‹ Une heure avec.. 1924Chapitre 5 sur 53 · RENÉ BENJAMIN · texte numérisé non relu

RENÉ BENJAMIN

L’admiration est un sentiment noble êt bienfaisant mais assez complexe, et que l’émulation n’accompagne pas forcément. Cette réserve s'applique surtout à l'admiration hitéraire. La chose s'explique aisément : une œuvre d'art,

plus spécialement une œuvre littéraire, est belle et mérite dé durer dans la mesure où elle traduit une Âme vivante en ce qu ’elle a d’humain et de général, sans doute, mais aussi en ce qui constitue sa personnalité propre, Sa physio- : nomie particulière. Et c'est à cause de ce caractère individuel qui persiste toujours, plus ou moins atténué, qui,

d'ailleurs, ne doit jamais disparaître complètement, qu'un véritable artiste peut admirer du fond de l’âme et sans

4 aucune restriction l’œuvre d’un autre artiste et ne pas

souhaiter, cependant, l’avoir écrite. C’est aussi ce carac-

. tère individuel des œuvres qui fait que les collaborations

Dunes demeurent toujours pour moi d’impénétrables

- mystères. Quoi qu'il en soit, si cette rigoureuse irréducti-

bilité de l’œuvre d’art doit parfois céder du terrain, c'est

en Donc d’une œuvre comme celle de M. René Benja- min.

M. René Benjamin applique un talent sans défaillance à

AE TA ne re hote de mœurs qu w'il s raftonee de trai T

moindre romanesque. C’est reconnaître que l’ob t devrait dire la plupart du temps les victimes — à ch . une importance de premier plan, ce qui fait que le tère individuel de son œuvre est considérablement dim: et que certains peuvent ne pas se borner à l’admirer, Souhaiter très, vivement et sans aucun sacrifice de tendances profondes, réaliser des projections aussi plètes et aussi vivantes des grandes figures de notre t que celles qu’il nous a données avec Antoine déch Soliloque de Maurice Barrès, ou celle qu’il nous P: om: pour demain de la comtesse Anna de Noailles. 08e — Je considère madame de Noailles, nous déc ES dès ses premiers mots, comme le plus grand poète d’a jourd’ hui, et si vous craignez que cette déclarati m'engage pas assez, notez que je la considère comm 8 parable aux plus grands de tous les temps. J'ai, pour mon livre sur elle, tous les éléments, sauf un sans q les autres demeurent lettre morte : cet élément, c est l' ment dramatique que les faits de la vie peuvent se fournir, les faits de la vie de mon héros, bien entendu ‘attendu plusieurs années avant d'écrire mon livre sur M rice Barrès. Je ne trouvais pas cet élément dramatique réaliserait l’unité. L'occasion d’une cree ‘électorale vint à point me le fournir. :

Je me mis au travail, non sur des er ue les encuis de Sorbonne m'ont done à jamais la haine des fiches mais sur des souvenirs. Je prends des notes comme t ut. monde. J'y suis même plus obligé que beaucoup : je pas du tout de mémoire ! Mais ces notes, je les fourre un tiroir. Je les sors de temps en temps ; ; elles s’assimi Quand l'assimilation est achevée, c’est que l'heure proche où je pourrai rejeter ces notes devenues int ei me mettre au travail. i see . Souvent, il faut faire des sacrifices à l’unité de l’œuvre

so tn Barrès au Fi de ses plus modestes électeurs. E: ce que cette évocation de ke vie Ce du grand

Mais je sentis que céder à cette tentation Lrmnai Le unité l'harmonie de l’ouvrage que j'avais conçu. On ne change S de ciel impunément dans ces sortes de portraits.

… Barrès ! comme je suis fier de l’avoir connu. Il ne fut pas seulement notre grand poète, il fut notre grand homme.

Ven récompenser. Ses livres sont de la littérature vivante et non de la littérature de bibliothèque. Attendez seulement dix ans, et vous verrez quel déchet éprouvera: l’œuvre d'Anatole France... La gloire de Maurice Barrès ne cessera de monter. | on - Et cependant, si les mots ont un sens et si la querelle sur e journalisme et la littérature n’est pas complètement

ournaliste, un journaliste de génie.

Pourquoi, d’ailleurs, je vous.le demande, la matière S mpruntée directement à la vie serait-elle plus périssable que celle à laquelle on a fait subir une déformation préa-. - lable ou qui emprunte son apparente réalité aux richesses de l'imagination ?

— La transposition — qui est grande vertu d’art — ne

| omnit pas à attribuer à des Jon imaginaires, à

surtout choix.

| Out. Choix et As qui viennent se confondre

. Il ne sépara jamais la littérature de la vie et la vie tintà

stupide, Barrès ne fut qu’un journaliste, un He ni

De on serait créateur à trop | bon compte. Transposition né. 27 veut pas dire invention de toutes pièces, mais stylisation “ eue

unité organique. C’est elle qui donne aux livres brevéi de. longue vie ! Pour moi, c’est l’élément dramatique qui me fournit cette unité. Un moment, j'ai cru le tenir avec la comtesse de Noaiïlles. J'étais invité à faire une série de. conférences sur son œuvre en Hollande, et elle devait. m'’accompagner pour réciter des vers, mais au dernier moment elle se trouva souffrante et fut obligée de rester à Paris. Quel dommage l je perdais une occasion admirable. o En effet, nous aurions voyagé ensemble dans un pays riche de milliers d'œuvres d’art, et la comtesse n’est jamais. aussi brillante que lorsque des problèmes artistiques sol-. lcitent son intelligence avide de connaître, d'admirer, d'exprimer. | cr

— Je fais beaucoup de conférences, en effet. C’est un n jeu É passionnant. Qui dit jeu, dit lutte. C’est une lutte, un. combat. J'ai horreur d’une vie littéraire qui ne serait pas : un combat. Cela doit ressembler terriblement à l'existence d'un Sorbonnard. On doit se couvrir de poussière et de ri-. dicule dans cette bureaucratie ! moe — Vos duretés contre la Sorbonne, qui étaient Dee. être d'actualité hier, le sont moins aujourd’ hui. Je reconnais que la Sorbonne, qui devrait être l’une des grandes forces spirituelles du pays, boudait depuis trop longtemps les. intelligences véritablement créatrices. La Jiche risquait de tuer l'esprit. Mais la fiche n’est pas d’origine française et. le vieux fonds autochtone ne pouvait manquer de restent . le dessus. Demain, si nous le voulons, ce sera chose faite. L'attitude de benêts disant amen à tout ce qui arrive n'a … rien de réjouissant, mais il ne me convient pas me : de jouer le rôle, infécond et assez ridicule, d’ émigré à l'in: térieur. Si, demain, les thèses ne se bornent plus à étre 14 collections de fiches, si les thèses deviennent des abteut à agissants dans la vie intellectuelle française, les ones Littéraires, organe de toute la vie intellectuelle française,

e PRnfissur pas de vains espoirs et gardez vos Co-

onnes Apour d’autres exercices ! Ce demain que vous attender. «

Doi Ce demain est Géià une réalité ! N'atons: nous os eu, l'année dernière, l’admirable thèse de René Galland sur Meredith, dont toute la presse salua l'apparition à à l'égal d’un grand événement littéraire ? Est-ce que les représentants les plus éminents de la pensée française n’ont pas tenu à assister à la soutenance de Jean Baruzi, et croyezvous vraiment que son « Saint Jean de la Croix et le pro- blème de l'expérience mystique » n'ait pas plus d’impor-

tance à lui seul que les trois quarts de la production

“romanesque de l’année ? Aujourd’hui même, M. Trahard

présente au jury une « Jeunesse de Prosper Mérimée » que

vous lirez avec le plus vif intérêt ! Allons, soyez beau joueur

‘vieil édifice.

. — Les pontifes ne sont pas changés et, s’il y a eu de bonnes, thèses, c’est malgré les pontifes et parce que des élèves remarquables ne se sont pas laissé abêtir. La bêtise des pontifes dépasse tout |

. D'ailleurs, votre résistance m'étonne. N'’avez-vous pas, 1 année dernière, « Croqué » ce cher doyen avec une exactitude vengeresse ?

… — Ne me rappelez pas ce mauvais souvenir. C’est vous qui seriez cruel ! L'éreintement est toujours facile. N’oubliez pas, je vous prie, la compréhensive jeunesse d'un Paul Hazard, le. large effort de synthèse de notre cher et grand Étienne Gilson.

Je sais qu'il est difficile à un pamphlétaire d’être juste. Cela diminue singulièrement ses moyens. Ayez le courage W être juste.

et reconnaissez qu'il y a quelque chose de changé dans le He

— Allons, ne otees -vous Se le de l'étrange dédicace que Georges Duhamel a ins première page de son dernier roman, Le Prince «€ À René Benjamin qui consacre son ern M nt à fendre les causes perdues. » : :

— La phraséologie a depuis longtemps cessé de me ji rire. Il n'y a ni causes perdues, ni causes gagnées est

TRAIT de politicien. Et un He talent, Ô Fees À

- propre, sa justification.

— Ce qu’il y a de plus grave, c et que, lorsqu Georges Duhamel écrit « cause perdue », il se réji

son âme. S'il se réjouit, c'est que « cause perdue s

pour lui «cause qui devait être perdue ». Ce « devait encore se traduire littéralement d’une autre façon « justement, normalement perdue ». Au nom de quel de Duhamel pos t-il des une si somma ires

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