‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · COMMENT MAURICE N'OUBLIA PAS LES LIGNES A PÊCHER · texte numérisé non relu

COMMENT MAURICE N'OUBLIA PAS LES LIGNES A PÊCHER

Les routes étaient assez mauvaises.

Maurice mit deux jours à arriver à M***.

En sortant de voiture, il demanda à dîner, et se dit :

— Il est assez désagréable de faire cent lieues dans un vilain pays.

Le pays n^était pas plus vilain quVui autre ; mais on pare de tant d'attraits le pays , la

ville la maison, la chambre où est la femme que Ton aime , qLi''il ne reste aucuns charmes au reste du monde.

C'est pourquoi, continua Maurice, il faut ne rien oublier de ce que j'ai à y faire.

Et il écrivit sur un morceau de papier :

1° Aller chez mon avocat;

2° — chez mon avOilé ;

3° — chez mon huissier ;

4° — chez ma partie adverse ;

5° — chez mon oncle Holier;

6° — chez mon cousin Holier.

Ah diable! dit-il, et les lignes de Richard; il n^ a rien de difficile h faire comme les choses peu importantes , — c^esl ainsi que tel homme qui brave en souriant les plus grands malheurs, tombe sous la plus petite

Et il mit les lignes t'x grosses lettres.

ACiIFtËR DES LIGNES POUR kîckAKft.

Puis il passa encore une demi- heUrèà chercher s'il n'Olïbliàitrien.

— Allons , dit-il , pour ne pas oublier les rtialhëUl'eu^es lignes, je vais commencer par elles.

UÎIB HEURE TROP TAKD. 205

Il s'*infornia do Tadresse du plus ccicbrc fabricant et se mit en roule.

— Monsieur , vous emportez la carte.

En effet, c'était sur la carte Ju restaurant qu'il avait écrit ce qu'il avait à faire, il la rendit et continua son chemin.

Mais il avait tnis tant de temps à chercher où il devait aller , qu'il trouva la boutique fermée , il était également trop tard pour faire ses autres visites , il rentra à l'hôtellerie , calcula qu'il aurait assez de quelques heures pour faire ses affaires, et retint sa place pour le lendemain à midi.

Le matin erl se levant 4 il refit la liste qu'il avait faite la veille.

Voyons :

Il est sept heures , le temps de m'habiller, une heure ;

Il sera huit heures.

Aller chercher les hgaes , une demi-heure ;

Aller chez mon avocat , et causer avec lui , une demi-heure;

Chez mon avoué , une demi-heure , c'*està-dire, comme j'ai plus de choses à lui dire qu'aux autres , une heure ;

Chez mon huissier , un quart d'heure ;

260 UNE HEURE TROl' TARD.

Chez mon adversaire y une heure — là on ne peut traiter TafFaire sèchement, il faut employer certaines formes ;

Chez les Holler , une demi heure.

Il me restera justement un quart-d'heure pour revenir ici.

Ce sera une matinée bien pleine , et j "'aurai fait en cinq heures plus de besogne que je n'en ai jamais fait en cinq mois.

La vie active n'est pas sans quelque attrait , et peut-être est-elle , sous certains rapports , préférable à la vie contemplative.

Elle doit user l'homme moins vite.

Elle est plus conforme au vœu de la nature.

Si Fischerwald était là , il aurait mille citations à me faire pour me prouver qu'elle vaut mieux , sous tous les rapports .

Quelle heure est-il ?

Huit heures.

Diable ! voici tous mes calculs déranges.

Il faut recommencer et rogner.

Je ne mettrai qu'une demi-heure à ma toilette ;

Un quart-d'heuie seulement pour aller chercher les lignes;

Trois quaits-d'heure seulement ch ez ma partie adverse.

Quand il eut fini ce second calcul , Maurice s'aperçut qu'il avait encore perdu un quarld'heure à le faire ; il se dépêcha tellement de s'habiller qu' il y employa trois fois le temps qu'il y mettait d'ordinaire.

Puis il se mit en route.

— Commençons par les lignes , car je les oublierais.

Il arriva chez le marchand de lignes; il n'était pas à sa boutique , un voisin assura qu'il reviendrait dans un instant.

Maurice attendit, il ne fut de retour qu'au bout de vingt minutes.

— Monsieur , j'ai l'honneur de vous saluer, donnez- vous la peine de vous asseoir.

— Je vous remercie , je suis pressé.

— Je ne serai pas plus long-temps à servir monsieur quand il sera assis , et cela le reposera quelques instans.

— Que désire , monsieur ?

— Des lignes , probablement , puisque je viens dans votre boutique.

— La réponse de monsieur est infiniment juste , si je demande cela à monsieur , c'est

que je suis encore préoccupé de la cause qui me retenait dehors quand monsieur est arrivé

— Gardez donc votre chapeau — Figurezvous qu'un homme , il y a deux jours , entre

ici. — Une bouteille de vin ! — Mon ami , lui dis- je poliment , ce nVst pas ici un cabaretier.

— Je ne suis pas ton ami, me dit-il; le seul ami de Ihomme , ^'est le bon vin , donnemVn.

— Mon cher monsieur, repris-je — toujours très poliment — faites-moi le plaisir de regarder autour devons, vous verrez que je suis fabricant de lignes et non pas marchand de vin.

— Alors, me dit-il , pêche-moi un poisson, et accommode-moi-le.

— Mon cher monsieur, dis-je , faites-moi le plaisir de passer votre chemin ; dans Tétat où vous êtes , vous seriez mieux au ht que partout ailleurs.

— Mon état vaut cent fois mieux que celui d\ui malheureux marchand de lignes.

— Je voulus le mettre à la porte ; il me frappa , et aujourd'hui , je Tai fait paraître chez le juge, il ira huit jours en piison. C'est un Tice bien honteux

— Monsieur, dit Maurice, obligez-moi de me servir un peu vite , je suis extrêmeaieni pressé.

— Quelles lignes désire monsieur?

— Cest une commission , et Ton ne m'a pas donné d'autres explications.

— Ceci devient embarrassant — car qous avons :

Les lignes à un et à plusieurs crins.

Les lignes en soie ;

Les lignes en racine ;

Les lignes en corde ;

Les lignes en laiton ;

Sans parler de trois cent ti-enCe hameçons différens.

Je vais cependant vous donner le genre de lignes qui s'applique au plus grand nombre de poissons possible. Le grand défaut de la plupai't des pêcheurs , est de s'exagérer la force nécessaire aux hameçons; avec Jes hameçons des hgnes que je vais vous donner , on prendra :

Des ablettes ;

Des éperlans ;

Des goujons ;

Des perches ;

Des barbillons ;

Des gardons.

Avec des hameçons pas plus gros , moi qui vous parle , j''ai pris une tanche , dont voici , au fond de ma boutique , le portrait d''après nature par un peintre de mes amis. Cest un garçon de talent et dVsprit , qui vient de faire un excellent mariage ; c'est une histoire fort bizarre. Un jour il se rendait chez un parent

— Pardon, monsieur, dit Maurice, mais des affaires

— C'est trop juste : je vous disais donc que j'ai pris cette tanche, qui pesait sept bonnes livres, avec un hameçon pas plus gros que ceux que j'ai Thonneur de vous vendre ; c'était par un grand vent , et avec bien peu d'espoir que je jetais ma ligne à l'eau; un homme du rang de monsieur , qui a reçu sans aucun doute une excellente éducation , ne peut manquer de savoir que le vent est extrêmement défavorable pour la pêche à la ligne.

Maurice se leva.

— Mais j'oubliais que monsieur est pressé. Dans quelle rivière monsieur se propose-t-il de pêcher?

— Je vous ai dit que ces lignes ne sont pas pour moi ; la personne qui m^a chargé de les acheter demeure à A***.

— Très bien, cela me confirme dans l'idée de vous donner de fort petits hameçons; j'ai encore péché , avec ces hameçons , un brochet énorme ; il faut dire qu'ils étaient empilés sur un fil de laiton auquel moi seul jusqu'ici ai su donner toute la souplesse nécessaire.

Mock , dit-il à son commis , va là-haut me chercher le cadre doré.

Mock se fit répéter l'ordre deux fois , puis revint dire qu'il n'avait pas trouvé le cadre.

Le maître s'emporta,

— Monsiuer , dit Maurice, combien vous dois-je?

— Coquin , dit le maître , remontez de suile, ou plutôt j'y vais moi-même.

— Monsieur , dit Maurice

Mais il ne put achever sa phrase , le marchand était monté.

Maurice allait s'enfuir sans les lignes , quand le marchand redescendit avec le cadre.

Comme il était couvert de poussière, il passa quelque temps à l'essuyer.

^JQ, Mm HEURE TROP TARD.

— Tenez , <Ul-il à Maurice , ce polirait est celui d'une femme qu^aimait beaucoup uu de mes amis ; cet ami était le propiiétaire de l'étang où je pris ce brochet monstrueux, dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Si je vous ai apporté ce portrait , c'était pour vous donner une preuve de ce que j'avançais, car je sais que les pécheurs , comme les chasseurs , passent pour mentir aisément ; et en

' fait d'histoire de pêche , je ne raconte rien sans en donner immédiatement la preuve irrécusable.

Aussi ai-je im grand chagrin. J'avais fait peindre une perche foiM; grosse, que j'avais prise dans ce même étang; je donnai le portrait à mon ami; à sa mort, elle fut vendue; eh bien ! un droguiste l'a achetée à vil prix et n'a pas voulu me la revendre, quelque prix que je lui en aie offert; cet liûmme du reste est un sot , comme on peut le voir à son crâne excessivement déprimé. Monsieur, quelle est votre opinion sur la p-îréiiologie ?

— Morbleu! monsieur, s'écria Maurice, dites-moi ca que je vous dois et laisseE-îiioi partir.

Comme il sortait de la boutique, il enten-

dit sonner une horloge, c^était onze heures.

— Allons ! dit-il haut , je n'ai plus qu'une heure.

— Monsieur , dit un passant , cette horloge retarde d'un quart- d'heure.

— Maudites lignes! s'écria Maurice, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'autre chose.

Et il lesjettaà terre, elles tombèrent dans une cave.

— Cependant, dit-il, si je ne puis m'occuper d'autre chose, ûu moins faut-il les emporter.

Quand on eut fait ouvrir la cave et trouvé les lignes, un homme passa en courant, il cherchait Maurice, la voiture n'attendait que lui.

— Il est assez ridicule , dit Maurice en montant en voiture , d'avoir fait cent lieue^, dans le pkis horrible pays , pour aller chercher des lignes à pêcher.

Remarquez que Maurice avait dit d'abord que le pays oi^i il voyageait était un vilain pays.

Mais alors, au tort ne n'être pas celui où était Hélène , il joignait celui d'être le théàtie d'une bévue de Maurice , et il le trouvait le plus horrible pays.

ou MAURICE TROUVE D 'EXCELLENTES RAI- SONS POUR NE PAS SE PRÉSENTER CHEZ HÉLÈNE.

Comme la voiture marcliaif, Maurice, seuî dans la partie oi^i il se trouvait , se mit à penser , faute de mieux , et à raisonner avec luimême.

— Au fait , dit-il , quand il fut à quelques, lieues de la ville, j^aurais mieux fait de laisser partir la voiture sans moi; je n'aurais perdu que le prix de ma place, tandis que ma

négligence risque fort de me faire perdre mon procès , et conséquemment plus des deux tiers de ma très petite fortune.

Comment n^ai-je pas pensé plus tôt à cela?

Qui peut ra'attirer si fort aux lieux que j''ai quittés il y a trois jours?

Est-ce Hélène?

Non , cette femme est comme toutes les femmes, et d'ailleurs

Ici Maurice se répéta tous les argumens qu"'il avait autrefois donnés à Ricliard , pour prouver qu''on ne peut aimer raisonnablement qu'une femme vierge ; argumens que chacun est libre de retrouver au chapitre XP de ce volume.

— Puis avec Leyen , se dit-il , elle est riche et accoutumée au faste et à la dépense ; m'aimera- t-elle assez pour renoncer à ces habitudes ?

A-t-elle assez de noblesse dans l'àme pour y renoncer sans souffrir? car je ne pourrais la voir souffrir , j'aurais envie de la tuer.

Si elle me fait sans regret un pareil sacrifice , n'est-ce pas prendre un engagement sacré que de l'accepter? Si elle abandonne tout pour mon amour , mon amour ne doit-il pas

remplacer tout ce qu'elle m'abandonne ? ne suis-je pas à elle pour toute ma vie ? C'est effrayant. Il me semble voir un torrent dans lequel je vais me plonger et qui va m'en traîner, je suis encore sur la rive , je puis encore ne pas entrer dans l'eau.

Il vaut mieux ne pas revoir Hélène.

Ici Maurice regarda sur la route et dit :

Ces chevaux ne vont guère vite.

Et , continua-t-il , si Hélène n'abandonne rien pour moi, si elle ne sent pour moi qu'un goût passager , qu'elle veut satisfaire , si je m'avise de prendre un amour sérieux pour une femme qui ne m'aime pas , d'adorer une idole de pierre.

Je n'irai pas plus loin , je ne chercherai pas à la voir.

Postillon , dit-il dormez-vous , ou craignezvous d'user votre fouet ? le chemin est magnifique , et les roues semblent rouler d'ellesmêmes.

Sais-je seulement , poursuivit-il , si elle a même pour moi ce goût passager ? ne l'ai-je pas entendue approuver par son silence ce, que sa compagne disait de moi ? ,

Qui sait si elle ne s'est pas laissé séduire

par les plumes que Richard m'a arrachées de Taile , ou par la feinte originalité de Fischerwald?

Non , non , ce n'est pas à une fille entretenue que j'irai demander deTamour; autant demander du miel aux frelons , on n'emporterait que des piqûres.

Comment ? encore des genêts ] nous ne sortirons pas de cette maudite forêt ! il me semble que voilà une journée entière qae nous sommes dedans. — Postillon ^ te serais -tu trompé déroute?

— Monsieur , ce serait difficile , il n'y en a qu'une , et il y a huit ans que je dors, bois et mange sur cette route.

— - Alors , mon ami, tu as de bien mauvais chevaux.

— Mais, mon maître , nous faisons deux lieuesà l'heure, c'est, il roe semble, fort raisonnable.

— As-tu un briquet?

— Un excellent briquet.

— Prête-le moi.

Maui'ice alluma sa pipe , fuma et s'endormit , bercé par les vagues pensées que la fumée du tabac semble produire et emporter.

Au bout (le quelques heures il se réveilla. On était à la couchée.

Le lendemain, il fut le premier levé, réveilla tous les voyageurs , gourmanda les palefrefreniers, aida à seller les chevaux, à les atteler, et ne permit à personne de déjeuner.

Puis aussitôt oue la voiture roula, il se remit dans son coin, et se dit : .

— Cest fini , il ne faut plus penser à Hélène.

Et il se déduisit si longuement une foule d^excellentes raisons pour ne plus penser à Hélène, que toute la journée fut employée à penser qu'il ne fallait plus penser à elle — de sorte qu'elle ne cessa d'occuper son imagination.

Et de temps à autre il appelait le postillon.

— Oh hé! postillon; pour loi cette pièce de 12 kreutzers, si tu presses un peu tes chevaux.

Et le pauvre Maurice eût clé fort embarrassé , si Richard se fût Irouvé là , qui lui eût demandé : Où est-ce donc, mon ami Maurice, que vous êtes si pressé d'arriver ?

Est-ce près de votre père ?

28o UNE IIKIRK TROP TARD.

Ou piès (le moi ?

Ou près du docteur Fischerwald ?

INe serail-ce pas près d''Hélène ?

Près d'Hélène à laquelle il ne faut plus penser.

Maurice descendit dans la forêt, près de la maison delà vieille Marthe.

Elle dînait à sa porte, au soleil couchant»

Rompre n'est oas reculer.

Grisier.

Maurice, une heure après, était devant la porte d'Hélène. Comme il allait frapper , la porte s'ouvrit.

Hélène sortait à pied , suivie d'un domestique.

Elle s'arrêta :

— Soyez le bien-venu, M. Maurice, lui ditelle, ma promenade peut se remettre.

II faut dire que Maurice était venu pour passer près d'Hélène le plus long-temps possible. Mais, son sourire, le son de sa voix , Taspect de son corps souple et gracieux , de sa démarche noble et légère , Pémurent à un tel point, qu'il ne pouvait respirer , et qu'il lui

dit:

— Pardon , madame , j'arrive de voyage ; mon retour chez moi est nécessaire. Je ne voudrais pas interrompre votre promenade , je venais seulement vous apporter cette branche d'églantiers que j'ai cueillie — où vous savez.

— Vous êtes bien bon , dit Hélène.

Elle regarda labranche, et feignant de sentir une fleur , y déposa un baiser 5 des larmes roulaient dans ses yeux.

— Je ne sortirai pas, dit-elle.

Elle attendit un moment, pour voir si Maurice demanderait la permission de lui tenir compagnie.

Mais lui , son émotion était loin d'avoir diminué. Il salua et partit. Hélène le regarda aller avec surprise. Il avait l'air de s'enfuir.

II allait respirer.

Mais , pour ne pas s'avouer à lui-même son émotion ou sa timidité, il se dit : J'ai bien fait, je ne |a verrai plus.

Et il alla se coucher dans le logement qu'il avait loué vis-à-vis les fenêtres d'Hélène.

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