‹ Une heure trop tard (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · COMMEKTT MAURICE, A PROPOS ]>£ ROS · texte numérisé non relu

COMMEKTT MAURICE, A PROPOS ]>£ ROS

ET DE CHÈVRE-FEVII.X.E , DÉRAZff GEA I.ES

BASES DE Ii'ÉTAT SOCIAI..

Il est parfois assez curieux, quand on a passé quelques heures à jaser avec un ami , et que Ton a effleuré une multitude de sujets, de rechercher par quelles transitions on est arrivé du premier au dernier, tant ils semblent avoir peu de rapports entre eux, quoiqu''ils tiennent

nécessairement Tun à Tautre par un fil , quelque ténu qu'ils soit.

Maurice et Richard , ce jour-là , commencèrent à parler de roses et de chèvrefeuille , et terminèrent par des théories sur le duel et des utopies sur Tétat social ; et voici comment :

— J'ai vraiment regret, dit Maurice, à voir perdre tant de bon et beau soleil sur les tuiles et les ardoises et sur le pavé des rues. Je vais dès demain retourner à la campagne.

— Tu sais , dit Richard , que tu t'es engagé à passer la soirée avec moi après-demain.

— Bast ! répondit Maurice ; une fois les premières feuilles aux Ulas, il n'y a plus pour moi ni soirées ni bals.

— C'est-à-dire que tu me manqueras de parole , et me laisseras m'ennuyer seul pour aller un jour plus tôt respirer les roses et le chèvre-feuille.

— Mon ami Richard, dit Maurice, permettez-moi de relever ici une grossière marque d'ignorance. Où avez-vous vu le chèvre-feuille en fleurs avant le mois de juin?

— Chèvre-feuille ou autre chose, il importe peu.

— Je suis fâché de n'être pas de votre avis, mon ami Richard , mais il importe plus que vous ne pensez. Tenez , par exemple , voici des branches de coudrier que vous avez coupées hier ou aujourd'hui , pour faire une baguette de fusil ou ce que bon vous semblera , eh bien ! vous devriez savoir qu'on ne coupe pas les coudriers au printemps.

— Je sais fort bien que c'est l'hiver.

— Vous savez fort mal 5 vous n'avez qu'à interroger le premier bûcheron que vous rencontrerez , il vous dira que , pour que le coudrier ait toute sa souplesse et sa flexibihté , il faut le couper quand les feuilles commencent à tomber , c'est-à-dire dans l'automne , entendez-vous.

En disant cela, il appuya une des baguettes sur la poitrine de Richard. Richard en prit une autre et para le coup, puis riposta. Ils échangèrent quelques bottes.

— Je vois , dit Maurice , que nous tirons aussi mal l'un que l'autre.

— A peu près , reprit Richard.

— Et nous avons tort , ajouta Maurice. Il peut nour arriver souvent de jouer notre vie contre une autre, avec une chance pour nous

et qualre-vingt-dix-neuf contre ; il peut encore arriver que , pour une chose de peu d'importance , car nul ne peut jurer quHl ne se battra pas ; à propos d'une mouche qui vole vers Fouest ou le sud, nous soyons forcés de quitter notre vie , tandis que notre adversaire ne s'exposerait qu'à une légère blessure , ou que , nous trouvant insultés , nous recevions à la fois l'insulte et le châtiment destiné à l'insulte.

Ce qui me rappelle une anecdote que j'ai entendue raconter à un homme brave et honnête. — Monsieur , me dit-il , je sortais du théâtre , un monsieur me marche sur le pied. — Monsieur , di<î -je , vous devriez bien regarder où vous posez vos pieds. Au lieu de me répondre , il me donne un soufflet. Vous comprenez que l'affaire ne se passa pas ainsi et que f obtins satisfaction. Nous nous battîmes le lendemain , et je reçus dans la poitrine un coup d'épée qui me retint deux mois au lit.

— Voici , dit Richard , le meilleur argument que l'on puisse trouver contre le duel.

— 11 ne faut pas médire du duel , ami Richard , lui seul comble les lacunes des lois, et

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punit ce que la loi n^atteint pas : la loi ne donne salisfaclion qu^aux droits ; il faut que les passions aient aussi leur satisfaction. Il y a une foule de choses que les lois n'atteignent pas, et que le duel punit et même prévient. Sans le duel on ne pourrait sortir dans la rue avec une femme.

Représente-toi une chose seulement.

Un mari trahi par sa femme.

Le pauvre homme travaille peut-être tout le jour et une partie de la nuit pour donner à sa femme des parures avec lesquelles elle se fait belle pour les yeux d\in autre.

Pour embellir la chambre où elle reçoit son amant.

Pour payer les lapis sur lesquels Famant essuie ses bottes.

Pour entretenir les domestiques qui introduisent secrètement l'amant de sa femme.

Puis ensuite , quand cette homme a perdu son bonheur domestique , que sa maison n'a plus pour lui ni sommeil ni repos , ni calme , ni tendi'esse, ni confiance; que chez lui il est devenu un hôte incommode et fâcheux , et qu'il se voit entouré d'ennemis , s'il a recours aux lois , le plus grand bonheur qui lui puisse

arriver est de prouver à tous que la femme qui porte son nom , que la mère de ses enfans est une femme méprisable.

Et si ses preuves ne paraissent pas suffisantes aux juges, ou si Tamant de sa femme est Tun des juges , comme il peut arriver , ou Tami d'un juge , on le forcera de reprendre une femme qui, dès-lors, ne gardera plus avec lui aucuns ménagemens , de travailler pour elle , et pour faire , aux yeux et à la connaissance de tout le monde , blanchir encore les draps du lit où sa femme et Famant de sa femme se riront de lui .

Cest un malheur et un grand malheiu* qu'il faut renfermer et laisser fermenter dans le cœur , sous peine d'être ridiculisé, chansonné et montré au doigt.

A défaut de l'assassinat, il n'y a de ressource que le duel.

— Je désire pour toi, dit Richard, que personne ne t''entende ainsi faire, entre deux parenthèses, et au nom des bonnes moeurs, une apologie de l'assassinat. , ii,

— C'est mie délicatesse de mots ridicule i reprit Maunce ; le but du duel est de tuer, et l'homme qui se bat en duel prend toutes les

précautions qu^il peut imaginer pour ne pas manquer son adversaire. Dans le duel, le moment où on peut percer son ennemi est celui où son arme , détournée par un coup de la vôtre ou par une feinte, ne peut ni vous attaquer ni couvrit^ son corps. Il se trouve donc en ce moment exactement désarmé , puisque son arme ne peut lui être d''aucun secours ni pour lui ni contre vous.

Que l'on poignarde un homme tandis qu'il aurait un couteau dans sa poche : à la rigueur, ce n'est pas un homme sans armes ; mais cependant il n'est jamais entré en l'esprit de personne de nier qne ce soit un assassinat.

Or, quelle est la différence entre avoir uii couteau dans sa poche , ou tenir , par suite d'une feinte , son épée du côté oppposé à celui où on vous porte le coup ? N'est-ce pas , dans les deux cas , avoir une anne dont , au moment où on est frappé , on ne peut se servir pour sa défense ?

Je ne vois qu'une seule différence , et elle est à l'avantage de l'assassinat : c'est que ce serait presque toujours l'offensé qui tuerait l'autre.

Assassinai ou duel , le cOJaibal doit subsis-

1er , et subsistera tant que la société sera élevée sur des bases de lutte et de baine; tant que le bien des uns sera le mal des autres; tant qu'on nVura pas constitué un état social tel que le bien individuel forme le bien général, que tout soit tellement en équilibre et en harmonie, que celui qui dérange le bien d'un autre dérange en même temps le bien général, et par réflexion son bien propre; que chacun pour son propre bonheur soit intéressé au bonheur de tous, et qu'enfin la société ne soit plus un vaste champ clos , où. le prix semble appartenir au dernier survivant, mais une machine bien organisée , où le mouvement général a besoin du concours de tous les mouvemens particuliers , où le plus petit rouage arrêté arrêterait la machine entière, et par conséquent tous les autres rouages.

Il serait assez bizarrre de chercher comment le duel s'est introduit dans le monde , c'est-àdire comment on a substitué l'adresse à la force; car le duel est proprement une protection donnée à l'homme faible contre l'homme robuste; et, avec le temps et le secours de l'escrime , il est advenu que l'homme robuste aurait aujourd'hui à réclamer une protection

contre Thomme faible et rachitique. A Tabiis tle la force a succédé l*'abus de la faiblesse. Cela peut s''expliquei- par des fails plutôt ((ue par des raisons ; mais il est évident que le fort n*'est pas aussi fort qu\in grand nombre de iaibles; or, les faibles étant en majorité, ont toujours fait les lois, et les ont faites à leur avantage. Ainsi , en passant du physique au moral , cela fait comprendre comment la société est construite sur de telles bases , que le bon citoyen est souvent un imbécile à proportions mesquines , tandis que Thomme énergique et complet est dans la vie sociale comme dans un habit trop étroit, qu'il y étouffe ou crève l'habit, que son avenir est de moyrir emprisonné dans les lois, ou attaché sur Péchafaud, objet de l'horreur et du mépris.

— Oh! oh! dit Richard.

— Je vais te faire une autre comparaison : les faibles , les petits, étant en majorité . ont fait la société; c'est ce qu'on ne peut nier : car la société est construite sur la base absurde de l'égalité entre les hommes; il est évident que ce ne sont pas les hommes forts qui ont établi en loi qu'ils ne se serviraient de leur force que jusqu'à concurrence de la force des faibles ;

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régalilô a élé nécessairement établie par ceux qui avaient à y gagner. Or les petits et les pauvres ont réglé que chacun mettrait tout en commun; qu'on mêlerait, et relouinerait le tout comme une salade , et qu'on ferait ensuite un partage égal pour tous, quelque fut la part que chacun aurait primitivement apportée.

Les petits ont divisé la vie en petites cellules, toutes faites à la taille du plus petit d'entre eux , et ils ont établi que chacun se renfermerait danssa cellule, quelle que fût sa taille; or , les grands et les forts étouffent dans leur case , ou crèvent la cloison.

Les petits ont aussi réglé que Fhomme qui se tiendrait tranquille dans sa case, sans bouger, serait un homme estimable , vertueux et considéré ; que celui qui , plus grand que la sienne , empiéterait pour ue pas étoufier sur la case d'un autre, serait méprisé, criminel, nuisible , et comme tel rayé de la société.

Ici Maurice s'arrêta et hésita un instant , car son exposition incidente de l'état de la société lui avait fait perdre le véritable sujet de son long discours.

Après quelques minutes il le retrouva ; muis

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il vit dans les yeux de Richard que son ami avait de son éloquence au moins assez, et il termina ainsi :

— Je reviens au duel. La force physique est hors d^usage : il faut donc que Ihomrue robuste trouve un moyen de rétablir au moins l'égalité entre lui et le rachitique ; c'esl poiu'quoi je vais de ce pas chez un maître d''escrime , et je ne passerai pas un jour sans prendre une leçon.

— J'en ferai autant , dit Richard ; mais ni toi ni moi ne commencerons aujourdMiui : tu as , pour cela , discouru beaucoup trop longtemps, attendu qu'à cinq heures les salles d'armes sont fermées en cette saison.

— Cinq heures I cria Maurice en s'élançant de sa chaise : et Fischerwald qui m'attend , ou plutôt qui ne m'attend plus I

Le comte renouvela encore ses propositions à Hélène : elle refusa avec d'autant plus de courage qu'elle croyait qu'elle allait mourir , et que le tableau de la misère pour l'avenir ne Teflfrayaitplus.

La nuit , une lampe suspendue au plafond éclairait seule cette longue salle et les deux rangées de lits; c'était im triste et lugubre spectacle.

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Il régiKiit un grand silence : de temps en temps seulement un gémissement qui sortait tantôt d^uîi lit , tantôt d\jn autre , rompait ce silence de sépulcre.

Hélène ne dormait pas ; une fièvre ardente tenait ses yeux ouverts. Elle songeait à un rayon de soleil qui avait un instant pénétré dans la salle; elle songeait que les églantiers plasilés par Henreich devaient être en fleurs ; elle se rappelait le calme et les douces joies de son enfance, et Tavenir riant qui se montrait alors , comme le soleil , quant s Thorizon , derrière les arbres , il se lève précédé d^une fraîche teinte rose.

Il fallait quitter tout cela pour mourir.

Mourir sans avoir vécu , sans avoir connu les joies dePamour ni celles de la maternité!

Et en effet, quoi de plus triste que de voir une jeune fille sur un lit de mort , de voir s^éteindre ces yeux qui n''ont encore fait frissonhèf 'le coeur de personne, pâlir ses lèvres qfa'aucunes lèvres n'ont touchées , cesser de battre ce cœur qui n'avait battu que poui' la vie et d'un mouvement égal et monotone, comme le rouage dWe machine ; sans avoir battu pour Tamour et ses douces émotions ?

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quoi de plus ti-iste que de voir mourir avec elld tant de bonheur qu''elle avait à donner , tant de bonheur qu^elle avait à recevoir?

Elle songeait ausssi qu^elle mourrait sans doute dans une de ces nuits si effrayantes, qu'aucune main ne presserait ses mains pour lui dire adieu , qu'aucun regard ne recevrait son dernier regard , aucun coeur sa dernière parole ; qu'il n'y aurait personne pour l'aider à mourir et la conduire j usqu'à la porte de la vie, personne pour lui parler de l'espoir d'une autre existence, personne pour lui parler du ciel.

C'était une de ces fleurs qui naissent et fleurissent dans un désert où le pied d'un homme n'a jamais foulé l'herbe , qui étalent au soleil les brillantes couleurs de leurs pétales que personne ne verra, exhalent des parfums que personne ne respirera , et se fanent. Eclat perdu ! parfum perdu !

Tout à coup, au milieu du silence, la vieille femme qui était couchée près d'Hélène , après quelques gémissemens, leva la tète. — Pourquoi ne dors-tu pas? dit-elle ; tu as peur de perdre un peu du temps qui te reste à vivre. Moi , je dors , et je voudrais ne pas me réveiller; je souffrw trop. Cependant je vivrai plus

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lon^-temps que toi ; et si ces scélérats de médecins le voulaient, je ne mourrais pas. Comme je souffre ! il semble que dans mon corps mon coeur se détache ! Brigands de médecins ! ils dorment! Ah, mon Dieu! que j''ai mal !... Oh! cria-t-elle d'une voix sourde et déchirante , est-ce que je vais mourir ?

Personne auprès de moi ! pas de prêtre ! Je veux un prélre ! je veux un médecin ! Messieujs les médecins , je vous en supplie , ne me laissez pas mourir I faites-moi quelque chose! on ne laisse pas ainsi mourir une femme sans secours !

Ah ! brigands I Ah ! scélérats !

Et, d'un mouvement convulsif, elle arracha ses couvertures et son linge ; puis son corps nu, décharné, se leva raide sur le lit, et tomba du lit sur le carreau. Une infirmière vint au bruit : elle était morte.

Hélène, froide de terreur, s'était caché la tête et ne respirait pas.

Le reste de la nuit, au moindre mouvement, elle croyait entendre la vieille femme se lever et venir à elle. Ce fut une nuit affreuse.

— Est-ce donc ainsi que je mourrai? Et elle pleura.

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Quand on va mourir, la vie paraît belle; il semble qu'on n''a plus besoin de la parer de plaisirs ; elle paraît d'elle-même un plaisir et un bonheur.

Il semble qu'on serait heureux rien que de regarder le ciel , de sentir le vent dans ses cheveux , de respirer les fleurs , de se coucher dans riierbe sous le feuillage.

Le matin , Marie apporta une lettre de Marthe.

mauths a B£x.tzrB.

i( Quand vous recevrez ma lettre , peut-être votre mère sera sans pain , sans asile . et mendiant, c'est vous qui m'avez conduite là.

Votre père est mort 5 en mourant il vous a maudite ; il disait souvent que c'était tué par vous qu'il mourait.

Le garde général , qui depuis votre escapade est devenu notre ennemi , m'a fait dire

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que, si je ne payais le loyer de la maison, il me faudrait la quitter, parce que , mon pauvre Eloi étant mort , je n"'y avais plus aucun droit. Où vais-je aller? que vais-je devenir ? pourquoi le bon Dieu n'a-t-il pas eu pitié de moi et ne m'a-t-il pas enlevée avec Eloi?

Nous n'avons pas été dupes de vos beaux semblans de vertu ; ce n'est pas pour bien faire qu'une jeune fille s'enfuit de la maison de ses parens, et renonce à un mariage honorable qui aurait assuré leur bonheur.

Cette lettre, que vous recevrez au milieu de vos plaisirs criminels , vous fera peut-être faire sur vous-même un retour salutaire ; c'est la seule raison qui me fait vous écrire. Ne vous attendez pas que je vous bénisse non plus en mourant , moi qui , après vous avoir élevée avec tant de peines et de soins , vais mourir de faim par votre faute. »

Que celle d^catre vous qui est sans péché lui jette la première pierre.

Hélène fut écrasée à la lecture de cette lettre. Son père mort en la maudissant! sa mère qui allait mourir de faim en la maudissant !

— Oh , mon Dieu ! dit-elle , ayez pitié de moi ; ne me maudissez pas , vous : vous seul savez si je suis criminelle.

Hélas ! ajouta-t-elle, j^aurais dû faire le sacrifice de ma vie , épouser le garde général ;

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ils auraient été riches , j'aurais peut-être trouvé un peu de bonheur à les voir heureux.

Que faire ? que faire pour que ma mère ne meure pas de faim? — Elle resta quelque temps absorbée, les yeux fixes et sanglans ; on eût dit que les pensers qui roulaient dans sa tête allaient la briser et la faire éclater.

Quand elle leva les yeux, le comte était debout devant elle , qui la contemplait avec amour, si Ton peut appeler amour ce que sent un homme qui veut acheter une femme.

— Monsieur le comte , dit Hélène , je suis à vous !

Le comte crut qu'elle délirait.

— Oui , continua-t-elle, je suis à vous : ne me regardez pas ainsi avec défiance , j'ai toute ma raison. Je suis à vous, mais à une condition.

— Parlez, parlez, dit le comte.

— Ma mère meurt de faim ; il faut lui envoyer, de l'argent, peu de chose, de quoi manger , de quoi avoir un asile : qu'elle ne meure pas ainsi en maudissant sa fille.

— Je suis trop heureux, dit le comte.

— Non , je ne vous aime pas d'amour : je vous vends mon corps , c'est tout ce que j'ai à

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vendre pour donner du pain à ma mère : il est à vous, vous en ferez ce que vous voudrez.

— Vous m^aimerez, vous vous rendrez à Famour le plus tendre.

— Je ne veux pas vous tromper, je n'aimerai jamais rhommequi achète mon corps. Encore une chose : si je meurs...

— Vous ne mourrez pas ; vous vivrez pour Tamour, pour le bonheur.

— Il est possible que je meure : en ce cas, me promettez- vous de nourrir ma mère?

— Je le jure.

— Le marché est fait : vous trouverez en moi une esclave obéissante et résignée ; vous n'entendrez pas une plainte , vous ne verrez pas une larme. Vous m'avez achetée, je suis à vous . Mais partez vite : voici où demeure ma mère.

Le comte lui baisa la main, et partit. « Allons ! se dit-il , je savais bien qu'elle serait à moi. )•

— Oh , mon Dieu ! se dit Hélène en joignant ses deux mains avec force , faites-moi la grâce de mourir.

XXVJII.

Et elle essuya avec dégoût sa main que le comte Lej en avait baisée en partant. Elle se sentait souillée de ce premier baiser qu''elle avait vendu ; c'élaientles arrhes du marché qui venait de se passer.

T. I. io

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