‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 5 sur 14 · D'UN COMTE 9UI MARCHAIT DANS X.A RUE · texte numérisé non relu

D'UN COMTE 9UI MARCHAIT DANS X.A RUE

C'eût été un charmant spectacle de voir Hélène et Marie y toutes deux seules dans une petite chambre , pauvre , mais admirablement propre; le mobilier se composait d'un seul lit , de deux chaises , d'une grande table , et d'une petite toilette avec une glace ; les deus jeunes filles à peine vêtues , les cheveux seulement relevés sur la tête y travaillaient avec T. 1. 6

ardeur. En peu de leçons, Hélène était parvenue à seconder assez bien Marie, qui enluminait des estampes pour les libraires et les marchands de nécessaires. Heureusement pour les deux amies que, lorsque Hélène était arrivée, Marie avait reçu une très forte commande et qu''elles avaient de Touvrage plus qu''elles n^en pouvaient faire ; de sorte qu'elles gagnaient très bien leur vie en travaillant assiduement , et en observant la plus stricte économie.

Les parens d'Hélène n'avaient dirigé contre elle aucunes poursuites; elle leur avait écrit pour leur enseigner un endroit où ilspouvaient adresser leurs lettres , les priant instamment de lui donner de leurs nouvelles, et surtout de celles de son père dont la maladie lui causait les plus graves inquiétudes. Mais ils n'avaient répondu ni à une première ni à une seconde lettre.

Tous les trois ou quatre jours, un peu avant la nuit, Marie et Hélène allaient porter leur ouvrage et recevoir leur argent , puis elles rentraient chez elles le plus vite qu'il était possible.

Un soir , quelques soins de ménage retinrent Marie, Hélène alla seule chez le libraire

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qui leur donnait de Pouvrage ; en revenant , elle alla voir si son père ou sa mère ne se seraient pas décidés à lui écrire; il n'y avait rien, elle se remit en route triste et rêveuse.

La pauvre enfant, elle était bien abandonnée , elle qui , élevée dans Pabondance , les soins et la sollicitude , n'avait jamais respiré que Pair pur de la campagne; elle était obligée d'aller seule par les rues pour porter l'ouvrage de ses mains , et il n'y avait au retour qu'une jeune iille comme elle, bonne et prévenante, mais devant laquelle elle n'osait pleurer, car c'eût été l'affliger inutilement. Marie faisait tout ce qui dépendait d'elle pour rendre plus supportable la situation de sajeune amie; mais, orpheline dès son plus bas âge, elle était accoutumée au travail, à l'air renfermé d'une chambre et à la solitude ; elle ne sentait pas tout ce qui manquait à Hélène, et quand elle la voyait triste et abattue , elle lui en faisait doucement des reproches ; Hélène alors tâchait de cacher son chagrin.

Comme elle cheminait, songeant tristement à tout ce qui s'était passé pour elle depuis quelques mois , songeant aussi à l'avenir plus incertain et plus triste encore que le pré-

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sent, il lui venait presque tles regrets de n'avoir pas épousé le garde général ; elle n'aurait pas été séparée de sa famille et sevrée de ces douces habitudes d'aflfections dont elle sentait si douloureusement la privation. Elle se trompa de chemin, voulut revenir sur ses pas et s'égara complètement; alors elle fut forcée de s'adresser à un marchand pour demander sa route. Un homme passait alors, qui s'arrêta, et lui offrit poliment de la conduire ; Hélène le remercia, et lui dit qu'elle aurait assez d'une simple indication. L^inconnu alors cessa d'ind'insister, et tandis qu'Hélène se hâtait de regagner la maison, il resta debout^ stupéfait et comme pétrifié jusqu'au moment où il ne la vit plus; alors il entra chez le marchand, et lui demanda s'il connaissait cette jeune fille.

On ne rencontre pas souvent en effet de figures semblables à celle d'Hélène, ce n'était rien que ses cheveux bruns , ses yeux noirs, les contours parfaits de sa figure , ce qui touchait et faisait fi-issonner le cœur au premier aspect , c'était sur sa physionomie un calme , une pureté que l'imagination ne donne qu'aux anges — et quand elle levait les yeux , un regard douv , velouté, et cependant triste et pé-

nétrant — et encore dans la tailie et la démarche une majesté sans raideur , une grâce aérienne.

Le marchand n^avait jamais vu Hélène et ne put satisfaire la curiosité de Tinconnu, qui parla bas à un domestique qui le suivait; le domestique marcha rapidement sur les traces d^Hélène, et son maître continua paisiblement son chemin.

rx COMTE UBTXM A HSI.XNE.

Mademoiselle ,

Vous êtes bien belle ; je ne suis pas probablement le premier à vous dire. Depuis le jour où un hasard m'a fait vous rencontrer , je n'ai pas eu d'autre pensée que vous; tous les plaisirs qui me suffisaient auparavant m'ennuient et me fatiguent , mon seul plaisii^ a été de m'occuper de vous.

Une chose surtout m'a frappé ; autour de

moi se pressent des femmes en foule , quelques-unes sont belles , toutes sont richement parées ; le satin , les dentelles et Vov rehaussent leur beauté; leurs cheveux étincellent de diamans; mais aucune n^a cette beauté angélique , cette suavetô de formes , cette virginité dans la voix et le regaid , qui font que vous ne ressemblez à aucune femme , que depuis que je vous ai vue elles sont pour moi moins que des femmes , ou vous plus qu^une femme. Eh bien ! le sort a été envers vous plus qu''injuste, il a été absurde.

Tandis que tant de fepq^^les auxquelles vous êtes si supérieure par votre natui^ emprisonnent de grands pieds dans de petits souliers de satin, revêtent leur corps déformé des plis ondo vans de la soie, enlacent des fleurs artificielles dans leur chevelm^e artificielle , il senjble d'aborfi que pour yous, pour ^os formes élégantes , il faudrait inventer 4ps ùst sus plus riches et plus fins ; qu^ pour yo6 petits pieds le satin est grossier ej^ peut les blessiBr; que votre chevelure secoue autour de vo\4smi parfum plus doux que ceux d§ F^rabie, p\ que la nature n''a pas de flepr^ as§^;p fi-îiîçbes^ pqur la couronner.

Bien loin de là, une toile grossière, une coiffure commune semblent s^efForcer de voiler et de dénaturer votre beauté. Il faut qu'on la devine, averti par ce frémissement que cause la présence d'une divinité.

D'ordinaire, la nature, comme un noble artiste, semble fière de ses chefs-d'œuvre; elle a soin que tout autour d'eux ajoute à leur éclat et relève leurs avantages. C'est sous un ciel pur qu'elle a fait naître les plus brillans oiseaux, c'est dans les plus belles fleurs qu'elle a caché les plus suaves parfums.

Ce que je vous demande, mademoiselle, c'est de réparer cette sottise du sort , c'est de transplanter une fleur que la nature a pris plaisir à former sous le ciel et dans l'air qui lui conviennent , sans souffrir qu'elle étale ses couleurs, exhale son parfum, et vive sa courte vie , sans que personne la voie et la respire , et se nourrisse de son miel.

Si les diamans doivent être quelque part , c'est sur votre front; je dis les diamans parce que c'est ce qu'il y a de plus rare et de plus beau; je voudrais qu'on pût trouver quelque chose qui ne fût que pour vous, je voudrai?! vous couronner d'étoiles.

xvn.

OOMTX X.STEW A HilÀNX.

Vous n'avez pas répondu à ma lettre , mademoiselle , c'est que vous ne m'avez pas compris ; vous avez confondu mon honmiage avec des hommages vulgaires souvent ofFensans pour la femme qui en est l'objet. Vous n'avez pas compris, que vous aviez fait naître en moi une noble pensée ; que j'ai voulu , non acheter ni payer votre amour , que tous les trésors de

la terre ne pourraient payer , mais avec mon amour vous offrir tout ce que le sort m'a donné, et qui devrait vous appartenir, car ceux-là doivent être rois et maîtres de la terre et de ses trésors qui ressemblent le plus à Dieu , qui a tout fait; et jamais les extases de mon imagination ne m'ont fait aussi bien comprendre qu'il est des êtres au-dessus de l'homme, ministres de bonté , chargés de distribuer à chaque homme sa part des libéralités de Dieu , sa part de félicité dans cette vie , que votre courte apparition.

Je vous aime , mademoiselle.

Je n'ai ppint l'insoiepce de vous offrir de l'argent pour votre amour, je vous ofïre mon amour en échange du vôtre. La richesse que je dois au hasard ne doit pas plus être un vice à vos yeux que voti'e pauvreté n'en est un aux miens ; je ne prétends en tirer aucun avantage, il ne serpit pas juste que C€? fût pour moi une cause d'exclusion. Si vous n'aimez personne, vous aimerez ; pourquoi ne serait-ce pas moi? à coup sûr ce ne sera jamais un homme plus passionné. Aimez-moi, non parce que je suis riche , mais quoique je soi^ riche. Sj vous étiez riche ei moi pauvre, je vous aimerais de même,

et je n^hésiterais pas à vous Pavouer. Si la fortune ne donne ni vertus ni élévation d'àme, elle ne les ôle pas néanmoins. Je vous aimerais de même fussiez-vous plus riche que la reine de Saba , et je ne rougirais pas de vos dons. En amour celui-là est le bienfaiteur qui veut bien recevoir de l'autre.

Répondez-moi un seul mot , dites-moi au moins que mon amour ne vous ofTense pas , et que vous n'avez pour moi ni haine ni mépris. En ne me répoiidant pas , jeune , fraîche et naïve comme je vous crois être , vous agissez exactement comme ferait une adroite coquette qui ne voudrait ni faire naître ni faire mourir Pespoir.

HÉZiÈNE AU COMTE I.ETZlf.

Monsieur le comte,

Je ne vous hais ni ne vous méprise ; loin d'être ojBfensée de vos senlimens pour moi et de vos généreuses intentions , je ne puis que vous en remercier et vous en savoir gré , mais je ne veux ni ne dois les accepter. Je vous aimerais , monsieur le comte , que je ne voudrais pas être votre maîtresse ; vous n'aimeriez bientô^t plus une femme que le monde mépri-

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serait. Mais je ne vous aime pas. Il n^ a là ni coquetterie ni adresse. Pauvre jeune fille, je ne suis pas si savante , et j'espère ne l'être jamais. Je ne vous aime pas; vous êtes assez spirituel et assez honnête homme pour comprendre que notre correspondance ne peut être plus longue ; ayez , je vous prie , la bonté de ne plus envoyer le domestique qui me suit quand je sors , et reste des journées entières sous mes fenêtres ; je ne recevrai plus de lettres, la présence de votre domestique ferait jaser sur moi. Si je ne puis accepter vos dons, ne m'enlevèi pas mon seul bien , ma réputation de sagesse et d'honnêteté.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, votre très humble servante.

Helenk.

uiol j aahqàm bwov an tu m.-

J) fOfîi 'iiK)q ?fi 'i.'îiJiisa ?,ov oï) iièmaiik) Q'ii-^h

. ; 1 )io'i9rno'i no t'.j.'o/

VM-ir CIVliRB.

Malgré la lettre d'Hélène, le comte ne perdit pas courage ; seulement il fit quitter sa livrée au domestique chargé de lui rendre compte de ce qui se passait. Il voulut essayer de quelques présens; ils ne furent pas reçus : il savait les jours où sortait Hélène , et jamais il ne manquait de se trouver sur son chemin.

Cependant il finit par perdre patience : une autre intri^'ue vint de distraire. Hélène n^enlcndit plus parler de lui , et lui ne pensa plus à elle que comme on se rappelle un songe agréable dont l'impression s'efface tous les jours.

Cependant arrivait le printemps.

Le soleil, plus chaud, colorait les toits qui semblent le salir : les rayons du soleil doivent se coucher mollement sur Therbe et le feuillage.

Sur le bord des rivières fleurissaient les chatons des saules , autour desquels venaient déjà bourdonner les abeilles^ on sentait un besoin d'air frais , et la poitrine s'en gonflait avec avidité.

Les premières violettes parfumaient l'herbe et la mousse ; les cerisiers balançaient leurs riches panaches de fleurs blanches ; les trembles , les hêtres , les érables, se couvraient de feuilles , ainsi que les aubépines ; les oiseaux d'hiver avaient cessé leurs chants secs et aigus, et la fauvette dans le jeune feuillage des lilas faisait entendre sa voix pleine et vibrante ; le rossignol aussi commençait à chanter.

On était au mois d'avril.

UNE HEURE TROP TARD. 9g

Pour la première fois de sa vie , Hélène ne jouissait pas de ce réveil de la natui^ ^ elle demeurait tristement renfermée entre des murailles humides , — elle , accoutumée à renaître avec les fleurs sous les rayons caressans du premier soleil.

De sa fenêtre, elle voyait du ciel à peu près une toise carrée; mais elle le voyait bleu, transparent : c'était assez pour lui rappeller la forêt qui devait feuillir et exhaler un doux parfum; l'herbe qui, perdant ce vert morne et froid de Thiver, prenait une teinte jeune et vigoureuse. Que n'eût-elle pas donné pour une branche en feuilles, pour quelques fleurs de prunier !

Mais, dans les villes, on ne fait que soupçonner le printemps par les indications de Talmanach , et par l'aspect de Tair chaud et transparent ; les plus belles fêles de la nature ne sont, pour Thabitant de la ville, que l'harmonie lointaine d'un bal pour le pauvre qui meurt de Iroid à la porte de rhôtel.

La pauvre Hélène pleurait , — puis elle tomba malade.

Marie la ?oigna comme eût fait une mère;

lOU LiSE HEL'HK I ROl> TARD.

il fallut paver un médecin et acheter dej. drogues.

Mnrie travailla une partie de la nuit; ses jolis yeux devenaient rouges et fatigués ; son teint perdait sa fraîcheur. Hélène s'en apercevait , et lui serrait les mains en pleurant.

Marie s'en aperçut aussi , et , en se regardant dans son miroir , elle sentit s'échapper de ses yeux une larme qu'elle se hâta d'essuyer.

Pour Maurice , un jour il partit pour aller dessiner quelques fleurs de Fherbier de son ami Fischerwald , puis en route il se dit : Dessiner des fleurs quand les abricotiers fleurissent ! Bast I je vais aller vivre au milieu des arbres qui se chargent de feuilles et de fleurs , et d'oiseaux qui chantent ; je vais marcher sur l'herbe et sur les violettes et sur les fleurs de fraises ; je vais respirer le parfum du jeune feuillage ; je vais voir la nature reprendre ses habits de fête ; je vais gonfler ma poitrine d'air ; je vais vivre à la campagne ; je vais me sentir et m'écouter vivre : la vie est au printemps une jouissance et un bonheur.

Et il partit : de sorte que l'ouvrage de son ami Fischerwald fut suspendu ; de sorte que

U»E HEUKE TROP TARD. loi

rimprimeur lie put continuer à donner à Marie des gi*avures à enluminer, et que Marie se trouva sans ouvrage : alors elle vendit, sans rien dire à Hélène, une petite croix d^or qu'elle tenait de sa mère 5 mais Hélène le vit. et, sans lien dire non plus, Tembrassa en pleurant. Cette somme suffit quelques jours^ mais elle devait avoir une fin, et Marie, qui sortait cependant tous les jours, ne pouvait trouver d'ouvrage.

Hélène voyait décroître chaque jour les misérables piles de kreulzers qui étaient sur la cheminée, et après cet argent il n\ en aurait pas d'autre. Hélène songea qui si Marie était seule, elle pourrait avec ce qui lui restait attendre qu'il lui arrivât du travail ; tandis que les dépenses accrues parles frais de la maladie auraient dévoré les quelques groschen, et que toutes deux se trouveraient sans ressources cl sans pain.

Un matin donc que Marie, comme de coutume, était sortie pour voir si quelqu'un voudrait lui donner à travailler Hélène dit à une vieille voisine que Marie, à qui elle avait quelcjues obligations, avait priée de rester près d'elle :

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— Ma bonne , je ne puis voir plus longtemps Marie se tourmenter et s'accabler de privations pour moi : on m'a dit qu'il j a des maisons où Ton reçoit et où l'on soigne les pauvres malades, faites-moi l'amitié de m'y conduire, je vous en aurai une grande reconnaissance.

— Comment I s'écria la vieille, vous voulez aller à l'hôpital ?

— Pourquoi pas ma bonne ?

— Mais, ma chère, dit la vieille en joignant les mains, il n'y a que les misérables qui vont là.

— A coup sûr, dit Hélène, aucun d'eux n'est plus misérable que moi. Dites-moi, ma bonne voisine, voulez-vous m'aider à m'ha-

biller, pour que nous puissions partir avant le retour de Marie.

— Non, non, dit la vieille, mademoiselle Marie ne me pardonnerait pas de vous avoir aidée dans un semblable projet.

— Comme vous voudrez, ma bonne, dit Hélène avec des yeux que la fièvre rendait ardens. Si vous ne voulez pas m'aider, j^irai seule en m'appuyant contre les maisons : on ne refusera pas de m'indiquer le chemin, et

en parlant ainsi elle se leva sur son séant ; mais sa tête appesantie par le mal retomba sur le traversin.

— Vous, le voyez dit la vieille, vous n'auriez pas le force de faire le trajet.

— Mais alors que vais-je devenir avec ma pauvre Marie ? Malgré les privations qu'elle s'impose, elle ne pourra bientôt plus payer ni le médecin ni les drogues, et la pauvre' fille me verra mourir sous ses yeux, sans pouvoir me donner du secours. Au nom<lu ciel ! ma bonne j trouvez moyen de me faire porter à l'hôpital, ou, quand je devais tomber à chaque pas, je m'y traînerai seule. Elle fit encore un effort pour se lever, la vieille Tanêta. Puisque vous êtes si décidée, dit-elle, ma pauvre enfant, je vais appeler mon mari et son fils ; ils vous porteront sur une civière.

— Merci, ma bonne, merci, dit Hélène, je n'oublierai pas ce service, et si je ne meurs'pas, si jamais je suis moins pauvre, je saurai le reconnaître.

Alors la vieille alla chercher son mari et son fils, et tout deux, après avoir couché Hélène sur une civière couverte, la portèrent à l'hôpital.

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La pauvre fille était tellement brûlée et fatiguée par la fièvre, qu'elle était comme morte et n''entendait rien des questions que Ton faisait à chaque pas à la vieille qui raccompagnait.

— Qui portez - vous donc ainsi, dit une femme ?

— Hé ! ma chère dame, dit la vieille, c'est une pauvre belle jeune fille bien malade que nous portons à Thôpital.

Un jeune homme s'était arrêté pour entendre la question et la réponse.

Unejeune et belle fille! se dit-il, seule, sans amis, sans autre secours qu'une vieille femme qui la porte à l'hôpital. J'aimerais une femme ainsi abandonnée des hommes et du ciel ; celle-là serait toute à moi ; je serais pour elle les hommes et le ciel; toutes ses affections seraient pour moi ; je remplirais son âme tout entière ; toute sa vie serait à moi, à moi seuL Parbleu ! on dira ce qu'on voudra, je ne laisserai pas passer [ainsi sur une civière, peutêtre de quoi remplir toute ma vie de bonheur, et si je me trompe, ce sera toujours une bonne action. Qu'il est beau de dire à cette jeune fille : Tu n'as pas une mère pour te soigner daijs ta

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maladie, et poui' veiller à ion chevet, élever ta tête trop basse, et recevoir dans son cœur les plaintes et tes gémissemens ; tu n'as pas un amant qui travaille pour toi, qui souffre de ton mal, et prenne ta fièvre sur tes lèvres; tu n'a pas d'amis î et Dieu te laisse pleurer, et souffrir et mourir.

Moi,je serai ta mère, ton amant et ton Dieu; je te soignerai , et je veillerai près de loi , et j'appuierai la tête malade sur mon bras ; je travaillerai pour toi, et je ne te laisserai pas mourir, et cette vie que je t'aurai conservée, je la ferai heureuse par le don de ma vie et de mon àme; je la com^onnerai d^amour. Pardieu ! on dira que je suis fou ; mais on ne portera pas cette jeune fille à l'hôpital.

Et Maurice leva la tête; mais dans sa rêverie il s'était arrêté , la civière avait marché, — et il y avait trois rues; il demanda à un marchand par où avaient pris les porteurs. Cet homme n'avait rien vu, mais il le regarda avec curiosité : ces regards embarrassèrent Maurice; il s^en alla.

Malédiction ! dit-il , combien de fois l'homme a-t-il son bonheur à ses pieds sans^ daigner se baisser pour le ramasser 1

Quelques instans après, le premier moment (lliumeur passé, il songea que ce qu^il avait rêvé n'était guère possible; cette fille est peut-être d'une très mauvaise nature , pculclre est-ce une prostituée. Il continua sa roule en riant de son enthousiasme.

Hélène fut placée dans une des salles de rhôpilal : c"'étail une longue salle avec une rangée de lits de chaque côté.

Sa jeunesse , sa beauté et la douceur de sa voix affaiblie, lui attiraient quelques égards; mais la pauvre fille était si malade qu'elle ne s'en apercevait pas , elle était plongée dans une torpeur presque complète , ses yeux en-

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tr^oiiverls ne voyaient pus, ses oreilles n'entendaient pas.

Marie ^ aussitôt qu'elle rentra et qu'elle apprit ce qui s^était passé, accourut à riiôpilal. Quand elle arriva, et qu'elle vit Hélène confondue avec les femmes les plus misérables et les plus abandonnées; couchée comme elles, vêtue comme elles , elle se sentit le cœur bien gros; cependant elle comprenait qu'Hélène avait pris le parti le plus sage , et chaque jour elle venait passer une partie de la jovu'née auprès de son lit , car malheureusement elle n'avait pu trouver d'ouvrage, et son temps n'était pas employé.

Les médecins et leurs élèves , dont l'attention avait été éveillée par la beauté d'Hélène, ne tardèrent pas à s'apei'cevoir de tout ce qu'il y avait en elle de noble et d'élevé; aussi , quand ils allaient de lit en lit , examinant chaque malade et faisant leurs prescriptions d'un ton brusque et indifférent, leur attitude, leur son de voix changeait au lit d'Hélène , et naturellement, au lieu de la désigner comirié les autres par le numéro de son lit, ils rappelaient mademoiselle ^ lui parlaient avec bienveillance, cherchaient à lui donner du cou-

rage et de l'espoir, ia recommandai en l aux garde-malades, et jetaient encore ini regard de son côté , après qiTils étaient passés au lit suivant, oii ils retrouvaient leur indifférence et leur brusquerie.

Un jour, tandis que Hélène, de sa douce voix, disait, comme de coutume , au médecin et à ses élèves : Merci , Messieurs , une vieille femme , dont le lit était voisin du sien, vieille femme avec des cheveux d'un gris sale s'échappant en désordre de son bonnet, aux veux creux et hagards , au corps miagre et desséché, lui dit d'une voix aigre et cassée :

— Pauvre folle! de les remercier; crois-tu donc que ce soit par bonté qu'ils te montrent de l'intérêt? Si c'était de la compassion, ils en auraient aussi pour moi qui suis plus malade que toi ; mais les brigands me laissent mourir, moi, parce que je suis vieille. S'ils te parlent à voix douce, c'est parce que tu as de beaux yeux , des cheveux bruns, soyeux , et qu'en prenant tonbras pour te tàter le pouls , ils découvrent ta jeune poitrine douce et blanche. Mais, ma pauvre fille, tout cela n'empêche pas de mourir, vois-tu; il le faudra mourir comme moi, que tu regardes avec dégoût.

IlO UNE HEURE TROP TARD.

Tu enlendSf ma belle demoiselle j il te faudra mourir comme moi : ils ont hoché la tête en le quittant.

— Oh ! dit Hélène , ne me parlez pas ainsi.

— Dans le lit oh. tu es étendue, dit la vieille femme sans Técouter , il y avait avant toi une fille aussi jeune et aussi belle que toi , elle est moi te ; les plus grands yeux s''éteignent , la plus petite bouche reste ouverte et sans haleine. Ils Font emportée pour la disséquer, et ces brigands qui sont si bons pour toi , ils l"'emporteront et te disséqueront aussi.

— De grâce , dit Hélène, laissez-moi ; que vous ai-je fait pour me parler ainsi !

— C'est que tu fais la fière de ce que ces coquins de médecins s'arrêtent plus longtemps à ton lit qu'au mien , c'est que tu es orgueilleuse de ta beauté et que je t'ai vue plusieurs fois détourner les yeux de mon lit. A quoi te servira ton beau corps quand il sera nu sur la table de dissection , et qu'il te couperont par morceaux avec leur scalpel ?

— Au nom du ciel , taisez-vous , dit Hélène.

— Il ne faut pas mépriser les vieilles femmes , sotte créature, il te faut mourir comme

Ja vieille femme et peut-êti^e avant elle, et qui pis est sans avoir vécu , alors que la vie que Ton n'a pas goûtée paraît belle et riante. Tes lèvres roses seront froides et mortes avant qu'un baiser d'amour les ait touchées; tes yeux resteront fixes et morts avant qu'ils aient rencontré un regard d'amour; la vieille femme est plus heureuse que toi , elle a vécu sa vie^ et elle ne regrette dans la vie que la vie seule : elle a épuisé les plaisirs. Pourtant si cesgens n'étaient pas des brigands, ils ne me laisseraient pas mourir. Oh ! les brigands , les scélérats !

Heureusement pour Hélène , la colère fatigua tellement celte femme , qu'elle se retourna et tomba assoupie ; mais Hélène resta avec de tristes impressions. — Comment , ditelle , je vais mourir si jeune , et, comme elle dit , sans avoir vécu , sans avoir été heureuse, sans avoir été ni épouse ni mère ! Je vais mourir de misère , sans que ma mère , ni mon père, ni mon frère Henreich soient près de mon lit , sans que personne pleure ni me dise adieu , et cette femme dit qu'on portera mon corps nu sur une table , et ma mère ne sera pas là pour protéger ma pudeur , pour empê-

1 1 J UNE Hi:URE TROP TARD.

cher d'atFreux regards, pour renfermer sa fille dans le linceul !

Et elle se prit à pleurer amèrement ; quand Marie arriva, elle trouva son amie avec un redoublement de fièvre.

— Ma bonne Marie, dit Hélène , va voir si ma mère ne m''a pas écrit, je voudrais bien avoir de ses nouvelles.

Deux jours après , avant Theure où Von entrait à l'hôpital , un homme vint au lit d'*Hélène , conduit par un infirmier : elle dormait.

Il regarda fixement , et resta absorbé devant cette figure céleste , en proie à la douleur et peut-être bientôt à la mort, sans secours d'amis , sans soins de mère ni d'amant, sans amour qui veillât sur elle.

Son émotion devint si forte , lui qui n'avait guère coutume d'être ému, que de grosses larmes roulèrent dans ses yeux , qu'il se pencha sur la main d'Hélène qui était restée hors du lit, et la baisa.

Elle se réveilla , et fut d'abord surprise en voyant un homme d'un âge mûr dont le visage ne peignait d'ordinaire que l'habitude du plaisir et de l'insouciance , pleurant près de

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son lit , puis elle le reconnut , et s'écria avec effroi : — Le comte Leyen !

— Oui , ma belle Hélène , c''est moi , dit-il , moi, bien triste de vous voir en cet état, et qui ne puis me pardonner de ne Tavoir pas su plutôt ; mais vous serez raisonnable , vous céderez à Tamour le plus tendre , et vous me permettrez de prendre soin moi-même de la seule femme que j^aie jamais aimée.

— Monsieur le comte , dit Hélène , laissezmoi , je vous en supplie , je vous rends gi-ace de Pinlérét que vous me témoignez ; mais je ne puis accepter vos offres , elles m'épouvantent, ne m'en parlez plus; rien qu'y songer me fera mourir de honte et de désespoir.

A ce moment , Tinfirmière revint avertir le comte qu'il était l'heure où l'on entrait dans l'hôpital.

— Chère Hélène , dit-il , pensez un peu à moi, à ce que je vous ai dit, je reviendrai demain.

— Monsieur, dit Hélène, ne revenez pas.

Le comte ne répondit pas, et donna de l'argent à l'infirmière ; et , en s'en allant , il en donna aussi à tous les employés, leur recommandant Hélène , puis il sortit.

Il4 UNE HEURE TROP TARD.

Il revint ie lendemain.

Et le surlendemain.

Toujom's sans pouvoir fléchir Hélène, dont cependant la santé était loin de s'améliorer.

XX COMTE IiETSK A HÉIiSigS.

Mademoiselle ,

Vous ne comprenez ni la vie ni votre si-' tuation ; il faut que je vous éclaire. Où vous mène la route que vous suivez? à mourir dans un hôpital , sans que personne vous en sache gré ; car, la vertu qu'ion exige des femmes est telle que, si on les blâme de manquer aux prétendus devoirs qu'on leur impose, il n'y a

llO UNE IlEURK TROP TARD,

que silence et oubli pour celles qui s'y astrei-

gnent.

Si vous vous rendez à mes supplications , vous vous trouverez tout d'un coup à la place que la nature semblait vous avoir assignée. Le luxe et la richesse vous entoureront ; vous serez la plus admirée et la plus enviée. Comme vous êtes la plus belle des femmes , aucune n'aura de si riches parures, de si brillans équipages, de si beaux chevaux que vous. La femme de Télecteui' elle-même ne vous verra qu'avec un œil d'envie. Vous enrichirez votre famille , qui , je l'ai appris , est dans un état voisin de l'indigence. Si vous persistez au contraire dans votre funeste aveuglement , vous mourrez faute de soins, dans un asile de souffrances et de misères.

Au nom du ciel ! ne vous laissez pas influencer par les idées des autres ; examinez les deux chemins ouverts devant vous, et choisissez. Si je pensais que cela pût avoir la moindre influence sur votre détermination, je vous dirais qu'il dépend de vous de me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

xxir

Quand le comte eut écnt celte lettre, il se frotta les mains , en disant à part soi : — Elle sera à moi.

xxm.

Maurice rencontra un matin son ami Fischerwald , qui lui dit : — Nous avons en ce moment, à Thôpital, la créature la plus angélique que j'aie jamais vue.

— Ah ! dit Maurice , il faut que tu me la fasse voir.

— Volontiers ; trouve-toi à Thôpital demain, de midi à quatre heures.

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