DEUX OMBRES
— Allons , dit Maurice en sortant du bois , il n'y a pas moyen d'aimer les femmes ; il n'y a rien dans ces âmes-là ; elles ne voient qu'avec les yeux, elles n'entendent qu'avec les oreilles , leur cœur ne voit ni n'entend ; — voici deux femmes : toutes deux belles et spirituelles, c'est-à-dire, réunissant les qualités les plus désirables, pas une des deux n'a
compris mon silence, ni le bavardage de Fischerwald et de Richard.
Fischerwald , avec ses idées communes et rebattues, ses trivialités, et ses pensées traduites avec le texte en regard, est pris au mot quand il s^annonce original. —
Richard, décrivant, avec les paroles dont je me suis servi ce matin , un spectacle qu'on a sous les yeux — comme ces peintres qui mettent au bas d\m tableau de fleurs : iris^pwohie et acacia , se défiant, ou de la fidélité de leur imitation , ou de Pintelligence de leurs spectateurs — passe pour un homme qui sent vivement et poétiquement.
Pas une de ces deux femmes n\T compris qu'on ne décrit qu** après la sensation , qu'on ne peint l'amour que lorsqu'on n'aime plus, — Richard avait raison , quand il me rappelait mes paroles. —
Une faut demander aux femmes que du plaisir.
Je suis fâché de n'avoir pas donné ma lettre à Hélène. "
Il faut dire qu'au moment d'arriver au bateau , Maurice avait mis dans la poche de son gilet la lettre qu'il avait écrite pour Hélène,
pliée très petite, pour pouvoir plus facilement la lui "lisser dans la main , mais à la vue d'*Hélène , au son de sa voix , il avait compris combien sa lettre était ridicule, et il Pavait, sans qu'on s'en aperçût , froissée et enfouie dans une autre poche.
Sans s'en apercevoir , et par un détour, il était arrivé au pied de la maison ; il y avait de la lumière dans la chambre d'Hélène , il y porta les yeux , il aperçut deux ombres sur le rideau blanc.
— Non , non , dit-il , elle comme les autres! ni âme , ni poésie ; elle est là, avealui.
Il s'en alla à grands pas. Au moment de perdre la maison de vue, il se détourna et regarda :
— Encore les deux ombres !
Il fit un pas, et s'appuya contre un tronc d'arbre.
— Je suis fatigué, se dit-il , autant reprendre haleine ici qu'ailleurs.
Il resta les yeux fixés sur le rideau, puis la lumière disparut ; il regarda aux autres fenêtres pour voir si la lumière passait et si une des deux personnes avait quitté la chambre — Il attendit long-temps, on pouvait être passé dans une pièce au fond.
La lumière ne reparut pas.
— Il est évident que les deux personnes dont j'ai vu les ombres sont couchées dans cette chambre.
— Pas d'âme , répéta-t-il — après cette soirée , elle eût voulu être seule , elle n'eût pas consenti à passer la nuit dans ses bras.
Je partirai demain matin.
Il se rappela qu'il avait affaire à cinquante lieues de là, pour un procès dont dépendait une partie du peu de bien que son père avait à lui laisser, et qu'il avait toujours négligé d'y aller , depuis un mois que sa présence était nécessaire.
Le matin , il alla trouver Richard.
— Je vais à M*****.
— Pourquoi faire? dit Richard.
— Pour mon procès.
— Alors , rapporte-moi deux lignes à pêcher , c'est le seul endroit où on sache les faire.
— Adieu.
— N'oubhe pas mes lignes.
Comme il partait, Richard le rappela.
— Tu es fou , lui dit- il , tu pars et tu as loué un appartement vis-à-vis des fenêtres
UNE HEURIv TROP TARD. Tù'j
(VHélène, lequel tloii cire prêt aujourdMiui iiicme. •
— Je ne m^occupe plus de celle femme , dil Maurice.
— Eh bien ! moi je m"'en occuperai ; prêlemoi Tappai lemenl.
Ici Maurice, fut désagréablement impressionné, — il voulait bien renoncer à Hélène, mais il ne voulait pas que Richard la possédât.
Néanmoins , comme il craignait que celui-ci ne le mît encore en contradiction avec luimême en lui rappelant les excellentes raisons qu'il lui avait données pour n'aimer qu'une femme vierge ;
Il lui dit :
— Volontiers , je vais l'envoyer la clef.
— N'oublie pas mes lignes, répéta Richard.
— Ne crains rien , répondit Maurice.
Mais il eut soin d'oublier d'envoyer la
clef.
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IJO
Hélène cependant, cette nuit-là, ainsi que celle qui avait suivi sa première rencontre avec Maurice, avait refusé de recevoir Leyen dans son apparlemenl.
Et Gahrielle avait partagé son lit; c'était Gabrielle la seconde personne dont Maurice avait vu Fombre sur le rideau.
Elle fît semblant de dormir , pour pouvoir
26o UNE HEURli TROP TARD.
se livrer tout entière aux pensées qui lui gonflaient Tespritet le cœur; elle aimait Maurice.
Elle ne le connaissait pas, mais elle Pavait deviné , et d'ailleurs leurs deux âmes avaient rendu un son — semblable au son de deux harpes , dit Schiller ;
Harfentône in einander spielen In der himmelvollen harmonie.
De deux harpes qui s^u?îissent pour une harmonie dwine.
Il suffit qu'aune note ait retenti à Tunisson , pour qu'on sache que les deux instrumens sont d'accord, et prêts à s'unir
Pour une divine harmonie.
XLVIU.
Le comte Leyen fut invesli d'une charge honorifique près de l'électeur; il annonça à Hélène qu^elle le rejoindrait à la résidence un mois après qu'il y serait arrivé.
On commença tout de suite à s'occuper des préparatifs de son départ.