‹ Une heure trop tard (volume 3)Chapitre 10 sur 32 · CE QUI ADVIENT D'UNE INTERJECTION · texte numérisé non relu

CE QUI ADVIENT D'UNE INTERJECTION

De la couronne nuptiale, Peut-être un jour un autre plus heureux D'une profane main ornera tes cheveux.

Et sur ta bouche virginale Ses lèvres cueilleront ce baiser amoureux.

L'accident d'Hélène la retint quelques jours au lit.

Cependant, Maurice , dont cette preuve d'amour avait un moment effacé tous les scru-

pules , recommençait à se livrer à de tristes impressions.

La grossesse d'Hélène était assez apparente pour qu'il ne pût la regarder sans songer à cette étrange et désolante situation.

Jl eût mille fois mieux valu pour l'un et p our l'autre que l'enfant que portait Hélène appartînt évidemment au comte. Cette bonne fille quoi qu'il pût lui en coûter, eût fait au bonheu r de Maurice le sacrifice de se séparer de l'enfant aussitôt sa naissance , et Maurice eût encore tâché d'oublier.

Mais comment se résoudre à se séparer d'un enfant qui peut-être était à Maurice, à déshériter d'affections et de caresses le fruit de leurs amours?

Mais aussi comment Maurice pourrait-il se résoudre à aimer et à caresser, peut-être l'enfant de Leyen, le témoignage de la flétrissure de celle qu'il aimait?

Cependant Richard , avec des intentions contraires , vint rendre à Maurice de la résolution et de l'énergie.

Maurice avait passé toute la journée chez lui; triste r inquiet, irrésolu, voyant malgré lui que l'avenir ne semblait apporter pour lui

et pour Hélène que mauvaises chances et chagrins , que leur malheur à tous deux était relatif, que s'ils ne salaient jamais rencontrés ils seraient restés si non heureux , du moins calmes et aptes à un bonheur possible.

Il serait difficile de dire jusqu'où de semblables idées auraient conduit Maurice, si Richard ne fût pas entré.

— Où es-tu allé aujourd'hui?

— Nulle part.

— Où iras tu ce soir ?

— - Je resterai chez moi .

— Tu n'es pas allé chez mademoiselle Hélène?

— Non .

— Hum ! dit Richard.

— Que veux-tu dire ? demanda Maurice.

— Rien, sinon que cela devait finir ainsi.

— Quoi ! finir ? rien n'est fini .

— Ecoute-moi . mon cher Maurice , et laisse-moi profiter d'un des momens lucides qui chez toi deviennent prodigieusement rares , pour t'exprimer les inquiétudes de tes amis ; songe à ce que tu vas faire , Maurice, à tout ce que tu risques en épousant Hélène ; sois docile aux conseils de la raison.

UNE HEURE TROP TARD. 1 j p,

Maurice fut choqué que la raison vint se jeter dans une affaire de passions , qu'une raison à la portée de Richard voulût régler sa vie.

Et surtout qu'après avoir passé par les angoisses de la passion et de la douleur, lui, Maurice, ne fût que près d'arriver au point de sagesse où était naturellement Richard et les autres.

Et puis ce hum de Richard, ce hum qui signifiait passablement de choses : « C'était une folie — du haut de ma sagesse , je l'avais ainsi jugé — cela devait finir , cela finit — Je m, moi, sage, des folies qui te déchirent l'âme — f ai pitié de toi , et je te rends la main, je veux te sauver, enfant.

Maurice ne put se résigner à justifier l'impertinence de ce hum ! Quoi ! se dit-il , Richard , avec sa courte vue , sans comprendre aucun des ressorts qui me font agir , aurait fixé d'avance le chemin que je dois suivre , et je le suivrais !

— Ami Richard, dit-il, qu'appelezf-vous la raison? quel est, je vous prie, le type de la raison ? où en sont les régies immuables , par lesquelles vous prétendez me juger? n'esl-

il pas à vous fort impertinent de me vouloir diriger d'après vos idées , et de dire : la raison , cYst ma manière de voir, quelque louches, myopes, presbytes, que soient mes yeux?

La raison humaine , ami Richard , est une plaisante chose — dans votre bouche, comme dans celle de tout le monde, il a tort, veut dire : il ne pense pas comme moi. lia raison, signifie : il est de mon avis.

Mais si vous prenez pour prototype du bien et du bon votre propre raison — en admettant que vous en ayez une — pourquoi ne prendrais -je pas les mêmes droits que vous, et ne me servirais-je pas de la mienne? Si à vos veu.s: je suis fou , et si votre seul droit de méjuger ainsi est que j'ai le malheur de ne pas penser comme vous, il s'ensuit nécessairement que vous ne pensez pat comme moi, et que je dois également vous trouver fou, en me réglant sur votre manière de procéder.

On ne pense pas assez à tout ce qu'il y a de suffisance et de vanité dans ce mol : vous avez tort, ou vous avez raison. L'homme qui le prononce dit implicitement : il y a en moi un

régulateur infaillible , sans cela mon opinion ne compterait ni plus ni moins que la vôtre, ce serait une opinion dV/rc homme; mais je renferme en moi la sagesse universelle, vous pensez bien ou mal à proportion que vos idées se rapportent aux miennes.

Au nom du ciel, ami Richard, si vous croyez voir que je me trompe , n'est-ce pas même pour vous une preuve certaine que Thcmme n^st pas infaillible , et ne devez-vous pas , en faisant un syllogisme dans les formes de l'école, vous dire :

Innomme peut se tromper — majeure.

Or, je suis un homme — mineure.

Donc, je puis me tromper — conclusion.

Voici, continua Maurice, quelques-unes de mes raisons pour aimer et pour épouser Hélène, malgré sa flétrissure :

Je connais Hélène , je puis compter et sur son amour et sur sa reconnaissance; il est des choses que Tàme dit à Fàme, des choses dont on se trouve convaincu et persuadé sans qu'il soit possible de donner par des paroles, des raisons de cette conviction ; pour moi Pavenir avec Hélène est sûr.

Tour le passé, voici mon raisonnement.

122 UNF. HliURK TBOP TAKD.

J'ai de l'amitié pour vous : ce ne n'est pas ici le lieu de chercher jusqu'à quel point elle est juste et fondée. J'ai de l'amitié pour vous, et il m'importe peu que vous fassiez ce que bon vous semble, je ne me suis jamais inquiété de vos liaisons d'amour.

Qui m'empêche d'avohvde l'amitié pour Hélène, comme j'en ai pour vous. Hélène est plus poétique, plus spirituelle que vous, cette amitié vaudra bien la vôtre, et elle a à me donner en outre desplaisirs auxquels sa beauté peut ajouter quelque prix.

Long-temps je me suis contenté de votre amitié.

Hélène me donne l'amitié, plus les plus vifs plaisirs qu'il soit donné à l'homme de goûter.

Si, à cause de sa vie précédente, je ne peux avoir pour elle ce que moi j'appelle de l'amour, et ce que vous ne pourriez comprendre, il me reste cependant avec elle des chances de bonheur assez grandes, et sans exagération ni illusions.

Maurice continua quelque temps sur le même ton, et les argumens qu'il n'opposait à Richard que pour ne pas paraître se ranger a

un avis dont il était bien près, quand son ami était entré, finirent par le convaincre luimême, et il alla chez Hélène.

Comme il entrait il reconnut la voix d^élène, qui chantait :

Komm , lieber mai, etc.

Reviens , cher mois de mai.

LXXVH.

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