‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · Une heure trop tard · texte numérisé non relu

Une heure trop tard

Il n'y a presque plus de feuilles aux arbres; les chênes , les bouleaux et les saules , qui résistent mieux aux premiers froids , conservent seuls une partie des leurs , mais le moindre souffle en fait , à chaque instant, tomber quelques-unes.

'2 \JNE lIEURi: TROP TARD.

Les églantiers et les aubépines sont couverts de baies , les unes rouges comme le corail , les autres pourprées comme le grenat ; leur abondance , aux chasseurs et aux bûcherons , présage un hiver îipre et rigoureux.

La végétation est presque arrêtée; la mousse seule est verte et vivante.

Le ciel est gris et immobile. A peine il est cinq heures de l'après-midi, et le jour va bientôt s"'éteindre. Le soleil, qui se couche , perceà peine son linceul de brouillards froids, d'un reflet d'un jaune triste et pâle. Cest une des monotones journées de la fin d'octobre.

Dans le bois cependant s'avancent deux hommes armés de flisils et suivis d'un chien; et les feuilles qui jonchent la terre crient sous leurs pieds.

Tous deux sont très jeunes. Celui qui marche le premier a une allure franche et décidée , quoique inégale. Ses cheveux , d'un blond cendré, s'échappent d'une casquette de chasse ; ses yeux , d'un bleu sombre , sont vifs , percans et expressifs.

L'autre a une figure régulière, mais insignifiante. Peut-être un observateur attentif y

découvrirait-il une sorte d'aptitude aux sciences qui ne demandent ni imagination ni vivacité.

A les voir suivre ensemble le même chemm , il est facile de deviner que l'un des deux a sur Tautre une habitude d'autorité involontaire , et d'influence peut-être ignorée de tous deux : le premier semble conduire l'autre, choisit le côté du chemin , hâte ou ralentit le pas à son gré.

Comme le sentier devenait plus large , celui des deux jeunes gens qui était en arrière , doubla im instant le pas et se trouva près de son compagnon.

— Mon ami Maurice , dit-il tristement , je crains fort que nous ne fassions une expédition inutile , par le plus lugubre temps qui se puisse imaginer. Il n'est pas probable que les canards sauvages soient déjà arrivés. Nous allons mourir de froid , et nous ne tirerons pas un coup de fusil.

— Mon ami Richard , répondit l'autre , je crains fort que , selon votre habitude , vous vous trompiez lourdement. Je vous ai déjà déclaré qu'hier soir , sur la brune , en passant près de l'étang, j'ai parfaitement reconnu le

bruit que fait le vol du cajiard sauvage, quand il arrive s'abattre dans les joncs.

— Mais , dit Richard , ne peux-tu avoir pris un autre oiseau pour un canard ?

— Mon ami Richard, reprit Maurice , si je m^étais trompé , ce que je maintiens impossible , faites-moi le plaisir de me désigner un autre oiseau qui , vers la brune , descende sur les étangs. Pensez- vous que celui que j"'ai entendu hier soit un cygne ou une oie sauvage?

— Cela n'aurait rien d'extraordinaire , dit Richard.

— Faites-moi le plaisir, mon ami Richard, de bien retenir vos dernières paroles. Vous me niez l'arrivée des canards , et vous admettez celle des cygnes et des oies. Or, chacun sait ou doit savoir , que jamais cygne n'a passé avant la moitié de novembre , et je ne me rappelle pas avoir vu des oies sauvages avant la Saint-Martin. En tout cas, nous ne perdrions pas au change , et Terreur ne serait pas aussi grande que celle qui vous fît hier prendre et tuer , pour un pigeon ramier , une innocente poule qui s'était un peu éloignée de la basse-cour.

DNE HEURE TROP TARD. f)

— Ce n'est pas une chose fort étonnante , reprit Richard un peu piqué.

— Entendons-nous, mon ami Richard. A coup sûr, ce n'est pas une chose fort étonnante que vous ayez pris une poule pour un pigeon ramier. Ce n'est pas la première fois qu'il vous arrive de semblables malheurs; et ma plus grande crainte , en chassant avec vous , est que , quelque jour , vous me tiriez comme chevreuil , sous prétexte que j'ai le poil à peu près fauve. Mais ce qui est une chose fort étonnante ^ c'est que vous ayez tué la poule.

— Pour en revenir à votre obstination , poursuit Maurice , je suis vraiment fâché de n'avoir pas mis en note , comme je me l'étais bien proposé, la date du jour où, Tan passé, j'ai tué le premier canard sauvage.

— A mon tour, Maurice , je te dirai que ce n'est pas une chose fort étonnante.

— El pourquoi ?

— Parce que tu te l'étais proposé. Je l'ai mis en note , moi ; et si l'on voyait assez clair pour lire, je te montrerais que c'était dans les premiers jours de novembre.

— Je n'en crois rien. Mais d'ailleurs les canards consultent moins l'almanach que le froid

pour quiUer leurs rivières glacées ; et depuis deux jours que la gelée a commencé par un vent nord-est , la température est déjà âpre et piquante plus qu'il n'est suffisant.

En ce moment, au bout du sentier sinueux, parut un espace vide et brumeux ; c'était Vétang qu'ils cherchaient. Arrivés au bord, ils se cachèrent derrière de gros saules , et armèrent silencieusement leurs fusils.

— Maintenant , dit Maurice , il ne faut pas s'abandonner à la moindre distraction. Occupe-loi de ta gauche ; moi « de ma droite. Restons à dix pas Pun de Tautre , et écoutons bien : nous entendrons le bruit de leurs ailes.

Un quart d'heure se passa sans qu'on entendît rien. Richard fit un mouvement.

Maurice y répondit par un chut énergique.

Richard s'approcha.

— Mon ami Maurice , dit-il, je dois te déclarer que j'ai les mains bleues et les pieds complètement engourdis. Cette chasse ne me convient pas du tout.

— Tais-toi, répondit Maunce à voix très basse , si cette chasse ne te couvient pas , tu

m'y laisseras une autrefois venir seul. Mais , pour aujourd'hui , arme-toi de patience : car je ne prétends pas rentrer avec mon carnier vide.

Richard retourna à sa place , et un grand quart d'heure s'écoula encore. Pendant ce temps, le silence profond qui régnait, Taspect monotone et triste de ces arbres nus , qu'un reste de jour dessinait faiblement , excitèrent une impression qui s'empara entièrement de l'esprit de Maurice. Il tomba dans une profonde rêverie , et son imagination s'échappa , abandonnant son corps, et courut vagabonde dans la vie idéale et dans l'avenir.

Tandis qu'il rêvait, plongé dans une sorte d'extase mystique , un bruit de voix confuses se fit entendre de si loin , qu'on les distinguait à peine , et qu'une feuille qui se détachait et tombait suffisait pour les couvrir. C'était des voix de très jeunes filles ; de temps à autre, une seule chantait, et alors le chant était plus intelligible. Maurice reconnutl'air d'une ronde très répandue :

Komm iiebor mai, iind maclie

Die baeume weider griin, etc., elc

« Reviens, cher mois de mai; lends aux

« arbres leur verdure , et fais rciieurir les « violettes sur les bords des ruisseaux. Ah ! (( que j*'aurais de plaisir à revoir une seule pe- « lite fleur, cher mois de mai ? Quel bonheur «( pour moi , quand tu me rendras les vertes <( promenades ! »

L'éloignement faisait quelquefois perdre la voix; <le sorte que Maurice ne savait si cette mélodie n''était pas simplement un jeu de son imagination. Comme il écoutait, il n'entendit pas les ailes crépitantes d'un canard sauvaj^e, qui passa à sa droite; il ne fut réveillé que par le coup de fusil dont Richard abattit l'oiseau, et en même temps par le bruit que fit le chien en se précipitant dans l'eau pour l'aller chercher.

— Bravo, Maurice, cria Richard, fier de son succès ; il ne faut pas s'abandonner à la moindre distraction.

— Maudite soit !a fée qui depuis une demiheure me fait entendre une mystérieuse et délicieuse musique! Maudite cette voix si pure et si jeune , faible et douce comme le bruissement des feuilles ! Apporte ! cria-t-ilau chien , apporte i

— Oh ! oh ! ajouta-il , après avoir pris

Toiseau , et Tavoir examiné , je gagé que tu as pris ce canard pour un cjgne; tu Tas tué tellement en avant, qu'ails n'est blessé qu'à la tête. Le canard n'a pas le vol aussi rapide que le cygne, ami Richard ; il suffit de le tirer à la tête pour le toucher au corps ; je désire que cet avis vous soit utile pour l'avenir.

— Partons-nous ?

— Je conçois ton empressement à rentrer chargé de gibier f c'est un plaisir sur lequel tu n'es pas blasé; mais , si tu le veux bien, nous attendrons encore quelques instans pour voir si la fortune me sera aussi favorable.

Après quelques minutes , comme il faisait tout-à-fait nuit , Richard appuya ses plaintes sur le froid, d'une horrible faim qui le tourmentait. Maurice, qui n'avait pas moins d'appétit, désarma son fusil.

— Écoute, Richard: vois-tu, de l'autre côté de l'étang, cette lumière grossie et rougie par le brouillard? dans cette cabane on pourra nous donner à manger ; de la sauër craut , du lard fumé et de la bière , c'est tout ce qu'il faut à des chasseurs.

Comme ils se dirig''aient vers la lumière, Maurice ajouta :

— As-lu remarqué quelquefois que la campagne, Tair libre, la solitude jettent dans Tesprit des impressions qu^on ne peut abandonner, sans une grande répugnance, pour les sensations de la ville? Quand j'ai passé quelques heures dans les bois, il me serait pénible d'avoir recours , pour apaiser ma faim , aux raffinemens de la cuisine ; de même qu'après une journée passée à la ville , je dînerais fort mal à la campagne.

Richard ne répondit pas , soit qu'il voulût ainsi témoigner son assentiment, soit que cette sensation fût en dehors des siennes , soit qu'il fût entièrement occupé du froid et de la faim.

Maui'ice continua :

, — Nous avons encore oublié d'écrire à nos parens , ami Richard , il s'en suivra une horrible catastrophe. Notre premier appel defonds restera sans réponse , et nous serons forcés de retourner étudier Kant plus tôt que notre libre arbitre ne nous y poussera. Je serais d'avis de nous acquitter de cet utile devoir avant de nous livrer au sommeil , d'autant que demain , dès le jour , je dois aller visiter un clapier où j'ai tué , Tan passé , une quantité de lapins fort raisonnable.

Richard laissa encore tomber la conversalion. Maurice siffla le chien, qui s'était écarlé, et ils continuèrent à marcher silencieusement.

On fut bientôt auprès de la cabane.

Maurice s'arrêta.

— Il me sencible que , par le froid qu'il fait et avec l'appétit que nous avons, nous risquons de fort mal souper ici ; nous n'avons pas pour trois quarts d'heure de chemin , en hâtant le pas , pour rentrer à la ville , où nous aurons l'excellent boeuf rôti et une bonne bouteille de • *-^ i^Vin; nous nous attablerons devant un grand \ C^ '. rmu , et nous nous débarrasserons de ces vê- •-- \ U ' n.Jemens appesantis pai^ le brouillard. Qu'en dis- ^ . '^Jlu , ami Richard ?

<y" /^y Et, sans attendre de réponse , il prit un sentier à travers le bois ; Richard le suivit 5 puis bientôt on cessa d'entendre le bruit de leurs pas sur les feuilles.

ou L'ON TUE UN PRÉJUGÉ.

Allons danser sous ces ormeaux.

J.-J. Rousseau.

Comme nous venons de parler de danses , déjeunes filles, il nous vient ime crainte en Tesprit; c'est qu'on ne se représente nos jeunes filles dansant sur la fougère ou sous Ja fougère , ainsi que font baller les filles , les écrivains citadins.

Depuis le jour où les philosophes se vantèrent de porter la hache dans la foret des

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préjugés^ ce qui les fît accuser par une femme d'esprit de débiter des fagots ; tout le monde s'est mis à détruire des préjuge's, à renverser des abus , à briser des jougs.

On a fait , à ce sujet , ce que font les chas- 1 seurs auxquels une licence de chasse dans les forêts de Tétat , permet de tuer « les lapins , les lièvres , les oiseaux de passage et les animaux nuisibles ; » et qui par catachrèse , considèrent comme animaux nuisibles, les daims, les cerfs et les chevreuils.

Chacun a voulu avoir son abus ou son préjugé tué sous lui , quand on a eu tout détruit , brisé, renversé : Tabus, le joug, le préjugé n**existant plus , il a fallu en inventer pour les détruire , les briser et les renverser ; il y a tel homme aujourd'*hui qui s'occupe activement de renverser le préjuge' de la politesse , et de briser le joug de la chemise blanche.

C'est poui^quoi nous saisissons avec un empressement facile à concevoir, l'occasion qui se présente à nous, de détruire aussi notre préjugé.

Nous attaquons la fougère.

La fougère esl une plante arborescente qui, à sa plus grande hauteur, ne dépasse guère

deux pieds ou deux pieds et demi ; on ne peut donc danser ni sur ni sous la fougère , pas plus que sur ni sous la coudiette; lacoudrette signifiant le coudrier ou noisetier, et le noisetier étant brancbu depuis le bas jusqu^en haut; pas plus que sur la bruyère^ qui jetterait les filles parterre, ou au moins leur mettrait les jambes en sang.

Les erreurs , depuis long-temps accréditées dans les romances et dans les livres, proviennent — de ce que Thomme qui écrit n'a pas le temps d'aller à la campagne , — de ce que rhabitant de la campagne n'a pas le temps d'écrire : de sorte qu'une condition nécessaire pour parler d'arbres ou de fleurs est de n'en avoir jamais vu; comme on fait foi au livre que nous avons sous les yeux , livre dont l'auteur veut absolument tresser, pour sa hergere ( la bergère est un préjugé qu'il n'est plus permis d'avoir ) , une couronne de roses odorantes et de chrysanthèmes ; — or , le chiysanthème ne fleurit qu'à la fin de l'automne , et jamais , pai^ conséquent , ne s'est rencontré avec aucune espèce de rose odorante.

La maison où avaient failli entrer Maurice et Richard était, au premier abord, d'assez triste apparence ; mais , en la voyant si bien fermée, en apercevant derrière un jardin dont les murs étaient dépassés par des sorbiers à fruits rouges, en entendant des voix joyeuses et un peu confuses , on ne pouvait s'empêcher de songer au bonheur de ses habitans, T. I. 2

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de se figurer leur vie simple et modeste qui ne dépassait pas , même par les désirs , Tenceinte de la maison et du jardin, cette vie close , ce bonheur que ne défloraient pas les regards des profanes.

Cette maison renfermait pour chacun le passé et Tavenir , et les douces affections , car il y était né , il devait y mourir ; chacun des pauvres meubles était un monument oii étaient inscrits bien des souvenirs d^enfance , des souvenirs de joie et d'autres de chagrins ; mais la mémoire est une si bonne chose que même les souvenirs tristes ont du charme, — le souvenir a son prisme comme Fespérance , c'est Téloignement.

C'est un grand bonheur qu'une vie resserrée , on n'a pas à se diviser en mêmes fractions ; on se donne entier à quelques amis , et cette large part d'affection qu'on leur accorde, on la peut attendre d'eux.

C'est dans cette maison qu'était rentrée la jeune fille dont la voix, en préoccupant Maurice, avait causé le triomphe de Richard.

On la nommait Hélène , elle avait à peine seize ans. Hélène était presque encore un enfant; ses longs cheveux blonds commençant à

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brunir, et qu'un ruban qui les attachait ne pouvait tous retenir, tant ils étaient toufFus et inégaux , cachaient son front et ses yeux noirs , et quand elle parlait , de sa petite main elle les écartait et les rejetait en arrière.

Son existence avait coulé calme et Umpide ; si sa jeune imagination, si riche dWenir, avait daigné regarder le petit nombre de jours laissés en arrière , à peine eût-elle retrouvé deux ou trois chagrins dans toute sa vie.

Un jour , son frère avait écrasé une linotte apprivoisée, c'était une jolie linotte dont la tête et la gorge étaient richement empourprées ; — mais on oublie si vite les amis morts !

Une autre fois , dans une invasion au fruitier, faite de complicité avec le même frère , il Tavait hissée sur la plus haute planche de Tarmoire où étaient les noix; mais, comme elle allait charger ses poches de butin, les maudites noix roulèrent et tombèrent une à une sur le plancher, en produisant un perfide retentissement; le frère s^était enfui, et les grands païens avaient trouvé la coupable tapie en un coin sur les planches , d'où elle était trop petite pour descendre seule.

Souvent, pour entrer dans Tétang cueillir

2l) UNE HEURE TROP TARD.

des nénuphars , dont la fleur blanche parfumée sVpanoiiit sur ses larges feuilles d^un vert sombre et luisant, elle n^avait plus retrouvé la haie où elle avait caché ses souliers et ses bas , et il avait fallu revenir nu-pieds à la maison.

Quand on a dépensé une partie de ses jours , quand la vie n''est plus qu\me de ces fleurs tardives qui ont survécu au printemps, et languissent pâles, décolorées, sans odeur, on s'afflige de la prodigalité avec laquelle Tenfance jette en riant ses jours exempts de soucis , sans les regretter , sans leur dire adieu; on est surpris comme ce voyageur, dont parle un conte arabe, qui vit des enfans jouer au palet avec des rubis , des émaraudes et des topazes, et s'en aller sans songer à les ramasser.

Comme Eloi et sa femme Marthe, chacun à un coin de la cheminée, Marthe tricotant, Eloi fumant, parlaient de choses et d'autres.)

De la flamme qui , vive et scintillante , annonçait du froid ;

De Henri qui serait bientôt un bon garde forestier, quand lui, Eloi, ne serait plus bon qu'à fumer sa pipe au coin du feu ;

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D'Hélène qui devenait grande lille, et qui, jolie comme elle était, ne saurait manquer de trouver un bon parti.

Au fond de la chambre , le frère et la soeur faisaient, à voix basse, leurs projets pour le lendemain .

— Ecoute , Hélène , nous nous lèverons de bonne heure , et nous irons au clapier pren- 4j:e des lapins aux lacets.

OOMMXlffT MAURICE ECRITIT A SON PERE , çnOIQU'IX. EN EUT Z.'ZIffTENTI02f .

Le même soir, Mamùce el Richard, assis devant un bon feu, après avoir bu et mangé convenablement, allumèrent leurs pipes et devisèrent.

— Mon ami Richard; dit Maurice, voici déjà fort long-temps que nous passons notre vie à étudier beaucoup sans apprendre grand' chose, à fumer, à boire de la bière et à tuer

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des chevreuils el des lièvres. Ne te semblet-il pas qi^il serait temps de jeter là cette vie , après Pavoir pressée comme un limon, et d'aviser à nous en faire une autre ? Le chevreuil ne s'obstine pas à brouter les bourgeons déjà broutés ; — quand Técureuil a mangé une noix, il en jette les coques et en prend une autre ; — les grives laissent les vignes vendangées, et vont chercher pâture ailleurs.

Pourquoi serions-nous comme ces chèvres qu'ion attache au pied d\m arbre, et qui , après avoir tondu Therbe dans le cercle que leur corde leur permet de parcourir, la retondent une seconde fois d''aussi près que leurs dents le peuvent faire ; piiis quand elle est coupée rase ainsi que du velours, s'efforcent encore de la brouter, puis se couchent et ruminent ? — Ne serait-il pas plus sage, ami Richard, de changer de temps en temps sa vie, son séjour, ses habiludes, ses relations et ses amitiés, quand on a retiré tout ce qu'il y avait de bon à prendre ? Resserrer ainsi sa vie dans quatre lieues de pays, entre huit ou dix personnes ; rester toujours sous le même ciel, sous le même degré de latitude , n'est-ce pas renoncer niaisement à ce que Dieu a fait pour,

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nous? La terre toute entière n'esl-elle pas à chaque homme? Pom^quoi , habitant d'un grand palais, se confiner dans une seule chambre ? Pourquoi, membre d'une nombreuse famille, ne connaître que quelques individus ?Pour^ quoi lourner dans le même cercle, comme un cheval qui tourne une meule ?

— Est-ce à dire, répliqua Richard, que tu veux voyager?

— Pas encore ; mais jusqu'ici je n'avais eu d'autres besoins que la faim, la soif, l'exercice, le gi^and air, — auxquels je joindrai celui de te tourmenter un peu de temps à autre : — depuis quelques temps, je sens de nouveaux besoins ; ma tête et mon coeur ont comme faim, et je ne sais que leur donner à manger. Quand je vois une femme, il me semble que j'ai quelque chose à attendre d'elle, que ce qu'elle peut me donner est un bonheur céleste auprès duquel tout ce que j'ai goûté jusqu'ici me paraît de grossiers et vils plaisirs. Il me semble qu'il y a en moi quelque chose de grand, de nobles, de divin emprisonné dans mon corps^ et qui ronge les barreaux de sa prison ; c'est la sensation qu'éprouveraient les fleurs, quand k sève se précipitant au sommet des rameaux,

a6 UNE HEURE TROP TARD.

tend à jaillir en fleurs éclatantes, et à les rendre, d'herbe inaperçue, verte, uniforme qu'elles étaient, de riches cassolettes, d'où s'exhalent les plus suaves parfums. — Il me semble que tout ce que j'ai été, ce que j'ai senti jusqu'ici étaient l'existence et les groissières sensations de la chenille et de l'informe chrysalide, et qu'aujourd'hui, le papillon remue dans la coque, et que le regard d'une femme, comme le soleil de mai, va lui donner l'essor, et lui permettre de déployer au soleil ses brillantes ailes, encore plissée par la prison, et de s'élever au ciel, abandonnant sa misérable dépouille sur la terre.

— Tu es amoureux.

— Non, auprès des femmes, je suis gêné, timide, et je ne pense qu'à les fuir. Ces idées nouvelles ne m'agitent que dans la solitude ; alors mon âme parle un langage sans mots , qui n'est pas fait pour les oreilles, mais pour l'âme; un langage qui, si je pouvais le traduire, montrerait éloquemment à une femme le trésor d'amour qu'il y a dans mon cœur pour celle qui m'aimera.

Je ne suis pas amoureux , car je n'ai jamais vu celle dont l'image me poursuit ; c'est une

image légère et frêle , comme si elle était faite de vapeurs condensées ; tellement que , lorsque mon imagination exaltée , fiévreuse , réussit à me la montrer par une hallucination extatique, il me semble que le vent de mon haleine va la faire disparaître , que le moindre bruit va la faire évanouir. Cette image est plus poétique qu^aucune femme que j^aie vue. Il y a en elle quelque chose de divin , qui semble ne pas appartenir à la terre.

Cependant , quand je songe que moi , qui ne suis qu^un honune , depuis que mon âme est ainsi éclose en moi , je me sens aussi une nature céleste, qui fait queje ne me trouve pas indigne de l'objet de mes rêves , et que je me crois avec elle une sorte d''alïinité et de sympathie ; je pense conséquemment que ces jeunes filles qui , toutes belles qu'elles sont , paraissent encore tenir à la terre , si je pouvais féconder leur âme comme la mienne a été fécondée , ti-ouveraient comme moi une autre nature, un autre vie, et que leur âme , s'élevant comme la mienne, pourrait se joindre à elle , se confondre avec elle , aussi intimement que deux parfums ou deux gouttes de rosée , et que ce serait là ce bonheur mystérieux dont je suis altéré.

af8 V?iU HELRE TROP TARD.

Richard laissa un sourire errer sur ses lèvres.

— Ecoule, Richard , continua Maurice , si tu n''as à me dire que des paroles qui me désenchantent , ne me parle pas ; si tu veux arracher à mon àme les ailes qui la portent au ciel , laisse-moi ; car j'ai une sainte vénération pour cette âme qui s''est éveillée en moi. — Il me semble que c'est une portion de la divinité, et que le reste de moi doit Tadorer. — Si je pouvais avec des mots humains peindre des choses célestes , tu respecterais comme moi ce qui te fait sourire.

Il se leva , prit Richard par la main , et le conduisit près de la fenêtre :

— Tiens , vois cet amandier , ses branches ttues, noires, mortes : voilà ce que tu es, voilà ce que j'étais.

Représente-toi ce même arbre , au prin-^ temps , vivant , couvert de jeunes feuilles et de fleurs blanches et roses, et parfumant d'une fraîche odeur le vent tiède qui jouera dans ses branches ; voilà ce que je suis devenu. Ne doit-on pas respecter cette sève mystérieuse , c^tte vie qui fécond le bois mort ?

— Alors , je n'ai rien à te dire, Maurice.,

si ce n'est que nous sommes convenus d'écrire ce soir à nos parens , et que tu parais n'y plus songer.

— Tu es un homme maudit , Richard , tu me fais lourdement retomber sur la terre; mais cependant tu as raison. Allons , continua Maurice , prenons tous les deux une plume et du papier , et écrivons. C'est une affaire de huit minutes.

— Pas pour moi , car je ne sais que leur dire, ni par où commencer.

— Ce n'est pas difficile.

Comment fais-tu ?

Je mets en haut de la page : Mon cher et honoré père.

— Après.

— Après?

— Oui.

— Après , je mets une virgule , et je recommence à l'autre hgne.

— Alors, voilà mon commencement trouvé.

— Comment?

— Je mets comme toi, mon cher et honoré père , virgule , et à la ligne.

— Ne me parle pas ; sans toi j'aurais déjà fini .

3o UNB HEURE TROP TARD.

Maurice se mit à écrire rapidement , pendant ce temps , Richard remplit sa pipe , et se versa un verre de vin.

— J'ai fini , dit Maurice.

Je suis moins avancé que toi, dit Richard. Je n'ai encore trouvé que : Mon cher et honoré père. Lis-moi ta lettre, cela me donnera des idées.

« Mon cher et honoré père ,

« Au milieu des plaisirs que je goûte à la campagne , je n'oubiie ni vous ni vos bontés pour moi , et c'est au retour d'une chasse aux canards , les habits encore humides de brouillard , que je vous écris pour vous remercier de ces plaisirs (jue je vous dois , et en même temps pour vous donner des nouvelles de ma santé , sur laquelle vous êtes quelquefois assez bon pour prendre de l'inquiétude , et m'informer de la vôtre qui m'est plus chère que je ne le saurais dire ; veuillez me donner aussi des nouvelles de ma bonne mère ; et lui présenter le souvenir de cœur de son fils. Mon ami Richard me charge de vous présenter ses respects. »

UNE HEURE TROP TARD. 3l

« P. S. Si VOUS me permettez de rester encore ici quelque temps, je vous serais obligé de remplir un peu ma bourse. »

— Mais c'est très bien, Maurice, c'est précisément tout ce qu'on peut dire, et étant juste dans les même rapports et les mêmes circonstances ; je ne sais que dire pour ne pas dire la même chose. Attends, donne-moi ta lettre.

Quelques minutes après.

— J'ai fini , dit Richard. Ecoute, Maurice.

« Mon cher et honoré père ,

« Au milieu des plaisirs que je goûte à la campagne, je n'oublie ni vous ni vos bontés pour moi, et c'est au retour d'une chasse aux canards, les habits encore humides de brouillard que...

— Mais c'est ma lettre!. . .

— Exactement, sans oublier le postscript tum^ seulement j'ai eu la précaution de mettre « mon ami Maurice, » au lieu de <( mon ami Richard. »

Quand le messager fut parti porter les deux ettres, Maurice dit :

3q LNE HEURt TROP TARD.

— Te souviens-tu qu^ily a quelques années, au collège, il Oairiva, un jour de composition pour les prix, d^élever entre toi et moi une haute muraille de livres, afin, disais-tu, que je ne pusse te copier.

— Oui, et je copiai mot pour mot ton devoir.

— Cest-à-dire que, sans dessein , tu corrigeas une faute en copiant mal un mot mal écrit, et que tu eus le prix.

— C'était fort bien à moi de corriger.

— Oh ! mon Dieu ! Richard, s''écria Maurice, je gage que tu as fait la plus lidicule bévue.

— Comment ?

— Qu^as-tu changé à ma lettre en la copiant?

— Tai changé ce qu'il était nécessaire de changer pour la vraisemblance.

— Réponds : qu'as-tu changé?

— Je te Fai dit ; j'ai mis « mon ami Maurice » , au lieu de « mon ami Richard, » et je gage que tu n'aurais pas eu et cette prudence.

— Tu n'as rien changé de plus ?

— Non. A quoi bon?

— Tu es sûr ?

— Très sûr.

— Eh bien ! ami Richard, vous pouvez vous vanter d'avoir fait la plus grosse, la plus ridicule, laplus funeste sottise qu^jn homme puisse faire.

— Que veux-tu dire ?

— Rien, homme prudent, si ce n'est que vous demandez des nouvelles de votre mère , morte, il y aura sept ans, au mois de mars prochain.

Richard ne répondit rien, il se précipita hors de la chambre à la poursuite du messager ; mais le messager montait le seul cheval qu'il y eût dans la maison, et il fallut se résigner aux conséquences de sa maladresse.

Le lendemain , Maïuice alla :au clapier de grand matin; il attendit vainement les lapins , et retourna à Pétang.

Un peu après son départ , Henreich et Hélène arrivèrent; tandis qu^Henreich tendait ses lacets, Hélène vit un aster dont la fleur était séparée de sa tige : c''était Maurice qui Tavait coupé d^in coup de la baguette de son

fusil. A cette époque, l'aster, petite marguerite de couleur lilas , est presque la seule fleur qui sépanouisse au milieu des arbres nus et de Pherbe desséchée.

— Maudit celui qui a coupé cette fleur! dit Hélène; il est triste et malfaisant comme le vent qui abat la dernière feuille des arbres : c''est la dernière fleur de Tannée ; il faut dire adieu aux promenades, à la verdure. Elle se prit à chanter à demi-voix :

Komm lieber mai , und raache Die baeume weider griin Und lass !

— Silence , Hélène ! dit Henreich.

Il avait entendu un lapin. La jeune fille se remit auprès de lui , derrière une haie de sureau, dont les oiseaux, à leur approche, avaient abandonné les baies d\m noir violet; le lapin qu*'avait entendu Henri vient se prendre au lacet. Comme Theure s'avançait, et qu''Hélène avait froid, il se contentèrent de cette proie et reprirent le chemin de la maison.

Chemin faisant , il parlèrent du printemps : c'est ce qu'on a de mieux à faire l'hiver,

comme de songer à Tavenii' dans les mauvais

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