RÉSULTAT
Celui-là sera heureux , qui se peut tapir en son foyer, quelque paovre qu'il soit.
MOKTAIGME.
— Pour cette fois , dit Maurice, je suis décidé à me marier.
— Et , dit Richard , penses-tu te marier néanmoins ?
— C'est le seul état raisonnable , continua Maurice. — Au commencement de la vie , l'homme est tellement gonflé d'existence ,
2t8 UNE HEURE TROP TARD.
qu'il la répand de tous côtés; il voudrait avoir autant d'amis qu'il y a d'hommes , il ne pense qu'à étendre ses relations , il veut connaître et être connu — mais plus tard quand il a senti que chaque affection est une nouvelle prise que nous donnons à la douleur ; que nous ajoutons à nos maux tous ceux de l'homme que nous aimons , et encore ceux qu'il nous fait lui-même — d'autant plus facilement que nous nous présentons à lui sans défense , et qu'il est facile de déchirer la main que nous lui tendons nue pour presser plus étroitement la sienne ; — quand , blessé de toute part , il s'est replié sur lui-même , comme la tortue retire sa tête et ses pattes sous son écaille , alors il songe à resserrer sa vie , il pense qu'au lieu de se diviser entre tous , il vaut mieux se donner entier à quelques-uns , qui se donnent entiers à lui ; — il veut s'isoler du bruit qui l'étourdit, et l'empêche de se sentir vivre — de l'ambition qui l'entraîne malgré lui dans son tourbillon — des amours-propres , si faciles à blesser , si fatigans à ménager ; il veut vivre dans une maison fermée et dans un jardin entouré de hautes murailles. —
Pour cela, il faut une femme et quelques amis.
— Mais , dit Richard , tu m'as déjà dit tout cela , et tu ne t'es pas marié.
— Tu réveilles nn triste souvenir, dit Maurice , j'ai été bien faible , ou bien lâche , mais je ne pouvais supporter la flétrissure d'Hélène ; si je ne Pavais pas quittée, je l'aurais tuée par mes chagrins et mes soupçons , et d'ailleurs , j'étais trop pauvre.
Il se tut un moment , puis passant sa main sur son front et sur ses yeux , comme pour dissiper une image pénible , il continua.
Je vais épouser Tune des deux jeunes filles dont je t'ai parlé , je me renfermerai avec elle dans cette charmante maison qu'elles possèdent ; là je ne vivrai que pour elle , pour toi , pour Fischerwald , je serai heureux ( autant qu'il est donné à l'homme de l'être ) , sous des arbres dont personne ne me disputera l'ombre qui sera miennne.
— Pour cette fois , dit Richard , ton plan est séduisant, et tu me donnes envie de faire comme toi.
— Je serai heureux , poursuivit Mau-
rice , car je n'agirai pas légèrement ; j'ai longtemps et profondément réfléchi sur ce sujet.
A mon entrée dans la vie , j'avais cru la femme un ange , une créature du moins bien supérieure à Thomme , je m'étais trompé, je ne dirais pas à quel point. Cette idée que je m'étais faite de la femme a empoisonné tous les plaisirs que les femmes ont pu me donner , toujours j'ai été cruellement désappointé.
Mais si la nature n'a pas créé la femme telle que je l'avais imaginée , je la referai pour mon usage.
— Richard sourit.
— Maurice continua : Pourquoi pas ?
l'homme est-il donc tel que la nature l'avait primitivement créé ? n'est-il pas semblable à ce couteau , auquel on avait fait remettre successivement deux manches et trois lames.
Je ferai de la femme une divinité , malgré elle — je la grandirai par mon culte. Enivrée de mes adorations , elle se croira un ange, elle ne voudra pas avoir la faiblesse et la petitesse d'une femme — je l'éleverai
sur un piédestal si haut , qu'elle n'osera pas en descendre — l'homme que vous appelez brave n'ose pas fuir — elle sera forcée de justifier mes hommages ; adorée comme une divinité, il lui faudra agir comme une divinité — elle sera emprisonnée dans la brillante auréole dont je l'entourerai.
Et moi-même je m'abuserai. On respecte la pierre qu'on a adorée long-temps , comme le vase dans lequel on a déposé un suave parfum. — Il n'y a pas de tronc si pourri qu'on n'en puisse faire un dieu — les dieux tels que les hommes se les font , ne sont qu'un objet quelconque sur lequel on convient de réunir ses hommages — si l'on ne vénère pas l'objet, on vénère au moins les hommages qu'on a réunis sur lui.
Aussi y a-t-il dans l'amour deux époques, séparées par une crise difficile.
Le premier attrait de l'amour est la nouveauté ; presque tous les amours meurent avec elle, car alors il n'y a plus rien — la nouveauté n'est plus ; l'habitude n'est pas encore — mais si l'amour survit à cette crise , et devient une habitude , il ne meurt plus.
Ma femme sera par moi traitée comme un
ange , je ne veux pas que ses pieds marchent sur la terre dure , le satin seul et le velours doivent faire ses vêtemens , la batiste la plus fine touchera seule son corps, sa chambre sera somptueuse, tous ses sens seront caressés par la musique et les parfums; elle ne mangera pas devant moi, elle me dérobera toutes les infirmités de la nature humaine — -et nous aurons deux lits.
— Ouf, dit Richard, la chute en est jolie..., amoureuse, surtout.
— Plus qne vous ne le croyez , sage Richard , mais je vous expliquerai cela dans un autre moment , il faut que j'aille chez mon tailleur.
Seulement , songez que c'est une grande chose pour le bonheur que d'avoir à placer son amour à tort ou à raison.
— Et , dit Richard , que vas-tu faire chez ton tailleur?
— Me commander des habits pour dans quatre jours — à ce propos, je suis chargé d'une invitation pour toi et pour Fischerwald , c'est un bal chez madame Rechteren. „
— Comment seras-tu habillé ?
— Tout en noir : un gilet et une cra-
vate de velours , un habit doublé de velours.
— Ce sera forl bien, tout-à-fait bien. A propos, sur laquelle des deux demoiselles as-tu fixé ton choix ?
— Je ne suis pas encore décidé , dit Maurice.
Maurice mentait.
Mais comme il craignait d'échouer dans ses vues sur Blanche , il ne voulait pas annoncer d'avance un but qu'il pouvait manquer.
Les deux amis se quittèrent.
Richard alla chez son tailleur.
Maurice oublia d'aller chez le sien.