‹ Une heure trop tard (volume 3)Chapitre 28 sur 32 · HELENE £> MAURICE · texte numérisé non relu

HELENE £> MAURICE

Ne brûlez pas sans la lire cette lettre d'une femme qui vous a aimé de toute son âme et de toute ses forces , qui eût voulu avoir à vous sacrifier quelque chose de noble et de désirable , qui eût voulu quitter le ciel pour vivre un seul jour avec vous dans le plus triste cachot.

Vous avez voulu séparer nos deux existences; vous avez douté de moi, je n'en ai pas été oiFensée. Ce n'était pas vous qui me frappiez , c'était le sort funeste qui m'avait jetée dans la prostitution , le sort auquel votre amour m'avait arrachée et qui me ressaisissait. J'ai courbé la tête, j'ai pleuré, mais je ne y jus ai pas maudit; que le ciel détourne de vous les tortures qui m'ont déchirée.

Le désespoir , la misère , les larmes , la faim m'ont bien changée. Une seule chose me reste, c'est mon amour pour vous , ce noble amour qui a fait surgir mon âme de la boue.

Mais cet amour aussi a cédé au sort. Il n'est plus ardent , impétueux , exigeant ; ce n'est plus que l'élan d'une âme souffrante vers celui qui console. Aujourd'hui , je n'ai plus besoin que vous m'aimiez ; je n'aurais pas la force de supporter un semblable bonheur; je ne vous demande que de me permettre de vous aimer , et du fond du cœur , sans que mes yeux ni ma bouche en disent jamais rien.

Hier , je me suis présentée chez votre femme je lui ai dit que j'étais une pauvre fille abandonnée avec un enfant ; qu'à l'avenir je serais sage ; que je ne demandais qu'à travailler pour

nourrir mon enfant, et que , si elle voulait nie prendre chez elle , pour travailler au linge de la maison, surveiller les domestiques, etm'occuper de tous les soins du ménage , elle serait contente de mon zèle et de ma bonne conduite ; que je ne répugnerais à aucun ouvrage, que j'étais plus forte que je ne le parais , et que je serais contente , pourvu qu'avec ma fille , on me permît de vivre dans une maison honorable.

Après quelques observations , elle a eu la bonté de m'agréer.

Oh ! monsieur Maurice , ne m'enviez pas le bonheur que je me fais) laissez-moi vivre près de vous, vous regarder, vous entendre.

J'ai essayé de bonne foi , je ne puis vivre sans vous voir. Je ne demande pas que vous m'adressiez la parole , ni que vous me regardiez jamais; au contraire , je vous prie de n'être avec moi que comme vous êtes avec les autres domestiques; s'il en était autrement, ce serait de ma part un manque de foi envers votre femme , qui veut bien m'accueillir. Ce serait , de la vôtre , m'exposer à être privée justement par elle du bonheur qui remplira ma vie.

Peut-être une fausse générosité vous fera dire que "vous ne voulez pas qu'une femme que vous avez aimée soit votre domestique ; mais , si vous me chassez , comme depuis que j'ai été aimée de vous , je n'ai pu supporter seulement la pensée de me prostituer encore, il me faudra , pour nourrir mon enfant, servir des maîtres qui n'auront pas autant de douceur pour moi. Et d'ailleurs , outre que ma naissance ne m'appelait pas à un rang et à une fortune élevés, quelle que soit ma situation, elle sera toujours bien au-dessus de l'infamie de laquelle vous m'avez tirée.

Laissez-moi vous entourer de ma sollicitude désintéressée ; ce sera un bonheur pour moi de m'occuper de tous les petits soins qui pourront vous apporter quelques agrémens. Je veillerai à ce qu'on allume votre feu , à ce que, la nuit , votre tête soit haute , comme vous l'aimez.

Et je natterai moi-même les beaux cheveux noirs de votre femme ; je lui apprendrai à les arranger de la manière qui vous plaît; je les parfumerai de cette odeur de rose que vous aimiez tant; je serai si heureuse de penser que je puis contribuer à vos plaisirs , même à ceux

que vous goûterez dans les bras d'une autre. Avec quelle joie je rattacherai à votre vie le peu de bonheur qui était peut-être destinée à la mienne , et dont je n'ai plus besoin.

N'est-ce pas , monsieur Maurice , que vous ne voudrez pas m'ôter ce bonheur? et d'ailleurs vous ne le pourrez pas, car je vous jure par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par mon amour toujours si pur pour vous, par votre amour d'un instant , dont je vous garderai une éternelle reconnaissance , et qui m'a enivrée d'un bonheur que je ne crois pas payer trop cher de toute um vie de larmes , de regrets et d'humiliations , je vous jure que si vous me chassez , j'emporterai mon enfant et avec el!e , j'irai me jeter dans la rivière.

Adieu, monsieur Maurice; si vous saviez comme je suis heureuse, comme mon cœur bat doucement , quand je songe que d'un moment à l'autre , je vais vous revoir. Il y a si 1 ong-temps! Quand j e songe que je passerai près de vous le reste de ma vie; que demain, peut^ être, j'entendrai le son de votre voix si chère, et que je l'entendrai de même tous les jours. Adieu , oubliez cette Hélène que vous avez aimée ; ne voyez plus en moi qu'rlélène; femme

de chambre de votre femme ; mon bonheur y est attaché, et il est impossible qu'il ne tous reste pas encore de la pitié pour la malheureuse

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