JOUI'S
-' — Puis aussi, quand tu te marieras, dit Henreich, choisis un brave garçon avec lequel je me puisse accorder j j^occuperai bientôt la place de mon père , nous ne nous quitterons pas , tu resteras avec ton mari dans notre maison. Nous ne serons pas bien riches, ma petite Hélène , mais nous serons heureux ; nous n'aurons pas de ruine à craindre , notre avenir est assuré et tranquille , nous vieillirons comme notre père et notre mère au milieu de nos enfans , et nous leui^ laisserons notre petite maison. — A propos de notre maison, j'irai demain dans le bois prendre des églantiers que je planterai devant ; j'en ai découvert qui sont plus hauts que moi. — Ce sera charmant , au mois de mai , quand les petites roses pâles sortiront de la verdure.
Malé coasultis pretiiun est ; prudentia fallax.
HORACI.
Quelques jours après , Richard et Maurice reçurent les réponses de leurs pères.
« Monsieur mon fils Maurice ,
«' Votre lettre mielleuse n'a qu'un but : c'est de me demander de l'argent, et de me choquer en me parlant de votre mère , qui , depuis votre départ, plaide avec moi, comme
/[O LNE HEURE TKOF TARD.
VOUS le savez, en séparation de biens. Vous n'aurez pas d'argent, et je vous enjoins de revenir tout de suite pour continuer le cours de vos études. Ma fortune ne me permet pas de vous nourrir bien long-temps à ne rien faire. »
— Je ne savais rien de cette dissention , dit Maurice. Mais il se rappela que, quinze jours auparavant, il avait reçu une lettre de son père , et que , supposant qu'elle ne contenait que des admonitions et quelques préceptes de morale , il l'avait employée, sans la lire, à bourrer son fusil.
« Mon bon Pachard,
(( Je ne sais par quel hasard tu as appris mon mariage avec madame veuve Grumb; je craignais que cette nouvelle ne te fût désagréable; mais le ménagement avec lequel tu m'en parles , et le titre de « bonne mère » que tu lui donnes dans ta lettre m'oient toute inquiétude à ce sujet. Elle me charge de te dire qu'elle méritera ce litre de « bonne mère » , et qu^il est bien précieux à ses yeux . Je ne savais pas que tu la connusses , comme
LNE HEURE TROP TARD. ^i
il paraît , par la commission que tu me donnes de te rappeler à son souvenir. Elle ne se souvient pas non plus de t'avoir vu, quVme ou deux fois dans des maisons tierces; mais vous aurez bien vite fait connaissance , d''après les dispositions bienveillantes que vous avez l'un pour l'autre. Ce sera un grand bonheur pour moi de voir bien unis les deux plus chers objets de mes affections. Reviens tout de suite auprès de nous.
« Ton bon père. »
Les deux amis se regardèrent stupéfaits, puis se prirent à rire.
— Allons , Richard , c'est comme au collège : tu emportes encore le prix sur moi.
Ils firent leurs valises et se remirent en route le lendemain.
Maurice fut assez heureux pour trouver son père et sa mère réconciliés.
Richard, grâce à sa bévue, fut parfaitement reçu par sa belle-mère, qu'il n'avait jamais vue auparavant, et dont il ne soupçonnait pas l'existence.
Et une partie de l'hiver s'écoula paisiblement.
HSIiENE A MARIE.
« Ma chère Marie, depuis deux mois il s'est passé pour moi bien des choses tristes. Mon bon fi^ère Henreich a été enlevé par la landwher, et nous a quittés, il y a huit jours, en pleiu-ant. De plus, mon père est au lit, malade d'une fièvre très aiguë ; le médecin a annoncé à ma mère qu'il n'espérait plus le sauver ; aussi, depuis ce temps, toutes deux nous sommes
dans les larmes ; et encore nous faut-illes contenir devant lui ,car il semble interroger nos visages. Il ne se croit pas aussi malade, et il n'y a rien de tnste comme de lui entendre faire des projets pour Panne'e prochaine. Ma mère et moi nous n'osons nous regarder ; quand cela nous arrive, nous nous mettons toutes deux à pleurer.
Vois que de malheurs nous accablent à la fois, ma chère Marie. Qui Taurait cru, il y a deux mois, quand tu passas avec nous si joyeusement la nuit de Noël ? Si mon pauvre père meui't, cemme il n'est plus que trop certain, ma mère et moi nous allons nous trouver abandonnées, sans ressources ; c'est horrible à penser. Aussi je t'écris pour te dire que j'accepte la proposition que j'avais refusée de prendre, à la ville., une place qui me mette à même de gagner du pain pour ma mère et pour moi. Je me sens de la force et du courage : le malheur développe vite.
Adieu ! ma chère Marie : aime-moi, j'ai bien besoin que tu m'aimes. »
MARIE A HEX.ENZ.
« Ta lettre m'a beaucoup affligée, ma chère Hélène. Comment des gens bons et honnêtes comme vous ne sont-ils pas protégés par le ciel ? tandis que tant de méchans prospèrent ! Espérons que ton père vivra, chère Hélène ; tous les malheurs ne peuvent ainsi tomber sur vous à la fois.
Néanmoins, ce serait folie à toi, mainte-
liant que vous n^avez plus l'appui de ton frère, (le négliger une excellente place qui se présente, une place où tu gagnerais par an deux cents florins. C'est chez une dame que l'on dit bonne et vertueuse ; lu n'aurais à t'occuper que d'elle, de lui tenir compagnie, lui faire des lectures et l'aider à sa toilette.
Mais il faudrait partir tout de suite, j'ai promis que tu serais ariivée demain : c'est sur cette promesse seulement que l'on n'a pas pris une autre personne, très recommandée, qui s'était offerte. Je comprends tout le chagrin que lu vas avoir de quitter ton père malade et ta mère accablée ; mais songe que c'est un moyen de leur être utile, et que n'en pas profiter ne serait pas une vraie tendresse, mais un pur égoïsme.
A la réception de ma lettre , fais promptement tes paquets et viens me trouver; nous irons ensemble chez cette dame , qui, d'après ce que je lui ai dit de toi, attend ton arrivée avec une grande impatience. — Pense bien qu'un jour de retard te ferait perdre cette place. »
— Où vas-tu? — Je n'en sais rien.
— Eh bien! tu vas aller en prison.
— J'avais donc bien raison de dire que je ne savais pas où j'allais.
Esope.
Le soleil s'était couché dans des nuages rouges, — c'était pour le lendemain un indice certain de venl et de sécheresse. — Aussi, de grand matin, Maurice se mit en route, le fusil sur Tépaule, et se dirigea vers une colline couronnée de sapins, de bouleaux el de genévriers, dont les baies et les bourgeons nourrissent les coqs de bruyères. Sa mère attendait
une nouvelle femme de chambre, et les préparatifs que Ton faisait pour la loger occasionaient dans la maison une sorte de tumulte auquel il n'était pas fâché d''échapper.
En traversant un chemin, il rencontra une voiture couverte. Deux femmes bien enveloppées s'y étaient endormies, et le cheval suivait de lui-même une route que probablement il avait souvent parcourue.
Maurice pensait alors à la bizarrerie du sort qui, laissant à Thomme le libre arbitre, lui permet si rarement d'accomplir les plans qu'il se creuse la tête à former; et il se rappelait une foule d'occasions où il n'avait pu mettre à exécution les projets les plus sages et les plus utiles i de telle sorte qu'ayant naturellement l'esprit juste, voyant bien les choses et les appréciant, il faisait sur presque tout d'admirables théoiies , et ne réussissait jamais à les suivre. A la suite de quoi il tomba dans le manichéisme, adoptant les deux principes du bien et du mal. — Le monde est partagé, se dit-il, entre deux puissances probablement égales, puisqu'elles se balancent et se tiennent en équilibre ; mais une partie de cette puissance doit être divisée et confiée à des agens
inférieurs qui ont chacun leur département, — entre lesquels il doit y avoir nécessairement un petit démon à ailes de papillon, à fi^'ure ricaneuse, dont Temploi est de taquiner les hommes, et de les irriter à coups dV^pingles sans jamais faiieune grave i^lessure.
C'est celui qui préside à toutes les petites contrariétés; c'est par sa puissance que ce que vous cherchez dans une bibliothèque ne se trouve jamais que dans le dernier livre que vous feuilletez , et que la seul tache d'encre qu'il y ait dans le livre couvre précisément le passage dont vous avez besoin ; c'est lui qui , si vous êtes pressé de sortir pour une affaire importante, cache vos gants, et votre mouchoir, et votre canne, de telle sorte qu'il vous faut remonter quatre fois l'escalier; c'est lui qui embarrasse le pêne de votre serrure , et vous retient prisonnier ; c'est lui qui, si vous avez un rendez-vous, arrête votre montie ou la retarde, et sur la route fait sonner toutes les horloges en ricanant , pouv vous apprendre que l'heure est passée et votie rendezvous manqué.
Si , près d'une {"euime ijue vous aunez , et à la(iueUe vous n'avez [las encore î>sé faire con-
,)0 i'm: iii:irf; thop tard.
naître votre amour , il vous prend un accès (raudace provenant du jaur qui baisse, ou ,d^un épais rideau qui produit cette demi-obscurilc si favorable aux amanstimides ; si , après avoir hésité vin"t fois , vous ouvrez la bouche pour faire un aveu peut-être désiré , le petit démon est là, qui inspirera à voire belle Tidée de relever le rideau , ou à un esclave la pensée d'allumer des bouijies , ce qui fait que vous lie parlez pas , et que vous perdez une occasion que vous ne retrouverez peut-être jamais.
Comme il en était là de ses réflexions, il avisa que ce démon , quel qu^il fût, semblait s'être acharné particulièrement après lui , et qu'à sa persévérance et son assiduité près de lui , il était impossible qu'il eut le temps de s'occuper autant des autres hommes , — ce qui était unegi-ave injustice. Ce doit être, du reste . dit-il , un démon très gai et très insouciant , et il doit souvent rire de bon cœur.
Cette idée amena insensiblement Maurice à celle-ci.
Ces deux femmes dorment confiantes en leur chevai. Il serait assez plaisant qu'à leur
réveil elles se retrouvassent juste à Tendroit troii elles sont parties; et qui sait tout ce qui les attend de chagrins là où elles vont , et qu^elles éviteraient en n'y allant pas?
Il prit le cheval par la bride , le fit tourner longuement et lui mit la tête du côté opposé , puis le laissa aller. Le cheval , sans hésiter, du même pas, se mit à retourner à Técurie sans que les femmes se réveillassent — et Maurice continua sa roule vers la colline , où il espérait trouver des coqs de bruyère.