang!
Valentine essaya d'interroger... on la regarda sans la comprendre, sans lui répondre...
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Pendant une heure elle courut sur ce champ de bataille, que les combattants abandonnaient. Puis le crépitement de la fusillade s'éteignit; le grondement du canon s'éloigna; elle n'entendit plus rien que les derniers gémissements des blessés, plus rien que le bruit de ses pas, à elle, sur la neige.
Qu'était devenu Georges?
Peut-être, voyant la route coupée du côté de la Suisse, s'étaiMl rejeté en arrière.
Seul, n'ayant plus d'hommes à conduire, où serait-il allé, sinon à Monjardey, près de sa mère et de sa sœur?
Gela était possible ; cela devait être ; cela était.
Gette pensée donna de nouvelles fprces à la pauvre Valentine. Elle revint sur ses pas à la hâte. Il faisait grand jour; elle ne craignait plus de s'égarer ; elle n'avait plus à lutter que contre la fatigue.
La fatigue!... est-ce qu'elle y songeait!
En moins de deux heures elle eut refait le chemin que, pendant cette horrible nuit, elle avait mis plus de cinq heures à faire !
Lorsqu'elle franchit le seuil et entra, un cri de joie, un de ces cris que les mères seules peuvent trouver et jeter, s'échappa des lèvres de M"' de Monjardey, qui, depuis la veille, attendait sa fille. Elle l'entoura de ses bras en pleurant; elle n'avait pas la force de lui reprocher son héroïque folie.
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Valentine — chose étrange I — semblait froide et comme insensible aux caresses et aux baisers de sa mère.
En entrant elle avait aperçu, debout devant la cheminée, le baron Franck. Lui! Il osait reparaître devant sa mère et devant elle ! C'était bien lui ! avec le même air impassible, un peu dédaigneux, et le même sourire hautain.
Il était plus pâle que de coutume, voilà tout.
Un instant elle le regarda, stupéfaite. Elle n'y pouvait croire. Puis, tout à coup, la rage, l'indignation, la haine, lui jaillirent à la fois des lèvres et du cœur. Elle s'approcha de lui, et, les yeux dans les yeux, les dents serrées, lui dit à demi-voix :
— Lâche!... lâche!...
— Valentine ! s'écria M** de Monjardey.
— Ah ! je suis sûre de mon fait, è présent, ma mère !... Cet homme est un misérable!... et plût à Dieu que vous ne l'eussiez pas laissé sortir!... Georges est peut-être mort à l'heure qu'il est!... Cet homme est le meurtrier de votre fiisf...
Madame de Monjardey semblait interroger des yeux le baron Franck.
Le baron Franck ne répondit rien. Il devint seulement plus pâle encore, d'une pâleur vraiment livide.
— Cet homme, reprit Valentine, il a mangé notre
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pain, il a dormi sous notre toit, pour nous trahir plus sûrement!...
Et, se retournant vers Franck, elle lui répéta :
— Lâche!... lâche!...
Cette fois le baron tressaillit ; son calme Tabandonnait. Comme un cheval sous un coup de fouet inattendu, il venait de se cabrer sous l'injure.
— Mademoiselle, dit-il, vous avez le droit de me haïr; vous n'avez pas le droit de me mépriger... Nous n'avons pas les mêmes idées sur le devoir... J*ai fait le mien tel que nous le comprenons... làbat. J'avais des ordres, je les ai scrupuleusement exécutés...
Valentine lui jeta un regard si méprisant, qu'il se redressa et s'éloigna d'un pas de la cheminée où il s'appuyait.
— Scrupuleusement, répéta-t-il, jusqu'au bout ! . . . Et je ne mérite pas l'injure que vous venez de me jeter au visage... De quelque façon que l'on serve son pays, on n'est pas un lâche quand on donne sa vie pour le servir!...
En parlant, il avait violemment déboutonné la veste de velours qu'il' portait ; — sa chemise était rouge de sang. Il la déchira d'un mouvement brusque en répétant :
— Je ne suis pas un lâche!... Je...
Mais ses forces étaient à bout. Le sang, com-
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primé par le linge qui s'y était collé, jaillit tout à coup et en même temps lui remonta jusqu'aux lèvres.
Il tomba lourdement sur le plancher.
Georges entrait au même instant.
— Voilà rhomme qui vous a trahis, dit Valentine en lui montrant le corps inanimé du baron.
— Je le sais, répondit Georges froidement, c'est moi qui l'ai tué !
Les obsèques du baron Franck eurent lieu le lendemain. Il n'y avait personne dans l'église que le prêtre et son enfant de chœur.
Lorsque, en 1815, un grand désastre national ramena pour la seconde fois les Bourbons sur le trône de France, on crut que, désireux de reconstituer Tancienne cour et de rassembler autour de lui les débris de la vieille noblesse, le roi songerait d'abord à ceux qui s'étaient fait remarquer par leur indomptable fidélité. Il n'en fut rien. On donna les premières places, les meilleures, aux transfuges de l'empire, et bon nombre de gentilshommes furent oubliés dans leurs gentilhommières.
Au point de vue pratique, cette mesure était sage. On avait tout à craindre de ceux qui, ne sachant rien des idées nouvelles, auraient, par incapacité ou par entêtement, compromis les destinées du pouvoir nouveau.
Mais, pour eux, ce ne fut que de l'ingratitude. Quelques-uns affichèrent une indifférence dédaigneuse ; d'autres, poussés par le dépit et par le besoin, insistèrent, et si bruyamment, qu'il fallut se résigner à les satisfaire.
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Tel fut le cas de M. le comte de La Vauville. Ancien page de Louis XV, officiera l'armée deCondé, il était rentré en France vers 1806 pour y rassembler les débris de sa fortune, dont il n'avait retrouvé que peu de chose — une ferme et quelques lopins de terre mal affermés.
Il n'en avait pas moins repoussé les avances de Tusurpateur — qui, peut-être, ne lui en faisait pas — et vécu tant bien que mal dans son pigeonnier, soutenu par l'espérance que ces jours d'incroyable bouleversement auraient un lendemain, et que le roi, à son retour, ne l'oublierait ni lui, ni son fils» qu'il avaitélevé — il le croyait du moins • — dans les idéas les plus sages et pour les plus hautes destinées*
Ge fils savait monter h cheval, tenir Tépée, danser un n^ennet, faire la révérence. Il savait lire, écrire et compter. Pour un gentilhomme de vieille souche, c'était presque autant que Ton en pouvait souhaiter.
Aussi, grande fut la surprise de M* de lia Vauville quand il vit toutes les places données, tout l'argent distribué sans que l'on eût songé au vicomte Léo*nard, son hls, ou à lui-mênie.
M. de La Vauville sollicita ce que Ton ne pensait pas à lui offrir, et obtint, après sept mois de «lémarches, c'est-i-dire vers la fin de 1816, la recette générale du département de Seine-et-Oise.
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LE ni, D'ARIANE. 27d
— Un La Vauville receveur des taille* ! s'écria-t*il. Le rouge lui en montait au visage. C'était déroger.
Mais comme, après tout, une recette générale rapporte plus qu'un pigeonnier, M. le comte de La Vauville dérogea^ et prit mélancoliquement le chemin de Versailles.
Très-mauvais comptable, peu au courant de la nouvelle organisation financière de son pays, il se sentait incapable de surveiller les rouages multiples de l'administration à la tète de laquelle venait de le placer un caprice du roi.
Le mieux est, en pareil cas, d'avouer sa faiblesse et d'y remédier. C'est ce que fit le comte. Il invita — non sans quelque révolte intérieure -— le préfet à dîner (un noble de 1802! moins qu'un vilain!) et lui confia franchement sa peine. En quelques mots le préfet le rassura. Il ne s'agissait que de trouver un aide consciencieux et habile, et de le bien payer.
— Avez-vous quelqu'un à me proposer? demanda le comte.
— Oui, le père Brunet... un bon et brave homme qui a, pendant vingt ans, aligné des chiffres et qui en remontrerait au ministre.
— Une perle?
— Absolument.
— Je lui écrirai demain.
A l'heure où ces quelques mots étaient échangés
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entre le receveur général et le préfet, le brave papa Brunet était loin de se douter que la fortune lui souriait, et qu'après tant de pain bis il allait enfin manger du pain blanc.
Il n'était pas riche, en effet, et, depuis dix-huit ans qu'il habitait Versailles, n'avait guère vécu que d'expédients — honnêtes, il est vrai — mais d'expédients. Tour à tour teneur de livres, commis aux écritures, petit clerc, il avait passé des années bien dures. Mais si, de toutes ces épreuves, il ne lui était pas resté de lourdes économies, il y avait du moins gagné quelque chose qui vaut la richesse et qui vaut mieux : l'estime de tous.
<r Le père Brunet est le plus honnête homme qui soit au monde ! »
Ainsi se résumait l'opinion.
Ce n'était pas que tout d'abord, lorsque, après la chute de Robespierre, il était brusquement et comme furtivement arrivé à Versailles, on ne lui eût montré quelque défiance. Les plus ardents promoteurs du mouvement et des excès révolutionnaires en étaient réduits à prendre la fuite. On supposa un instant qu'il avait trempé dans ces sanglantes saturnales. Mais il avait l'œil si bonasse, le visage si débonnaire, les allures si timides, qu'un peu de réflexion éloigna bientôt des soupçons qui parurent ensuite absurdes, mêrtie aux plus incrédules.
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Il amenait d'ailleurs avec lui deux talismans qui devaient lui ouvrir toutes les portes ettous les cœurs : deux enfants ; une fille de huit ans, un garçon de quatre, tous deux si frais, si roses, si souriants et si joyeux, qu'à leur vue toutes les méchantes pensées s'envolaient. C'était comme un brevet d'honnêteté. Le père de ces deux enfants-là ne pouvait rien avoir sur la conscience.
Au bout de quelques jours, en effet, grâce au caquetage de ses gamins, le père Brunet eut droit de cité. On ne lui demanda rien du passé, et il ne lui fut pas difficile de prouver ensuite qu'il était digne de l'estime qu'on lui accordait.
Mais l'estime ne fait pas vivre. Les premiers temps de son séjour furent pénibles. Peu à peu les ressources augmentèrent, et il en était venu à vivoter tant bien que mal, plutôt bien que mal, sans espérance d'avenir, mais sans crainte du lendemain, lorsque survinrent les événements de 1815.
Le père Brunet avait alors soixante-cinq ans. C'était un petit vieux, rubicond, propret, tiré à quatre épingles, aux lèvres épaisses et toujours souriantes, aux petits yeux gris, clignotant d'une façon joyeuse, et dont l'aspect réjouissant et paisible était rendu plus réjouissant et plus paisible encore par les deux ailes de pigeon qui voltigeaient autour de son crâne. Sa physionomie respirait la bonté, sinon l'in-
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28S UNS BBVKB A LIRE.
telligence, et Ton se tentait porté vers lui par une instinctive sympathie.
De ses deux enfants, Madeleine « Tainée, avait vingt-six ans ; Etienne en avait vingt-deux«
Madeleine était d'une beauté éblouissante ; grande et svelte^ avec des allures de reine. Elle imposait sans y songer. Le regard de ses grands yeux noirs avait quelque chose de mélancolique, de profond et d'impérieux à la fois* Ses lèvres, plutôt serrées que minces, s'abaissaient involontairement sur les côtés et donnaient à sa bouche comme une expression d'amertume ou de dédain, que démentait parfois son sourire. Ses cheveux noirs, très-abondants, couronnaient un front d'une idéale blancheur. On ne pouvait la voir sans la regarder.
Entre elle et son frère quel contraste i
Etienne, à vingt-deux ans, ne paraissait guère en avoir plus de dix-huit. Il était petit, maigre, chétif. Les traits heurtés de son visage annonçaient une na* ture inquiète et maladive, une intelligence arrêtée dans son développement. C'était un de ces êtres qui sont nés pour être protégés et défendus ; qui souffrent de ne pouvoir ni protéger, ni défendre; qui^ toute leur vie, dépendent de quelqu'un et qui n'ont à donner, en échange de ce qu'ils reçoivent, que les trésors de tendresse amassés au fond de leur cœur par des espérances refoulées.
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LE riL d' ARIANE. 388
Mais ftussi comme il était aimé, ce cher Etienne, de son père et de Madeleine surtout, qui lui avait servi de mère et qui, pourne le point quitter, avait, sans Une larme et sans un regret, laissé passer Tâge de se marier; — elle qui, d'un geste, aurait pu faire tomber à genoux le plus fier de ses prétendants I
Tout petit, elle l'avait bercé, dorloté, soigné. Elle avait, pendant dix ans, épié sur ses lèvres et retenu dans sa poitrine le dernier souffle de vie, toujours prêt à s'en échapper. Plus tard, elle lui avait appris le peu qu'elle savait. Pas à pas, enfin, depuis son enfance, elle l'avait suivi sans le quitter, sentant bien que, le jour où elle lui manquerait, tout lui manquerait à la fois.
Pour Etienne, il n'y avait pas de sacrifices, il n'y avait que des devoirs. Pour lui, depuis deux ans, on ne vivait à la maison que de radis, de beurre et de pain, parce qu'il fallait lui faire une dot, et que, sur les douze cents francs du père et les huit cents francs de la flUe, il fallait mettre pour lui mille francs de côté tous les ans I
Un sourire ému du pauvre cher garçon les payait de tout cela.
Du jour où elle avait résolu de sacrifier à Etienne ses chances d'avenir, Madeleine n'avait eu d'autre préoccupation que de trouver pour lui ce qu'elle ne voulait plus chercher pour elle-même. Il fallait le
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marier. Ne pouvait-elle pas mourir? Un accident imprévu ne pouvait-il pas les séparer à jamais? Que deviendrait-il? Mais du rêve à la réalité il y avait loin ! Marier Etienne l à qui? Riche, la chose n'eût pas été facile ; pauvre, elle devenait presque impossible.
Par bonheur, Madeleine, dans le petit cercle de ses relations, avait remarqué une jeune fille qui semblait pouvoir et devoir convenir à Etienne. Elle avait été, comme lui, mal partagée par le sort. Petite et chétive comme lui, elle aurait été presque laide sans le charme pénétrant de son regard, sans le divin sourire de ses lèvres, qui trahissait une exquise bonté.
Tout d'abord — et Madeleine le savait — elle s'était trouvée poussée vers Etienne par cet invincible courant qui porte les uns vers les autres les déshérités de la nature ou de la fortune. Etienne, de son côté, n'avait pu, sans un vif sentiment de reconnaissance, se voir l'objet des attentions de cette douce et bonne fille, dont les imperfections physiques ne l'avaient pas même choqué.
De ce côté tout marchait bien.
Mais M"® Monod, la mère de Henriette, aveugle comme toutes les mères, fière de sa fille, plus fière encore de sa vieille origine bourgeoise — elle descendait d'une famille de robe qui remontait
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à Louis XIII — M"*' Monod, quoique ruinée de fond en comble, ou peut-être parce qu'elle Tétait, rêvait tout autre chose que Talliance d*un misérable commis aux écritures dans une maison de banque.
Toute la personne de M"** Monod, grande femme sèche, maigre, anguleuse, au nez droit, aux lèvres minces, respirait Tentêtement et la dureté.
Il y avait peu de chance qu'une proposition du père Brunetfût bien accueillie.
Madeleine elle-même, quoique sa beauté, son esprit, le charme pénétrant de sa voix, lui eussent largement gagné les bonnes grâces de M"* Monod, Madeleine n'avait osé lui souffler mot de ce projet.
Le jour venait cependant où il serait nécessaire de s'y résigner. Etienne, brisé par ces continuelles alternatives d'espérance et de découragement dont sa sœur avait seule le secret, dépérissait à vue d'œil; le peu de forces qui soutenaient sa frêle organisation s'épuisait lentement, sans secousse, mais s'épuisait. Il fallait une solution, et ni le père ni la sœur n'osaient en courir les chances.
Chaque jour on remettait au lendemain. La pauvreté d'Etienne, on le sentait bien, était un obstacle plus grave encore que sa faiblesse intellectuelle ou physique. Etienne, après tout, n'était ni malade ni
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contrefait. Le bonheur pourait ramener à ses joues les fraîches couleurs de la santé.
Mais de Targent?
Les choses en étaient là chez le përe Brunet quand M. le comte de La Vauville, sur le conseil du préfet, le fit appeler à la recette générale^
Quel eoup du sort ! et quelle joie au foyer quand il rentra ! Madeleine prit Etienne par le cou et rem*brassa jusqu'à Tétouffer. Quant à Brunet, il se promenait par la chambre en se frottant les mains et en sautant alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche, comme un héron qui craint de s'6« corcher les pattes aux cailloux de la rive.
Il avait été convenu entre le comte de La Vauville et Brunet que son installation aurait lieu immédiatement ; il n'y avait pas de temps à perdre pour organiser le service. Le receveur abandonnait à son caissier tout un pavillon en retrait sur Taile droite de son hôtel, dont il ne se réservait que la façade. Ce pavillon communiquait directement avec la caisse, qui donnait elle-même de plain-pied sur une " grande salle réservée au% commis chargés des écri*^ tures.
Cette disposition permettait à Madeleine de voir à toute heure son père ; elle n'avait pour cela qu'une porte à entr'ouvrir; et, par la disposition même des lieux, la chambre qu'elle devait occuper se trouvant
LE FIL d' ARIANE. 287
eontiguë à la caisse, elle pouvait à la rigueur entendre tout ce qui s'y passerait et répondre à un appel.
Les premiers jours qui suivirent le changement de fortune de nos personnages furent employés, comme bien on le pense, à transporter dans ce nouveau logis les meubles qui garnissaient Tancien, à en acheter d'autres plus convenables, à disposer les tentures,"** tout cela aux soins de Madeleine.
Brunet, pendant ce temps, organisait le service de la recette, transmettait ses instructions aux receveurs particuliers et installait ses commis, au nombre desquels il comptait bien placer Etienne dès que sa situation serait solidement assise auprès de M. le comte de La Vauville.
Brunet, sans être un aigle, était fort habile administrateur et bon comptable. Il n'y avait donc pas lieu de craindre que le receveur général eût à te plaindre de sa gestion. Mais il sentait la nécessité de ne point abuser des bonnes dispositions de son protecteur.
Madeleine, elle, était toute à sa joie. Elle voyait le sort d'Etienne assuré. Quelques mots échangés avec M*"^ Monod lui avaient donné la certitude que, dans ces conditions nouvelles, une proposition de mariage serait favorablement accueillie.
Bans crainte pour l'avenir, elle oublia donc bien
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vite les misères passées et s'abandonna tout entière aux douces émotions du présent. Pendant six semaines, elle ne s'occupa que de l'aménagement de la maison. Elle mit sur chaque chose, sur chaque meuble, ce charme indéfinissable qu'y sait mettre une femme jeune, belle et heureuse, quelque chose d'elle-même enfin. Elle voulait ce logis frais et joyeux pour son père et pour Etienne, comme il devait être calme pour elle qui n'avait plus rien à souhaiter.
Quand tout fut prêt, on décida solennellement qu'un repas serait offert à M"" Monod et à sa fille, et l'on agita la question de savoir s'il fallait inviter à ce dîner — qui pouvait, à la rigueur, passer pour un dîner de fiançailles — M. le comte de La Vauville. Brune t penchait pour l'affirmative, ainsi qu'Etienne ; Madeleine seule était pour la négative. Mais, comme son avis avait toujours eu force de loi dans la maison, on convint de ne pas inviter le comte et d'aller simplement lui faire part du prochain mariage d'Etienne.
Madeleine, on le voit, ne doutait déjà plus du résultat.
Le lendemain le papa Brunet, que dans la ville on appelait maintenant Môsaieu Brunet gros comme le bras, endossa son plus bel habit, chaussa ses bas chinés et ses souliers à boucles d'argent, frisotta
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le mieux du monde ses ailes de pigeon, et se rendit, accompagné de Madeleine, chez M. le comte de La Vauville, son patron, qui daigna le recevoir.
En entrant dans le salon, Madeleine aperçut, debout contre la fenêtre, un grand jeune homme pâle, dont Taspect rigide et hautain lui fit courir comme un frisson dans les veines. Pourquoi ? Elle n'aurait pu le dire.
Elle n'eut pas le temps, du reste, de s'arrêter sur cette impression fugitive ; le comte venait de prendre le jeune homme par la main et le lui présentait en disant :
— Le vicomte, mon fils.
Puis, se tournant vers son caissier :
— Asseyez-vous donc, Brunet, reprit-il ; asseyezvous.
— Monsieur le comte est bien bon. Je... vous...
— Nous tenions, monsieur, dit Madeleine, à vous remercier de l'immense service que vous nous avez rendu.
— Sans le savoir.
— Nous ne vous en devons pas moins de reconnaissance.
— C'est une dette, mademoiselle, que' vous me payez avec votre cœur, je le vois, et que M. votre père est en train de me payer avec son travail... Car je suis heureux d'avoir cette occasion de vous
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féliciter, mon cher Brune! ; tout marche à mervailld* et Ton ne m*avait pas trompé sur votre compte.
— Âb ! dit le père Gninet avec une visible émotion, quelqu'un vous avait parlé de moi?
— Sans doute ; j'ai pris mes renseignements.
— Ah ! ab !
— Je n^ai pas besoin de vous dire qu'ils ont été excellents de tout point. . . chose rare aujourd'hui ! . . . On rencontre de par le monde beaucoup de loups affublés de la peau du mouton. La France a subi de terribles épreuves, mon cher Brunet ; et ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent se vanter d'être sortis purs de ces épouvantables désordres.
— Oh t monsieur, dit en souriant Madeleine, mon père n'aura pas eu grand'peine à ne point fait* lir. Je ne l'ai jamais entendu parler des événements politiques, si graves qu'ils fussent, et je puil vous affirmer que depuis dix ans il n'a pas même lu un journal.
— Tant mieux, mademoiselle, tant mieuid... Les malheureux qui ont trempé dans l'orgie révolutionnaire sont activement recherchés aujourd'hui ; et la déportation, la prison, la mort, viennent punir à vingt ans de distance les crimes qu'ils croyaient oubliés.
Depuis une minute le père Brunet tremblait si
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LÉ FIL p'AHIANE. 291
visiblement et si fort, qu'il e« laissa tomber son chapeau.
Madeleine le ramassa vivement 0t le lu} remit entre les mains, sans attacher du reste aucune importance à pet incident et sans rien voir du mouvement de surprise qu'il avait arraché au vicomte,
Elle crut devoir cependant changer le aours de Fentretien, et ne parla plus que du projet de mariage d'Etienne. M. de La Vauville y applaudit fort et promit de signer au contrat. \jq brave et digne comte pensait faire beaucoup.
Pour Madeleine, pour le pèrp Brunet surtout, c'était beaucoup en effet ; et, tout enchantés ^e leur visite, ils sortirent du salon, reconduits jusqu'à la porte par le vicomte dont, pour la seconde fois, le regard rencontra le regard de Madeleine. Pour la seconde fois elle tressaillit.
Jjc vicomte Léonard lui faisait peur. Et cependant il était jeune, distingué, vraiment beau, Cette antipathie instinctive était si absurde, qu'elle se la reprocha vivement et s'efforça de n^y plus songer.
Quinze jours après cette visite à M- de La Vauville eut lieu le dîner offert k M***^ Monod et à sa fille. Au dessert la demande en mariage fut faite et agréée. Toutes le« conditions furent débattues. Etienne apportait à sa future quatre mille franes de rente que lui abandonnait Brunet sur les six mille
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de sa place. Madeleine renonçait à tout pour son frère, dans le présent et dans Tavenir, et cela sans un regret. Elle était heureuse, voilà tout; heureuse à en pleurer, de la joie qui éclatait dans les veux de son pauvre Etienne et de sa gentille fiancée.
Aussi, lorsque après le dîner on alla dans le petit jardin dont M. de La Vauville abandonnait la jouissance au père Brunet, prendre le café sous le berceau de vigne vierge et de clématites, aspira-t-elle à pleins poumons Tair frais et pur du soir et les parfums qui, de la terre mouillée de pluie, s'élevaient sous les derniers rayons du soleil. Jamais, comme ce soir-là, elle n'avait compris et senti le charme pénétrant de ce petit coin de terre. Jamais rhorizon que, par une échancrure de la muraille, elle apercevait avec ses collines vertes et ses escarpements noyés dans les teintes douteuses du crépuscule, ne lui avait paru si imposant, si plein de douces rêveries. A tout ce qu'elle voyait, la joie qui débordait de son cœur donnait comme un aspect nouveau. Son âme, toute pleine d'éblouissements, rayonnait. Cette soirée devait compter dans sa vie I Aussi passa-t-elle bien rapidement. Il était dix heures, plus que temps de se séparer, et il lui semblait que cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis qu'elle avait acquis la certitude du bonheur d'Etienne.
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Madame Monod et sa fille, accompagnées du papa Brunet et d'Etienne, reprirent le chemin de leur demeure.
Madeleine monta dans sa chambre. Elle avait besoin d'être seule, de se recueillir et de remercier Dieu, qui, après un si long temps d'épreuves, avait pris pitié d'elle et des siens.
Au bout d'un instant elle entendit son père rentrer, passer dans l'escalier devant sa porte, et lui crier : a Bonsoir, fillette ! »
Etienne cria : a Bonsoir, sœur ! »
Et la maison se fit silencieuse. Madeleine entr'ouvrit sa fenêtre, écouta un instant dans le calme de la nuit retentir les derniers bruits de la ville, puis se coucha et s'endormit à son tour. Son sommeil ne fut bercé que de rêves d'or. Elle ne redoutait rien ; et que pouvait-elle redouter?
Le lendemain matin, lorsqu'elle ouvrit les yeux, il faisait grand jour. Son père, sans doute, était descendu comme de coutume à la caisse, car elle ne l'entendit pas marcher au-dessus.
Elle entr'ouvrit la porte de son bureau et le trouva en effet au travail, alignant des chiffres. Derrière lui la caisse était ouverte. Il semblait reposé, calme, tranquille.
— Bonjour, fifiUe, lui dit-il avec son meilleur sourire; bonjour, je suis bien heureux!... Et toi ?
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— Moi, pète?... Tenez!
En ttièhie temps elle lui avait jeté sed bras autour du cou et l'embrassait.
" Va maintenant, laisse-moi itav&iller... J'ai de la besogne... beaucoup.
— Tout va bien?
— Mais oui... mais oUi...
Madeleine Itil fit un dernier signe de la main et se retira. Elle fit son ménage en fredonnant ; balaya, frotta, épousseta. Puis, lorsque tout fut en ordre de son côté, elle pasSâ dans la chambre d'Etienne.
Il y avait alors une demi-heure environ qu'elle était sortie du cabinet de son père.
Elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur la cour de l'hôtel, et, en se penchant au dehors, y vit un cheval sellé et prêt à partir. La buriosité la retint à la fenêtre. Elle n'attendit pas longtemps : le Vicomte Léonard, le fils de M. de La Vauville, traversait la cour. Au moment de mettre le pied dans Tétrier il leva la tête, aperçut Madeleine, la salua gracieuse-^ ment avec un sourire, puis sauta à cheval^ piqua des deui et disparut*
Madeleine était trop heureuse en ce moment pour se souvenir de la mauvaise impression que lui avait laissée le vicomte; et ce départ était chose trop insignifiante pour qu'elle y attachât la moindre importance.
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Elle se remit à l'ouvrage. Le hasard Voulut qu'en se retournant elle flt tomber un balai, dont le man*ehe se trouvait cohtre lé montant de la fenêtre. Ce manche alla donner contre la pendule^ dont il brisa le globe. Pour s'assurer qu'il n'y avait rien de plus, Madeleine s'approcha de la pendule, regarda l'heure^ écouta le bruit du balancier, puis regarda l'heure encore.
ir était neuf heures vingt minutes.
Les plus petits détails de la vie peuvent, en de certaines circonstances, prendre une gravité exceptionnelle. On le verra plus tard.
Madeleine Venait de mettre tout en ordre dans la chambre de son frère et rentrait dans la sienne lorsqu'un cri, un véritable cri de désespoir et d'angoisse la fit tressaillir^
Ce cri avait été poussé dans le cabinet de son père»
Subitement effrayée, ne sachant ce que cela voulait dire, et si elle n'avait pas rêvé, elle ouvrit brus* quement la porte et entra dans le cabinet.
Une terrifiante surprise l'y attendait.
A l'extrémité de la pièce, devant elle, contre la caisse toute grande ouverte, le comte de La Vauville, pftle^ le regard menaçant, se tenait debout, les bras croisés. Brunet, l'œil hagard, les tnains pendantes, assis sur le fauteuil devant son bureau, semblait regarder dans le vide, et, par instants, riait d'un
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rire saccadé, nerveux, effrayant; sans rien dire, sans que sa tète bougeât, sans qu'un mouvement de son corps, immobile et rigide, attestât que ce rire était bien le rire d'un vivant.
Madeleine se précipita vers lui, Tétreignit, Tap* pela.
Il ne la reconnut point, et se remit à rire de ce môme rire strident et saccadé qui l'avait effrayée d'abord.
— Au nom du ciel ! monsieur, s'écria-t-elle en se précipitant les mains jointes vers M. de La Vauville, que signifie tout cela?... Que se passe-t-il?
— Vous ne le saurez que trop tôt, mademoiselle.
— Trop tôt?... Quand mon père, mon pauvre père... Mais il faut appeler un médecin, monsieur, mon père se meurt !
— Tranquillisez-vous, dit le comte avec un méchant sourire; le danger n'est pas là.
— Mais vous voyez bien, monsieur, qu'il ne me reconnaît pas!... Je l'appelle, il ne m'entend pas. Père!... père!...
Elle était à genoux devant lui, tout en larmes ; il ne bougeait pas, ne répondait pas. Elle se releva et regarda, comme pour l'interroger encore, M. de La Vauville, qui se tenait à la même place, debout, dans la même attitude ironique et menaçante.
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— Je vous en supplie encore, monsieur ! s'écriat-elle ; que s'est-il passé ?
Avant que le comte eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et livra passage à un homme vêtu de noir, cravaté de blanc, que Madeleine prit pour un médecin.
Il était accompagné d'un vieillard malingre, cbétif, misérablement vêtu et portant sous le bras un large portefeuille, qu'il ouvrit sans façon sur la table devant Brunet.
— Quels sont ces messieurs? demanda Madeleine; que veulent-ils?... Je ne comprends pas... J'ai peur.
— Monsieur, dit le comte de La Vauville, est le procureur du roi, et monsieur est son greffier.
— Ah ! dit Madeleine comme aflfolée, cela m'est égal... Mais le médecin?
— M. votre père, mademoiselle, n'a que faire d'un médecin ; et vous pourrez vous en convaincre lorsqu'il jugera bon de ne pas continuer la petite comédie qu'il joue... fort habilement,*je le reconnais.
— Une comédie ? murmura Madeleine.
La pauvre fille sentait sa raison l'abandonner, ses jambes trembler sous elle. Elle s'appuya au dos d'une chaise- pour ne pas tomber, et, incapable de faire un mouvement, de rassembler ses idées, de
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prononcer uii mot, entendit Tflguement le procureur du roi dire au comte :
-- Veuillez^ tnonsieur^ mfe faire en Quelques mots votre déclaration.
«^ Il manque^ dit M. de La VaUYille, deux cent quarante-sept mille francs dans cette caisse, dii iOnt renfermés les fonds) appartenant à TEtat. M* Brunet, ici présent, a seul la clef de ce coffre, qui n'a pas été forcé, cotnme vous pouvez le Voir. Lorsque Je suis entré ici tout à Theure, monsieur, qui ne m'attendait certes pas -^ je ne viens jamais ici le matin — a laissé échapper un brusque mouvement de surprise, presque de terreur. Mes soupçons étaient éveillés. Je Tai prié de me rendte fees coniptes, et il ne m'a fallu qu'une minute pour constater le déficit* Hésitant d'abord à accuser un homme qui m'avait été recommandé comme scrupuleusement honnête, j'ai Voulu mettre de son ûèié toutes les chances. Je lui al demandé si quelqu'un ne s'était pas introduit ici ; s'il n'avE^it pas, en ouvrant la caisse, constaté le voL A ces questions, il a répondu d'une voix entrecoupée que personne n'était entré ici, et que l'argent était dans la caisse au moment oii il l'avait ouverte. Je l'ai sommé alors de me le rendre. Il m'a remis quarante mille francs seulement qu'il a tirés de sa poche ; et que voici. Gomme j'insistais pour obtenir le reste, lui promettant mon indulgence, et
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petit-étre inoti pardon ; le menaçant, s'il reftisait, de le faire arrêter, il s'est mis brusquement à gambader, à rire, à sauter, affectant les dehors de la folie, pour me donner le change. Puis il est tombé sur ce fauteuil dans la posture où vous le voyez, et il n'en a plus bougé. Voilà^ monsieur, tout ce que je 6ais et tout ce que je puis vous dire ; le reste vous regarde.
Madeleine avait compris enfin. On accusait son père d'un vol I On l'accusait de simuler la folie .pour échapper au châtiment de son crime!
Un moment elle demeura étourdie sous la violence du coup. Mais c'était une nature énergique et forte; elle secoua sa torpeur, et, s'élançant vers le procureur du roi :
— Mais vous êtes donc aveugle? lui dit-elle. Vous ne voyez donc pas que mon père a réellement perdu la raison ? Vous ne comprenez donc pas qu'il s'est passé quelque chose d'épouvantable... et qu'il y a utl mystère dans tout cela ?...
— Nous l'éclaircirons, mademoiselle, dit le tna* gistrat, touché malgré lui de l'expression de désespoir et d'angoisse qui décomposait les traits de la pauvre fille.
Cette parole rendit quelque espérance à Madeleine. Elle se dit que le désordre moral oh était tombé son malheureux père serait passager, et que,
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avant peu, il pourrait fournir des explications. Mais en attendant on dut, sur la plainte formelle de M. de La Vauville, le mettre en état d'arrestation et pro- : éder à une enquête sommaire.
De deux choses Tune : ou Brunet avait dérobé à son profit les deux cent quarante-sept mille francs, ou on les lui avait dérobés. Or M. de La Vauville affirmait sous la foi du serment que, sur la déclaration même de Brunet; personne n'était entré chez lui. Les commis, placés dans la pièce voisine, n'avaient vu ni entendu personne. L'argent avait donc été soustrait par Brunet. Mais on n'en avait pas trouvé la moindre trace. S'il avait pris cet argent, qu'en avait-il fait? A qui l'avait-il remis ou fait remettre? et par quelle entremise? Avait-il détruit, jeté ou brûlé les billets de banque dont se composait la somme? On ne retrouvait pas trace de cendres; il n'y avait pas de feu dans le cabinet. Jamais affaire plus obscure ne s'était présentée.
Le juge d'instruction qui en fut chargé, vieux magistrat retors et habile, après avoir tout examiné, tout pesé, se prononça pour la culpabilité de Brunet et présenta au parquet les conclusions suivantes : « La somme détournée avait été expédiée à l'étranger la veille ou Tavant-veille au plus tard du jour oii le détournement avait été découvert. Brunet n'en avait conservé que ce qui luj était né-
cessaire pour son voyage. Car il aurait certainement pris la fuite, si le hasard n'avait amené dans son cabinet M. de La Vauville. La surprise de cette déconvenue et la frayeur d'une condamnation lui avaient fait perdre la tête. Sa folie n'était qu'une charge de plus contre lui. »
Car Brunet, soumis à l'examen des médecins nommés par la Cour, avait été reconnu véritablement et complètement fou. Il avait été transféré à Bicétre. Mais, comme les actes dont la loi lui demandait compte étaient antérieurs à cet état d'aliénation, le procès devait suivre et suivit son cours.
Quelque soin qu'y eût mis le juge d'instruction, il n'avait pu réunir à l'appui de ses conclusions des preuves irrécusables. La lumière ne se fit pas.
Brunet fut acquitté par la Cour d'assises de Seine-et-Oise. Mais son acquittement, basé précisément sur le défaut de preuves, laissait planer sur lui des soupçons que l'opinion publique, en dépit de sa réputation, avait accueillis.
Que lui importait à lui ? Il n'en savait rien : il était fou.
Mais les siens!... Mais Etienne!... Mais Madeleine!...
Pendant les six mois qu'avait duré l'instruction de cette triste affaire que nous avons résumée en quelques lignes, Madeleine avait été jusqu'au bout
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soutenue par Tespérance. Il lui semblait impossible que Dieu Tabandonnàt, qU*il ne fit pas jaillir un rayon de sa lumière aU milieu de ces épaisses ténèbres.
Mais lorsque après le jugement elle recueillit les protestations pleines de pitié des quelques personnes qui ne s'étaient pas brusquement écartées d'elle; lorsqu'elle comprit que pour tout le monde l'honneur de son nom ayait sombré ; que son père était fou pour jamais, et que le hasard lui arrachait en un moment le prix de vingt années d'efiforts et de travail, un amer découragement la saisit ; d'autant plus amer que son pauvre Etienne entraîné, lui aussi, dans le désastre, n'avait pu supporter comme elle l'écroulement de son bonheur.
Gomme les plantes flexibles qui s'accrochent à un arbre ou à une muraille et ne s'en veulent plus détacher, parce qu'elles ne se sentent pas de force à vivre sans ce point d'appui, les êtres faibles s'accrochent à qui les aime et ne s'en détachent plus.
L'affection d'Etienne pour Henriette Monod était devenue chez lui une habitude et un besoin. Il ne songeait pas qu'à son défaut il pouvait trouver quelque autre jeune fille prête à partager sa misère, à comprendre et à excuser ses faiblesses. Son âme s'était accrochée à celle-là : s^ ce point d'appui lui
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manquait, c'en était fait d'elle. Madeleine le sentait bien.
Depuis le jour où, à la nouvelle du vol commis à la recette générale, M"** Monod, par une lettre fort sèche, Tavait informé que, jusqu'à nouvel ordre, les choses resteraient en suspens — ce qui équivalait à une rupture — Etienne, comme s'il avait reçu dans la poitrine un coup violent, comme si quelque rouage de son organisme s'était brisé, avait cessé de parler et de sourirci La secousse avait été trop forte ; sa vie même était en danger.
Madeleine alla voir M"'' Monod et essaya de la fléchir : ce fut en vain.
— Je ne puis que vous plaindre, lui réponditelle. Si vous adorez votre frère, je n'adore pas moins ma fille; et vous devez comprendre que, aujourd'hui, tout s'oppose à une pareille union. Ma fille a peu de chose, votre frère n'a plus rien. Gela justifierait déjà une hésitation de ma part. Le triste procès qui vient de se dénouer devant la Cour d'assises justifie un refus. N'insistes donc pas.
— Mais il jr a un mystère dans tout cela, ma<^ dame ! Mon père est innocent*
— Je veux le croire.
. — Je vous le prouverai !... C'est moi qui guiderai mon frère, les juges et le public dans ce labyrinthe inextricable!... Gomment? je l'ignore. Mais
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j'arriverai à la vérité... Âccordez-moi une dernière grâce.
— Parlez, Madeleine.
— Ne mariez pas Henriette avant...
— Je ne m'engage à rien. Mais si vous parvenez, avant qu'une occasion favorable se soit présentée pour elle, à réhabiliter votre père, Je reviendrai sur ma décision.
— Je ne vous en demande pas plus. Merci.
Madeleine avait en quelques mois, à mesure
qu'elle se sentait enfoncer dans ce bourbier sinistre de la déconsidération et de la misère, retrouvé toute son énergie. Comme elle l'avait dit à M"' Monod, c'était une énigme. Elle s'était juré à ellemême de la déchiffrer.
Et d'abord elle avait rétabli, classé dans sa tête, analysé tous les faits. Pour elle, son père était innocent; le doute ne lui était pas même venu. Son père n'avait pas pris un sou dans la caisse de l'Etat. Donc le vol avait été commis par un autre, et ce vol avait été commis pendant les vingt minutes à peine qui s'étaient écoulées entre le moment où, venant de se lever, elle était entrée dans le cabinet et celui où elle avait entendu le cri poussé par son père, subitement frappé d'aliénation.
Il avait nié dans son interrogatoire que personne fût entré chez lui ; M. de La Vauville du moins
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l'avait affirmé. Pour Madeleine, Tun des deux avait menti. Lequel? Au cours du procès il avait été établi que les commis employés aux écritures dans la pièce voisine n'avaient vu entrer personne ; que le valet de pied qui, dans la cour, tenait le cheval du vicomte, n'avait vu personne sortir par les fenêtres du cabinet donnant sur cette cour. Il ne restait donc qu'une hypothèse : c'est que le coupable, caché depuis la veille dans le cabinet, était rentré dans sa cachette après le vol et que l'on avait omis de fouiller tout d'abord les coins et recoins du cabinet.
Madeleine se remémora la disposition des lieux et se souvint qu'au fond du cabinet, sur la droite, faisant face aux fenêtres, il y avait une grande armoire dont la porte à deux battants, peinte en gris, tranchait vigoureusement sur le vert du papier. Cette armoire, qu'elle n'avait jamais ouverte ni vu ouvrir, était assez grande pour cacher un homme. Elle s'arrêta donc, forcée par la logique de son raisonnement, à cette idée que le voleur s'était caché là et ne s'était échappé qu'après l'arrestation de son père.
Mais pourquoi avait-il nié que personne lui eût forcé la main ? Frayeur peut-être ; crainte de voir exécuter les menaces devant lesquelles il avait cédé. Mais, en présence de M. de La Vauville, il n'avait qu'à montrer du doigt la cachette et à livrer le cou-
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pable. Il n'y avait plus de danger pour lui. S'il Tavait fait^ e'était alors M. de La Vauville qui, volontairement, avait menti et Tavait sacrifié. Mais pourquoi ?
Madeleine tournait dans ce cercle étourdissant, comme un cheval aveuglé dans le manégCi pour en revenir toujours à son point de départ. Par mo* mentSy elle sentait sa raison Tabandonner ; puis sa volonté reprenait le dessus, et elle repartait de plus belle dans le champ des suppositions.
Et rien, rien qui pût la guider I Elle avait beau tourner et retourner dans tous les sens les éléments dont elle disposait, la lumière ne se faisait pas. Et huit mois s'étaient écoulés déjà depuis le fatal événement! Huit mois pendant lesquels il avait fallu lutter contre la misère, organiser sa vie et celle d'Etienne.
Il n'y avait plus à Versailles de chance d'établissement pour lui. La famille Monod l'avait repoussé; la maison de banque où il était devait lui manquer un jour ou l'autre ; il fallait quitter Versailles, d'autant plus qu'il y était trop près de ses souvenirs et de son amère désillusion.
Madeleine, après bien des démarches^ avait fini par trouver pour lui un modeste emploi dans une grande maison de Paris. C'était le pain de chaque jour. Quant à elle, brodeuse habile, elle pouvait en
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quelques Jours, et en quelques nuits au besoin, gagner f outre son pain^ le droit de disposer d'elle^ même assez longtemps pour suivre Taccomplisse-' ment de sôU desseid -^ héi'dïquement fou.
Réhabiliter son père I sauver son frère ! sans une preuve^ sans un itidice même entre les mains !
Et cependant cette idée la hantait^ ne la quittait pas; soir et matin, jour et nuit elle y songeait, et ne songeait qu'à cela. Il lui semblait qu'à force d'appesantir. son esprit âur le même détail, elle devait arrivera en faire jaillir un trait de lumière qui, pour elle^ illuminerait les profondeurs de l'épouvantable drame dans lequel avaient sombré sa vie et la raison de son père.
Deux personnes Seules auraient pu l'éclairer.
Mi de La VaUville et Brunet. Elle ne songea pas d'abord à sort père, le malheureux aliéné, dont les paroles incohérentes ne tenaient de rien, n'aboutissaient à rien* Mais elle songea à M. de La Vauville. En réveillant ses souvenirs^ en les coordonnant^ ne poUvalt-elle en rien tirer? S'il avait menti volontairement, né pouvait-elle, par ses prières et ses larmes, le fléchir et lui arracher la vérité?
Elle fit le voyage de Versailles et se présenta à l'hdtel du receveur général. M. de La Vauville était mort depuis cinq Semaines, frappé d'une attaque d'apoplexie.
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t08 UNE HEURE A URE.
Cette nouvelle Tatterra d*abord. L'espérance qui la soutenait semblait devoir plus que jamais lui échapper. Mais elle eut bientôt repris conscience d'elle-même et rassemblé ses forces. Elle était de celles dont la volonté ne fléchit pas, et qui marchent toute leur vie vers le même but, dussent-elles ne jamais Tatteindre.
M. de La Vauville était mort ; mais son père à elle, Brunet, était vivant.
Et pour la première fois, elle songea que, de tous les mots incohérents qui s'échappaient des lèvres du malheureux fou, un mot pouvait suffire à la guider.
Plusieurs fois elle était allée le voir dans la sombre maison de Bicêtre, où il était enfermé.
Elle ne se rappelait rien qui semblât de quelque utilité dans ce qu'elle avait entendu de lui; des lambeaux de phrase, des interjections, des éclats de rire. Elle résolut cependant d'étudier et d'approfondir tout cela.
Pour y arriver, il fallait obtenir du directeur une permission spéciale de voir et d'entendre son père le jour, et la nuit au besoin, sans le quitter. Séance tenante, elle rédigea sa requête et l'envoya. De quels mots se servit-elle ? Quels accents lui dicta son cœur? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il que, contre son attente même, la permission qu'elle
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sollicitait lai fut accordée huit jours après. Elle se mit en route pour Bicètre.
Lorsqu'elle y arriva, un gardien, après lui avoir demandé son nom, lui fit monter quatre étages et l'introduisit dans une galerie dont les fenêtres nombreuses, très-hautes et grandes ouvertes, permettaient d'embrasser dans toute son étendue l'immense vallée au fond de laquelle s'agitait Paris. L'air était chargé d'un de ces brouillards légers, blanchâtres et transparents de l'automne qui, sans rien ôter aux choses de leur netteté, y jettent comme un voile qui en double le charme et en poétise l'aspect.
Madeleine s'était approchée d'une fenêtre. Émerveillée, elle contemplait l'horizon coupé çà et là par les grandes traînées de lumière qu'y dessinait le soleil; les maisons grises d'un côté, lumineuses plus loin ; les champs d'un vert sombre ou d'un brun éclatant ; les roues énormes qui se profilaient comme de grands squelettes au-dessus des trous béants des carrières; et de toutes les pensées confuses qu'éveillait en elle ce spectacle à la fois joyeux et imposant, l'espérance jaillissait. Il lui semblait que toutes ses misères allaient finir ; que des lambeaux de phrase qu'elle allait arracher à son père elle pourrait reconstruire le drame et faire sortir enfin la vérité.
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Peu à peu cependant elle Unit par oublier le passé, par s'oublier elle-roAme, et tout son être s'était comme perdu dapi une indéfinissable rêverie, lorsque le bruit d'une porte qui s'ouvrait lui fit tourner la tète.
Brunet, conduit par le gardien, venait d^entrer dans la galerie.
Madeleine, en l'apercevant Tair calme comme autrefois, les joues roses et fratobes, la bouche souriante, ne se souvint pas qu'il était fou, et s'élança vers lui en criant :
~ Père 1... père I...
Mais Brunet ne la reconnut pas. I) jet^ sur elle ee regard terne et vague des aliénés, Técarta dd la main, et, gravement, la salua en lui disant :
*w Je vous remercie, monsieur.
Gette phrase banale, ainsi dite en pareil lieu, était navrante. Un sanglot déchirant s'échappa des lèvres de Madeleine. Elle se cacha la tète dans les mains ; elle avait peur. Le sentiment de la réalité lui était revenu trop cruellement et trop vite pour qu'elle n'en ressentit pas un moment de faiblesse.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Ëll^ s'essuya {es yeux, se passa la main sur le front et pensa :
*— Du courage!... Je veux savoir !**. je saurai !
Brunet cependant, étonné peut-être de se voir seul dans cette galerie à laquelle ses yeu3( n'étaient pa9
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habitués, loin de cetto foule inconsciente au milieu de laquelle il vivait inconscient lui-naérne depuis six mois, Brunet avait jeté autour de lui un Fegard à la fois scrutateur et inquiet, et s'était mis à se prome* ner gravement, avec précaution, comme s'il avait craint de trouver quelque trappe ouverte sous ses pas. Tout à coup il s'approcha d'une fenêtre, regarda d'un œil démesurément ouvert et fixe le pay«> sage qui se déroulait devant lui, et, prenant brusquement la main de Madeleine, qui Tavait suivi :
— Q'est un beau pays, la Hollande I s'écria^t-il.
Et il répéta machinalement pendant cinq minutes 2
->- La Hollande I... la Hollande I...
Puis, soudainement pris d'une foUa terreur, il s'élança dans la galerie en eourant 0t en répétant toujours : a La Hollande!... la Hollande I... 9 m^is avec une sorte d'angoisse effrayante. Il ^'firrachait les cheveux, se tordait les bras et hurlait.
Madeleine eut peur; elle appela le gardien. On reconduisit Brunet dans sa cellule^ Quant k elle, elle reprit le chemin de Paris.
La Hollande !... A la façon dont il avait prononcé ce nom, à la terreur qu'il en avait ressentie, il était clair que ce mot réveillait le souvenir de l'horrible scène qui av^it bmsé son avenir et anéanti sa raison. Ge nom avait été prononcé par Thomma qui
avait commis le vol. Ce nom était le bout du fil qu'il fallait suivre pour arriver à la vérité.
Mais que faire, avec ce nom seulement? Ce n'était qu'un indice insuffisant, inutile, à vrai dire, si rien ne s'y venait joindre et le commenter.
Le lendemain, sans plus tarder, Madeleine retourna à Bicêtre. Elle passa près de son père la journée entière, sans en rien obtenir de plus que ce mot : cela Hollande !je> qui lui revenait machinalement aux lèvres, comme le souffle, sans éveiller chez lui ni terreur, ni surprise, ni émotion. Pendant un mois elle essaya de la prière, des menaces même ; elle épuisa toutes les ruses pour lui arracher son secret, sans en rien obtenir. Le découragement la prit.
Que conclure de ce mot?
Elle retourna dans son esprit fiévreux et inquiet, examina, pesa toutes les hypothèses sans s'arrêter à aucune.
Fallait-il donc renoncer à toute espérance et abandonner la partie? Non, non, mille fois non! La découverte de la vérité, c'était la réhabilitation, la guérison peut-être de son père ; c'était le repos à venir pour elle ; pour Etienne, c'était la vie!
Le pauvre garçon, en effet, dépérissait rapidement. Ses traits, creusés par la désespérance, trahissaient de continuelles angoisses, et une souffrance
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LE FÎL D* ARIANE. 31 â
OÙ devait s'épuiser le peu de forces de son organisation délicate. En lé regardant pâle, assis auprès du feu, le regard fixe, un soir qu'elle revenait de Bicétre, Madeleine eut peur que sa raison ne sombrât dans ce désastre comme y avait sombré celle de son père; et cela décupla ses forces.
La Hollande ! ce mot avait été prononcé. Entre le voleur et Brunet — puisque pour Madeleine il y avait eu forcément un voleur — entre cet homme et Brunet, un secret devait exister. Son père avait-il connu quelqu'un en Hollande? Etait-il allé dans ce pays? Ces questions, auxquelles il importait de répondre d'abord, la conduisirent à rechercher toute la vie passée de son père.
Aussi loin que remontaient ses souvenirs, elle ne voyait que Versailles et la petite maison qu'elle y avait habitée. Mais, avant sa naissance, que faisait son père? où avait-il vécu? Si elle avait eu entre les mains ses papiers, sa correspondance, elle aurait trouvé sans doute une piste à suivre. Mais, plus rien. Tout avait été saisi par la justice lors du fatal procès.
A qui s'adresser? L'idée lui vint qu'au moment de l'appeler à la recette générale, M. de La Vauville avait dû prendre sur son compte des renseignements précis.
M. de La Vauville était mort; mais le vicomte
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Z\K UNE HBUHE A I4HE.
héomvif sou fil$, était viv^pt, et avait pu tenir da $on père des détaiU qu'elle ignorait. Le vicpmt3« qui p'avait nulle raison de lui vouloir du mal, pouvait d'ailleurs Téclairer, la guidpr peutrètrp. Elle résolut d'aller le voir, lye sentiment de répugnance qu'il lui avait inspiré jadis ne pouvait tenir contre l'urgence indiscutable d'une telle démarche. Elle se procura son adrei^e à |a recette générale, qu'il n'habitait plus, et un matin sonna à la porte de l'appartement qu'il occupait alors h Paris, rue de Varennes.
te vicomte s'était marié, peu d^ temps après la mort de son père, avec une jeune et charmante femme que Madeleine ne connaissait pas, mais dans laquelle à première vue elle deyina une aide, et peut-être une amie. Les sympathies instipetives trompent moins souvent qu'on m pourrait le croire.
I^orsque Madeleine entra dans le salon, Qh venait de l'introduire une femme de chambre, M"* de La Vauville y était seule, assise près du feu. Elle §e leva, lui montra de la majn un siège auprès d'elle, et lui dit simplement ;
— Mon mari va venir, mademoiselle.
Cette phrase était accompagnée d'un indéfinissable sourire qui la commentait et semblait dire :
-^ Qupi que vous veniea demander, quoi que vous souhaitiez, espérez, et comptez sur moi.
Madeleine n'eut pas le temps de Ten remeraier,
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LE FIL d'Ariane. sis
M. de Là Vàuville venait d'etitfei». Elle pâlit l^gèreitletit à sa vue. L'impression qu'elle avait jadis ressentie chaque fois qu'elle s'était trouvée en sa pré^ sence venait de la faire tressaillil* ehCofe.
Quant à M. de La Vauville, en âpérôevant Madeleine 11 ne put tèptiïûet un mouvement de surprise et d'inquiétude. L'air agité, il s'avança verâ elle et lui dit vivement î
— Vous iei, mademoiselle?... M. votfe père serait-il?...
— Mon pèt*e est toujours... dans le même état, répondit trlôtertient Madeleine.
Les traits de M. de La Vàuville reprirent immé-*diatemefit leUi* expression habituelle de hauteur et de calme. Si rapide qu'il eût été, ce changement n'avait point échappé â Madeleine. Elle en cherchait encote le sens et la poHée lorsque M. de La Vàuville, avec une bienveillance trop accentuée pour être sincère, reprit t
— Vous avefc été si eruelleffient éprouvée, mademoiselle4 et vous supporter avec tant de résignation chrétienne votre malheur ^ que je serais heureux si je pouvais en adoucir l'amertume.
-- Vous le pouvez, monsieur.
— En vérité!..'. Comment?
*^ En me donnant sur la vie de mon père quelques renseignement! qui m'aideront k.*.
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— Des renseignements, mademoiselle ! interrompit M. de La Vauville ; hélas ! je ne sais rien que vous [ne sachiez sans doute ; rien qui n'ait été dit publiquement à Taudience.
— M. votre père cependant...
— Nous avons eu la douleur de le perdre, mademoiselle.
Madeleine s'inclina légèrement et reprit :
— Ne vous a-t-il jamais dit de son vivant?...
— Non... mon Dieu non... et vous poursuivez, je le crains, une tâche inutile et impossible.
— Difficile peut-être; impossible, non... Quant à être inutile...
— L'égarement de M. votre père explique suffisamment...
— Il n'explique rien !... Il n'y a rien eu d'expliqué. Vous le savez comme moi!... Mais vous croyez peut-être, vous aussi, à sa culpabilité?
— Non, mademoiselle, je n'y ai jamais cru. Irresponsable, il ne saurait être coupable ; et s'il a eu, dans la plénitude de sa raison, l'intention de s'enrichir de la sorte, il l'aurait fait, je n'en doute pas, plus habilement. Rien ne lui était si facile que de s'emparer de cette somme quelques jours plus tôt. Il pouvait prendre la fuite et s'en aller tranquillement acheter un coin de terre à l'étranger, en Hollande, n'importe où!... Personne ne serait allé l'y
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poursuivre ; et il aurait fini ses jours en bon bourgeois, comme tous les coquins qui font peau neuve. . . Non, non... ce pauvre Brunet était un honnête homme, et folie n'est pas crime.
Depuis un moment Madeleine, immobile et pâle, n'écoutait plus. De tout ce que venait de dire le vicomte il ne lui était resté dans l'oreille que ce mot : (( En Hollande». Ce mot, que depuis un mois elle entendait tous les jours s'échapper des lèvres tremblantes de son père, venait de tomber de celles de M. de La Vauville.
Une corrélation subite s'était établie entre ces deux faits. Comme une lueur qui brille et s'éteint, un soupçon vague lui avait traversé l'esprit.
L'homme qu'elle poursuivait, le coupable, c'était M. de La Vauville.
Tout d'abord, elle ne chercha rien au delà. Elle ne se demanda pas si cela était absurde ou raisonnable, possible ou impossible.
Elle murmura quelques paroles d'excuse, un remercîment banal, et se sauva, la tête perdue, à demi folle de ce qu'elle venait d'entendre et de ce qu'elle osait soupçonner.
L'air frais du dehors la calma ; elle revint à elle et réfléchit. C'était absurde ; devant la réflexion tout s'écroulait.
M. de La Vauville ne pouvait pas avoir volé son
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818 UNB HBUAli A LIES.
propre pète ! Non que cela lui parût trop épouYaiH table; pour acquérir la preuve qu'elle oherchaiti elle aurait admis deA choftes plut épouvantables eo" core. Mais, au moment où avait dû te passer Thor* rible scène qu'elle ignorait et qu'elle s'efPofçait de deviner, M. de La Yauviile montait à cheval soUs ses yeux dans là coût* de rhôteh
Elle s'en souvenait bien ; il était neuf heures vingt minutes; et c'était à neuf heures trente minutes qu'elle avait, au cfi de son père^ pénétré dans le cabinet. Si M. de La Vauville j avait pénétré aVant elle, il aurait été vu pat* les commis, par quelqu'un. Ot tout le monde^ et Bruhet lui'-mème, déclarait que per&onne n'était entré. En supposant d'ailleurs que cela fût« que M. de La Vauville fût entré dans le cabinet, quelle menace aurait-il pu proférer qui imposât silence à sa victime? Quel secret avait-il surpris qui te rendit tnaltre à oe point de la situa*' tion?
Décidément) ce soupçon tombait de lui-^méme.
Mais alors pourquoi ce mot : a En Hollande »? N'étalt-ee qu'un hasard? M. de La Vauville avait peut-être jeté ce nom comme il en eût jeté un autre. Et cependat)t..« Madeleine tentait l'ombre à'épaissir autour d'elle. Plus elle allait^ moins elle approchait du but.
Matô elle ne voulait pas reculer ; et, tout d'abord,
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LE FIL d'ARIANB, 819
il liii parut plus que jamais indispensable de se ren^ seigner sur la vie de son père.
A peine chei elle, son premier soin fut de re-^ chercher encore une fois minutieusement, jusque dans les moiildres Coins, une trace, si légère qu'elle fût, de ce passé qui lui échappait. Elle bouleversa inutilement les tiroirs et les plai^ards; elle examina sous toutes leurs faces les moindres objets (^vA avaient appartenu à son père. — Rien I.i.
Découragée, elle allait abandonner ses recher-ches ; elld rejetait au fond d'une armoire une liasse de vieux journaux lorsque, à ses pieds, elle trouva un petit carré de carton jauni par le temps^ et qui gardait encore à ses quatre angles des traces de cire à cacheter. Une vieille adresse!»*.
Tout effacée qu'elle était, Madeleine parvint à la déchiffrer* Elle portait : ftAu citoyen Brunet,à Tou* lotise, au bureau de la poste, » et au-dessous, ap* posée avee un cachet, par l'entreprise des Messageries sans doute, cette date : « 18 frimaire an II n ou <f III. »
Donc, en 1793 ou 1794, son père habitait Tou* louse»
C'était là qu'il fallait aller. Mais comment? Ob prendre de l'argent?
Un pareil voyage, plus coûteux alors que de nos jours, était impossible. Il ne lui restait qu'une res*
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source : écrire au préfet, au maire, au commissaire de police, au président du tribunal, à tous les fonctionnaires. Elle écrivit, et reçut, quinze jours après, la réponse suivante :
a Brunet (Jean-Baptiste-Pierre), né à Ângerville le 8 février 1753; vint à Toulouse vers 1769 et se fit admettre, en qualité d'apprenti, dans la papeterie Milnard et Monel frères. Son intelligence assez vive et son activité attirèrent bientôt sur lui l'attention de ses patrons, qui, peu de temps après, l'associèrent à leur industrie et l'admirent dans leur intimité. En 1777, il épousait une demoiselle, Milnard et prenait la direction de l'usine, qui prospéra jusqu'en 1789. A cette époque, Brunet, pris d'une ambition fiévreuse qu'avait éveillée en lui le succès inespéré de ses premiers efforts, se jeta dans le mouvement politique, embrassa chaudement les idées nouvelles, et se trouva bientôt à la tète du parti révolutionnaire. Il ne tarda pas à voir cependant que les choses marchaient trop vite au gré de ses désirs et pour le mieux de ses intérêts. Il essaya d'arrêter le mouvement dont il avait été l'un des principaux instigateurs, et n'y gagna que d'être mis en suspicion par ses coreligionnaires politiques. En 1792, sa situation était gravement compromise. S'il reculait, il était perdu. Il ne lui restait d'autre ressource que de se laisser emporter ou de prendre
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la fuite. Une liquidation n'était pas possible ; à demi affolé par la peur, il céda; et, pour détourner de lui les soupçons, se mit au nombre des plus ardents. Il présida une section, fut nommé secrétaire, puis greffier du tribunal révolutionnaire et montra, dans l'exercice de ces fonctions diverses, une cruauté en désaccord avec son caractère et ses idées. Il n'en reste pas moins responsable des faits nombreux qui ont été relevés à sa charge. Lorsqu'en 1794 le mouvement révolutionnaire fut brusquement arrêté, toutes les haines endormies se réveillèrent contre lui. On mit le feu à son usine. II était déconsidéré et ruiné. La mort de sa femme, survenue Tannée précédente, lui avait déjà porté un coup terrible. Ce nouveau coup l'acheva. II s'enfuit avec ses deux enfants, en bas âge tous deux. Â dater de cette époque, il n'a point reparu à Toulouse. On n'y a pas entendu parler de lui. Tels sont, mademoiselle, les renseignements sommaires que nous avons réussi à nous procurer, et que nous avons déjà transmis, sur sa demande, à M. le vicomte Léonard de La Vauville.
«Recevez, mademoiselle, etc.. »
Au vicomte de La Vauville ! ses doutes commençaient à se fixer.
M. le vicomte Léonard avait mené grand train jadis; il avait jeté Targent par les fenêtres. Dans
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8ff UNB HEUAB A URE.
cette Vie de dissipation et de désordre^ il atait eer* tainement dû traverser plus d'une crise, et il se pou-^ vait qtlll n'eût paS feculé devant un voL En 1618, alors qu'on poursuivait si durement les auteurs de la sinistre comédie de 88, le vicomte, maître du passé deBrunet, avait pu Tintimider, et Tavaitinti'midd sans doute en le menaçant de la déportation, peut-être de la tnort. Tout s'expliquait» Toutl... Mais non»
Personne n'était entré dans le cabinet. Le vicomte montait à cheval à l'heure même oti devait avoir eu lieu la scène.
Une fois encore Madeleine, désespérée^ se prit la tète à deut mains, et, de toutes ses forces^ serra son front brûlant,comme pour en faire jaillir la der^ niëre étincelle qui devait éclairer enfin ces ténè« bres. Elle entrevoyait 5 mais ne voyait pas.
N'importe I il y avait un pas en avant. Toutes les probabilités étaient contre le vicomte, il fallait de ces probabilités faire des preuves ; et alors.».
Mais comment? Sur quoi reposaient^elles^ ces probabilités? N'étaient-ce pas plutôt dès présomp* tions? Qu'y avait-il au fond de toUt cela? Un mot: « la Hollande 19. Rien de plus. Un mot qui ne se rattachait à rien et dont elle n'avait pas l'explication « M. de La Yauvillé avait demandé des renseignements sur le compte de son père, et l'avait nié de--
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LE FIL P'ARIANB. 183
vant ellel Quelle preuve était'^ee là? N'était-i! pas tout simple que M. de La VauyiUa se fût fmmgné 3ur un homme dont il aeeeptait les sepviees ?
Non... non.., Tout cela n'était qu'un rêve de son imagination surexcitée.
La lendemain pourtant, sans plan préeonçu, elle alla sonner h Thôtel de la rue de Varennes. M. de La Vauville ne ^habitait plus depuis un an, presque depuis le jour où elle y était venue pour la première fois. Il avait été ^ hasard étrange! •-» nommé reeeveup général de fieine^et^ûise, et demeurait dans rhâte) même ob la erîme avait été eommis.
de n'était qu'un hasard ; Madeleine y vit comme un avertissement du ciel. Et ce fut avea une seorète espérance, disons mieux, avee une pleine confiance dans Tavenir, qu'elle prit la route de Versailles et s'achemina vers Thôtel du receveur général.
Lorsqu'elle y entra, quand elle eut franchi la lourde et massive porte cochère sculptée . qui en masquait la cour d'honneur, elle fut prise d'unn indicible émotion. Tousses souvenirs se dressaient i la fois devant elle. En une minute, elle revivait tous les jours passés. Avec quelle ivresse elle avait pour la première fois franchi cette porte ! Avec quel soin elle avait présidé à Finstallation de cette demeure I Et les bonnes soirées entre son père et Etienne!... Gomme ils prennent de la valeur et du relief quand
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on les a perdus, tous ces riens dont se compose une existence heureuse !
Avant de monter au premier étage et de sonner à la porte du receveur général, Madeleine voulut tout revoir.
Elle traversa la cour d'honneur, franchit la voûte pratiquée sous le bâtiment principal et se retrouva dans ce jardin qui, pendant six mois, avait été le sien.
Gomme autrefois, le soleil y jouait dans le buisson de vigne vierge et de clématites ; comme autrefois, les gouttes de rosée y pendaient aux pétales des fleurs; tout y était calme, reposé, joyeux comme autrefbis.
C'était pourtant bien loin, ce temps-là!
Elle essuya une larme, jeta en soupirant un dernier regard sur ce petit coin de terre, muet et impassible témoin de ses bonheurs évanouis , et monta.
Cette fois encore, M"® de La Vauville était seule au salon, quand elle y entra. Elle travaillait, assise près de la fenêtre. A la vue de Madeleine, elle se leva à demi, et lui tendit la main en disant :
— Soyez la bienvenue.
Le sourire était doux, la voix calme et persuasive; 1 et de cette femme vraiment bonne un charme s'ex- > halait qui rejaillissait sur tout, autour d'elle. Son
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salon respirait la paix, la tranquillité sereine d'une vie exempte d'inquiétude. Le mal, sous quelque forme qu'il se présentât, ne devait pouvoir franchir le seuil de cette porte.
Telle fut du moins l'impression de Madeleine, ({ui se sentit rougir d'elle-même en songeant qu'elle avait pu soupçonner le mari de cette femme !
C'était absurde ! impossible ! Elle n'y voulut plus songer. Elle remercia M""' de LaVauville de son bon accueil et laissa tomber l'entretien sur les mille futilités dont se compose la vie d'une femme élégante. Elle causa toilette et chiffons ; puis, bientôt lasse de ce jeu, lasse de ce masque importun qui l'étouffait, elle se levait pour prendre congé, lorsque M. de La Vau ville entra.
Chose bizarre! Avant qu'il eût parié, sans que rien justifiât une telle sensation, Madeleine, au bruit seul de ses pas, avait frissonné.. Une voix secrète et impérieuse lui criait :
— C'est l'homme que tu cherches !
— Vous nous quittez déjà, mademoiselle? dit-il affectueusement. C'est mal. Accordez-nous quelques minutes... Si ce n'est pour moi, faites-le, je vous en prie, pour madame... qui vous aime beaucoup,
Madeleine obéit et retomba sur sa chaise. Le cours de ses idées avait brusquement changé. Résolue, un instant auparavant, à chasser comme un
mauvais rêve d'injustifiables soupçons, elle voulait aller jusqu'au bout, et savoir s'ils ne seraient pas justifiés.
M. de La Vauville semblait d'assez joyeuse humeur ce jour-là.
Il s'informa de l'état du papa Brunet, qu'il affectait toujours d'appeler ainsi ; il demanda avec insistance des détails sur les ressources de la famille, sur les chances d'avenir d'Etienne; en homme du monde enfin, il eut au suprême degré l'art de ne parler à Madeleine que d'elle-même, tactique habile peut-être pour l'empêcher de songer à lui.
La visite ne pouvait se prolonger cependant. Madeleine comprenait que, en dépit de l'insistance polie de M. de La Vauville, il lui faudrait bientôt prendre définitivement congé, lorsque la porte s'ouvrit. Un employé entra, qui dit avec une nuance d'inquiétude :
— Pardon, monsieur... mais nous ne trouvons pas le reçu.
— Il y est, vousdis-je, répliqua sèchement M. de La Vauville.
— On a cherché dans tous les casiers.
Une curiosité machinale avait cloué Madeleine sur sa chaise.
Tandis qu'elle poursuivait à demi-voix et sans y rien comprendre l'entretien commencé avec M"* de
La Vauville, le receveur général avait ouvert son bureau et d'une main fiévreuse compulsait une liasse de notes.
— Je ne Tai pas ! s'écria«t-il enfin... C'est étrange ! Revoyez tout en bas...
— Oui, monsieur.
Et l'employé sortit, tandis que, de son côté, M. de La Vauville continuait ses recherches avec une visible impatience.
— Laissez-donc cela, mon ami, dit doucement M"® de La Vauville;... ce reçu se retrouvera.
— Se retrouvera... c'est bientôt dit!... Il s'agit de deux cent sept mille francs... ni plus ni moins... Je n'ai pas envie de payer deux fois une pareille somme!... C'est bien assez, murmura-t-il, de l'avoir payée une !
— A qui ces deux cent sept mille francs?
— Succession Laignel frères... J'ai payé à Pierre Laignel de son vivant... S'il était encore là, je me soucierais peu du reçu... il se souviendrait...
— A quelle date le payement, monsieur ? demanda tout à coup l'employé qui venait de reparaître.
— 8 mars 1816.
M. de La Vauville avait répondu très-vite, en homme préoccupé, sans songer qu'il n'était pas seul. Madeleine avait entendu !
8 mars 1816 ! Le jour même de la catastrophe!
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C'était une révélation pour elle, une certitude!
Pâle, les poings crispés, elle s'était levée, sans songer à se maîtriser ; elle croyait n'avoir plus de ménagements à prendre. En une seconde, elle avait tout reconstruit, tout expliqué ; tout ! — sauf un point. Elle ne s'y arrêta pas.
Elle avait traversé le salon dans toute sa longueur, et, les sourcils froncés, menaçante, était venue se placer debout derrière le fauteuil de M. de La Vauville, suivie — des yeux seulement — parla comtesse, qui semblait atterrée de ces allures incompréhensibles pour elle.
— Le voilà, ce reçu ! dit tout à coup le receveur général.
En même temps, il s'était retourné et se trouvait face à face avec Madeleine, qui, lui arrachant des mains le papier, lui dit froidement :
— Où aviez-vous pris cet argent?
M. de La Vauville semblait effaré.
— Que signifie une pareille question, mademoiselle? s'écria M"® de La Vauville. Que voulez-vous dire ?
— Ce que je dis. Demandez à votre mari, madame, où il a pris les deux cent sept mille francs qui lui ont servi à payer ses dettes de jeu... Il ne vous répond pas ; je vais vous répondre. Il les a pris dans la caisse des fonds de l'Etat confiée à mon père. Et
c'est mon père que Ton a accusé de cette infamie ! mon père, que le désespoir et la peur onl rendu fou!
— Et mademoiselle est folle comme lui ! dît dédaigneusement M. de La Vàuville en écartant Madeleine.
— Folle? non pas!... Non ! je ne suis pas folle! C'est vous le coupable ! C'est à vous que je demande compte de l'honneur et de la raison de mon père, du désespoir d'Etienne et du mien !
— Mettons que vous ne soyez pas folle, mademoiselle, j'y consens. J'espère, en tout cas, que vous voudrez bien ne pas prolonger une scène inutile. Il y a des magistrats et des lois de par le monde. Allez exposer vos griefs et demander justice. Je répondrai quand il sera temps, si l'on m'interroge ; ce dont je doute. Je ne crois pas que vous trouviez d'oreilles assez complaisantes pour d'aussi ridicules soupçons.
L'assurance de M. de La Vàuville commençait à ébranler Madeleine. Elle se sentait perdre du terrain de minute en minute.
Quant à M"** de La Vàuville, en proie à une anxiété pénible, elle semblait plus triste que colère.
— Votre douleur vous égare, mademoiselle, ditelle doucement. Réfléchissez, et vous serez la première à reconnaître qu'une pareille accusation ne saurait être accueillie, si l'on ne fournit à l'appui...
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— Des preuves? J'en ai.
— Irréfutables?
— Irréfutables.
Madeleine s'avançait fort. Mais il fallait jouer le tout pour le tout. D'autant plus que son dernier mot avait fait pâlir M. de La Vauville.
— Je ferai constater d'abord, s'écria-t-elle, que, le jour où vous avez payé cette somme, vous étiez ruiné. Vous n'oserez pas nier cela, j'imagine. Vous aviez gaspillé sur les tapis verts et les champs de course la fortune que vous teniez de votre mère, et ce que vous avait abandonné de son plein gré M. de La Vauville.
— Après, mademoiselle, dit froidement le receveur. J'écoute!.,. Je vous ai dit que je ne me justifierais pas.
Madeleine ne se laissa pas prendre à ce semblant de calme, et poursuivit :
— Je dirai qu'à neuf heures moins un quart, mon père était au travail devant son bureau. Je le sais ; je l'ai vu. La caisse était ouverte derrière lui ; et il n'y manquait rien,... quand vous êtes entré.
M. de La Vauville sourit, avec un léger mouvement d'épaules.
— Vous avez pris dans la caisse, à l'insu de mon père, la somme qu'il vous fallait; puis, vous approchant de lui, vous lui avez dit à l'improviste :
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LE PIL d'ARIANE. 831
cf Monsieur, il manque là deux cent quarantesept mille francs. II n'y a ici que deux personnes, vous et moi, c'est Tun de nous qui a pris cette somme. » Mon père ne comprenait pas. — Je tiens, avez-vous ajouté alors, je tiens beaucoup, je n'ai pas besoin de vous le dire, à ce que l'on ignore ce que je viens de faire. D'autre part, je serais désolé de vous perdre. Il ne s'agit que de s'entendre. Voiti votre part, quarante mille francs , et un passe-port pour la Hollande. Je prendrai mes mesures pour que, d'ici deux jours, on ne vous inquiète pas. Partez donc! Lorsqu'on s'apercevra du vol, il sera trop tard pour vous atteindre.
— On ne m'en accusera pas moins de cette infamie! s'est écrié mon père.
— Et... qu'ai-je répondu? demanda insolemment M. de La Vauville.
— Que, s'il refusait, vous le dénonceriez comme ayant pris part aux troubles révolutionnaires de 93. C'était pour lui la déportation, peut-être la mort. Pris dans ce piège épouvantable, il a senti alors sa raison l'abandonner ; et lorsque l'on est entré dans ce cabinet dont vous veniez de sortir, ce n'est pas un coupable, c'est un fou que l'on a trouvé!
— Voilà , mademoiselle, un petit roman qui fait le plus grand honneur à votre imagination ; et que je vous pardonnerais pas sans doute si je ne tenais
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compte de Tégarement ou vous jette une douleur bien naturelle. Mais, permettez-moi devons le dire, ce n'est qu'un roman. Et les juges à qui vous vous adresserez n'y pourront voir autre chose. Il leur suffira de se rappeler qu'il a été prouvé surabondamment, lors de l'instruction, que personne n'était entré dans le cabinet... Je m'étonne que vous n'en ayez pas souvenir. Â cette heure-là même je montais à cheval; et je crois avoir eu l'honneur de vous saluer.
Tant de sang-froid déconcerta Madeleine, Elle se sentait battue par ce dernier argument, le seul au-^ quel elle n'eût pas encore trouvé de réponse.
— Ma chère amie, dit M. de La Vauville en se tournant vers sa femme, faites entendre raison à mademoiselle. Galmez-la... et pardonnez-lui.
Il effleura de ses lèvres la main de M"* de La Vauville et sortit, après avoir salué Madeleine avec une nuance d'ironie.
Elle comprit que sa dernière chance de salut lui échappait; que tout était fini; que c'en était fait du bonheur d'Etienne. Elle fondit en larmes.
Madame de La Vauville, prise de pitié, chercha, pour la calmer, quelques paroles de consolation, et ne trouva rien que de banal. Malgré ses efforts, elle ne pouvait oublier que cette fille, qui pleurait à ses genoux, venait d'accuser son mari du plus odieux
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de tous les crimes. Madeleine n'y prit pas garde ; elle n'écoutait pas.
Elle salua, murmura un adieu et sortit.
Sur le palier, comme elle allait descendre, quelqu'un la croisa, et lui dit :
— Bonjour, mademoiselle Madeleine.
Elle s'arrêta. Pourquoi? Instinctivement sans doute. Dans les circonstances les plus insignifiantes et les plus futiles, les désespérés cherchent encore une espérance.
— Bonjour, François, répondit-elle.
C'était le valet de chambre du comte.
— Toujours au service de M. de La Vauville?
— J'y suis rentré depuis trois jc'irs, mademoiselle.
— Vous l'aviez quitté?
— Il m'avait chassé... le jour précisément où...
— Ah !... ce jour-là!... Pourquoi donc vous avaitil chassé?
— ^ Parce que, le matin, j'avais égaré une clef dont on ne se servait jamais ; et dont il avait besoin par hasard.
— Et... cette clef?
— La voici, dit le valet de chambre en présentant son trousseau à Madeleine.
— Quelle porte ouvre-t-elle donc? demandât-elle.
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334 UNE HEURB Â LIRE.
— A gauche, en bas de l'escalier.
— Voulez-vous me confier cette clef? Pour une heure?
— C'est que...
— Il y va de mon repos, de ma vie!... Cette clef! Je vous en prie, cette clef!
Sans savoir pourquoi, Madeleine espérait. Elle pressentait quelque chose de ce dernier détail que venait de lui apporter le hasard.
Le valet de chambre lui donna la clef.
Elle descendit, quatre à quatre, et se trouva devant une grande porte sculptée, peinte en brun et noircie par le temps. La serrure était rouillée; la clef grinça, mais tourna. Elle ouvrit cette porte, et se vit arrêtée par une seconde porte intérieure qu'elle poussa de la main, qui céda, et qu'elle entr'ouvrit. Elle regarda... Elle était dans le cabinet de son père !
Un cri faillit s'échapper do ses lèvres ; tout s'expliquait. Ce que, jadis, elle avait pris pour une armoire n'était qu'un placard qui masquait une porte ! C'était par là que le vicomte Léonard était entré , par là qu'il était sorti ; et personne ne l'avait vu !
A demi folle, elle remonta chez M"® de La Vauville et se précipita dans le salon, où elle était encore, en lui criant :
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— C'est lui!... Je vous dis que c'est lui ! J'ai la dernière preuve enfin ! !
— Vous êtes décidément folle, mademoiselle! v dit avec une hauteur dédaigneuse M"" de La Vauville.
— Folle?... Voulez-vous que je vous prouve le contraire?... Tenez-vous donc si fort à ignorer la vérité?
Madame de La Vauville hésitait. Le doute venait de la saisir à son tour ; doute poignant et douloureux ! C'était de son bonheur à elle maintenant, et de toute sa vie, qu'il s'agissait !
— Que faut-il faire? dit-elle à Madeleine ; que voulez-vous de moi ?
— Que vous emmeniez avec vous M. de La Vauville dans son cabinet du rezrde-chaussée ; et là, que vous lui répétiez ce que je viens de vous dire.
— Soit.
Madeleine sortit.
Pendant un instant. M"* de La Vauville hésita encore. Puis, brusquement, elle sonna.
— Où est mon mari ? demanda-t-elle à la femme de chambre.
— Dans les bureaux, madame.
— Priez-le de passer dans son cabinet. Je l'y rejoins.
La femme de chambre obéit. M"* de La Vauville
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m UNE HIUM A URB.
86 retrouva seule encore une fois. Elle se regarda dans une glace ; et, comme effrayée elle-même de l'expression d'angoisse que trahissait sa pâleur, elle se passa rapidement les mains sur le visage. Puis, rassemblant toutes ses forces, elle descendit à son tour et entra dans le cabinet, où, déjà, l'attendait son mari.
— Cette fille est partie? demanda-t-il.
— Oui... mon ami... oui, mais elle est revenue.
— Encore? Que voulait-elle?... Que vous a-t-elle dit?
— Toujours la même chose... que vous étiez coupable de ce vol.
— Ah ! dit M. de La Vauville avec impatience, il faudra défendre la porte. Ce serait à n'y pas tenir.
— Elle semble bien sûre de son fait.
M. de La Vauville leva les yeux sur sa femme, et la regardant fixement :
— On croirait, lui dit-il, que vous me faites l'injure de douter de moi! S'il faut que je m'abaisse jusqu'à me justifier... pour vous, ma chère amie, je le ferai... quelque peine que j'en éprouve...
— C'est inutile, dit vivement M"' de La Vauville,
— D'autant plus, continua le receveur général, qu'il n'y a dans toute cette affaire personne, vous entendez bien, personne de coupable... Personne. Je vous l'ai dit, et je vous le répète, personne n'est
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entré; personne n'a pu entrer ici. La chose a été longuement examinée. Les fenêtres étaient fermées; les commis, dans la pièce voisine, n'ont vu entrer personne, et ce cabinet n'a pas d'autre issue.
— En êtes-vous sûr, monsieur? dit Madeleine en poussant brusquement les deux battants du placard, au fond duquel, blottie depuis un instant, elle attendait le moment de se montrer.
M. de La Vauville se retourna tout eiFaré, pâle ; et, se précipitant vers elle :
— Comment étes-vous là? s'écria-t-il. Qui vous a donné cette clef?...
— Ah ! j'étais bien sûre que c'était vous ! riposta Madeleine dédaigneusement. Je puis agir.
— Au nom du ciel, mademoiselle, qu'allez-vous faire? dit M"' de La Vauville en lui barrant le passage.
— Justice !... Je vais dénoncer monsieur et réhabiliter mon père.
— Nous perdre !
— Nous a-t-il épargnés ?
— Suis-je coupable de sa faute?
— En étions-nous plus coupables que vous ?
— Par pitié!...
Madeleine semblait implacable. Les paroles glissaient sur elle comme l'eau sur certaines feuilles, sans y laisser de trace.
Affolée, M'"'' (le La Vauville cherchait comment la fléchir et obtenir d'elle au moins quelques jours de répit, quand la porte du cabinet s'ouvrit. Une bonne parut, tenant un petit enfant, un enfant de quelques mois à peine, qui souriait en agitant les bras. M"' de La Vauville se précipita vers la bonne, lui arracha l'enfant, et, sans rien dire, le montra à Madeleine. Il y avait dans son regard tant d'élo* quence, dans son geste une si puissante expression d'amour maternel, que Madeleine baissa la tête. Elle se sentait vaincue.
— Pour elle, pitié ! dit M"* de La Vauville. Ne sommes-nous pas assez punis ?. . . Ma vie est brisée. . . Je sais ce que vaut l'homme dont je porte le nom... J'ai souri pour la dernière fois ce matin... Que voulez-vous de plus ?
— Soit ! murmura Madeleine.
— Vous ne dénoncerez pas mon mari ?
— Non.
— Jamais?
— Jamais.
Madame de La Vauville se précipita vers Madeleine pour tomber à ses genoux et lui prendre les mains.
Madeleine était déjà dehors. Et dans quel état, grand Dieu ! désespérée, presque honteuse de sa faiblesse. Pourquoi donc avait-elle eu pitié de ces
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gens-là? Pourquoi, devant cet enfant, sa résolution avait-elle fléchi ? G*était bien la peine d'avoir, pendant deux ans, poursuivi sans trêve le même but, pour reculer au moment où elle venait de l'atteindre! Et Etienne? n'était-ce pas la vie d'Etienne qu'elle venait de sacrifier lâchement?
— Il se consolera peut-être avec le temps, pensat-elle.
Son illusion ne fut pas longue. Etienne, en apprenant ce qui s'était passé, ne se plaignit pas, ne la blâma pas, ne lui reprocha rien; mais des larmes qu'il ne put refouler lui vinrent aux yeux. C'était plus qu'un reproche. Madeleine essaya de le consoler, de le distraire ; tout fut inutile. La maladie, enrayée un instant, avait repris sa marche effrayante si rapidement, que, huit jours après sa visite à Versailles, Madeleine fut obligée d'écrire à M""® de La Vauville cette seule ligne :
« Etienne se meurt ! Ayez pitié de nous à votre tour ! jo
Dans ces quelques mots, tracés d'une main fiévreuse, M"*® de La Vauville sentit vivement ce qu'il y avait de douloureuse angoisse, et de grandeur d'âme aussi... Mais que pouvait-elle?
Pour réhabiliter le vieux Brunet, il fallait dénoncer elle-même son mari ; sacrifier l'avenir de son enfant ! Impossible !
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Se taire, c'était laisser mourir d'épuisement et de chagrin Tétre qui résumait toutes les affections de Madeleine. Impossible encore !
Une inspiration soudaine lui vint heureusement, et elle répondit :
«Mademoiselle, vous ne me parlez ni de vous ni de votre père. Vous ne me parlez que d'Etienne. S'il ne s'était agi de lui, vous auriez porté jusqu'au bout, j'en suis sûre, le poids de votre généreux sacrifice. Pour lui, le courage et la force vous manquent. Je le comprends,; et, quoi qu'il m'en puisse coûter, je vous épargnerai cette suprême douleur. Nous vous avons fait assez de mal. Venez chez moi demain à deux heures. Amenez votre frère et M"*Monod. Si j'ai bien compris ce que vous m'avez dit de ses intentions, je crois pouvoir vous affirmer qu'elle sortira de chez moi pleinement satisfaite, et que, dans un mois, votre cher Etienne aura épousé sa fille. N'est-ce pas tout ce que vous souhaitez.
«A demain. Courage, et merci. »
Cette lettre fut une joie pour Madeleine. M"* de La Vauville disait vrai. Pourvu qu'Etienne revînt à la vie et retrouvât ses bons sourires d'autrefois, peu lui importait maintenant Topinion du monde sur son père et sur elle-même. Son père, hélas ! ne comptait plus ; et elle ne comptait guère plus que
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lui. Hors le bonheur d'Etienne, il ne lui restait rien à espérer, rien à souhaiter.
Le lendemain, à Theure dite, elle entrait avec son frère et M"'' Monod chez la comtesse de La Vauville, qui les attendait au salon. Un vieillard à cheveux blancs, aux traits accentués, doux et graves, portant la robe ecclésiastique, était debout près d'elle. C'était l'abbé de Châteaulin, le plus estimable et le plus estimé des prêtres du diocèse.
Madame Monod, qui le connaissait, s'inclina devant lui avec les marques de la plus profonde humilité. Son attitude montrait d'avance que toute parole sortie des lèvres de ce prêtre serait parole d'Evangile pour elle, et M""® de La Vauville ne put retenir un geste qui trahissait une intime et ardente satisfaction.
— Madame, lui dit-elle, le seul obstacle qui s'oppose au mariagede M"® votre fiUeavecM. Etienne Brunet est, m'a-t-on dit, l'accusation portée il y a deux ans contre le père de ce malheureux jeune homme?
— Oui, madame.
— Vous n'avez demandé, pour y consentir, qu'une preuve irréfutable de son innocence ?
— Oui.
— M. l'abbé va vous la fournir.
— En effet, madame, dit le prêtre. Je connais le
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coupable. Son nom m'a été livré au tribunal de la pénitence. Je ne puis le prononcer. Mais, devant Dieu, mon maitre et mon juge, j'affirme que le père de ce jeune homme est innocent du crime dont il a été accusé.
Après l'affirmation d'un tel homme, revêtu d'un tel caractère, le doute n'était pas permis.
Madame Monod s'inclina respectueusement et tendit lamain à Etienne. Quant à Madeleine, elle étouffa un cri et jeta à M""** de La Vauville un regard étincelant de reconnaissance. La comtesse n'était cependant pas quitte avec elle. Mais Etienne était sauvé.
Six semaines plus tard, en effet, il épousa Henriette et revint promptement à la santé. Sur les instances de M. de La Vauville, instances qu^il ignorait, il fut nommé percepteur, et sa joie aurait été complète s'il avait pu décider Madeleine à le suivre.
Mais Madeleine avait racheté la petite maison de son père à Versailles et s'y était installée, fermement résolue à n'en plus sortir. Elle avait souffert, elle avait pleuré dans cette maison. Elle y voulait mourir oubliée. Elle n'avait plus à se dévouer pour personne, sa vie était finie.
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