‹ Une heure trop tard (volume 3)Chapitre 11 sur 32 · UN REGARD EN ARRIERE · texte numérisé non relu

UN REGARD EN ARRIERE

C'est singulier, dit Maurice, ce n'est pas la première fois que j'entends cette chanson, et il me semble même l'avoir entendue à une occasion que je ne me rappelle pas, chantée par la même voix.

— Pour la voix, dit Richard, qui raccompagnait jusqu'à la porte, c'est celle de ta maîtrcssse ; pour la chanson , c'est une

ronde à danser 1res connue , et il n'y aurait rien de singulier à ce qu'elle l'eût déjà chantée devant toi.

— Non ce n'est pas cela, dit Maurice.

— J'y suis, reprit Richard. Te souvientil d'un soir où nous avons, par un temps affreux, été attendre des canards sur les bords d'un petit étang ? te souvient-il, que tu ne tiras pas un coup de fusil ?

— Oui, oui, dit Maurice, distrait que j'étais par une voix de fille qui chantait cette même chanson.

Komin lieber mai, und mâche.

C'est vrai, mais cela n'empêche pas que la voix d'Hélène me rappelle cette voix.

Kicftard quitta sonami qui, arrivé près d'Hélène, la pria de chanter encore.

— Décidément, dit Maurice, c'est la même voix; mais, ajouta-t-il, la maison aux églantiers, la maison de ta m»ère n'est qu'à quelques pas de l'étang, il n'y a rien d'étonnant que ce soit toi que j'aie entendue.

Et comme il s'efforçait de réveiller ce souvenir.

Je me rappelle maintenant la maison ; ce

i«f> UNE HEURi: TROP TARD.

soir-là, Richard et moi, nous avons failli y entrer pour demander à souper.

— Oh ! Maurice , dit Hélène , pourquoi n'y êtes-vous pas entrés , cela eût peut-être décidé de toute ma vie.

Après un long silence , elle répéta :

Pourquoi n'êtes vous pas entrés ?

Cela eût tout changé , j'ai été conduite où tu m'as trouvée, par des accidens si faciles à éviter !

Et elle conta comment , partie avec sa mère pour la ville , elles s'étaient endormies et réveillées à l'endroit d'où elles étaient parties.

Maurice se fît expliquer la route qu'elles avaient prise.

— C'est moi , dit— il , je me le rappelle bien , c'est moi qui ai retourné la charrette , j'étais sorti pour éviter le trouble où était la maison de ma mère, dans l'attente d'une demoiselle de compagnie, qui du reste, n'est pas venue.

Hélène demanda où demeurait la mère de Maurice.

— A mon tour, dit-elle, c'était moi qu'on attendait.

— Et c'est moi qui t'ai empêchée d'arriver.

UNE HEURE TROl» TARD. 1 2J

Hélène alors raconta son histoire , et Maurice aussi se rappela sa rencontre avec la civière qui portait Hélène à l'hôpital, et l'interruption , par sa faute , de l'ouvrage de Fischerwald , ce qui avait privé d'ouvrage Hélène et Marie.

— Pauvre Hélène , dit-il , j'ai sans te connaître , exercé sur toi , une funeste influence ; sans ce jeu d'écolier qui me fit retourner la charrette, je t'aurais vue plus tôt et rien n'aurait altéré notre bonheur.

C'est moi qui t'ai conduite au malheur.

Pauvre Hélène, je réparerai le mal que je t'ai fait.

Lxxviir.

Les jours se passaient sans rien changer aux irrésolutions de Maurice. Quelquefois il sortait le soir avec Hélène ; des hommes , qu'il ne connaissait pas, la saluaient avec un sourire amical , et quelquefois , derrière eux, il entendait dire : Cest Hélène, la maîtresse du comte Leyen.

Tout cela lui remplissait le cœur de haine et de désespoir. Il lançait aux gens qui re-

gardaient Hélène , des regards menacans ; parfois il la brusquait elle-même , puis il songeait à cet amour tendre et désintéressé qu'elle lui témoignait avec tant de charmes, et par de douces paroles il cherchait à lui faire oublier le chagrin que lui avait causé sa mauvaise humeur.

Hélène, pour subvenir aux dépenses de sa maison, continuait à vendre ses diamans et ses effets les plus précieux. Daas les momens où Maurice était le mieux disposé pour elle , et lui pardonnait son malheur en faveur de son amour , il se disait : Je ne me réunirai entièrement à elle qu'après qu'elle aura mis son enfant au monde. Ce n'était qu'un prétexte qu'il se donnait à lui même, pour retarder une démarche dont les suites lui faisaient peur, et il ne parlait de rien à Hélène pour ne pas prendre envers elle de nouveaux engagemens.

Pour la pauvre Hélène , elle n'avait qu'une idée , son amour pour Maurice ; en son absence , elle se faisait belle pour lui , se parant de ce qui lui restait de pierreries , sans penser que cet éclat blessait les yeux et le cœur de son amant ; un jour cependant , elle T. ii. 9

l3() UNE HBURE TROP TAIID.

avait lissé en bandeau ses beaux cheveux bruns, séparés à leur racine par la raie blanche de la peau , sur son front brillait une riche émeraude'. des émeraudes pendaient à ses oreilles et à son cou, elle était vêtue d'une robe de cachemire^ blanc à larges plis et à manches tombantes.

Elle était si belle ainsi parée que Maurice, pendant tout le jour, la regarda avec admiration ; quelques jours après, il lui envoya un billet où il lui disait :

« Je passerai la soirée avec toi ; pare-toi comme l'autre jour, jamais je ne t'ai vue si belle. )>

Quand il arriva, Hélène était vêtu d'une robe de mousseline, ses cheveux encore séparés sur le front, mais il n'y avait plus d'émeraudes.

Après quelques instans, Maurice l'examina avec étonnement, et

— N'as-tu pas reçu ma lettre ? lui dit-il.

— Je l'ai reçue.

— Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais priée de faire?

Hélène devint rouge, et, tout interdite, ne répondit pas.

UNE HEURE TROP TARD. l3l

— Tu n'as pas voulu, continua Maurice, faire de la toilette pour moi seul.

— Non, dit-elle, ce n'est pas cela, j'ai eu quelques lettres à écrire.

— Eh bien, tu vas l'habiller, je t'aiderai.

— Non, dit Hélène, il est tard, et d'ailleurs tu serais trop maladroit.

— Eh bien, appelle ta femme de chambre : je me suis réjoui tout le jour de l'espoir de te voir ainsi parée ; ne me refuse pas ce plaisir.

— Mon cher Maurice, tu es fou.

— Je t'en prie.

— Je suis souffrante, j'ai un horrible mal de tête.

— Tu ne souffrais pas quand je suis arrivé ; quelle raison peux-tu avoir de me refuser?

— Tu me feras plaisir de ne pas insister.

— Pourquoi ?

— Quelle opiniâtreté, dit Hélène, avec un peu d'aigreur.

— Je ne sais, dit Maurice, de quel côté est l'opiniâtreté, mais je dirai plus facilement qui de nous deux manque de bonne grâce et de complaisance.

— Maurice, dit Hélène, et elle avait des

î32 1 NK HEURE TROP TARD.

larmes dans les yeux', je t'en prie, parlons d1autre chose.

— Non, dit Maurice impatienté, je veux au moins savoir pourquoi tu me refuses une chose aussi peu importante.

— Puisque c'est une chose si peu importante, pourquoi y tiens-tu aussi obstinément.

— Hélène vous jouez-vous de moi ?

— Non, reprit-elle, mais je ne me soumettrai pas à un caprice ridicule, et dont vous ne donnez aucune raison.

En disant ces paroles, elle alla s'enfermer dans sa chambre, où elle se prit à pleurer.

Maurice prit son chapeau et sortit.

Hélène avait fait vendre la veille les émeraudes et le cachemire.

Page 1