partie par hasard, comme il arrive souvent, et peut-être
‘ aussi pour quelques raisons plus profondes. Le
Lorsque j'étais à la Sorbonne, j'avais établi, avec un ami, le tableau des cours que nous voulions suivre. Le
ei Cr.
total ne s'élevait qu'à trente-deux heures par semaine.
C'était un peu maigre, mais nous ne savions. comment l’augmenter, car il devenait assez difficile de découse un enseignement qui n’y fût pas déjà représenté.
Le père de mon ami connaissait Ernest Renan : ; pourquoi ne pas le consulter ? La réponse nous vint, prompte et formelle : « Il ya un professeur de génie qui n’a pas d'élèves ; c'est Bergaigne, et il enseigne le sanscrit, »
Nous ajoutâmes le sanscrit.
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Je n’oublierai jamais cette première leçon. Bergaigne crivait d'abord un vers sanscrit au tableau noir. Il l’expliquait sans presque nous regarder, se passant la main Sur Jes yeux comme s'il suivait quelque préoccupation intérieure. Nul prestige du geste ou de la parole qui püt nous séduire... Et pourtant, dès la fin de cette première heure, j'étais voué à l'étude du sanscrit | … Trop longiemps méconnu, le génie de ce maître est aujourd'hui incontesté, et si vous écrivez quatre lignes sur mon œuvre, j aimerais qu'il y en eût au moins rois sur Bergaigne.
.. C'est lui, après Burnouf, qui engagea l'étude des Védas » dans la voie qu'elle a suivie depuis. | . Les Allemands, assurés de l'antiquité et de ia pureté de Jour race, s'étaient déclarés les héritiers directs des anciennes civilisations de l'Inde, El leur fallait une Bible -aryenne qui pût être opposée à la Bible sémitique ; il leur fallait donc une sorte de révélation primitive, avec ses patriarches, ses prophètes, bref tout ce dont elle avait besoin pour devenir le digne pendant de l’autre. Bergaigne, le premier, a fait s’écrouler un tel roman. Estil besoin de dire que la science allemande fit, à une seule . exception près, le plus complet silence sur ses travaux ? Puisque les Germains étaient, par définition, les successeurs légitimes des Aryens primitifs, ils détenaient seuls, et de droit héréditaire, l'interprétation logique de leurs livres. Il n’en est pas moins vrai que les travaux de Bergaigne ont eu raison de leur système et rendu, par là = même, possibles les travaux qui se poursuivent encore au- jourd’hui.
… — Mais dans quelle mesure, le sens vrai d’une poésie aussi différente de la nôtre nous est-il accessible ? = — Pour pénétrer le sens de la poésie hindoue, il faut d’abord dépouiller nos habitudes d’esprit européennes. . Pour nous, la jouissance esthétique dépend avant tout du
de:
| étrange qu'elle nous paraisse d’abord, ne recèle pas une à . âme de vérité. FA
Ces jeunes gens, qui viennent de l'Inde s'initier sous voire ment que la nôtre. Elle ne part pas d'idées ou de senti-.
. de penser si différent du nôtre, on dirait la descente en Spirale de quelque papillon : il semble hésiter en chacun des.
degré de culture personnelle. Pobr. un Had L'état pré : sent de l'individu n'est, en cela comme en tout le. reste, : que le résultat des mérites ou démérites accumulés : au | cours des existences antérieures. La poésie est donc réservée comme jouissance à un groupe d'élite. Mais, à cause de cela même, la joie que confère l’œuvre d'art à ces pryi
giés de naissance va bien au delà de ! ‘échange purement
personnel qu'elle constitue pour un Européen. L'art devient alors la capacité non seulement de faire vibrer en. nous les forces conscientes, dont on se soucie peu danse : l’art indien, mais surtout un appel aux virtualités latentes 4 de l’âme qu'il dégage et en fait émerger. ne Ce qu’un beau poème fait vibrer chez un Hindou, c est : tout un monde d'expériences antérieures dont les réso- : nances multiplient jusqu’à l'infini l’émotion esthétique. Peut-être suis-je contaminé par une longue familiarité | à avec l'Inde, — ici, M. Sylvain Lévi sourit, — mais je ne puis imaginer que cette manière d’interpréter l’art, si ©
— Si la différence entre leur conception de l’art et Fe nôtre est telle, quel sentiment peut grouper autour de vous
direction à leur propre littérature ? sl — C’est qu'entre eux et nous une collaboration toute . peut et doit s'établir. La poésie hindoue procède tout autre- j de
ments définis pour en développer linéairement le contenu : au contraire, dans cet organisme complet qu'est une stance | $ hindoue, la pensée doit se diriger, comme à travers une sorte de balancement d'idées et d’i images, vers le mot final qui révèle seul le terme vers lequel elles tendaient. S’ EL me fallait user d’une image pour rendre sensible un mode |
te
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points de son vol, et cependant, lorsqu'il touche enfin la fleur, on voit bien que c’est vers elle que, dès le début, son vol tendait. | Les Hindous nous apportent donc pour l'interprétation d’une poésie toute en suggestions, au lieu d’être faite de rapports définis comme Ja nôtre, un jeu d'associations que . mous n’avons pas. ë Par contre, ils viennent nous demander le secret d’une précision dans l'expression dont le secret leur échappe trop souvent. Pour expliquer leurs propres poètes, ils ne disposent que de dictionnaires où les mots sont groupés par . synonymes. Mais, en réalité, ces pseudo-synonymes diffèrent entre eux par des nuances définies, qui expliquent le choix des mots fait par le poète sanscrit, et qu'une philologie très précise permet seule de retrouver. es — Faut-il attribuer à la seule philologie le prestige dont
| votre nom est entouré dans toute l’Inde ? L'amitié d'un Rabindranath Tagore, par exemple, à l’université de qui vous êtes allé enseigner, ne s’adresserait-elle pas d’abord à l'homme du Greater India, comme l’on vous nomme en. Orient ?
= Mais c’est que le philologue et l’homme de la Grande Inde ne font qu'un. Dès le début de mes recherches, j'ai toujours pensé qu'il était impossible d’étudier une civili-