‹ Une heure trop tard (volume 3)Chapitre 27 sur 32 · DE LA NÉCESSITÉ DE SE LAVER LES MAINS · texte numérisé non relu

DE LA NÉCESSITÉ DE SE LAVER LES MAINS

Carta vixit

Lanam fecit Domum seryayit.

Ancienne épitaphe.

Richard était arrivé de bon matin chez Maurice, et Pavait trouvé fumant dans un vaste fauteuil renversé, encore vêtu de sa robe de chambre , et les pieds dans des pantoufles violettes.

— Il y a aujourd'hui , dit Richard , quinze mois que nous sommes mariés.

— Oui , dit Maurice , et lu me trouves livré aux plus graves méditations sur ce sujet. Comment te trouves-tu de la situation?

— Très bien , lui dit Richard; et toi ?

— Moi? très bien également, seulement je m'ennuie.

— Ah!

— C'est un état trop calme; mon désespoir habituel du temps que j'étais l'amant d'Hélène me convenait mieux ; j'avais au moins le plaisir de sentir passer la vie ; aujourd'hui , c'est comme une fade boisson , qui coule sans laisser ni parfum ni saveur. Je viens de parler d'Hélène; celle idée m'attriste. N'as-tu pas eu de nouvelles d'elle?

— Non.

— Alors n'en parlons plus. C'était une bonne et noble créature que j'ai lâchement abandonnée ; mais je crois vraiment qu'elle a gardé mon âme avec elle , tant je la sens peu maintenant dans ma poitrine ; n'en parlons plus.

Comme Richard vit que Maurice allait peutêtre passer la matinée à dire qu'il ne fallait pas parler d'Hélène , il jugea à propos de détourner la conversation,

— Quel était , clit-il , le sujet de tes hautes méditations?

— Je te l'ai dit : le mariage et ses principaux inconvéniens; leur cause et la manière de les prévenir.

— A quel inconvénient étais-tu ?

— Aux maris trompés.

— Tu m'obligeras infiniment de me com*muniquer tes idées , surtout si , après le mal, tu as trouvé le remède.

— Je le veux d'autant mieux que notre ami Fischerwald n'est pas là , et que les mystères du mariage ne doivent être mis à nu que devant les initiés , sous peine de prêter à rire aux profanes , et de ne pas être sûr qu'ils n'ont pas raison de rire; ce qui peut ébranler les plus robustes convictions.

Comme je te l'ai déjà dit, ce n'est pas une chose bien plaisante que de devenir dans la maison un hôte incommode ; de travailler pour décorer convenablement la chambre et le lit où votre femme reçoit son amant ; de la soupçonner , dans les caresses qu'elle vous accorde comme devoirs, toute occupée de l'image d'un autre — et rapportant à lui le plaisir qu'elle ressent.

Pour ce qui est des ressources, elles sont effrayantes quand on considère combien de causes plus ou moins puissantes amènent presque nécessairement l'infidélité des femmes. Ce n'est pas trop de toute votre vie pour prévenir d'une manière encore incertaine un malheur pour lequel conspireront peut-être deux personnes , qui n'hésiteront pas à y consacrer toute leur vie , et qui auront, pour augmenter leur adresse et leur persévérance, l'amour que probablement vous n'avez plus, que peut-être vous n'avez jamais eu.

Ces causes plus ou moins puissantes sont de deux sortes :

i° Les causes naturelles ,

2° Les causes artificielles.

Par les premières, nous entendons cette transition difficile des illusions riantes et dorées de la jeune fille , qui a rêvé une vie pleine de ces charmantes agitations qui ont troublé son sommeil — et embellie encore de plaisirs inconnus que son imagination, fécondée par la prudente nature , qui marche toujours à son but, n'a pas manqué de devancer et d'exagérer, du passage, dis-je , de ces illusions à la froide et monotone réalité.

Il est presque impossible qu'elle n'attribue pas ce désenchantement à 1 individu, au lieu de l'attribuer à l'espèce , et qu'elle n'attende d'un autre la réalisation d'un bonheur qu'elle croit avoir pressenti , et qu'elle pense que la nature lui doit — et cela avec d'autant moins de scrupule , qu'elle regarde son mari comme un trompeur , qui n'a pas tenu les promesse qu'elle-même s'était faites.

Dans les causes artificielles , nous comprenons toutes les bévues et les maladresses des maris , qui se donnent souvent beaucoup de mal pour arriver à ce qu'ils redoutent le plus. Ils commencent par prodiguer à leur femme des caresses que l'habitude doit diminuer, et dont elle attribuera la diminution à celle de l'amour — précisément au moment où , chez elle, l'habitude, qui , chez les femmes , donne tant de force à l'amour , vient augmenter les désirs. A peine le mariage consommé , ils oublient qu'il est , en tous sens , plus difficile de conserver une conquête que de conquérir. Ils se reposent sur les vertus qu'ils imposent à la femme, verlus chimériques comme toutes les vertus, que l'on accomplit jamais qu'autant qu'on y trouve son intérêt ou son plaisir. *

Beaucoup font de leur femme un objet de vanité , qu'ils montrent à ceux qui les visitent, après leur avoir montré leur jardin , leurs chevaux et leurs curiosités chinoises.

Quand ils vous donnent à dîner , ils vous placent auprès de leur femme.

Si vous sortez ensemble , ils vous donnent le bras de leur femme.

Si vous vous trouvez ensemble au théâtre , ils vous font mettre sur le devant de la loge avec leur femme.

Ils vous trouveront doutant plus poli que vous ferez à leur femme plus de complimens ; ils penseront que cet encens brûlé devant leur idole est un hommage désintéressé ; ils oublient — qu'on ne sacrifie qu'aux dieux qui ont quelque chose à donner.

Ils ne pensent pas non plus : que , vous plaçant à table près de leur femme , ils vous condamnent à vous occuper d'elle exclusivement , à lui verser à boire , à lui offrir tout ce qui peut lui plaire , à négliger votre dîner pour vous occuper du sien , et pour l'amuser , et à ne pas vous occuper des autres femmes ; «

Que vous donnant le bras de leur femme, c'est vous obliger à la garantir des voitures , à marcher dans la boue pour lui donner le plus beau chemin , à vous faire enfoncer les côtes pour lui ouvrir une issue dans la foule , à sévir contre les imperlinens qui peuvent se rencontrer , a ne penser à aucune femme pendant tout le temps de la promenade.

Sic de cœteris.

Tout cela considéré ainsi serait autant de corvées , qu'à coup sûr le mari n'a pas le droit de vous imposer — mais , dans son esprit , les choses ne sont pas ainsi ; c'est un honneur et un plaisir qu'il prétend vous faire — ; il vous prête sa femme pour la conversation, pour la promenade, pour le spectacle — il permet que son bras rond et blanc soit tout le long de la route appuyé sur votre cœur de manière à en sentir lesbattemens ; il permet que vous épuisiez près d'elle le vocabulaire de la galanterie , et probablement il trouverait fort mauvais que vous fissiez avec sa femme une longue promenade sans lui dire un mot.

Ce qu'il y a en cela de plus charmant , c'est qu'il paraît persuadé que vous ne passerez pas les limites qu'il pose dans son esprit sans vous les communiquer, et que les soins et l'amabilité qu'il vous impose ne feront sur sa femme aucune impression.

C'est une bizarre jalousie que celle de la plupart des hommes ; ils ne sont jaloux que de la dernière caresse — ils prêtent à tout venant leur femme , et ils permettent que chacun s'en serve , pourvu qu'on ne franchisse pas celte limite : prenez à leur femme le bras ou la main , regardez-la aussi tendrement que vous pourrez , exprimez-lui en langage poli que vous seriez enchanté de coucher avec elle ; laites l'éloge de ses beautés évidentes , risquez des augures sur les beautés cachées , regardez avidement tout ce qu'une femme décolletée abandonne à la curiosité:

Il y a peu de maris qui le trouveront mauvais ; il n'y a presque pas un homme dans un salon qui ne laisse supposer ouvertement au mari qu'il serait heureux de lui enlever sa femme , et que sa seule vertu à elle l'en empêche.

Ici on vint avertir Maurice que le déjeuner

était servi; il ne répondit pas, et continua. Certes, d'une femme que j'aimerais, je voudrais tout conserver pour moi ; je ne donnerais à un autre ni la main , ni les cheveux , ni un regard ; je ne voudrais pas que personne fût auprès d'elle , pour respirer son haleine avec Pair; je ne voudrais pas qu'un homme sentît contre sa poitrine la douce chaleur de son bras , je haïrais l'homme qui la toucherait du doigt, ou dérangerait son vêtement dans un songe ou par le désir.

Ce sont autant de prostitutions en détail ; le commun des hommes semblent ne se rien réserver de leurs femmes , si ce n'est — intimas et penitissimos libidinis recessus — ils vous abandonnent volontiers le reste.

Ineptes animaux , qui n'ont pas assez d'âme pour comprendre qu'un désir mutuel, que deux regards qui plongent l'un dans l'autre , et percent la poitrine d'un voluptueux aiguillon sont une caresse mille fois plus ardente que ces dernières caresses sans amour qu'ils réservent seules.

Mais , en admettant leurs étroites idées , en croyant avec eux que ces préliminaires ne sont rien

On vint encore dire à Maurice que le déjeuner était sur la table, et que madame était dans la salle à manger.

Il se contenta de répondre : c'est bon, d'un ton d'impatience qui montrait qu'il ne trouvait pas bon qu'on vînt le déranger.

En admettant, reprit-il, que ces préliminaires ne sont rien en eux-mêmes, on ne peut nier qu'ils peuvent conduire au reste par une pente souvent rapide et irrésistible; que la femme peut se laisser aller à la pente, et que, lorsque son mari veut l'arrêter , cela ne soit plus au pouvoir de l'un ni de l'autre — mais ce n'est pas assez pour le mari de livrer ainsi sa femme , et de donner aux autres hommes l'occasion de se montrer galans et empressés , il prend encore soin d'inspirer à sa femme une telle indifférence et un tel dégoût de sa personne, qu'on peut, à la rigueur, ne pas prendre beaucoup de peine pour paraître plus aimable que lui.

Ici Maurice secoua contre la cheminée sa pipe pour en faire tomber la cendre , puis il la remplit encore, et l'alluma.

On remonta dire que le déjeuner serait froid.

Je descends.

Avant le mariage on a tout fait pour porter au plus haut point les illusions de la fiile que l'on veut épouser; elle ne vous a vu que vous occupant de l'amour qu'elle vous inspire ; elle doit croire naturellement que cet amour occupe toute votre vie et vous occupe tout entier : elle ne soupçonne pas qu'il puisse se trouver pour vous d'autres soins et d'autres intérêts — jusqu'au jour du mariage, une fille ignorante n'a vu l'homme que paré, parfumé, halant, empressé, ne mangeant et ne buvant presque pas quand il est à table vis-à-vis d'elle, ne montrant de lui que ce qu'il y a de beau et de noble , et dissimulant tout le prosaïsme de l'espèce.

Aussi n'a-t-elle besoin que de peu d'efforts pour lui appliquer ses rêves célestes.

Mais, aussitôt le mariage, le mari donne l'exemple, et c'est à qui inventera quelque chose pour dégoûter l'autre de sa personne.

D'abord par l'habitude du lit commun , on émousse l'aiguillon du désir, toujours salisfait d'avance; on ferme toute carrière à l'imagination, en restant trop près de la réalité.

Ensuite on se montre l'un à l'autre sans

aucuns soins de toilette, les yeux gros de sommeil, les cheveux en désordre, ou ridiculement captifs sous un bonnet, la bouche échauffée et arrière, le visage couvert de transpiration et de poussière.

Et on s'initie l'un l'autre aux besoins les plus ignobles et les plus cachés, besoins dont, jusque-là, l'amour et les soins avaient fait douter chacun à l'égard de l'autre. On était homme et femme, amant et maîtresse — on devient mâle et femelle.

Ensuite étonnez-vous que lorsqu'un galant se présente à son tour , paré et parfumé , il fasse renaître chez la femme les impressions qu'elle regrette près du mari en chemise sale et parfumée de tabac. Qu'elle ne croie avoir été trompée , et qu'elle croie son mari audessous des autres hommes , parce qu'il est au-dessous de l'idée qu'elle s'était faite des hommes , idée qu'il avait contribué à affermir, et qu'il ne s'est pas donné la peine de soutenir, autant qu'il était en lui.

C'est pourquoi je suis d'avis que deux époux, pour conserver l'amour, ne se voient que bien sur leurs gardes , c'est-à-dire, tous deux propres et parés, de manière à ne rappeler

en rien les peu poétiques nécessités de la nature.

On revint encore demander s'il fallait desservir.

Alors Maurice descendit avec Richard, sans être ni peigné, ni habillé, sans s'être rincé la bouche pour chasser l'odeur de la pipe, sans s'être même lavé les mains.

Pendant le déjeuner on parla d'aller visiter la femme de Richard , et en même temps la belle-mère commune , qui demeurait avec lui. Maurice n'étant pas habillé , pria Richard de donner le bras à sa femme jusque-là, et les rejoignit peu de temps après.

.... Le mouron en touffes désertes Sur le sol nu brille au soleil couchant Comme des émeraudes vertes.

Maurice était allé passer quelques jours dans le parc de Richard et aux environs, pour tuer quelques grives, avec Fisclierwald ; mais celuici s'occupait beaucoup plus de ramasser des mousses , seule végétation que la nature conservât alors , et qui sur la terre nue s'étendaient comme le plus riche velours , depuis les

plus belles nuances de vert jusqu'au brun doré et rougeâtre. A vrai dire, ce qui intérraissait Fischerwald, ce n'était pas de regarder leurs reflets chatoyans, c'était de les classer depuis les polytrichs , dont les ours et les Lapons savent se faire d'excellens lits; les sphagnes y qui , par leur prodigieuse multiplication , dessèchent les marais, et finissent par former d'immenses tourbières ; les lycopodes , qui de leur pistil laissent échapper une poussière jaune , dont on se sert sur les théâtres pour faire les éclairs — jusqu'aux bries, aux hypnes , aux phasques , aux marchandes , aux jungermanes , aux riccies , noms qui surchargent les nomenclatures des botanistes, dent la science nous semble souvent gâter la nature.

— Je ne sais trop pourquoi , disait Maurice à Fischerwald , tu prends la peine de porter un fusil. Je ne crois pas que , depuis cinq jours, tu aies tiré un seul coup ; j'aime à croire que ce n'est pas par mépris pour les grives.

— Si quelqu'un , reprit le docteur , s'avisait jamais de supposer que j'ai le palais assez barbare pour ne pas apprécier les grives comme elles le méritent , je promets qu'il

2Q2 t NE HEURE TROP TARD.

aurait affaire à moi ; et il continua en citant Martial :

Texta rosis fortassè tibi

Ât mihi de turdis fada corona placet.

Peut-être tu aimes une couronne de roses, mais il n'est pas de couronne qui me plaise comme une couronne de grives.

— Diable , dit Maurice en rentrant , nous ne pouvons guère sortir demain. Les oies de la basse-cour battent des ailes , et Ton entend les cloches de la ville. Nous aurons cette nuit et peut-être demain une pluie adondante.

En arrivant , le même jardinier qui autrefois lui permettait d'entrer dans le parc , quand il n'y avait personne , lui remit une lettre.

ex.

Page 1