H. JEAN DE FRESNE À MADELEINE
Juillet 187Î.
Mademoiselle,
Si je m'adresse à vous directement et sans re« courir à l'intermédiaire de M"" votre grand'mère, c'est que vous êtes la meilleure amie de ma nièce et que, à ce titre, la connaissant mieux que personne, vous devez être mieux que personne à même de me répondre.
Blanche a dû vous parler de moi dans ses lettres et vous dire que je suis^ depuis cinq ans, son tuteur, presque son père. Mais ce qu'elle ne vous a peutêtre pas dit, c'est que pendant ces cinq années de vie commune j'ai reporté sur elle toutes mes affec*
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LE SECRET DE l'ONCLE JEAN. i«9
tions^ toutes mes tendresses, et que je l'ai aimée de toutes les forces de mon vieux cœur.
Elle m'a pendant ces cinq années, la chère enfant, largement payé sa dette.
Pourquoi donc ne m'aime-t-elle plus ?
Car elle ne m'aime plus !... je le sens. Pourquoi ses yeux se détournent-ils des miens? Pourquoi, si je l'aborde, le sourire s'éteint-il sur ses lèvres? Le savez-vous? Au nom du ciel, si vous le savez, ne refusez pas de me le dire ! S'il y a un secret entre nous, révélez-le-moi par pitié ! Donnez-moi le mot de cette énigme que j'essaye en vain de déchiffrer.
Gela s'est fait brusquement, du jour au lendemain! C'est inexplicable!... La veille encore, il n'était question que de son mariage.
Que lui a-t-on dit pour la détourner de moi?
D'où est venue la calomnie? Je ne sais. De quoi s'agit-il*? je l'ignore. Et tout mon bonheur s'est envolé !
Je suis vieux, mademoiselle ; j'ai successivement perdu mes parents les plus aimés, mes amis les plus chers; il ne me restait qu'elle ! C'est en m'appuyant sur elle que j'espérais marcher mes derniers pas ! J'espérais, au bruit de ses baisers, ne pas entendre s'approcher la mort ; au rayonnement de ses sourires, voir s'illuminer mes derniers jours ! Et tout cela m'échappe à la fois !
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iîO UNE HEURE A LIRE.
Si vous pouvez quelque chose pour m'épargner cette suprême douleur, faites-le, mademoiselle ; au nom du ciel, faites-le!
BLANCHE A HADELEINE.
Août 1872.
C'est fini ! je sais tout! C'est du couvent, où je suis retournée, que je t'écris.
Il fallait en finir. J'avais fait reculer, une fois encore, l'époque de mon mariage. Une explication devenait imminente. Pour l'éviter, et tout apprendre cependant, j'ai eu recours à une ruse qui n'a que trop bien réussi. Tu vas voir.
Depuis quelques jours, M. de Fresne semblait s'être désintéressé tout à coup de ses idées ambitieuses ; il avait repris ses habitudes sédentaires et passait auprès de moi, dans le grand salon du rezde-chaussée, presque toutes ses après-midi. Je travaillais; il lisait, et, de temps en temps, tournait les yeux de mon côté comme pour mendier une parole ou un sourire que, hélas ! je ne trouvais plus pour lui !
J'avais pris la ferme résolution de lui jeter à brûle - pourpoint ce nom de Lefëvre qui devait m'éclairer tout le passé ; mais le courage me manquait toujours. Et voici ce que j'imaginai pour ep venir à mes fins.
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LE SECRET DE l'ONGLE JEAN. 121
J'allai trouver Taide-jardinier, un garçonnet de quinze ans, et je lui dis :
— Demain à deux heures, à deux heures précises, tu passeras devant les fenêtres du salon, et à pleine voix, sans tourner la tête, tu appelleras : «Hé ! Pierre Lefèvre ! o Si mon oncle se lève, s'approche et te demande à qui tu parles, tu lui répondras que c'est à un homme du village qui apporte des outils. Je lui donnai la pièce et lui recommandai de ne pas me trahir, alléguant que je voulais faire une surprise à M. de Fresne.
Il ne m'en demanda pas plus.
Le lendemain, vers une heure et demie, nous nous trouvions au salon comme de coutume, mon oncle et moi, chacun à notre place habituelle. Je pouvais l'observer sans éveiller son attention. Il était préoccupé, sombre et feuilletait machinalement des papiers qu'il ne lisait pas.
Le silence était profond autour de nous. Dehors, je n'entendais que le bourdonnement sourd des insectes qui voltigeaient au grand soleil, et le grésillement des cris-cris au loin, dans la plaine brûlée par une chaleur torride; dedans, rien que le tic tac de la pendule et le bruissement des papiers que de minute en minute mon oncle jetait sur la table.
Tout à coup j'entendis des pas sur le sable : ïe petit Dominique approchait. Arrivé à la hauteur du
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salon, il m*obéit scrupuleusement, et de toute la force de ses poumons cria :
— Hé ! Pierre Lefèvre !
Anxieuse, je regardais M. de Fresne. 11 se leva d'un bond, la bouche entr'ouverte, Tœil hagard. Il était d'une pâleur livide et comme atterré.
Je n'avais pas même tressailli, moi; je n'avais pas quitté l'aiguille; je n'avais pas levé les yeux. Il dut croire, il crut que son trouble m'avait échappé. Tout tremblant encore, il se passa la main sur le front, et sortit sans me rien dire.
Jusqu'au soir je ne le revis pas. Je ne l'ai pas revu depuis ; je ne le reverrai jamais I
Le sachant indigne de mon respect, indigne de ma tendresse, pouvais-je encore accepter son hospitalité, accepter de sa main une dot qui eût fait de moi sa complice? Non, n'est-ce pas? — Ma résolution fut bientôt prise.
Je montai dans ma chambre, j'empaquetai mes robes et mon linge ; je fis prévenir une femme du village — qui m'a vue jadis toute petite — de se tenir prête à m'accompagner le soir même, et j'écrivis à M. de Fresne une lettre... que voici :
a Ce sera pour vou^ monsieur, un étonnement dé me savoir partie; une douleur peut-être, car je ne veux pas douter de la sincérité de votre affection. Mais cette douleur, dont je souffre moi-même, je
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ne puis vous Tépargner. Si vive que soit ma reconnaissance de vos bienfaits, elle n'en saurait atténuer la honte; et ma fierté se révolte à Tidée que j*ai pris ma part d'un bien mal acquis. Le passé, que vous me cachiez avec tant de soin, n'est plus un secret pour moi. Je sais d'ob vous est venue cette fortune que vous prodiguez, et je rougis en songeant que la mère et la fille de M. Pierre Lefèvre, réduites par vous à la misère, manquent de tout dans un grenier; tandis que, riche à leurs dépens, vous ne manquez de rien dans un château !
« Tout doit être fini entre nous.
<i J'ai , depuis six semaines , vingt et un ans ; c'est-à-dire le droit de vivre où et comme je l'entendrai. Pauvre, je n'ai plus l'espérance de me marier. Je me retire au couvent des Carmélites. Je tâcherai d'y oublier ces cinq années de ma vie... si pleines pourtant de bons souvenirs. C'est à Dieu que je vais en demander la force.
«cPuisse-t-il me l'accorder et vous pardonner, à ma prière, le mal que vous avez fait ! »
Elle était dure cette lettre, n'est-ce pas? cruelle même?... Comme il a dû souffrir; comme il a dû pleurer en la lisant ! Eh bien ! ne devais-je pas l'écrire?... Oui, oui.... sans doute 1 et cependant je me la reproche comme une mauvaise action!... Il est coupable, bien coupable I... Mais était-ce à moi
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de lui jeter si durement au visage une faute dont il souffre, dont il se repent?... Une faute qu'il voudrait réparer peut-être? Il me semble que j'ai mal fait. Mais il est trop tard, c'est fait !...
A cinq heures une carriole était à la porte ; j'y montais avec la vieille Marianne et je roulais vers le couvent des Carmélites. A cinq heures et demie M. de Fresne a dû recevoir ma lettre !...
Ecris-moi... j'ai des larmes plein le cœur et plein les yeux*
MADELEINE A BLâNCHE.
Août 1872.
Ce n'est donc pas sans raison, ma pauvre Blanche, que nous sommes allées jadis Tune vers l'autre. Nous nous sentions inslinctivemient poussées vers la même destinée, condamnées aux mêmes revers.
Oui, tu dis vrai, la misère nous rapprochera — plus tôt, hélas ! et plus étroitement que je ne l'aurais souhaité ; — pour toi, surtout, que j'ai perdue par étourderie et par égoïsme. Et pourtant je suis si cruellement frappée, moi aussi, qu'il me reste à peine la force de te plaindre... Nos ressources sont épuisées ; nous sommes sans argent, sans crédit, sans lingCy sans meubles... sans asile bientôt! Les huissiers sont venus tout saisir hier, et ne nous ont
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laissé que ce que la loi ne leur permettait pas de nous arracher. Tu le vois, nous n'avons plus rien à espérer... que de Dieu.
Mais Dieu est là, toujours juste et toujours bon, qui voit nos souffrances et qui les compte. Du courage, allons, du courage !
C'est à toi comme à moi que je jette ce cri désespéré contre lequel proteste, en dépit de mes efforts, mon âme abattue et brisée par la douleur.
BLANCHE A MADELEINE
Août 1872.
J'ai lu ta lettre, chère aimée, à travers mes larmes ; car, lorsqu'elle m'a été remise, je pleurais. Mais c'était de joie. Ecoute.
Partie des Petits-Prés à cinq heures , j'étais arrivée au couvent à neuf heures du soir. Tout le monde y était couché déjà. Je parvins cependant, en me nommant, à obtenir une chambre — celle-là même que j'occupais le jour où tu vins me dire adieu. Elle donne, tu ne l'as pas oublié, sur le jardin; et les grands ormes de l'avenue allongent leurs branches noires de feuilles jusqu'aux vitres de la croisée,
A travers ces branches, la lune, dans son plein, éclairait toutes les chères allées, oii tant de fois
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136 UNB HEUEB A LIEE.
ensemble nous avons ri et jasé ; jV retrouvais des souvenirs dans tous les coins. Aussi restai-je à la fenêtre une partie de la nuit. Je ne songeais guère d'ailleurs à me reposer... On ne tombe pas brusquement de si haut sans souffrir de sa chute... Et puis je me sentais comme oppressée par un remords. Ne m'étais-je pas trop hâtée d'agir? Avais-je des preuves suffisantes ? N'y avait-il pas des points obscurs dans tout cela ? N'aurais-je pas dû provoquer une explication?... Que sais-je encore ?
Mais la tête s'alourdit à tourner ainsi dans le même cercle. La fatigue m'accablait; je me jetai dans un fauteuil et m'endormis.
Je ne m'éveillai qu'au bruit de la cloche qui sonnait le lever des pensionnaires. J'avais à peine eu le temps de me reconnaître quand la sœur tourière entra tout affairée dans ma chambre. Elle venait me prévenir que l'on m'attendait au parloir.
— Un monsieur à cheveux blancs, me dit-elle ; l'air très-respectable et qui semblait fort agité.
C'était lui ! je devais m'y attendre, et ce fut une surprise pour moi !... Que faire? Refuser? Je ne le pouvais pas, je ne le devais pas !... Au fond, d'ailleurs, quelque chose me poussait vers lui.
Même coupable je l'aimais encore.
Je suivis la sœur tourière au parloir. Mon oncle — c'était bien lui — qui se promenait à grands pas,
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66 retourna au bruit que je fis en entrant et se précipita vers moi. Sans me laisser le temps de m*en défendre, il me prit les mains et me dit avec des larmes dans les yeux :
— Vous êtes une enfant, ma chère Blanche, et, comme tous les enfants, vous avez été cruelle. Je ne sais de quelle méchante action vous avez pu me soupçonner, ni ce que Ton vous a pu dire contre moi. De quoi qu'il s'agisse, il me sera facile de me justifier. Mais je serais bien heureux de reconquérir votre confiance sans être obligé d'en venir là !... Ecoutez-moi, regardez-moi : devant ce Christ, qui me voit et qui m'entend, je vous jure que je suis un honnête homme, et que, de toute ma vie, je n'ai pas un instant cessé d'être digne de vous et des miens !... Me croyez-vous ?
Ah ! si tu l'avais vu, ma chère Madeleine ; si tu avais senti dans tes yeux ce regard droit, jusqu'au fond duquel on pouvait lire ; si tu avais entendu le tremblement de cette voix que faisait vibrer l'accent de la vérité, tu aurais fait comme moi, tu lui aurais jeté les deux bras autour du cou et tu l'aurais embrassé en lui criant comme je l'ai fait :
— Pardonnez-moi !... j'étais folle !.••
Quand il a senti mes lèvres s'appuyer sur son visage, il s'est mis à pleurer comme un enfant, le pauvre excellent homme !
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Moi... j'avais honte de mes soupçons. Tout s'était, en une minute, évanoui comme un vilain rêve, et j'aurais presque souhaité qu'il n'ajoutât rien à sa défense. Des larmes comme celles qu'il venait de verser devant moi valent toutes les preuves.
Mais il me fit asseoir près de lui, le plus près possible, et me dit :
— Voyons maintenant, chère enfant, ma fille, ma Blanche, dites, parlez!... De quoi s'agit-il?
Que pouvais-je faire de mieux que de lui donner tes lettres? Je les avais sur moi, je les lui remis. Dès qu'il en eut pris connaissance :
— Mais c'est impossible! s*écria-t-il.
En même temps il sortait à son tour de sa poche un paquet de lettres.
— Tenez, lisez, me dit-il.
Ces lettres, d'une date postérieure à votre retour en France, étaient signées Patrice Geck, et presque toutes conçues dans les mêmes termes.
Ce Patrice Geck annonçait à M. Louis Lefèvre que ses instructions avaient été suivies de point en point ; que la liquidation touchait à son terme ; que M"* Charlotte et M"* Mad s'étaient retirées à San- Francisco, où elles vivaient heureuses ; qu'elles ne cessaient enfin de penser à lui et de le regretter.
Autant de mensonges!... Patrice Geck est un misérable !
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Je ne sais encore rien de plus ; mon oncle n'est entré dans aucun détail ; mais cela me suffit pour te prédire que ce n'est pas au couvent que nous vieillirons toutes les deux, mais au château des Petits-Prés, s'il te plaît, où je suis bien sûre maintenant de te revoir... tout comme je suis sûre d'épouser M. Henri de Verninac — qui, après tout, ne mé déplaît pas.
Et pourquoi donc ne te marierais-tu pas aussi? Deux noces le même jour ! Ce serait plus gai qu'une prise de voile! et la couronne de fleurs d'oranger ne t'irait pas plus mal que la cornette de carmélite.
Nous en reparlerons.
Tout au futur maintenant, chère aimée ; le passé n'existe plus.
M. JEAN DE FBESNE A M"' DE SENNEVIÊRES.
Août. 1872.
Madame, C'est avec une stupéfaction et une douleur profondes que j'ai eu connaissance de votre infortune. Je vous croyais à San-Francisco. J'avais pris mes mesures pour vous y mettre à l'abri des soucis d'une exploitation trop lourde, et pour vous y assurer une existence honorable. J'ai été indignement trompé par l'homme en qui j'avais mis toute ma confiance.
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Sa trahison a rejailli sur moi ; vous m'avez soupçonné ; vous m'avea cru capable d'une infamie. Rien dans ma conduite passée ne vous y autorisait, et vous m'en avez accusé cependant. Je suis donc forcé de me justifier en vous révélant ce que je comptais vous laisser toujours ignorer.
Mon pauvre ami Pierre Lefèvre, votre fils, ma-» dame, n'était pas, au moment où vous êtes venue le rejoindre là-bas, dans une situation aussi brillante qu'il vous était permis de le croire, et que nous nous efforcions de vous le persuader. Entraîné par son insatiable ambition, il avait depuis deux ans fondé à San-Francisco un comptoir qui absorbait chaque année plus que sa part dans les bénéfices de notre exploitation. Depuis deux ans il avait dû recourir à moi, et je m'étais mis — je n'ai pas besoin de vous le dire — à son entière disposition, tout en essayant de l'arrêter sur une pente où je le voyais descendre avec une rapidité qui m'inquiétait.
Six mois après votre arrivée, le chiffre de sa dette avait grossi dans des proportions effrayantes.
Un dernier échec, aussi terrible qu'imprévu, con* somma sa ruine.
Ce jour4à je ne le sentis plus de force à lutter.
Il avait perdu la tête ; et j'eus grand'peine, aidé par ce misérable Patrice, à vous cacher l'état déplorable dans lequel il se trouvait.
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Sourd à tous les conseils, pris de vertige, il s'échappa de nos mains, sauta sur un cheval et disparut.
Nous ne pûmes le rejoindre, Patrice et moi, qu'au moment où, emporté par le galop furieux de ranimai qu'il avait rendu fou comme lui, il disparaissait dans le gouffre, d'où il ne devait jamais sortir !
Désespéré, à mon retour, je crus devoir ne vous dire qu'une partie de la vérité. Il était moins cruel pour vous de croire votre fils victime du hasard que de le savoir victime de son aveuglement et de sa faiblesse.
Je voulus aussi vous cacher sa ruine.
Pauvre par sa faute, vous auriez refusé — j'en étais sûr — votre part d'une fortune qui ne vous appartenait plus légalement. Vous auriez voulu, jusqu'au dernier centime , vous acquitter de sa dette envers moi ; vous auriez insisté ; je pouvais faiblir ; je pouvais n'avoir pas jusqu'au bout le courage de vous tromper. Aussi pris-je la résolution de m'éloigner sans vous revoir, laissant à Patrice Geck Tordre de vous remettre la moitié des sommes que devait produire la liquidation ; une quittance générale de toutes celles versées par moi entre les mains de votre fils, et une lettre enfin, dans laquelle je vous donnais comme raison de mon brusque départ l'urgence d'une affaire qui m'appelait inopinément en Europe.
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Vous savez aujourd'hui comment ce misérable a exécuté mes ordres.
Voilà toute la vérité en quelques mots.
Ai-je besoin pour vous en convaincre, madame, de vous dire que Patrice Geck est entre mes mains à présent? — Non. — Vous ne me ferez pas une seconde fois, je Tespère, l'injure de douter de ma parole, et vous ne refuserez pas d'atténuer la douleur qui m'est venue de vous, en acceptant de votre plein gré, simplement, comme je vous l'oifre, ce que peut-être vous n'auriez point accepté là-bas.
Je vous en supplie, au nom de notre chère Mad, comme nous disions dans le salon des frères Lefèvre. Oui, des frères Lefèvre ; il était bien mon frère ; et j'ai pour vous, madame, tout le respect et toute l'affection d'un (ils.
MADELEINE A BLANCHE
Août 1872.
Nous partons demain. Je vais prendre la moitié de ta couronne de reine.
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La chaleur m^accablait. J'étais allé chercher un peu de fraîcheur au fond du jardin et m'étendre dans un hamac, à l'ombre des catalpas et des sorbiers. J'avais pris des journaux, et, pour l'acquit de ma conscience, je venais de les parcourir. Il n'y était question depuis trois semaines que des inondations du midi de la France.
— S'il faisait moins chaud, me disais-je...
J'en étais là de ma réflexion lorsque le valet de chambre s'approcha sur la pointe du pied, montra sa tête à l'angle du massif et allongea le bras en me disant : Une lettre pour monsieur.
Je tendis la main sans me déranger ; je pris la lettre ; je déchirai l'enveloppe et jetai les yeux sur la signature ; cette lettre était de M. le chevalier de Savigny.
— Parbleu ! me dis-je, voilà qui vient fort à propos. Cet excellent chevalier!... Son castel est à deux pas de la Garonne !... II. me donne des détails.., voyons.
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Je fis un eflbrt pour ouvrir les yeux, et je lus :
c< Mon cher cousin, je vous en veux, et beaucoup. Voilà plus de deux ans que j'attends la revanche que vous m'avez promise. Venez donc : j'ai découvert trois combinaisons nouvelles que je me propose d'essayer contre vous, le seul adversaire sérieux que j'aie rencontré. Venez, ou je me fâche. »
Et c'était tout ! M. de Savigny m'invitait à faire quelque chose comme cent cinquante lieues pour lui tenir tête aux échecs !
De tout autre, pareille lettre m'aurait stupéfié ; de lui, elle ne me causa pas la moindre surprise. Je le connaissais de longue date et savais à quoi m'en tenir sur son compte. C'était bien le plus parfait original que l'on pût rêver. Son originalité touchait même de si près à la folie, que Ton avait été forcé, l'année précédente, de l'enfermer six mois dans une maison de santé, d'où il n'était sorti que depuis peu. Cette circonstance avait été la cause principale du retard qu'il me reprochait. J'ai toujours eu peur des fous.
J'aimais pourtant beaucoup le chevalier.
Aussi l'idée me vmt-elle, après avoir lu sa lettre^ que je ne pouvais sans ingratitude lui refuser plus longtemps la bien légère satisfaction qu'il attendait de moi.
— J'irai là-bas, me dis-je... J'irai; quand?...
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demain?... ce soir?... tout de suite?... et pourquoi pas?... Ah ! ma foi, le sort en est jeté... Allons chez M. le chevalier de Savîgny!...
Je parlerai peu de mon voyage ; il ne m'en est resté, je dois le dire, qu'une impression très-confuse et très-vague.
Mes souvenirs ne sont nets et précis qu'à compter du moment où le chevalier vint me recevoir à la porte du salon où il se tenait d'habitude, au rez-dechaussée. Il me parut — illusion sans doute — beaucoup plus grand, plus pâle et plus maigre que je ne l'avais vu autrefois ; il y avait de cela deux ans. Ses cheveux blancs étaient tout ébouriffés sur son front; et son regard brillait d'un si étrange éclat, que je me sentis tressaillir involontairement. Je savais de source certaine qu'il avait eu plusieurs accès depuis sa guérison. Arrivais-je tout juste à point pour faire la partie d'un fou ?
— Bast ! me dis-je, ce n'est après tout qu'un petit malheur; et, le cas échéant, j'aurai facilement raison de lui.
Je fus d'ailleurs bientôt rassuré. Le chevalier me tendait les mains et souriait en me disant :
— Enfin, vous voilà!... Et comment va toute la chère famille?... Bien?... Allons, tant mieux... Je suis heureux de vous voir... et aussi de commencer ce match... J'ai des coups!... Ah! ah!... je vous
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gagnerai, cette fois... et, vous savez, nous ne sortirons de cette chambre qu*aprës la défaite de Tun de nous!... Vous y consentez?
— De grand cœur.
Le chevalier s'approcha d'une table préparée au milieu du salon et se mit à ranger méthodiquement les pièces sur Téchiquier.
Nous étions dans une vaste salle à panneaux gris garnie de meubles Louis XV. D'un côté, par deux grandes portes-fenêtres, elle donnait sur le parc, entièrement clos de murs, et planté d'arbres séculaires; de l'autre, par une porte, sur la pièce voisine qui communiquait avec l'antichambre, d'où l'on pouvait gagner la cour, la porte d'entrée et la campagne.
La table était placée de telle sorte que Je tournais le dos aux fenêtres et que le chevalier se trouvait entre la porte de l'antichambre et moi. Je n'attachai d'abord aucune importance à ce détail.
Dès que les pièces furent en ordre :
— Eh bien ! me dit M. de Savigny, nous commençons ?
— Volontiers.
Il ne daignait pas songer que je n'avais ni bu, ni mangé, ni dormi depuis vingt-quatre heures. Je n'osai pas le lui rappeler. Un peu de repos m'aurait fait grand bien cependant. Quoi(jue nous fussions
en plein été, je grelottais — de fatigue et de lièvre sans doute.
— Vous avez froid ? me dit le chevalier.
— Je l'avoue.
Et je me levai pour aller fermer les portes-r fenêtres.
Alors, seulement, je m'aperçus que le ciel était d'un gris noir, peu en harmonie avec le climat et la saison. Les branches des arbres frissonnaient. Ma pensée se reporta aux sinistres dont les journaux m'avaient récemment apporté les détails ; et, lorsque je vins me rasseoir en face du chevalier, je ne pus m'empêcher de lui dire :
— Et les inondations?
— On exagère, me répondit-il.
Et ce fut tout. Il se frotta les mains, et, me regardant de ses deux yeux étrangement fixes, me dit :
T— A vous le trait.
J'y voyais à peine ; — le jour baissait de plus en plus; le vent soufflait; — et je me sentais mal à l'aise.
Je commençai pourtant. Pendant dix minutes on n'entendit dans le salon que le crépitement de la bourrasque à travers les branches et le bruit sec des pièces que nous posions tour à tour sur l'échiquier.
Soudain je m'arrêtai pour prêter l'oreille. Je ve-
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188 UNE HBURB A LIEE.
nais d'entendre au loin s'élever un mugissement sourd et prolongé : la terre tremblait comme sous le poids d'une avalanche énorme. On aurait dit que des centaines de locomotives arrivaient sur nous à toute vitesse.
— Jouez donc, mon cher ami ! me dit le chevalier.
— Mais... vous n'entendcE donc pas?
— Quoil... ce n'est rien!... c'est le vent. Jouez donc.
Mais le bruit allait croissant, et avec lui Tétrange exaltation de M. de Savigny. Sa raison semblait fuir à mesure qu'approchait ce danger que je pressentais vaguement, et dont je ne connaissais ni la nature ni l'étendue.
Peut-être en ce moment pouvais-je me retirer avec les honneurs de la guerre. J'en avais grande envie. Pour mon malheur, je ne cédai pas à la tentation ; l'orgueil s'en mêlait ; ma frayeur me semblait puérile, et je me remis bravement au jeu.
Mais, en dépit de moi, ma pensée était ailleurs, et je faisais faute sur faute. Ce grondement qui bourdonnait à mon oreille ne discontinuait pas; il grandissait!... Il approchait!... Bientôt même il fut si près de nous, que je me retournai brusquement.
Un cri de terreur m'échappa.
Une trombe d'eau, tumultueuse et blanche d'é-
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ÉGHEO AU ROI. n\]
cume^ entraînant avec elle des débris de touteE; sortes, venait de s'abattre sur les marches du per*« ron. En face de moi les chênes, des arbres énormes, se courbaient comme des épis sur son passage. En moins d un instant le parc ne fut plus qu'un lac immense, dont le flot battait avec un bruit sourd, monotone et régulier les murs de la maison.
Le perron comptait huit marches ; Teau touchait à la plus haute.
Encore une minute et il serait trop tard pour avoir pied ; encore une minute et nous étions prisonniers dans la maison.
Je me précipitai vers la fenêtre; il n'était déjà plus temps. L'eau qui pesait sur elle m'empêcha de l'ouvrir. Sans doute elle allait céder sous le poids ; — à tout prix il fallait fuir.
La retraite nous était coupée sur le parc. D'ailleurs il était entouré de murs et semé d'arbres. En supposant que des barques eussent été envoyées à notre secours, par là elles ne pouvaient arriver jusqu'à nous. Notre seule chance de salut était du côté de la cour. Là, du moins, on pouvait nous entendre, nous apercevoir, nous recueillir et nous sauver.
Comme je me retournais pour traverser le salon et courir à la porte, je me trouvai face à face avec le chevalier.
Pour un instant ma stupéfaction me fit oublier
ma frayeur. M. de Savigny, tranquillement assis devant l'échiquier, la tète appuyée sur ses deux mains, regardait fixement les pièces.
Au bruit que je fis en me rapprochant, il leva les yeux et me dit :
— Je roque.
— Eh! morbleu! chevalier, m'écriai-je, il ne s'agit plus de roquer ni de jouer!... Il s'agit de ne pas mourir noyés bêtement dans cette chambre!... Tâchons d'en sortir!... En montant sur le balcon du premier étage nous serons à l'abri pour quelques heures, et nous pourrons crier, appeler, tandis qu'un de vos gens — s'il en est un assez résolu pour tenter l'entreprise — tâchera d'aller décrocher le petit bateau qui se trouve à quelque cinq cents pas sur l'étang de la Passette.
— Tous mes gens sont dehors, me répondit le chevalier d'un air froid, ironique, presque féroce.
— Eh bien! soit... tâchons de nous sauver nousmêmes!...
— Finissons notre partie d'abord... nous avons le temps.
— Le ciel me préserve d'une telle folie ! m'écriai-je.
En même temps je me précipitais vers la porte pour l'ouvrir et monter au premier étage. Plus ra-
pide que moi, le chevalier y était arrivé le premier, l'avait fermée à double tour et en avait mis la clef dans sa poche.
Le doute n'était plus possible. Je me trouvais seul dans ce salon, dans cette maison déserte, face à face avec un fou ! Et l'eau qui coulait lentement par les fenêtres dessinait déjà sur le plancher des rigoles qui, se réunissant çà et là, formaient de lar-' ges flaques où je sentais clapoter mes pieds.
Il ne me restait qu'une ressource : sauver le chevalier malgré lui — et me sauver. Il fallait pour cela m'emparer par la persuasion, par la force ou par la ruse de cette clef, qu'il venait de mettre dans sa poche.
— Cette clef! monsieur, lui dis-je; au nom du ciel, cette clef!... Voyez, l'eau monte... dans un quart d'heure il sera trop tard !...
— Vous êtes jeune et impatient, me répondit-il avec un sourire. J'étais comme vous jadis. Hé ! hé ! c'est beau la jeunesse !... Venez donc finir votre partie! vous savez que j'ai roqué?
En parlant ainsi, il était allé paisiblement reprendre sa place devant l'échiquier.
Dehors, à travers les vitres, je voyais l'eau moutonneuse monter insensiblement, sans secousse vio^ lente; mais monter, monter toujours, et blanchir de son écume le tronc des grands arbres, dont
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plusieurs venaient de se briser et de tomber avec fracas.
Ce fou près de moi, cette masse d'eau implacable, cette porte fermée... c'était effrayant!
M. de Savigny avait soixante et dix ans. Il me répugnait d'employer la force contra lui. Et pour^ tant c'était nia seule chance de salut; je le compre^ nais. Vigoureux et jeune, je pensais avoir bon marché de ce vieillard cassé par la fatigue et la maladie. Tout espoir de le convaincre était perdu; il fallait agir.
Je m'approchai de lut par derrière, trattreuse'^ ment, pour plus de sûreté, et aussi pour éviter une lutte dans laquelle je craignais de lui donner invo* lontairement quelque mauvais coup. Je le saisis à bras-le-corps, à Timproviste. Sûr de moi, je n'avais employé pour cela que la moitié de mes forces; et je ne tardai pas à le regretter. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le chevalier s'était dé-* gagé de mon étreinte et, se retournant, m'avait saisi les deux poignets. Il me serrait à me faire crier. J'étais stupéfait. La rage décuplait mes forces ; et je ne parvins cependant pas à recouvrer la liberté de mes mouvements. Pâle, l'écume aux lèvres, les yeiix hors de la tête, je criais machinalement :
— * Lâchez-moi, chevalier 1 lâchez-moi donci
— Si vous me promettei d'être raisonnable.
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ÉCHEO AU ROI. i4a
— Soit,
— Je vous ai dit que nous ne sortirions de cette cbambre qu'après la défaite de l'un de nousI.<. Vous savei où nous en sommes? J'ai roqué.
— Mais regardei donc, monsieur, regardes!
--Qu'importe?
— Mais nous allons mourir !... mourir noyés 1
— Non, non. Cette eau vous effraye... mais je sais ce que c'est, moi !... On travaille au canal ; on a bouché le ru de l'étang... l'eau s'écoule par iei.<< elle va passer!... Le soleil viendra demain k son tour et séchera tout cela. C'est un petit malheur... que voulez^vous?... j'y suis habitué.. « cette maison est très^humide.
Oh! les fousl les fousl... Dieu vous préserve des fous!... €( Cette maison est très-humide 1 » Il me di« sait cela en souriant, et nous avions de l'eau déjii jusqu'à la cheville 1... et l'une des vitres de la fenêtre venait de se briser!... et l'eau, par là, coulait sur le plancher du salon en clapotant, comme lorsqu'on emplit un baquet. Et je n'étais pas le plus fort!... Le hasard voulait que ce vieillard, chétif d'apparence, eût les muscles d'un hercule forain I...
Je ne savais que dire, que faire... je perdais la tête.
«^ Jouez donc ! me répétait le chevalier.
— Si je pouvais le battre, pensai-je... très-vite ;
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le faire mat en trois coups ; c'est l'affaire de dix minutes... L'eau ne sera encore qu'à la hauteur de la plinthe!... Il me rendra la clef; il sera encore temps d'ouvrir cette porte et de monter au premier étage. Oui, oui... c'est cela! il faut le battre!
Et je me remis en place devant M. de Savigny. Mais j'avais la fièvre ; mes idées dansaient dans ma tête. Avec cela, je sentais le froid me gagner; j'avais les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux; je grelottais; mes dents claquaient. Par instants, des frissons d'épouvante me faisaient trembler comme tremblent les feuilles sous un vent d'orage !
Je ne distinguais plus les pièces les unes des autres. Et — chose affreuse — je comprenais que ma vie dépendait de la lucidité de mon esprit, de la sûreté de mes combinaisons ! Je fis un effort violent sur moi-même et rassemblai toutes mes forces vers ce point : faire échec au roi , échec sur échec, dérouter mon adversaire par une série de coups imprévus, et saisir l'occasion de lui crier enfin :
— Vous êtes mat!
Je me hâtai pour mon malheur, et, d'un mouvement brusque, je fis tomber trois pièces. Je les remis tant bien que mal. Mais ce n'était pas l'affaire de M. de Savigny.
— Votre cavalier, me dit-il, était sur la quatrième et non sur la cinquième case du roi.
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— Vous avez raison, m'empressai-je de répondre.
— J'ai raison... en êtes-vous sûr?... Voyons... quel est le dernier coup joué?
— Par pitié, chevalier, hâtons-nous ! m'écriai-je comme affolé à mon tour.
— Vous êtes jeune, me dit-il encore en ricanant. C'est beau la jeunesse!
Ma raison m'abandonnait. Les pièces étaient à leur place, et je me sentais incapable de jouer trois coups de suite. Et Teau venait de monter subitement dans le salon, si haut que la table nageait devant nous comme un bateau sur cette mer improvisée ! Nous avions été forcés de nous lever pour continuer notre infernale partie.
C'est une horrible chose de mourir ainsi!...
La terreur me donna subitement une lucidité que je n'espérais plus. Je venais d'entrevoir un coup infaillible. J'étais sûr du succès. J'allongeai la main, je saisis ma reine, et, la plaçant sur une des cases, j'allais m' écrier : a Echec au roi! » lorsqu'une trombe furieuse entra par la fenêtre, bouleversa tout autour de nous et me coupa la parole.
J'essayai d'ouvrir la bouche pour jeter un cri ; pendant une seconde j'agitai les mains dans cette eau qui bourdonnait à mes oreilles, qui m'étouffait, et...
Et je m'éveillai. Je m'étais tout simplement en-
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UG UNB HBURB A LIRIî:.
dormi dans mon hamae; endormi d^un sommeil si profond, que je n*avais pas entendu gronder l'orage au-dessus de ma tète, et que j'avais reçu sans en rien perdre une de ces violentes ondées qui , dans l'espace de dix minutes, font d'une prairie un lac, et du plus mince ruisseau une rivière.
J'étais mouillé jusqu'aux os ; je tremblais de froid, le m'empressai d'aller changer de vêtements et, tout plein de mon rêve, j'écrivis à ce cher M. de 6avigny que, retenu par des affaires de famille, j'étais, pour quelque t^mps encore, privé du plaisir d'aller faire avec lui ma partie dans son petit castel seigpeurial... sur les bords de la Qaronne.
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Il y a quelque tjcieute aus, à Tépqque où le Havre, port de second ordre, ne comptait pas cpipme aujourdluii presque autant de milUonnaires que d'habitants, }ll. Letourneur y passait, avec quelque apparence de raison, sinou pour le plus ricb^, du moins pour un dos plus riches armateur^. Il avait maison de ville et maison de campagne, domestiques nombreux t Pb§va|i!^ de selle et p)ievaui^ d'attelage ; ses dînera é^aienl; ea^quig, et, s'il dpnuait; un bal ou une soiré^, il en était bruit huit jours d'avance.
Il devait cette fortune à son travail et ^ sou énergie, affirmaient les uns ; à son adresse, prétendaient les autres,
Calomniez, a dit Basile, il en restera toujours quelque chose. De toutes les vérités, c'est la plus tristemeul; vr^ie qu'op ait janjais dite. Lorsque, après le naufrage d'un de ses bâtiments, le Triton, on avait vu M. Letourneur, qui perdait près de
deux millions d'un seul coup, semer, comme la veille, Targent à pleines mains, il s'était trouvé quelqu'un pour dire avec un haussement d'épaules significatif :
— Oh ! oh !... il a peut-être moins perdu que l'on ne croit.
Le lendemain, cinquante personnes allaient répétant partout :
— Eh bien, vous savez? Il paraît que Letourneur n'a rien perdu.
On ajouta bientôt : — Au contraire.
Moins de huit jours après le sinistre, une bonne moitié de la ville était convaincue que M. Letourneur avait fait volontairement sombrer son navire, chargé de marchandises insignifiantes et assuré pour une sommé assez considérable. Un autre de ses bâtiments ayant eu le même sort quelque temps après, les bruits fâcheux sur son compte prirent une telle consistance, qu'il dut aller audevant des calomniateurs, et provoquer une enquête dont le résultat ne pouvait être douteux. Cette conduite lui valut un regain d'estime et de confiance, sinon de la part des indifférents et des oisifs, du moins de la part de tous ceux qui, s'étant trouvés directement en rapport avec lui, avaient été à même d'apprécier la droiture de son caractère.
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M. Letourneur était un fort honnête homme, en effet, si Ton peut donner ce titre, de tous le plus glorieux, à quiconque, n'ayant jamais eu maille à partir avec l'adversité, n'a pu avoir le mérite de sortir vainqueur d'une de ces luttes où sombrent quelquefois les mieux intentionnés.
Qu'aurait fait en pareille aventure M. Letourneur? Peut-être ceux qui professaient pour lui la plus bienveillante estime auraient-ils hésité à répondre à cette question. On le savait d'une nature hésitante, d'un caractère flexible et mou; et l'on pouvait le supposer capable de céder, pour le mal, aux insinuations du premier gredin venu, puisque pour le succès et pour le bien on l'avait vu maintes fois suivre docilement les conseils de sa femme ou de ses commis.
Cette irrésolution , disons le mot , cette faiblesse, qui faisait le fond de son caractère, se trahissait du reste visiblement. Un peu gros, la face large, le ventre proéminent, le teint coloré, s'il avait, au premier abord, l'aspect d'un homme absolument heureux, qui n'a rien à craindre d'autrui et rien à se reprocher à lui-même, on sentait, en l'examinant mieux, une sorte de gêne dans ses allures. Il semblait avoir toujours peur de quelque chose ou de quelqu'un, et parfois son regard évitait le regard comme s'il avait craint que, par cette
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fenêtre trop grande ouverte^ on pût voir oe qui se passait au fond de son âme.
Le secret de cette timidité maladive que Ton n'aurait pas manqué^ le cas échéant, de retourner contre lui, ne pouvait être compris que de ceux qui connaissaient à fond et par le menu son existence passée et présente.
M. Letourneur, petit eommis sans fortune et sans espéhince d'avenir, li'avait dû qu'à son mariage de pouvoir ehstrger son premier bâtiment. Et ce mariage inespéré s'était ftit en quelque sorte à son idsu, presque malgré lui. Celle qu'il épousait, veuve et déjà mère d'un enfant de quatre ans, l'avait choisi moins pour elle qile pour lui-même. Elle était de celles qui pensent que, de tous les liens qui peuvent unir deux êtres ici- bas, la reconnaissance est le plus solide et le plus durable ; et elle espérait que son protégé, devenu son mari, lui payerait largement sa dette en dévouement et en affection. Elle ïie s'était pas trompée en cela. Letourneuf fut le modèle des maris et des pères. Mais, en même temps que la reconnaissance, une sorte dé gène s'était glissée dans son âme. Il se sentait l'obligé de sa femme. De là une première crainte qui expliquait bien des hésitations, bien des faiblesses apparentes. N'opérant pas avec ^es propres capitaux^ il se croyait noioraleftïent forcé de réussir ;
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LA BELLE-ARTÉMI8E. !5i
se ruiner, c'eût été voler sa femme. Aussi n'osait-il point aller de Tâvant^ et n'agissait-il qu'après avoir pris de tous les côtés des conseils qui, au besoin et en cas de malheui'^ lui auraient servi d'excuse. La reconnaissance et l'affection qu'il avait votiées à M°® Letourneur et à son fils, quoiquo très^vives, lui avaient donc toujours paru quelque peu lourdes à porter^ parce qu'elles contenaient implicitement pour lui une obligation qu'il avait consentie sans la chercher et sans la vouloir.
Aussi lorsque, une douzaine d'années après son mariage, il avait été question d'associer son frère François, n'y avait-il cortsenti que sur les instances réitérées de sa femme^ qui s'efforçait toujours, elle, de lui faire oublier qu'elle avait apporté la plus grosse pierre de l'édifice.
Veuf à cette époque. M* François Letourneut avait une fille âgée de treize ans ; Raymond en avait seiase ; la première idée qui dut venir et qui vint à l'esprit dé tous fut de citnenter plus tard pat un mariage entre ces deux enfants les liens^ déjà si solides^ que créaient entre eux le dévouement, la confiance et ]'a£fection.
Deux ans se passèrent pendant lesquels on ne songea qu'à ce joyeux projet sur leqttel tout le moride était d'accord, Marguerite et Raytâond plus que tout le monde;
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Raymond, à dix-huit ans, était déjà un homme ; Marguerite, avec ses fraîches couleurs et sa belle chevelure blonde, portait admirablement ses quinze ans; et si leurs parents n'avaient songé à les unir, tout porte à croire qu'ils n'auraient pas manqué de les pousser doucement dans cette voie.
Il n'y avait pas alors au Havre de famille plus unie, pas de maison où les jours fussent plus également heureux, les soirées plus joyeusement calmes. On recevait peu; on vivait entre soi, comme si l'on n'avait pas voulu gaspiller son bonheur au profit des indifférents et des curieux. Rien ne semblait enfin devoir jeter d'ombre sur les lumières de ce tableau riant et sain comme un Greuze de la bonne époque, lorsque survint le désastre du Tri^ ton. Ce fut l'objet d'une discussion assez vive entre les deux frères. Ce qui, pour d'autres, n'aurait été qu'une piqûre à peine sensible fut pour eux une blessure qui ne se cicatrisa que lentement, si lentement, qu'elle était mal fermée encore lors du second désastre dont nous avons parlé et qui motiva l'enquête sollicitée par Letourneur aîné. Cette fois, la discussion s'envenima. Letourneur fit peser sur son frère toute la responsabilité de l'événement. Il n'avait pas pris les mesures nécessaires... le bâtiment était déjà vieux... il avait été mal visité... il aurait dû en contremander le dé-
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LA BELLE-AUTÉMISE*. iU
part, et faire transborder la cargaison... etc. S'il s'en était tenu là, ce n'aurait peut-être été que demi-mal, mais il s'oublia jusqu'à lui dire :
— Qu'il ne souffrirait pas que, par étourderie et maladresse, on compromît l'avenir d'une femme dont il était le soutien et l'appui ; qu'une pareille tâche était assez lourde, et qu'il ne pouvait accepter la responsabilité des bévues d'un associé sans expérience, qui, d'ailleurs, n'avait rien apporté dans la
maison
François, dont la patience n'était pas la vertu dominante, prit son chapeau, fit ses malles et disparut.
Ce procédé un peu vif mit M. Le tourneur dans un tel état d'exaspération, que pendant six mois il ne souffrit pas que l'on prononçât devant lui le nom de son ancien associé. Mais, en dépit de l'énergie apparente de sa rancune, harcelé par la crainte d'avoir eu des torts graves dans cette affaire, et poursuivi par les récriminations de sa femme et de son fils, il prit peu à peu, dans cette lutte qu'il soutenait contre lui-même et contre les siens, ces allures hésitantes et peureuses qui écartaient de lui la confiance.
Pendant trois ans, à la suite de cette rupture qui ruinait ses plus chères espérances. M"*** Letourneur, avec la ténacité des mères qui combattent
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154 UNE HfiUBD A LIEE.
pour ïe bonbeut de leurs enfants, n'avait pas laissé échapper une occasion de revenir sur cette question délicate et de ménager un rapprochement entre les deux frères.
Elle avait, dans ce but, tâté d'abord, comme on dit, le terrain du cdté de M. Letourneui' jeune, qui s'était établi à Rio et y avait gagné une certaine fortune. Il refusait de faire les premiers pas, mais se montrait disposé à ne pas repousser les avances qui lui seraient faites.
-^ Que Ton m'envoie Raymond, âvait-il dit. Il apportera ici l'oubli du passé.
M. Letourneur déclara positivement que Raymond ne partirait pas*
Vingt fois M"" Letourneui» avait renouvelé ses instances, vingt fois elle avait échoué, lorsqu'un hasard inattendu tint réveiller son espoir et lui donner des forces nouvelles.
La Belk'Artémise appareillait pour Rio de Janeiro.
C'était un trois-mâtâ ap|)artenant à la malison Letourneur, sur lequel Raymond pourrait faire le voyage dans des conditions exceptionnelles de bienêtre et d'économie.
II est indispensable, en effet, de dire ici que, depuis dix-huit mois environ. M"' LetoUrneiir avait vti sott iflari restreindre ses dépenses, et m'était pas
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LA BEtLE-AHTÉMISE. !S5
sans croire que la question d*argent fût momentanément pour quelque chose dans ses refus;
Le départ de la Belle - Artétnise était donc pour la famille de l'armateur un véritable événement.
Pour le commerce du Havre, c'en était un plus considérable encore ; et deptiis huit grands jours on ne parlait pas d'autre chose. Ce navire était chargé^ disait-on^ d'une eargaisoti importante^ et stssuré pour une somme si considérable^ que plusieurs compagnies avaient dû se téunir pour èii répondre. On parlait de 1 800 000 francs.
Or, Quoique moins accentués^ les bruits fâcheux sur le compte de M. Letourneur n'étaient pas suffisamment apaisés pour qu'on ne les entendit pas grossie un peu devant un |)areil chiffre.
Le navire cependant était neuf, bien grééy bien commandé; il n'y avait qiie peu de risques à courir. Mais cela n'empêchait pas les sceptiques et les envieux de hocher la tète comme s'ils avaient eu le pressentiment d'un mauvais coup.
C'est que les petites économies réalisées chez liïl par Letourneur n'avaient pas plus échappé aux curieux du dehors qu'aux intéressés du dedans.
Sur une place de commerce^ un ebevat vendu, ude soirée remise, suffisent k compromettre le crédit; et quoique M. Letourneur eût toujours fait
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honneur à sa signature, on ne le sentait déjà plus sûr de lui-même.
En cela du moins, Topinion publique ne se trompait qu'à demi. La maison Letourneur chancelait. Ce n'était plus qu'une question de temps ; six mois encore et elle devait tomber, si quelque événement inattendu n'y ramenait d'un coup les millions qui s'en étaient envolés un à un.
Depuis un an, Letourneur le savait, et depuis un an, tout en luttant contre la mauvaise chance, il s'était efforcé de ne rien laisser deviner aux siens des angoisses qui l'agitaient.
Il y avait presque réussi. Ni sa femme ni Raymond ne se doutaient de la gravité du danger qui les menaçait. Ils ne se préoccupaient que de mener à bien l'entreprise toute de cœur qui les touchait si profondément, et d'obtenir de M. Letourneur qu'il laissât Raymond prendre passage à bord Aq la Belle* Artémise.
Le départ était fixé au 28 août.
Le 27, vers cinq heures, ils attendaient au jardin M. Letourneur, qui, ses affaires finies, reprenait chaque soir le chemin de sa villa.
Madame Letourneur, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, était belle encore, avec ses admirsrblés cheveux noirs oh brillaient à peine quelques légers fils d'argent, ses lèvres fraîches et roses,
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LA BELLE- AHTÉMISE. 157
et ses grands yeux d'un bleu sombre dont le regard avait cette fixité calme que donne le repos de la conscience.
Assise à Fombre d*un massif, les mains négligemment pendantes, elle regardait, comme savent regarder les mères, son fils Raymond, qui, debout contre h rampe de la terrasse, fixait sur rimmensité de la mer un regard à la fois pensif et triste.
L'air était pur cependant, le ciel limpide. C'était une de ces belles après-midi d'été, oti tout est lumière et parfum. Le silence était profond ; on n'entendait que par instants bourdonner une mouche, et de minute en minute gronder la mer, d'où s'échappaient et montaient ces acres senteurs qui grisent comme un vin généreux, et qui sont, pour les âmes déjà éprouvées surtout, pleines de rêveries toujours douces, d'extases toujours nouvelles. .
Mais la pensée de Raymond était plus loin !
Madame Letourneur, après l'avoir un instant couvé des yeux avec une tendresse pleine de fierté, s'approcha doucement, et lui posant la main sur l'épaule :
— A quoi penses-tu? demanda-t-elle.
— Vous le savez bien, ma mère, répondit le jeune homme en souriant tristement.
•— Oui. . . Mais que veux-tu, mon pauvre garçon !. . .
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i58 UNE HEURB A URE.
Peut-être serait-il sage de renoncer à ce rêve d'enfance.
— Jamais !
— Et tu voudrais essayer une fois encore de convaincre M. Letourneur?... tu voudrais obtenir?...
— Mais que lui importe?... Pourquoi s'opposet-il à ce départ?... C'est plus que de Tentètement! et si je n'étais sûr de son ailection...
— Oh ! de cela, mon ami, il ne faut pas douter ; ce serait me chagriner cruellement. M. Letourneur t'aime comme son fils, et s'il te refuse, pour la première fois, ce que tu lui demandes, c'est...
— C'est que son orgueil ne veut pas se résoudre à plier ! Il s'imagine que mon départ équivaudrait à des excuses... Et quand cela serait!... le beau malheur!... des excuses à son frère!*., qui ne lui en demande pas, après tout. Cette rupture n'a jamais eu de cause sérieuse ; et c'est mai de sacrifier à des griefs insignifiants d'amour-propre le bonheur de toute ma vie. Vous n'avez pas insisté comme il le fallait, ma mère... Voilà plus de six semaines que vous ne lui avez reparlé de ce projet. * La Belles Artémise va mettre à la voile... dans vingt-quatre heures il sera trop tard.
— J'en parlerai ce soir, si**.
— Si?...
— Ah ! si M* LetourneHr ne revieftt pas ce soir
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LA BELLB-ARTÉMISB. 159
comme tous les joars, préoeeupé, sombre, tout à des idées qu'il ne me dit pas et que je crains de deviner.
-^ Que ?6U8 craf gn€f« ?
— Oui... sa situation est compromise. I*en ai peiir, et s'it n'a pas trouré le moyen de se relever prompfeetaent, ce serait peine perdue que de lui parler de tout cela« Il ne .m'écouterait même pas.
Raymond laissa échapper un geste d'impatience, presque de colère^ et s'acèouda sur là rampe, ie Tisage dans les mains, les yeux toujours fités sur ThoriMn.
Sa mère, pencbée à cdtéde lui, triste comme lui, cherèbait sans les trouver quelques mots de consolation ou d'espérance, lorsqu'une voix retentît derrière eux el fil'écria :
— Ah ! ah ! je vous y prends â conspirer.
C'était M. Letoiirneur.
Il Saisit de làt main droite là tète de éû femme, de la main gauche celle de Raymond et, les approchant de la siefjhe toutes deux k la fois, mit sur chacune un baiser sonore et joyeux.
-^ Votis sembler rayOônant^ mofl aHïi? lui dit M""* Letourneur.
— Rayonnant!... Mais oui... tout va bîeft... ou plutôt tout va mieux... La maison Vati Be#g m'es-
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compte 170000 francs de papier; j*ai en outre... Mais ne parlons pas d'affaires aujourd'hui.
Il réunit dans ses deux mains les mains de sa femme et de son fils, les entraîna, les fit asseoir et prit place à côté d'eux en souriant.
Certes, quiconque, en passant par le petit sentier qui, devant la balustrade, séparait le jardin de la côte, aurait vu dans son cadre de verdure et de fleurs ce délicieux et calme tableau, n'aurait pu se douter ni voulu croire que ces trois êtres seraient avant peu les héros d'un épouvantable drame, et que le hasard, d'un coup de baguette, renverserait toutes leurs espérances d'avenir et de bonheur.
En voyant son mari si heureux et si expansif, M"*' Letourneur avait jeté à son fils un regard qui voulait dire :
— Je crois que c'est le moment de parler.
Au bout d'une minute, en effet, comme M. Letourneur venait de dire, en se frottant les mains : « On est bien ainsi entre soi, » M'* Letourneur ajouta :
— On pourrait être mieux encore.
— Que voulez-vous dire, ma chère amie ?
— Ne manque-t-il personne sous ce berceau où tant de fois...
— Oh ! s'écria M. Letourneur en se levant, je vous vois venir. Encore et toujours cette vieille
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histoire! Ne pourrai-je donc passer une soirée tranquille ?
— Songez, mon ami, que ce n'est pas seulement de nous qu'il s'agit dans cette vieille histoire, mais de mon fils.
— De notre fils, dites de notre fils, je vous prie.
— Si vous l'aimez, vous ne pouvez vouloir que son bonheur.
— Eh ! c'est précisément pour cela que je crois bien faire en m'opposant...
— Oh! monsieur! s'écria Raymond en joignant les mains.
— Oui... oui.,, mon garçon, interrompit M. Letourneur avec bonhomie, je sais par cœur ce petit roman que tout le monde a fait au moins une fois dans sa vie. Mais il faut, dans une aussi grave question, voir les choses d*un peu plus haut et regarder un peu plus loin. J'admets pour une minute que tu ramènes ici monsieur mon frère et que tu épouses sa fille. Monsieur mon frère — que Dieu bénisse ! il m'a fait la vie assez dure ! — ne sera pas depuis huit jours au milieu de nous que le vieux levain aura fermenté... Ne levez pas les épaules, ma chère amie! Les anciennes querelles, comme un liège qu'on enfonce, reviennent sur l'eau dès qu'on ôte la main... Une nouvelle rupture, dans un pareil état de choses» serait grave, très-grave, non plus seule-
16t UNE HEURE A URE.
ment pour nous, mais pour toi, mon cher Raymond. Pour qui prendrait parti ta femme? Pour son père, bien entendu. Ta femme brouillée avec nous, qui suivrais-tu? ta femme* Il ne nous resterait donc que la triste ressource de nous rendre quelquefois des visites mystérieuses et discrètes. Nous serions des étrangers l'un pour l'autre. Tu t'en défends? Soit! C'est donc pour nous que tu prendrais parti? Ce serait alors brouille et désunion dans ton ménage...
— Mais, s'écria M""' Letourneur, où prenez-vous tout cela?... Qu'y a-t-il de si grave entre votre frère et vous que...
— Ce qu'il y a eu?
— Des piqûres d'épingles.
— Qnii répétées cent fois par jour, ont fîni par faire une plaie!... Monsieur mon frère est un or-* gueilleux et un égoïste!... Est-ce que s'il m'aimait il serait parti de la sorte, sans dire ni bonjour ni bonsoir?... Est-ce que s'il avait une parcelle de cœur, il n'aurait pas le lendemain même senti l'in* dignité de sa conduite et ne serait pas revenu?
— Si vous éties allé franchement au-devant de lui...
— Il n'aurait plus manqué que cela! Je reçois un soufflet} l'autre joue, n'est-ce pas?... Non^ non, mille fois non !... Et puis, je vous le demande, qu6
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signifie cette étrange condition qu'il m'impose eu quelque sorte de lui envoyer notre fils? Un ambassadeur à JA* François ! Je sui Thumble sujet de Sa Majesté... C'est me traiter en petit garçon*
Letourneur, une fois sur ce terrain, ne s'arrêtait guère. Il s'échattffait au bruit âê ses paroles. M"® Letourneur comprit que, cette fois encore, elle n'obtiendrait rieli. Cependant, pour l'acquit de sa conscience, et ne voulant pas se donner aux jeux de son fils le tort de n'avoir pas jusqu'au bout pris l'intérêt de ses plus chères aifeotions^ elle inter^^ rompit son mari en lui disant :
— Bref^ que décidez-vous?... Sacriflerez-vous à vos petites rancunes le bonheur de mon enfant, ou?...
— Je ne sacrifie rien, et je he vois pas ce qui vous autorise à m'affbbler de ce rôle de bourreau ! . . . Je soutiens qu'il sera toujours temps de faire cette sottise, et que, pour le moment, le plus sage est de se tenir coi.
^ Si pourtant monsieur votre frère, comme vous dites, apparaissait brusquement ici, les bras ouverts.
— Il n'apparaîtra pas, je le connais.
— Supposolis que cela soit, le chasseriez-vous? Le haïssez«votis à ce point?...
— Mais je ne le hais pas!... Je ne lui en veux que de soù incroyable égoïsme!... Ce monsieur,
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depuis quatre ans, n'a pas même cherché à savoir si j'étais vivant ou mort!...
— Mais s'il revenait... s'il vous ouvrait les bras?
— Ah! dame... si... si... c'est mon frère après tout!
Madame Letourneur regarda Raymond en souriant.
Une idée nouvelle semblait lui être venue qui la rassurait pleinement sur l'avenir ; et, sans plus insister, elle suivit M. Letourneur, qui venait de se lever et se dirigeait vers la maison en disant :
— Allons dîner.
Le repas fini, comme on quittait la table, au moment où M. Letourneur, le sourire aux lèvres, à la fois satisfait de sa journée et de son repas, allumait un cigare, son valet de chambre vint le prévenir que M. Siméon Leclerc l'attendait dans son cabinet.
— Tiens! s'écria M. Letourneur, que vient-il faire à cette heure-ci ?
Ce Siméon Leclerc était le principal commis et intéressé de la maison. A la fois caissier, représentant, acheteur, il assumait une grosse part de la besogne et de la responsabilité. M. Letourneur avait en lui pleine confiance ; et, sans qu'il soit besoin de le dire, on comprend qu'il ne devait et ne pouvait lui rien cacher de ses affaires. C'était d'ailleurs un homme d'une fidélité et d'une discrétion à toute
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épreuve, qui, chose rare, adorait son patron et se serait jeté au feu pour lui.
Quand M. Letourneur entra dans son cabinet, Leclerc s'y promenait avec agitation. Au bruit de la porte, il s'arrêta court.
— Qu'y a-t-il donc, Siméon ? demanda M. Letourneur.
— Ce qu'il y a, monsieur? dit le commis en joignant les mains. Il y a que nous sommes perdus. La maison Fauvel suspend ses payements.
— Fauvel ! s'écria Letourneur suffoqué. Fauvel ! . . . impossible !... une des maisons les plus solides de la place!
— Elle suspend ses payements !... et nous sommes engagés pour 1 780 000 francs !
— C'est la ruine !
Le coup était d'autant plus rude que, un instant auparavant, M. Letourneur, avec les 170000 francs qu'il venait d'escompter, se croyait sûr de l'avenir.
— La ruine ! répéta-t-il.
— Sinon demain, ajouta le caissier, du moins à courte échéance.
— A quand nos plus forts payements?
— Six mois. ,
— Quelle somme?
— Plus de 700 000 francs.
M. Letourneur tomba sur une chaise, les bras
166 UNB HEURE A LIRE.
pendants, la regard fixe. Ses idées commençaient à danser dans sa tète. Puis, il se releva brusquement en serrant les poings et en frappant du pied. Ge désastre, où le hasard entraînait avec lui sa femme et son fils, Taccablait et l'exaspérait en même temps.
— Apres tout, monsieur, hasarda Siméon Leclerc, il n'y a que ceux qui ne luttent point qui sont déshonorés par la défaite... Il faut lutter!..» La crise est plus terrible à eoup sûr que celles dont nous sommes déjà sortis!... Mais peut-être...
— Peut-être, peut-être... Allons donc, mon cher! riposta brutalement Letourneur, on dirait que vous n'êtes pas dans les affaires. Je ne puis me relever qu'avec du crédit; cette faillite me ferme toutes les banques. Dans huit Jours, on ne voudra pas de ma signature à 60 pour 100 ; ceux qui ne doutent ni de mon intelligence commerciale ni de ma probité, me refuseront iOO francs, et dans six mois je tomberai, à mon tour, avec un actif dérisoire et un passif de plus d'un million!
Et, fou de rage, il se mit à courir à travers la chambre en s'arrachant les cheveux et en répétant :
— Elle m'a enrichi et je la ruine!.:. Je la ruine I Siméon s'efforça d'abord de le calmer; mais, sur
une riposte un peu vive, il ne jugea pas utile d'insister et se retira discrètement, laissant au temps, au sommeil et à la réflexion le soin de remettre en
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équilibre ce cerveau à demi dérangé par la violence d'une telle secousse.
Une fois seul, M. Letourneur tomba dans un accablement stupide et morne. Il ne sentait même plus la douleur du coup cjui venait de le frapper ; il ne songeait plus aux moyens, possibles ou non, d'en éviter les suites. Tous les rouages de son être s'étaient brisés à la fois ; sa pensée, comme son corps, était inerte.
Il n'entendit pas la porte s'ouvrir ; il n'entendit pas sur le parquet le bruit d'un pas lourd et ne leva la tête qu'au moment où une voix éraillée et creuse dit tout à côté de lui :
— Y aurait cependant moyen d'en sortir!
Celui qui venait de parler portait le costume des
matelots : veste de drap, pantalon large, chemise de flanelle, ouverte ; il tenait son béret à la main. C'était le type du loup de mer dans la mauvaise acception du mot, face aplatie, front bas, mâchoire large, encadrée d'un collier de favoris roux grisonnants. Ses lèvres minces s'entr'ouvraient à peine pour donner passage aux paroles ; le regard de ses petits yeux ronds était perçant et cynique. Une méchante et laide figure !
— C'est vous, Martial Pic? murmura M. Letourneur.
— Oui, patron, c'est moi!... mande pardon!...
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mais vous savez, quand les portes sont pas bien fermées, on entend sans écouter... J'étais... dans Tantichambre depuis une bonne demi-heure... Je venais vous demander une avance sur ma solde ;... c'est pas lourd la solde d'un maitre calfat... Enfin, suffit !... C'est pas le moment!... De sorte que j'ai entendu... Pourquoi je me suis fait l'honneur de vous dire qu'on pourrait toujours sortir de là.
Une lueur de raison sembla revenir au malheureux armateur, qui prit les mains du maitre calfat en lui disant :
— Ah ! tu es un brave et digne garçon, Martial Pic! merci!... tu prends mes intérêts, toi!... sortir de là, oui... Il faudrait sortir de là! mais comment?
Martial regardait son patron en clignant alternativement l'œil droit et l'œil gauche, et en roulant dans sa bouche le morceau de tabac dont il avait la déplorable habitude de ne se séparer jamais. Cette grimace eût peut-être été significative pour un homme en état d'en démêler toute l'ironique et brutale malice. M. Letourneur, lui, n'y comprit rien.
Il regardait d'un air hébété le maitre calfat, qui, sentant» la nécessité d'être un peu plus explicite, murmura sans desserrer les dents ni ouvrir les lèvres :
— Si ia Belk'Artémise sombrait en pleine mer ?
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— Eh bien? demanda machinalement l'armateur.
— Eh ben... dame!... les compagnies financeraient ferme!... et m'est avis qu'un bon petit million ça vous mettrait du beurre dans la gamelle!
— Ah!... oui... oui... mais la Belle-Artémise ne sombrera pas... un bâtiment tout neuf!
— On en a vu sombrer de plus solides !
— Ceux-là.,.
— Ah dame! on les avait aidés un peu! Hé!
hé! aide-toi, le ciel t'aidera... Une avarie de rien du tout... un trou grand comme ça !.•. quand on sait s'y prendre... n'en faut pas plus !... à fond le bâtiment... et ni vu ni connu je t'embrouille !
M. Letourneur avait compris enfin l'épouvantable opération que lui proposait son maître calfat. Il se redressa de toute sa hauteur, et d'un geste indigné lui montra la porte en criant :
— Hors d'ici, misérable!... et ne reviens pas! Martial Pie haussa les épaules en ricanant, et se
dirigea vers la porte, de ce pas lourd et dodelinant propre aux marins. Mais, avant de sortir, il se retourna, et fixant sur M. Letourneur son œil narquois:
— Je reviendrai demain soir, dit-il, à cinq heures, chercher ma solde 1... à vous revoir, patron.
Et il ferma la porte en grommelant : a Faudra
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voir ! » tandis qms de son 0OW M» l^etournaur murmurait avec indignation :
— Le misérable a osé me proposer une chose pareille 1
Mais sa colère ne venait pas toute du mouvement de ri&volte que doit soulever dans une âme absolument droite l'offre d'un moyen tortueux. Il y avait de la frayeur dans cette colère.
M. Letourneur avait eu peur de lui-même. Et cela, parce que, au moment où la voix de Martial Pic lui ouvrait cyniquement cette route fangeuse, il venait, lui, l'honnête homme, d'y mettre involontairement le pied ! Au milieu de son accablement et de son trouble, dans le chaos de pensées confuses qui tourbillonnaient dans son cerveau, cette pensée lui était venue :
— 8i la Belle^Ariémise sombrait I
Et, avant que Martial Pic le lui eût dit, il se l'était dit h lui-même ;
— Une avarie légère. «. on ne saurait rien !
La pensée du crime avait germé ! Et il ne l'avait pas chassée comme il venait de chasser le maître calfat ! Les suites de cette catastrophe, qui l'épouvantaient moins pour lui sans doute que pour celle dont il ne se croyait que le mandataire, lui avaient fait accepter, pendant une minute, comme un droit la possibilité d'y échapper par une infamie !
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LA BELLE-ARTÉMISE. Mi
Aussi éprouva-t-il un indicible soulagement lorsque, après avoir motitré la porte à Martial, il se retrouva seul, en face de lui-même^ fier d'avoir échappé à cette Misérable tentation, heureux de se sentir encore honnête homme.
La confiance lui était revenue, ses idées étaient plus nettes. Sa situation lui paraissait moins déses^ pérée qu'il ne l'avait cru d'abord.
Il fit dire à sa femme et à Raymond de ne pas l'attendre, s'enferma et se tnit au tratàil pour rassembler pendant la nuit tous les éléments de la Ititte qii'il était bien résolu maintenant à soutenir.
Madame Letourneur et son fils , pendant ce temps-là, conspiraient, comme il l'avait si gaiement dit lui-même une heure auparavant.
— Mon enfant, disait tout bas M"* Letourneur, je sais maintenant à quoi m'en tenir. Ton père aime l'oncle François plus qu'il ne veut l'avouer. Sa colère n'est que faiblesse, et il n'a pas le courage de vouloir ce qu'il désire.
— Voua en concluez, ma mère?...
— Qu'il sera bien heureux, tout le premier, le jour où notre pauvre ami et sa fille viendront re^ prendre leur place W milieu de nous.
— A quand ce joiir-là? dit tristement Raymond.
— A bientôt, si ttt ne désapprouves pas mon projet.
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— Moi, chère mère adorée, désapprouver un projet qui doit me rapprocher de Marguerite ! Oh, jamais! parlez! parlez vite.
— Eh bien, je crois, mon ami, qu'il est sage quelquefois de faire le bonheur des gens malgré eux. Sans en rien dire à M. Letourneur, nous allons préparer tes bagages et demain soir tu t'embarqueras.
— Sur la Belle-Artémise?
— Sans doute. Le capitaine ne. demandera ni explication ni justification au fils de son armateur. Au besoin, d'ailleurs, nous n'aurions pas grand'peine à obtenir de lui...
— Oh ! chère mère ! chère mère ! s'écria Raymond en battant des mains, voilà huit jours que j'y pense ! la crainte seule de vous désobéir et de vous déplaire me retenait... Oh ! mère! que je vous aime!
— Oh! l'égoïste! dit, moitié souriant, moitié pleurant. M"* Letourneur; l'égoïste! comme le voilà joyeux de me quitter!
— De vous quitter? Ah! comme vous savez bien que non!... Je ne me réjouis que du retour! Je ne songe qu'au bonheur à venir.
— Pourvu que tu aies une bonne traversée !
— Vous prierez pour moi, chère mère;... et vous êtes de celles à qui Dieu ne peut rien refuser.
Madame Letourneur prit la tète de Raymond dans
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ses deux mains et mit sur les boucles noires de ses cheveux un long baiser — un baiser de mère — un de ces baisers que ne comprennent pas les enfants, et dont les hommes ne sentent le prix que le jour où ils n'en peuvent plus recevoir.
Puis elle l'entraîna vers la maison pour veiller sans retard aux préparatifs de leur innocent complot.
Le lendemain, lorsque, après une nuit entière passée au travail, M. Letourneur vint, comme de coutume, prendre place pour le déjeuner du matin, M"* Letourneur était si préoccupée de l'exécution et des suites de son projet ; cette désobéissance, la première qu'elle se fût jamais permise, si louable qu'en fût le motif, lui paraissait chose tellement grave, qu'elle s'aperçut à peine de la pâleur et de l'abattement de son mari : abattement bien visible pourtant en dépit de ses efforts pour cacher aux êtres qu'il aimait l'épouvantable réalité !
Pendant toute la nuit il avait aligné des chiffres, combiné des échéances, escompté des prêts imaginaires, pesé le pour et le contre, et de tout cela rien n'était résulté qu'une désespérante certitude.
 moins d'un miracle il était perdu !
Mais sa résolution était prise. Il se croyait sûr de ne pas céder à la tentation et de sortir de cette crise l'honneur sauf.
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174 UNE HBUHE A LIRE.
A quoi tiennent les destinées humaines? un ôoup d*éventail a fait tuer plus de einqUante mille hom-* mes ; un verre d'eau a compromis les destinée^ d'un royaume^ M* Letourneur devait suecomber sous un coup de chapeau.
Après le déjeuner, il se rendit eomnle de couttitne à la Bourse. C'était là que chaque jour il jetait les bases de ces transactions qui, pendant vingt ans, habilement conduites^ l'avaient placé au premier rang parmi les négociants dil Havre.
Il se proposait de paraître plus que jamais sûr de lui, et de prendre comme insigtiifiante^ si oiï k lui annonçait, la suspension de payements que, kl veille, lui avait annoncée son caissier.
— On ne croira en moi, se disait-il, que si j'ai l'air d'y croire !
Mais, hélas ! il n'en était déjà plus au point ok il suffit de porter la tête haute poiir s'imposer. Son éclatante fortune avait fait trop de jaloux pour que le bruit de sa chute proehsiine ne trouvât pas d'oreilles complaisantes. Et il ne lîianquait pas dé gens qui se faisaient un malid plaisir dé payer m menue monnaie d'insdlence au milHonnaire dé la veille tout un atriéré d'envie et de rajicuftë tnesquine.
De tous les gros bonnets de la batiquè mit qui Letourneur fondait les plus solides espé^difees,
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LA BELLB-ARTÉMISE. 178
Johan Van Befg, le chef même de cette maison qui Tenait de lui escompter 170000 francs de papier, était celui sur lequel il croyait pouvoir compter le plus sûrement.
Aussi fut-ce vers lui qu'il se dirigea dès qu'il l'aperçut.
Il s'était approché, non en solliciteur humble et timide, mais en confrère, la main tendue, le sourire aux lèvres.
Jofaan Van Berg, les mains dans les goussets, chatouillant du bout de son doigt les breloques qui pendaient à sa chaîne, pérorait, en ce moment, au tniliett d'un groupe, avec l'assurance que donnent les millions. En apercevant Le tourneur, il dégagea sa main droite^ la porta légèrement au bord de son chapealu, et s'écria d'un ton dédaigneux •
— Ça va bien, mon cher ?
Puis, il pirouetta sur ses talons, laissant le pauvre Le tourneur seul, au milieu du groupe, qui se dispersa bientôt avec des mouvements d'épaules, des clignements d'yeux et des sourires dont le sens n'était, hélas ! qUe trop clair.
Le crédit de Letourneur sur la place était tué dU coup ! Pâle, les dents serrées, il rentra chez lui* Toutes ses illusions s'étaient envolées.
— Ainsi donc, se dît-il, en jetant avec colère son ehai^^au stir le plancher, il n'y a pour ces gens-là
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d'autre loi que le succès ! Ils sont impitoyables, et voilà le résultat de vingt ans de travail et d'eflForts ! Parce que la maison Fauvel s'effondre, je tombe, et personne ne me tendra la main !... Un peu de patience, de temps et de crédit peuvent me sauver, on ne m'accordera ni patience, ni temps, ni crédit !... Et si je reste ce que j'ai toujours été, un honnête homme, on ne m'en saura même pas gré. Pardieu, j'en connais ici qui ne me valent pas, et qu'on salue!... Et ces compagnies qui m'ont assuré... Ne m'ont-elles pas vingt fois... Je n'ai rien dit. Je ne suis qu'un niais, après tout, et c'est bien fait!... Si la Belle- Artémise venait à sombrer, il faudrait bien payer cependant !... 1500000 francs ! c'est signé ! c'est marché fait !... On dira que j'ai perdu mon bâtiment ! On le dira, mais si je le nie? Si personne, à bord, n'est convaincu de complicité?... Ce ne serait qu'un prêté pour un rendu !
La colère, on le voit, faussait, comme il arrive toujours , le jugement du malheureux armateur ; puisqu'il en était à chercher dans les fautes et dans les faiblesses d'autrui l'excuse de ses fautes et de ses faiblesses. Il aurait, en ce moment-là, signé sa honte des deux mains. Or, autour des consciences qui chancellent, il y a toujours des misérables qui rôdent, comme autour des cadavres abandonnés
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rôdent les vautours et les corbeaux. La porte s'ouvrit et Martial Pic entra.
— Ah! c'est vous? dit avec un rire strident M. Letourneur; c'est encore vous, Martial?
— Encore moi, oui, patron... C'était convenu. Je viens toucher ma solde et j'embarque. A sept heures, nous levons Tancre... Ça pourrait bien être mon dernier voyage avec vous.
— Ah ! vous croyez ?
— Dame, patron, si le malheur veut que, à son retour, la Belle-Artémise soit vendue par autorité de justice.
— Elle ne sera pas vendue 1 s'écria avec une énergie farouche M. Letourneur, dont ces quelques mots, adroitement jetés, avaient porté au comble l'exaspération et la douleur; elle ne sera pas vendue !
— Dame, patron, le bruit court...
— Et quand cela serait...
— Si la Belle- Artémise ne sombre pas...
— Eh bien, elle sombrera, voilà tout !
— Et... qui la fera sombrer?
— Vous...
— Hé! hé! hé!... dit en ricanant Martial; je savais bien que vous y viendriez !
Et, prenant une chaise sur laquelle il se mit carrément à cheval, il ajouta :
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— Voyons les conditions î
— Faites votre prix.
— Cinquante mille frôlics, une fois payés — au retour.
— Et vous disparaitrei ?
— Foi de Martial Pic !
— Matché conclu. Conament ferei-tous î
— Ça me regarde.
— L'équipage ?
— J'en réponds^
— Songez-y bien^ riposta vlvemetlt M. Letdtifneur, qui n'avait pas encore perdu le sens ittoral^ au point d'aeeeptet*, dans les débattre, toutes les conséquences d'une si effrayante entreprise ) sotige^y bien, si un seul homme vient à périr...
— Ah ! dites donc^ pati^on, s'il meurt de Id toti^ geôle...
— Oui... oui... mais corapreneï-itloi bien! Si l'équipage venait à périr par le fait dé 66 sinistre en mer, je refuserais le payement.
— Allons, allons, c'est bon ! dit Martial Pic en se levant, on vous les gardera vos agneaux!... J'y suis intéressé d'ailleurs, puisque j'embarque!.., Donnea-moi 100 francs à compte.
M. Letourneur se leva, prit 100 franôs dans sa caisse, les lui donna et retomba dans son fauteuil.
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LA BELLG-ARTÉMISE. 179
Quant à Martial Pio, il fit un brut^que demi-tour, et sortit en fredonnant:
C'est Varient, Targeot, rargent, Qui fait le monde à la ronde.
Le bruit de ses pas s*était perdu dans Téloignement avant que M. Letourneur eût repris conscience de lui-même.
Quand il se revit seul, quand il mesura les suites de sa décision, il se fit une minute horreur à luimême 2 ce n^est pas sans déchirement et sans secousse qu'un homme, après vingt ans de probité, se décide à changer de route. Il s'élança vers la cheminée, sonna violemment et fit rappeler Martial.
Mais Martial était déjà loin.
La fatalité le poussait donc? Un instant, il le crut, et il hésita.
Si, sans désemparer, il s'était élancé à la poursuite du misérable ; si, de gré ou de force, il lui avait repris sa parole ; s'il l'avait rayé du rôle de son équipage... Mais il avait hésité; il avait perdu plus d'un quart d'heure et lorsque, presque décidé à ne point faire un pas de plus dans cette voie où toute sa vie allait s'engloutir, il sortit de chez lui, il était déjà trop tard.
Martial Pic était à bord.
A bord, M. Letourneur ne pouvait plus parler ;
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Martial parlerait peut-être plus haut que lui ; aller rompre là un pareil marché, c'était courir le risque de se déshonorer publiquement. Il voulut le tenter, cependant, et se dirigea vers le quai où était amarré son bâtiment*
Gomme il débouchait sur ce quai, deux personnes qui y entraient, par l'extrémité opposée, l'aperçurent et firent un brusque mouvement de retraite.
— Ton père! dit M"* Letourneur à Raymond; s'il nous voit, tout est perdu.
Raymond, avec la rapidité que donne un jarret de vingt ans, se glissa derrière un amas de ballots, et attendit qu'un signe de sa mère lui permit de sortir de sa retraite.
C'était bien peine perdue ! Eût-il eu devant les yeux sa femme et son fils, M. Letourneur ne les aurait pas même reconnus.
Pâle, tremblant, effaré, il marchait comme un homme ivre, en proie au plus épouvantable combat intérieur que se soit jamais livré une âme humaine.
Sorti de chez lui dans l'intention ferme de ne pas laisser s'accomplir cette chose infâme, au moment de franchir la passerelle qui le séparait du pont de la Belle- Artémise^ il hésita encore. Toutes les pensées mauvaises, un instant refoulées par sa droiture instinctive, reprirent le dessus.
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II retourna sur ses pas, revint, s'éloigna encore, puis s'arrêta.
Et tout à coup, M"* Letourneur le vit se sauver à toutes jambes comme un malfaiteur poursuivi.
Tout ce qu'il y avait d'étrange dans les allures de son mari lui échappa en ce moment. Elle n*en chercha le sens que dans ce qui faisait l'objet de sa préoccupation.
M. Letourneur avait-il soupçonné le départ de Rajrmond? Avait-il voulu s'y opposer d'abord et, de guerre lasse, se résignait-il?
C'était probable.
Elle appela son fils, et, après l'avoir longuement embrassé, lui fit franchir la passerelle en lui disant :
— Ne reste pas sur le pont!...
Raymond craignait trop de se voir retenu pour ne pas obéir. Il échangea avec sa mère un dernier adieu de la main et disparut.
Madame Letourneur, à demi cachée à Tangle d'une rue, demeura sur le quai jusqu'au soir, et ne quitta la place qu'au moment où elle vit la Belle- Artémise ouvrir ses voiles et s'éloigner.
Elle reprit le chemin de la maison, l'esprit calme et le cœur joyeux. Ce n'était que trois mois de séparation, au bout desquels elle devait revoir son fils et renouer le cours interrompu de la douce vie de famille d'autrefois. i
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182 UNE HBURE A LIRE.
Sa conscidnee ne lui reprochait riea. Elle pensait avoir bien et sagement agi. Aussi avait-eUe le sourire sur les lèvres lorsqu'elle entra dâos la salle à manger où ratteodaît M. Letoumeur.
— Comme vous rentref tard, ma chère amie, lui dit-il doucement, d'une voix tremblante encore, mais que, k force d'énergie, il était parvenu à maîtriser cependant.
— Oui,., c'est vrai, répondit M"* Letoumeur, un peu tard... Nous n'en dînerons que mieux.
— Mais... Raymond n'est pas li?
— Raymond ne dînera pas avec nous, ce soir.
— Ah L.. chei qui dtne-t-ilî
— - Mais, je ne sais.., il ne m'en a rien dît.
Madame Letoumeur mettait quelque malice à intriguer son mari, et ne voulait l'amener que par degrés k la découverte de la vérité.
— Ah ! fit M. Letoumeur d'un air indifférent.
— Peut-être même ne sera-t-il pas de retour pour le d^enner de demain matin.
— Ah!
— Son absence pourrait se prolonger.
— Ahl
— Plus que nous ne le pensons.
— Est-il donc allé bien loin, demanda M. Letoumeur, comme il aurait demandé : «Quel temps fait-il?»
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LA BELLE-ABTÉMISE. 183
— Oui, mon amt.
— Ah !... et où cela?
— A Rio de Janeiro.
Abasourdi par ce nom qui lai tombait k Timpro^ viste sur la cœur et qui avait résonné dans tout son être comme un eoup de cloche dans les profondeurs d'une cathédrale, M. Letourneur leva sur sa femme un regard empreint d'un tel effarement, qn*elie se demanda si, à son insu, la faute qu*elle avait commise n'était pas plus grave qu'elle ne le pensait.
— A Rio ! répéta M. Letourneur, dont les mains tremblaient convulsivement.
— Oui, mon ami, pardonnez-moi si...
— A Rio ! Mats comment?
— Il s'est embarqué ce soir... sur la BeUe-Artémise.
C4ertes, k quelque explosion de surprise et de colère que pût s'attendre M"* Letourneur, Peffet de ce mot la terrifia.
M. Letourneur s'était dressé d'un bond, les poings crispés et s'était élancé vers elle en s'écriant :
— Malheureuse !
— Mais, mon ami, dit-elle...
— Raymond, votre fils! le mien! «wr la Belle- Artémisel Ne vous avais-je pas dît que je m*oppofiais à ce départ?... Ne vous avais-je pas défendu?... Mais c'est épouvantable celai... Raymond est k
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bord!... Ah! Dieu me punit trop cruellement et trop vite !
En parlant, il avait saisi une carafe, et, d'un geste violent, Tavait brisée sur le plancher. Affolé par une de ces rages qui anéantissent jusqu'à la dernière lueur de raison, il arpentait la salle à grands pas, frappant les meubles, déchirant les étoffes, s'arrachant les cheveux !
Stupéfaite, M"* Letourneur le regardait. Elle ne comprenait plus. Comment admettre que le simple fait d'une désobéissance dont les suites ne pouvaient être, après tout, qu'un léger froissement d'amour-propre, mît dans un pareil état d'exaspération un homme habituellement calme et doux?
Les allures mystérieuses de son mari lui revinrent alors à la mémoire, et en même temps — ce fut rapide comme un éclair — elle entendit sourdre à son oreille les bruits fâcheux qui avaient déjà couru « Mais une telle supposition lui paraissait si odieuse, qu'elle ne voulut d'abord chercher qu'en elle-même la cause de cet effrayant désordre moral.
Elle s'approcha doucement de son mari, qui venait de tomber, accablé, sur une chaise, et s'agenouillant devant lui :
— Pardonnez-moi, mon ami, lui dit-elle. J'ai cru bien faire. Pourquoi ma faute est-elle si grave?
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— Pourquoi? s'écria M, Letourneur en se relevant violemment. Raymond ! son fils ! est à bord de la Belle- Artémisel et elle me demande !...
Puis, revenant tout à coup sur elle :
— Mais vous ne savez donc pas, lui dit-il...
Il s'arrêta court. L'aveu de son infamie allait lui échapper. Il le* comprit, mais trop tard déjà. La vérité s'était brutalement fait jour dans l'esprit de M""® Letourneui*, qui, s'élançant à son tour, le regard menaçant, les poings crispés, lui dit :
— Ce serait donc vrai ! la Belle- Artémisel...
Et comme Letourneur ne répondait pas, elle le prit à la gorge en lui criant :
— Mon fils ! mon fils !
— Martial Pic m'a répondu de la vie de l'équipage, dit rapidement M. Letourneur, effrayé de l'expression d'angoisse qui se peignait sur les traits de sa femme.
• — C'était vrai ! dit-elle.
Et elle tomba de toute sa hauteur, évanouie sur le plancher.
Lorsqu'elle reprit connaissance, son premier mouvement en apercevant M. Letourneur qui, penché sur elle, épiait son retour à la vie, fut un mou- »rement de répulsion. Elle s'écarta brusquement et se jeta en arrière. Cet homme qu'elle avait aimé
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180 tNH HEURe A LIRE.
pendant vingt ans loi faisait borreur. Cinq minutes après, il lui fit pitié.
L'altération de ses traits, les larmes qui coulaient de ses yeux et qu'il ne songeait pas même à essuyer, attestaient une si profonde douleur, un remords si frai^ que machinalement elle étendit sa main et la lui donna.
La réflexion était venue d'ailleurs. Si coupable qu'il fût} M. Letourneur ne pouvait encourir toute la responsabilité du danger qui menaçait Raymond. Elle en avait sa large part ; et la punition du ciel frappait à la fois les deux coupables.
Bien qu'ils n'eussent encore échangé aucune parole, leur pensée à tous deux s'était concentrée sur le même point.
— Il reviendra, dit M. Letourneur; vous le reverrez.
Et, en pleurant, à mots entrecoupés, il fit tout entière la confession du honteux marché conclu entre Martial Pic et lui ; marché dont la sauvegarde de l'équipage était la première condition.
— Il reviendra... qui sait? murmura la pauvre mère.
Puis, se relevant tout à coup :
— Et s'il revient, ajouta-t-elle, que trouvera-t-ilici? le déshonneur!... Mieux vaudrait qu'il ne revint pas !... L'oncle François ne lui donnera pas sa
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fille ! car vous ne pouvez pas compter qne tout cela reste ignoré.
— Mais...
— Je le sais, moi ! Si je ne parlais pas, je deviendrais votre complice !
— Au nom du ciel ?...
— Et le pauvre enfant, lorsqu'il arrivera, la joie au cœur, se heurtera misérablement à cette horrible désillusion.
— Ah ! si je pouvais la lui épargner !
M. Letoumeur se mettait à la discrétion de sa femme. L'exaltation du premier instant de désespoir était passée ; sa conduite lui apparaissait telle que sa conscience la lui avait montrée d'abord : vile, infâme et lâche ! Il ne souhaitait plus rien que de sortir, s'il en était temps encore, de la boue dans laquelle il s'était volontairement plongé. Aussi, quand M"" Letourneur lui en eut ou, plutôt, crut lui en avoir trouvé le moyen, s'empara-t-il avidement de la planche de salut qu'elle lui tendait.
Sur son conseil, il alla, le jour même, trouver les directeurs des compagnies qui avaient assuré la Belle-Artémise et leur fit entendre que, en présence des bruits fâcheux colportés sur lui dans la ville, la prévision d'un sinistre lui apparaissait comme un danger sérieux pour sa considération, et que, tout compte fait, il préférait un désastre financier à un
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désastre moral. Il venait au-devant de la calomnie et s'offrait à résilier les engagements pris. Il en exigeait au besoin l'annulation.
Les directeurs, de leur côté, alléguant l'inviolabilité du contrat, se firent plus grands seigneurs que lui, et affectèrent de trouver quelque exagération dans sa conduite. Il était trop tôt pour se défendre, puisqu'on ne l'attaquait pas encore.
Bref, les choses restèrent en l'état, comme on dit, et M. Letourneur ne gagna rien à cette démarche que d'avoir éveillé les soupçons. On ne vit dans ses offres que le trouble d'une conscience peu sûre d'elle-même et qu'un jalon posé en prévision d'un procès au cours duquel l'accusé pourrait dire :
— J'ai proposé l'annulation du marché. On ne l'a pas acceptée. Si j'avais voulu spéculer, je n'aurais pas moi-même sacrifié mes chances de gain.
De l'adresse et rien de plus.
Pour M"' Letourneur, c'était au contraire un grand pas dans la voie de la réhabilitation. Â supposer que, après le sinistre, les fonds fussent versés par les compagnies, M. Letourneur n'avait plus qu'à s'en dessaisir en faveur de quelque établissement de bienfaisance. La réparation suivait de trop près la faute pour que le pardon et l'oubli se fissent attendre.
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LÀ BELLE- AHTÉMI8E. 189
Il faut le dire, d'ailleurs, ce n'était là que la moindre de ses préoccupations.
Raymond d'abord, Raymond avant tout. Malgré les promesses formelles de Martial Pic, le danger était grand. Un équipage réfugié dans un canot en pleine mer peut, selon les cas, avoir à lutter contre les éléments, contre la soif, contre la maladie, contre la faim ! Que deviendrait le pauvre Raymond au milieu de ces matelots grossiers, rendus farouches et cruels peut-être par la souffrance? Quelles sinistres pensées ne devaient pas éveiller dans le cœur d'une mère les tableaux effrayants que lui traçait son imagination pendant des interminables journées d'attente, pendant les longues nuits sans sommeil?
Pour M. Letourneur comme pour sa femme, tout s'était évanoui dans cette préoccupation unique. Il ne songait plus à rien de l'avenir qu'à ceci : Raymond reviendra-t-il ?
A force de l'espérer, il avait fini par le croire. Il se fiait à la longue expérience de Martial Pic, à l'habileté que déploient dans les opérations de ce genre les misérables de son espèce. Il comptait que cet homme prendrait ses mesures pour faire sombrer le navire à proximité des côtes et qu'il tiendrait sa parole en ramenant sain et sauf tout l'équipage.
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100 UNE HBURB A URE.
Les jours succédaient aux jours et aucune fâcheuse nouvelle n'était encore parvenue au Havre.
Partie le 29 août, la Belle-Artémise devait avoir en un mois parcouru la distance du Havre à Rio. Quelque circonstance imprévue avait peut-être empêché Martial Pic de mettre son projet à exécution.
On arrive facilement à se tromper soi-même sur ce que Ton désire si ardemment. Six semaines après le départ du navire, M< et M*"* Letourneur en étaient venus à ne plus douter de son heureuse traversée. Dieu, dans sa miséricorde, n'avait pas voulu que Tépouvantable chose s'accomplit.
Jusque-là, ils n'avaient pas un seul jour manqué d'aller aux renseignements dans toutes les agences, au télégraphe, à la poste. Ils n'avaient pas laissé entrer un bâtiment dans le port sans interroger le capitaine et les passagers. Us cessèrent tout à coup ces démarches, qui leur paraissaient inutiles désormais. Us restèrent chez eux, confiants et calmes.
Cette secousse, en effet, dans laquelle pouvait s'engloutir tout leur bonheur domestique, n'avait pas été si violente qu'il ne leur restât quelque chance d'en retrouver les débris. Certes, il n'y avait plus entre eux cette complète communion d'idées que donne une confiance réciproque. Pour sa femme, M. Letourneur était tombé de son piédestal d'homme
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LA BELLB-ARTÉMISE. iH
irréprochable; pour lui, sa femme était presque un juge, et dans son indulgence même^ il y avait trop de pitié pour que son amour-propre n'en souffrît pas. Mais, avec des concessions de part et d'autre, on pouvait espérer encore cacher aux yeux de Raymond, quand il reviendrait, les traces de Torage qui, en son absence, avait à demi ravagé la maison paternelle.
On était au commencement d'octobre. Trois mois pleins s'étaient donc écoulés depuis le départ de la Belle'Artémise^ et ce retard, qui aurait dû surprendre et inquiéter M""^ Letourneur, la rassurait pleinement au contraire. Il lui semblait impossible, dans le cas où Martial Pic aurait mis son projet à exécution, qu'un si long temps se fût écoulé sans que la nouvelle en parvint au Havre. Et elle attendait presque patiemment.
Peut-être, dans ce calme, y avait-il un peu d'abattement. Mais elle n*en trouvait pas moins un certain charme à s'abandonner aux rêveries que lui apportaient les mugissements de la mer devenue, à l'approche de l'automne, plus grondeuse et plus menaçante. Au-delà des brouillards qui lui fermaient l'horizon, sa pensée, toujours en éveil, cherchait et savait trouver l'être adoré qu'elle se figurait en route pour le retour et dont elle sentait presque les baisers sur ses joues et sur ses lèvres.
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Nous avons dit que M. et M"' Letourneur sortaient peu. M. Letourneur, ayant pour ainsi dire laissé toutes ses affaires en suspens, ne faisait même plus à la Bourse que de rares apparitions. Rien de surprenant donc à ce qu'une nouvelle arrivée au Havre leur fût ignorée alors que toute la ville s'en occupait.
Un navire venant de Montevideo était arrivé le 8 octobre, apportant les nouvelles suivantes :
Par 10 degrés latitude sud et 35 degrés longitude est, le 4 août, au point du jour, on avait aperçu en pleine mer des épaves nombreuses, dont quelquesunes avaient été recueillies, et qui attestaient un désastre récent. Ces épaves provenaient du troismâts la Belle- Artémise. On n'en pouvait douter. Une partie de l'arrière émergeant encore, de l'eau, ce nom y avait été lu parle capitaine lui-même, qui, ne voyant aucune trace de l'équipage, ni personne qu'il pût sauver, avait continué sa route.
Ce bruit, dès qu'il se répandit dans la ville, y sema la consternation, puis bientôt l'indignation et la colère. On se souvint que la Belle-Artemise avait été assurée pour une somme que l'on était en droit de présumer supérieure de beaucoup à sa valeur réelle. On se rappela, pour la commenter contre lui, la démarche faite par M. Letourneur dans le but d'annuler le contrat, et pour tout le mpn(}ç
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LÀ BBLLE-AHTÉMISE. 108
il fut acqnfs dès lors que le malheureux, pour faire face à une situation embarrassée, n'avait pas reculé devant une escroquerie qui devenait un crime, puisque l'équipage avait péri.
Des groupes s'étaient immédiatement formés dans les rues et sur les quais. Ces groupes avaient grossi, et l'on y parlait déjà d'aller, séance tenante, mettre au pillage l'hôtel de M. Letourneur. L'autorité dut intervenir et disperser la foule.
Mais la pression de l'opinion publique se faisait si violemment sentir, que M. de Monvilliers, juge d'instruction au parquet du Havre, quoique fort lié avec l'armateur, s'était vu dans la nécessité d'ouvrir une enquête. Les préliminaires de ce travail ne lui avaient pas permis d'en avertir immédiatement Letourneur, et il ne s'était pas encore présenté chez lui, lorsque parurent le lendemain, dans le Moniteur du commerce^ les lignes suivantes :
<( La Belle-Artémise est perdue corps et biens. Il n'y a plus à en douter. On est sans nouvelles de l'équipage, qui a vraisemblablement péri jusqu'au dernier homme. Un pareil désastre n'aurait éveillé ici que l'écho d'une douloureuse surprise, si des précédents fâcheux n'avaient justement soulevé l'opinion publique, et désigné à toute la rigueur de la justice l'homme qui, pour réaliser un bénéfice illicite, n'a pas craint de sacrifier la vie de ses ma-
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194 UNE HEURV A LIRE*
telotSy et de compromettre à la fois la sécurité et la dignité commerciale de notre ville. Nous regrettons d'avoir si longtemps fermé les yeux sur des agissements dont le but était malheureusement trop clair. Mais on nous assure que justice sera faite. Le parquet est saisi de l'affaire. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. i>
M. Letourneur recevait le Moniteur du commerce^ qu'il avait Thabitude de parcourir le matin en déjeunant. Il lisait tout haut à sa femme les nouvelles qui pouvaient l'intéresser, elle aussi.
Ce matin-là, ils se sentaient tous les deux le cœur et l'esprit reposés. L'espérance qui les soutenait parlait plus haut encore que de coutume ; il semblait que toutes les craintes se fussent évanouies ; et lorsque M. Letourneur déplia son journal pour y chercher l'article a Nouvelles du jour», ce fut sans appréhension et le sourire aux lèvres; il n'y pouvait rien trouver que d'heureux.
— Ah! ah! s'écria-t-il tout à coup joyeusement.
— Qu'y a-t-il? demanda M"® Letourneur avec anxiété.
— Ecoutez , ma chère amie : a La Belle-Arté^ mise...ï>
M. Letourneur s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, les yeux hagards, les mains tremblantes.
— Mais qu'y a-t-il donc? lui demanda une
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seconde foi» sa femmes sérieusement effrayée enfin.
Et, comme il ne répondait pas, elle lui arracha le journal et lut d'une voix éteinte :
o La Belle-Ariémise est perdue corps et biens, il ny a plus à en douter. On est sans nouvelles de Téquipage... »
Elle n'alla pas plus loin.
D*un bond, à demi folle de désespoir et de rage, elle se jeta sur M. Letourneur, qu'elle saisit de ses deux mains à la gorge en lui criant :
— Misérable !..« misérable! Vous avez assassiné mon fils pour de l'argent !
M. Letourneur, anéanti, n'ayant plus conscience de ce qui se passait autour de lui, répéta machinalement :
— Pour de l'argent,..
Sa femme, suffoquée par les larmes, avait lâché prise ; elle était retombée sur sa chaise en murmurant :
— Mon fils!... mon enfant!... on est sans nouvelles de l'équipage!... nous ne le reverrpns plus !
Puis, revenant tout à coup menaçante se dresser devant M. Letourneur :
— Et tout cela, reprit-elle, parce qu'il vous fallait de l'argent!... Ëh bien, mais... vous allez en
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avoir de Targent! et beaucoup!... Vous êtes encore une fois plus que millionnaire!... Les compagnies n'ont pas voulu résilier! Parbleu!... le leur avezvous seulement proposé?
— Je vous jure... bégaya Letourneur.
— Ne jurez pas !... Est-ce que je vous croirais?... Et puis, que m'importe à moi?... je me soucie bien des compagnies et de vos millions !... C'est de mon fils qu'il s'agit!... de mon fils qui est mort!... et qui vivrait sans votre infamie !
Peu à peu M*' Letourneur avait atteint les dernières limites de la colère et de la rage. Elle ne raisonnait plus ; sa douleur s'épanchait en reproches amers, écrasants, terribles. Des reproches, elle passa aux menaces.
— Et vous croyez, n'est-ce pas , dit-elle, que tout cela se passera ainsi? que je vous laisserai tranquillement jouir de cette fortune mal acquise?... et qui sait? que j'en aécepterai ma part peut-être!... Allons donc!... allons donc!... J'ai le droit de me venger!... j'ai le droit de vous déshonorer ! Vous me faites assez souffrir !
— Qu'allez-vous faire? murmura Letourneur.
— Ce que je vais faire? Je vais aller crier par la ville que vous êtes le meurtrier et l'assassin de mon enfant!... que vous êtes un misérable!... Je vais aller dire aux juges — il s'en trouvera pour m'en-
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tendre — que vous vous êtes enrichi par des vols, et que votre place n'est plus ici, mais sur les bancs de la Cour d'assises.
— Faites, répondit tristement Letourneur.
Le malheureux pleurait. Sa douleur était aussi vraie et aussi profonde peut-être que celle de sa femme. Il ne songeait pas à lui-même. La menace de cette honte publique l'avait à peine tiré de sa torpeur. L'image de Raymond, son fils à lui aussi, de Raymond livide et le regard terne, se dressait devant ses yeux ; sa voix, si longtemps caressante, lui criait : a Sans toi, je vivrais encore ! s>
Madame Letourneur n'était pas en état de comprendre ce qui se passait dans ce cœur torturé par le remords. Elle avait à la hâte mis son chapeau, jeté un châle sur ses épaules, et au moment où son mari lui répondait en secouant machinalement la tête : (( Faites ! » elle était déjà dehors.
A coup sûr, si la maison du juge d'instruction eût touché la sienne, elle y fût entrée pour lui crier :
— Mon mari est un misérable ! Arrêtez-le ! Condamnez-le !
Mais M. de Monvilliers demeurait à l'autre bout de la ville, et, chemin faisant, elle eut le temps de la réflexion. Tout ce qu'il y avait de rage dans- sa douleur s'évanouit peu à peu. Letourneur ignorait
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le départ de RayiiK>ttd ; il n'avait pas voulu sa mort; il en souffrait, il en pleurait comme elle. En même temps le souvenir du bonheur passé la reprenait au cœur, et, lorsqu'elle entra chez le juge, elle était instinctivement prête à défendre celai qu'elle croyait venir accuser.
— J'allais chez vous, madame^ lui dit M. de Monvilliers.
— Arrêter mon mari? s'écria-t-elle en joignant les mains.
— Pas encore.
— Pas encore?... Ainsi vous comptez le faire arrêter?
— Hélas! madame... les charges sont accablantes... on l'accuse hautement*..
— On l'accuse?
— Madame...
— Quand je ne l'accuse pas, moi qui en aurais le droit plus que personne...
— Que voulez-vous dire?
— Mon fils était à bord de la Belle- Artémiie... Il a péri avec l'équipage... et je n'en accuse pas mon mari !
— Savait-il...?
— Hé, sans doute, monsieur! s'écria M"' Letoumeur avec une sorte d'emportement farouche, irréfléchi ; sans doute, il savait que notre fils était à
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LA BBLLE-AATÉMISE. 199
bord ! Et vous osez croire que, le saehani, U aurait donné un pareil ordre?
— Ce que tous venez de me dire, madame, est d'une importance capitale... Vous rafiirmez?
— Sans doute.
— Vous le jurez?
— Oui.
— Le signeriez-vous?
— Des deux mains.
M. de Monvilliers écrivit quelques lignes à la hâte et présenta la plume à M""*" Letourneur, qui signa^ et, après avoir signé, sortit précipitamment.
A peine dehors, elle ne se souvenait déjà plus de ce qu'elle était venue faire dans cette maison. La pensée unique de son fils, refoulée un instant, avait absorbé de nouveau toutes ses autres pensées ; et, comme il arrive dans les crises violentes, par une* de ces interruptions bizarres que jette une grande douleur dans la suite deà événements et des faits, cette pensée Tavait reportée à trois jours de là; à l'instant précis où, presque sûre du prochain retour de son fils, elle ne comptait plus que les minutes qui la séparaient de lui.
Pour elle, ce qui s'était passé n'existait pas.
La Belk'ArtémUe n'avait pas sombré. On était sans nouvelles encore et Raymond allait revenir.
L'obsession de cette idée la poussa du côtédu port.
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200 UNE HEURE A LIUE.
Un navire venait d'accoster; un de ces grands paquebots qui faisaient le service régulier entre FAmérique et la France., Les passagers débarquaient. M"* Letourneur se mit à courir; elle ne voulait pas manquer Raymond au passage, puisque Raymond était là !
C'était une certitude !
Appuyée contre la barrière de bois qui séparait le quai de la passerelle, elle suivit anxieusement des yeux les passagers, un à un, au fur et à mesure qu'ils apparaissaient sur le pont. Elle les vit tous passer devant elle jusqu'au dernier. On retira la passerelle. Le sentiment de la réalité ne lui était pas encore revenu. Il ne lui revint qu'au moment où elle vit le bâtiment s'éloigner du quai pour aller prendre sa place dans le bassin, au milieu des autres navires, qui attendaient le jour et l'heure d'un nouveau départ.
Alors elle poussa un cri déchirant et tomba sur la pierre, à genoux, la tête dans les mains, en sanglotant.
Puis, comme on s'empressait autour d'elle pour la relever, la consoler, l'interroger, — quel supplice ! — elle prit sa course et s'enfuit hors de la ville jusque sur la plage. Elle se mit, tout en courant, à fouiller des yeux l'immensité de cette nappe d'eau qui avait englouti le corps de son enfant. Elle
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attendait, anxieuse, chaque vague qui venait déferler avec un bruit sourd sur la grève, comme si le gouffre qui lui avait pris son fils vivant ne pût faire moins que de le lui rendre mort.
Elle courut ainsi jusqu'au soir; puis, brisée de fatigue, comprenant enfin la folie et l'inutilité de ses efforts, elle reprit le chemin de sa maison.
Comme elle en approchait, un cordon de troupes lui barra le passage. Il fallut appeler l'officier et dire son nom. Elle passa.
A sa porte, un nouveau piquet; dans l'antichambre, un factionnaire. Elle ne s'était pas encore rendu compte de ce que tout cela voulait dire, lorsque M. Letourneur passa devant elle, nu-tête, escorté de quatre soldats et d'un commissaire ceint de son écharpe. Il marchait la tète basse, pâle et l'air désespéré.
En apercevant sa femme, il fit un pas vers elle, étendit les bras comme pour l'étreindre une dernière fois, et la voyant immobile, froide, inerte, laissa retomber ses mains désespérément et se précipita dans la voiture qui l'attendait à la porte.
Madame Letourneur ne bougea pas ; elle n'essaya pas de le rejoindre.
Un instant après, les troupes avaient disparu, la rue était déserte ; dans la maison, le silence était profond et morne ; et ce ne fut que sous le poids de
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2e« TJNE HEURE A LIRE.
cette solitude qui Tétouflait, qu'elle comprit le mal qu^arait dû faire à son mari ce dernier adieu refusé.
Le regret lui en vint-il? Peut-être; mais fugitif et vague. Toutes ses forces vives étaient épuisées. Qle était en proie & un abattement physique et moral qui ne lui permettait plus de chcr^er même une ligne de conduite à suivre.
Tout lui était indifférent désormais.
En quelques jours ses cheveui devinrent presque blancs ; son visage prit les tons mats et jaunâtres que donnent à eeux des religieuses cloîtrées les macérations du corps et la fixité d'une idée unique.
Elle passait des heures entières sur la teirasse, h regarder, sans le voir peut-être, l'immense horizon qui se déroulait sous ses yeux. Rien ne la touchait plus des bruits du dehors ; rien ne Tarrachait à sa torpeur maladive, pas même le mouvement inaccoutumé qu'apportaient dans la maison les perquisitions qui s'y faisaient presque chaque jour, d^autant plus minutieuses que M. de Monvilliers n'était plus chargé de rinstructton.
Après un rapport sommaire qu'il avait dA adresser au parquet, il avait obtenu du procureur du roi qu'un ma^strat du parquet de Rouen fât commis à sa place pour suivre l'affaire. C'eût été pour lui un véritable «hagrin de consommer la perte d'un ^
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homme qu*ii avait longtemps aimé, et qu'il ne pouvait se résigner à croire coupable.
Son successeur, comptant sur le retentissement d'un proefes [dont on parlait déjà dans tous les coins du département, y apportait une activité fiévreuse.
Tous les papiers, tous les livres de Letourneur avaient été saisis et emportés ; on avait fouillé sa maison du haut en bas pour y trouver une preuve de sa culpabilité.
Lorsque, après ce premier travail, on n*eût rien appris que Ton ne sût déjà, le magistrat instructeur fit appeler M. Letourneur et Tînterroget.
Le pauvre homme, aux trois quarts affolé par cinq semaines de détention et d'angoisses, ne fit que des réponses incohérentes.
Il n'avait déjà plus conscience de l'accusation qui pesait sur lui. Le crime à ses yeux n'était phis la perte de la Belle-Artémise : c'était la mort de Raymond! et ce crime-là, c'était le crime de la fatalité ou du hasard, ce n'était pas le sien ! Aussi sa première parole fut-elle :
— Je suis innocent... Réfléchissez, monsieur, disait-il ; ma femme, ma pauvre femme prétend... mais ce n'est pas vrai! cela ne peut pas être vrai. Monsieur!... songez que j'adorais mon fils et que...
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i04 UNE HEURE A LIRE.
Les larmes lui coupèrent la parole, et lorsque le juge d'instruction, revenant à la charge, prononça le nom de Martial Pic :
— Oh ! le misérable, s'écria Letourneur ; Martial Pic est un misérable !
Il fut impossible d'en rien obtenir autre chose. Ce n'était pas un aveu ; le doute subsistait.
De toute façon, d'ailleurs, l'opinion publique, nous l'avons dit, parlait si haut, qu'on ne pouvait laisser l'affaire en suspens. Il fallait une condamnation exemplaire ou un acquittement éclatant.
C'était donc beaucoup par nécessité et un peu par amour-propre que le nouveau magistrat cherchait si ardemment la solution du problème qui lui avait été soumis.
N'espérant plus rien d'un homme dont les facultés semblaient à demi annihilées par la violence des secousses qui l'avaient frappé, il fit appeler M"*' Letourneur pour obtenir d'elle, en même temps que la confirmation de son premier dire, des détail? plus précis et plus complets.
Madame Letourneur ne pouvait se soustraire à cette nouvelle épreuve. Elle obéit.
— Persistez-vous, madame, lui demanda*t-il, à affirmer que M. Letourneur savait votre fils à bord de la Belle- Artémise?
— Sans doute, monsieur.
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— Réfléchissez!.., Peut-être vaudrait-il mieui^ qu'il l'eût ignoré.
— Pourquoi ?
— Parce que si votre fils avait survécu seul, et comme par miracle, à ses compagnons, on en pourrait conclure tout simplement que les mesures avaient été bien prises, et que sa présence à bord n'était qu'un habile moyen de détourner les soup* çons.
— Mon fils est mort ! murmura tristement la pauvre femme.
— En ètes-vous sûre?
— Je n'ai pas besoin de vous répondre, monsieur ; regardez mes yeux !
— Comment se fait-il donc que l'on ait. trouvé, parmi les papiers saisis à votre domicile, la lettre que voici.
Le juge d'instruction lut à haute voix :
a Chère mère adorée, c'est d'Alagoas (Brésil) que je vous écris... La Belle-Artémise n'existe plus ; et si je bénis Dieu de m'avoir miraculeusement sauvé de ce désastre, c'est que ma vie est votre vie, et que vous seriez morte de ma mort. Comment ai-je pu échapper au sort de nos misérables compagnons ? Je ne sais ; je ne me souviens de rien. Dieu a fait un miracle pour vous. Qui épargnerait-il s'il vous frappait? Ma pensée est pleine de vous, n'est
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pleine cpie de vous, et «i je n'ai pas repris le chemin de la France avec le navire qui emporte cette lettre, c'est que je tiens à ne pas revenir sans ramener auprès de vous celle qui doit être votre fille, et le brave oncle François dont mon cher père, que fembrasse , dit tant de mal et pense tant de bien. Vous me savez vivant ; n'e«t-ce pas une joie asseï: grande pour que vous me pardonniez ce retard et Tégoïsme d'un premier amour? Des deux parts que je ferai de mon cœur, la plus large et la meilleure sera toujours pour vous ; et si large qu*elle soit cependant, elle n'approchera jamais de celle que vous m*avez faite dans le vdtre, ob personne ne trouve place à côté de moi. Dîtes à mon père de ne pas se fâcher de ces derniers mots, et embrassez-le bien fort pour les lui faire oublier. Dans deux mois, jour pour jour.... »
Sans lui laisser le temps d'achever. M"* Letourneur arracha la lettre au juge d'instruction, y jeta les yeux et poussa un cri de joie. Cétatt bien récriture, c*étatt bien la signature de son fils !
Elle ne chercha pas à savoir comment cette lettre avait été saisie, décachetée, lue, avant de lui être remise. — Raymond want ! que lui importait le reste? Raymond vivant! elle en tenait la preuve dans sa main , et elle n'osait pas y croire encore.
— Ainsi, madame, reprit le juge, seul de tout
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LA BELLE-ARTfiMISTB. 2#7
Téquipage, votre ûls a survécu. Pour tout le monde il y aura eu complieité entre M. Letouroeur et lui.
— Hé^ monsieur, mon mari ne savait pas qu'il fût à bord.
— Vous venez d'affirmer le contraire.
-^iW menti, voilà tout!
<— Cependant. «.
— Si vous doutez de moi, interrogez mon mari, confrontez-nods !
Quelque peu décontenancé par toutes ces contradictions^ le juge avait sonné et donné tout bas à rhuissier un ordre dont M** Letoumeur avait compris le sens au mouvement de ses lèvres^
On allait amener son mari pour l'interroger.
Âtors^ insensiblement^ k petits pas, elle s'éloigna de la table où elle s'appuyait, pour se trouver, quand M* Letoumeur paraîtrait, précisément contre la porte par laquelle il devait entrer.
Elle avait si habilement manœuvré que le juge d'instruction n'y avait pas pris garde, et que sa défiance n'était pas même éveillée au moment où la porte s'ouvrit*
Avant que les deux gardiens qui amenaient Le-' tourneur eussent fait un mouvement pour l'en empêcher, elle se jeta à son cou, l'étreignit de ses 4)ras, et, posant sa tête sur son épaule, comme pour l'embrasser, lui dit rapidement tout bas z
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208 UNE HEURE A LmE.
— Raymond est vivant ; niez tout.
Les gardes n'avaient rien entendu.
Raymond vivant! Ces deux mots avaient, en une seconde, rendu au malheureux Letourneur sa lucidité, sa raison et son énergie. — Niez tout ! Pour sauver du désastre la dernière chance d'avenir de son fils, n'était-il pas d'avance absous d'un mensonge?
Pendant plus d'une demi-heure, le juge le harcela de questions, habiles, insidieuses : il les éluda.
— Martial Pic, répondit-il, lui avait en effet proposé ce marché honteux; mais il l'avait repoussé avec indignation. Il était victime des calomnies de ce misérable.
Martial Pic était mort sans doute et ne reviendrait pas pour le démentir.
Le procès entrait dès lors dans une phase nouvelle , et le magistrat instructeur n'avait plus qu'un atout dans son jeu.
— Demain ou après-demain, dit-il, nous verrons ce qu'il faut croire de ces allégations. M. votre fils nous fournira sans doute sur le sinistre des détails plus précis et qui nous permettront de savoir quelle est dans tout ceci la part du hasard.. • et la vôtre.
Letourneur fut reconduit dans sa prison; M"' Letourneur rentra chez elle.
Le danger était grave encore; elle le sentait. Si
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Raymond, dans le récit qu'il allait faire de ce naufrage, n'en fournissait pas une explication qui levât tous les doutes, Taccusation subsistait ; Tacquittement pouvait être le dernier mot de cette affaire, mais l'honneur y était compromis. Ce qu'il fallait éviter, c'était le procès lui-même. Il ne fallait pas que Letourneur allât s'asseoir sur les bancs de la cour d'assises.
Il suffisait pour cela d'être la première auprès de Raymond, de le saisir au passage dès son arrivée et de le prévenir.
La [joutre^ venant de Rio, avait été signalée ce jour-là, et devait entrer le lendemain matin dans le port.
Au petit jour. M""' Letourneur se leva, s'habilla et voulut sortir ; un factionnaire lui barra le passage. Le jardin avait une issue par une ruelle habituellement déserte qui aboutissait au quai. M"' Letourneur y courut ; elle était gardée !
Le juge d'instruction avait compris aussi de quelle importance il était que la mère et le fils ne pussent communiquer avant l'interrogatoire qu'il comptait faire subira celui-ci.
Madame Letourneur était prisonnière chez elle.
Ce fut une épouvantable douleur. Sa dernière chance lui échappait. Letourneur était perdu, condamné ! L'oncle François refuserait Marguerite à Ray-
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210 UNB âBURB A UVi^.
! mond I Que deviendrait son fils^ initié^ déshonoré^ désespéré ?«*« Et puis, ^^ on exagère les dangers que Ton ignore, *^ n'était-^il pas possible que Ray<^ mond fût accusé de complicité, arrêté et condamné lui aussi?
Et lie pouvoir sortir !
Un mot suffisait, — et ne pouvoir le dire!
Pendant une heure elle se creusa la tète pour trouver un moyen d^évasion* Rien t les murs du jardin étaient trop hauts^ les fenêtres sur la rue grillées, les portes gardées!
Elle ne pouvait plus rien..* qu^attendre !
Attendre 1 Combien de temps? une heure, un jour, un mois?... Quel supplice, quand chaque minute semble durer plus qu'une année !
Le soleil était déjà haut sur Thorizon. Dix fois, M"* Letoumeur avait, dans sa pensée, suivi pas à pas Raymond.— 11 avait dû arriver à telle heure. A telle heure il avait dû entrer che£ le juge d'instruction- Y était-il encore? Combien de temps y resterait-il? Devait-il en sortir? Pourquoi n'était-il pas encore là? ^— Cette angoisse durait depuis trois heures, — trois siècles! — quand la porte s'ouvrit tout à coup.
Quelqu'un venait d'entrer.
Madame Letoumeur jeta un grand cri : c'était Raymond !
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LA BELLE-ARTSMISB. 9H
Pendant un long moment, elle ne vit que lui/ n'entendit que sa voix ; mais lorsque, rassurée par ses baisers, bien sûre de sa présence, elle jeta les yeux autour d'elle, un nouveau cri de surprise et de joie lui échappa.
M. Letourneur était là, libre! Il était là, causant avec son frère et Marguerite.
— Tout est donc fini? murmura-t-elle.
— Tout, mère, dit Raymond. Nous avons fait tomber d'uo. mot Téchafaudage de cette ridicule accusation.
— La Belle- Artémise?
— Â été coupée en deux, la nuit, par un navire dont la nationalité et le nom sont restés inconnus. Mais toute complicité est inadmissible ; le juge a bien été forcé de le reconnaître. Et quant au misérable Martial Pic, sur lequel il revenait avec insistance, il n'était plus à bord depuis longtemps.
— Ah!
— Le jour même du départ, il a été enlevé par une lame et a disparu sans qu'il fût possible de lui porter secours.
Lorsque ces faits, dont l'incontestable véracité avait provoqué la mise en liberté immédiate de Letourneur, furent connus dans la ville, ils y provoquèrent un de ces brusques revirements d'opinion
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qui sont plus fréquents et plus marqués chez nous que chez tout autre peuple.
Letourneur devint une victime. On prit fait et cause pour lui. Les plus ardents, la veille, à Fattaquer, étaient les plus chauds à le défendre; et la sympathie qu'il inspirait faillit devenir de l'enthousiasme quand on apprit qu'il affectait les 1 500 000 francs de son assurance à la fondation d'une caisse de secours pour les marins blessés, vieux et infirmes.
Le séjour du Havre lui était donc permis encore. Il y pouvait retrouver crédit, estime et fortune.
Il n'y voulut pas rester cependant. Le souvenir du moment de faiblesse qui avait failli charger sa conscience d'un crime inexpiable lui rendait odieuse la maison dont les murs en avaient gardé quelque chose.
L'oncle François était riche ; il fit les premiers fonds d'une association nouvelle; et trois mois après, la famille Letourneur arrivait à Rio de Janeiro, où Raymond devait épouser Marguerite.
Ecrasé sous le poids de sa faute, M. Letourneur était mort pendant la traversée.
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Comme bien d'autres en France, la petite ville de Lagny, si coquettement assise sur les deux rives de la Marne, a perdu, à rétablissement des chemins de fer et à Taccroissement progressif de la richesse publique, beaucoup de son charme pittoresque. Son vieux pont de bois n'existe plus ; on Ta rebâti en pierre, comme tous les ponts ; ses maisons ont des toits d'ardoise et ressemblent à toutes les maisons ! Elle était moins riche, mais plus attrayante — ce n'est pas l'avis de tout le monde, nous le savons — il y a une trentaine d'années. Il fallait la voir, surtout le jour de la fête patronale, quand sur le bord de l'eau les marchands ambulants venaient dresser leurs étalages et faire flotter leurs petits drapeaux. Sur un large emplacement, un peu plus loin, s'élevaient la salle de danse et les baraques des saltimbanques, devant lesquelles stationnaient tout le jour — comme autrefois Tantale devant le festin qu'il ne devait pas toucher — les gamins de la ville et des villages environnants.
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La fête, cette année-là, promettait d'être plus brillante encore que de coutume. Les boutiques étaient plus nombreuses ; les saltimbanques avaient fait de mirobolantes parades» et, pour comble d'attraction, d'immenses placards jaunes apposés sur les murs annonçaient aux habitants une chose tout à fait insolite et merveilleusement extraordinaire :
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A l'occasion de