LUI
Maurice mit prompiemenl son habit et son chapeau , et emporta sa cravate quHl attacha en descendant Pescalier.
On annonça Maurice. Hélène le reçut comme si sa visite eût été raccomplissement d'aune promesse. On approcha un fauteuil , mais Hélène fit une place à côté d'elle sur le divan ; Maurice s'assit et lui dit :
— Ma visite est un peu brusque : j'ai à vous parler.
Hélène répondit par un sourire gracieux et engageant.
2g6 UNE HiiURi: trop tard.
Maurice continua :
— Je ne ferai pas d'exorde, je n^emploierai ni détours ni précautions oratoires ; je vous crois capable de me comprendre.
— Voici déjà l'exorde et les précautions aléatoires, dit Hélène.
— Ecoutez-moi , continua Maurice , sans remarquer le sourire d"'Hélène , j^ai compris qu'il y avait en nous quelque chose d''homogène...
— Oli! monsieur, dit Hélène, vous êtes trop savant.
Maurice ne comprit pas qu''Hélène ne l'interrompait ainsi que pour prendre une contenance et cacher le trouble que lui causaient ses paroles.
Il lui prit la main.
-^ Ne m^inlerrompez pas; nos âmes sont sœurs , il doit y avoir entre elles un lien queV qu**il soit. Je vous demande une affection: amour ou amitié , il me faut une affection de vous.
— Et, dit Hélène, en fixant sur Maurice ses grands yeux , où cette fois il n'y avait plus de sourire, que me donnerez- vous en échange?
— Mon amour , mon âme , ma vie.
. — Si je VOUS connais bien, comme je le crois, vous m'*ofFrez beaucoup.
— Si vous ne pouvez , poursuivit Maurice, m^aimer de toule votre âme , comme un amant , aimez-moi comme un ami , comme un frère ; loin de vous , je sens comme une mutilation , je ne respire pas bien dans Tair auquel votre haleine ne s''est pas mêlée ; la natLU-e est morte partout hors de Thorizon que peuvent parcourir vos regards.
— Mon amitié ! monsieur , dit Hélène — répondant seulement aux premiers mots de Maurice, qui Pavaient assez frappée pour Pempêcher d^enlendre le reste — mon amitié ! me conseillez-vous donc de partager ainsi mon âme , et pensez-vous que ce soit trop de l'âme tout entière pour Vamour? Si j'aime un homme, je veux me donner tout entière à lui ; je veux garder pour lui mes pensées , mes regards , mon haleine ; je a'ai rien pour Tamitié , je ne vis plus pour le reste du monde.
Maurice pâlit.
— Aimez-vous donc quelqu'un ? dit-il ; et il attacha ses yeux mordans sur ceux d'Hélène.
— Je le crois , dit Hélène , si c'est aimer que
de ne plus trouver son cœur dans sa poitrine et de le sentir battre dans la poitrine d'un autre.
Si c'est aimer que de n''avoir plus d'yeux que pour lui , d'oreilles que pour lui ; de voir ses traits devant moi le jour et la nuit; de ne voir que lui , même quand je me regarde dans mon miroir ; de n'entendre , quand d'autres parlent ou exécutent une musique harmonieuse , que sa voix pénétrante; de ne me souvenir de rien, que des quelques paroles que je lui ai entendu prononcer.
— Madame ! madame ! dit Maurice avec une voix sévère et un regard sombre , vous jouez là un jeu cruel pom^ moi et dangereux pour vous , de m'ouvrir ainsi votre âme si ce n'est pas moi que vous aimez .
— Aussi , dit Hélène , est - ce vous que J'aime.
Après ces paroles, elle avait caché son visage dans ses deux mains et sur les coussins du divan , et des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux.
Maurice s'était jeté à terre et baisait ses genoux et ses pieds.
Après un long silence , Hélène lui dit :
— Allez-vous-en, revenez plus tard, j'ai besoin d'être seule.
— Quand reviendrai-je ? dit Maurice , qui , autant qu'Hélène , désirait être un peu abandonné à ses pensées.
— Je me mettrai à la fenêtre.