‹ Une heure trop tard (volume 3)Chapitre 29 sur 32 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

Quelques larmes obscurcissaient les yeux de Maurice ; il les essuya , et se leva.

— Où vas-tu? dit Fischerwaid ; la pluie bat les vitres à les briser.

— Je vais chez moi.

— Tu peux t'attendra affaire la route seul. Je suis original 5 je ne sais si je t'ai dit qu'il y a

quelque temps je suis sorti sans chapeau; ruais , je n'abandonnerai pas un feu comme celui-ci, après lequel La maudite pluie m'a fait tanl-ravailler, ni la meilleure bière que j'aijamais bue, ni les plus appétiséantes perdrix que chasseur ait jamais mangées ; ni l'espoir de passer le reste de la soirée à fumer d'excellent tabac , eu me grillant les jambes — pour aller courir îes champs, les pieds dans la boue jusqu'au ventre , par une pluie de neige fondue. Je te souhaite un heureux voyage , et , comme docteur , je t'ordonne, aussitôt ton arrivée — de te mettre dans un lit bassiné, et de boire d'excellent vin chaud avec du sucre et de la canelle , ce qui ne t'empêchera peut-être pas d'être malade. — Voilà tout ce que je puis faire pour loi, en y ajoutant, vu le temps diluvien, le récit de l'ode d'Horace , au vaisseau de son ami Virgile,

O nai'is

Quœ tibi creditum dehes VirgiUùm.

Robur et ces triplex , circà pectus erat.

au premier qui imagina de sortir par un temps à ne pas mettre un cousin dehors.

Pendant ce discours , dont il n'avait pas entendu un mot , Maurice était retombé sur son

fauteuil , songeant qu'il ne devait pas paraître savoir la présence d'Hélène , et que rien ne prétexterait son arrivée par un temps semblable.

Pour Fischerwald , il crut avoir convaincu son ami , et se remit à se nourrir de son mieux.

Le lendemain , Maurice arriva chez lui.

Avant d'entrer, il eut besoin de s'arrêter un moment pour se remettre ; mais Hélène n'était pas auprès de sa femme. Pauline était seule avec Richard «=- tous deux rougirent en le voyant entrer — Pauline se leva, vint au devant de lui , et l'embrassa avec un empresse-

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ment inusité. Mais Maurice était tellement ému lui-même, qu'il ne s'aperçut de rien.

— Mon ami, dit Pauline, pendant ton absence , j'ai pris une nouvelle femme de chambre; c'est une jeune et belle femme, ajouta-t-elle en souriant ; mais elle a été , à ce qu'il paraît, bien malheureuse, dit-elle plus gravement ; elle a un enfant qu'elle paraît aimer beaucoup.

— Sa fille est-elle également ici ? dit Maurice.

— Et comment sais-tu que c'est une fille ?

— Ne viens-tu pas de me le dire ?

-^ Non , je ne l'ai pas dit ; c'est en effet une fille. Elle désire la garder près d'elle. Ce sera plus tard une compagne pour la nôtre.

Maurice tendit la main à Richard; et, sous prétexte de changer de vêtemens, se retira aussitôt dans son appartement.

C'était une violente émotion qu'il ressentait, si près d'Hélène, d'Hélène qu'il avait tant aimée , d'Hélène qu'il n'eût pas abandonnée , s'il n'avait eu pour elle qu'un amour ordinaire — et aussi près d'un enfant qui était peut-être leur enfant à tous deux.

Il se retraçait le temps où il avait connu

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Hélène, si balle, si brillante , si parée, si bien servie ; il allait la revoir changée par la douleur, la niùère et la faim, pauvrement vêtue , et femme de chambre de Pauline.

Oh! dit-il, comment peut-elle ne pas me maudire ?

Un moment , il crut entendre sa voix ; son cœur cessa de battre , ses poumons de respirer. Il écouta: en effet, c'était la voix d'Hélène. Il joignit les mains :

Oh! mon Hélène, dit-il, pardonne-moi, pardonne-moi !

Il resta quelque temps absorbé, puis :

Elle est folle , dit-il ; comment pourrai-je lui parler comme aux autres domestiques ? Comment supporterai-je les airs de hauteur de ma femme? Comment ferai-je pour ne lui adresser jamais ni un mot, ni un regard d'affection ?

Elle pour qui j'aurais voulu avoir un trône I

Comment supporter son premier regard , après lui avoir fait tant de mal ?

Cependant Maurice changeait de vêtemens, et donnait à sa toilette plus de soins que de coutume. — Quoique , pour la tranquillité d'Hélène, pour la sienne, il eût voulu en

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être oublié et oublier ; sans se l'avouer peutêtre il eût craint de lui sembler désagréable.

Plusieurs fois il voulut sortir de sa chafmbre ; mais chaque fois son coeur battait si fort, ses genoux étaient si tremblans , qu'il fut forcé de rentrer, enfin il prit de la résolution et descendit d'un pas rapide.

Hélène était assise près d'une fenêtre, et cousait. Pauline vint encore embrasser son mari ; Maurice ne fut pas fâché de cet excès de tendresse, qui lui donnait le temps de se remettre; mais, en même temps, il songea à ce que de semblables caresses avaient de triste et de poignant pour Hélène.

11 comprit qu il devait luiadresser la parole; mais il ne pouvait trouver de voix. Enfin il la salua,, et lui dit : — Madame , soyez la bienvenue.

Hélène répondit par une inclination de tête, sans lever les yeux ; elle était horriblement pâle.

Heureusement que Pauline ne pouvait s'apercevoir de l'émotion que causai i cette entrevue, occupée qu'elle était à regarder le ciel, dont l'uspect promettait un beau temps pour T. II. 20

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une promenade qu'elle voulait faire malgré le froid, pour aller jusque chez sa soeur.

Une idée frappa Maurice, et son regard se tourna vers la table, où Ton avait mis le couvert pour le déjeuner : il y avait quatre couverts ; trois pour lui , sa femme et leur fille , le quatrième pour Hélène ; il respira plus librement ; il avait craint que Pauline ne fit manger Hélène avec les domestiques , et il n eût osé faire aucune observation.

Au même instant, Hélène avait aussi porté les yeuxdu même côté , mais avec une pensée différente ; elle avait vu quatre couverts , et deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux ; il n'y en avait pas pour sa fille, sa fille mangeait à la cuisine. D'abord elle voulut demander à manger aussi à la cuisine; mais il lui eût été impossible de parler, tant son coeur était gonflé, et elle eût craint d'indisposer contre elle la maîtresse de la maison — et sa situation lui était si précieuse .'

Elle ne mangea presque pas, et, pour dissimuler son trouble, feignit de s'occuper beaucoup de l'enfant de Pauline et de Maurice, que l'on avait mis près d'elle ; mais son coeur était rempli d'amertume en caressant l'enfant

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de sa rivale, de sa rivale si heureuse, tandis que sa fille à elle était à la cuisine , pleurant peut-être de ne pas voir sa mère.

Pendant le déjeuner, Maurice osa regarder Hélène : en effet, elle était changée, son teint si frais, était flétri, ses joues étaient creuses ; mais elle avait conservé l'expression de son regard, sa noble physionomie, qui avait pris quelque chose de mélancolique et de touchant — et les belles proportions de sa taille.

Hélène aussi regarda Maurice ; il était resté frais et bien portant, peut-être même avait-il pris un peu d'embonpoint.

Le déjeuner fini , Maurice et Pauline allèrent chez Richard, où ils devaient dîner.

Hélène resta seule; elle appela sa fille, et, en pleurant, baisa son front, ses joues et ses cheveux ; puis elle détacha an petit anneau d'or que lui avait donné Maurice, et que malgré sa misère , elle n'avait pas voulu quitter , pensant qu'elle ne le reverrait peut-être jamais , et que c'était tout ce qui lui restait de lui ; mais près de lui elle pouvait s'en passer ; elle le donna à la fille de cuisine, en lui disant : Ma bonne , ayez bien soin de ma fille ; quand je serai plus riche , je serai plus généreuse.

Elle était seule ; elle pouvait garder sa fille près d'elle ; elle la fit asseoir sur un tabouret , sa petite tête blonde appuyée sur ses genoux, et elle continua l'ouvrage qu'on lui avait donné à faire.

Allons , se disait-elle de temps à autre , en essuyant ses larmes , ce n'est plus le moment de pleurer ; je suis près de lui , je le verrai , je l'entendrai tous les jours ; sa voix tremblait quand il m'a parlé ; il ne faut plus pleurer, je deviendrais trop laide.

Elle se leva , et devant une glace arrangea ses cheveux.

A quoi me servirait d'être belle, continuât-elle , je ne veux plus de son amour ; je suis résignée ; je ne veux plus que le voir toujours ; c'est plus de bonheur que depuis long-temps je n'en ai espéré.

Puis elle caressait sa fille , elle arrangeait ses cheveux blonds et soyeux , et elle se mettait à travailler.

Puis ses larmes recommençaient à couler.

— Pourquoi donc pleures-tu? lui dit l'enfant, nous sommes bien mieux ici que dans notre vilaine petite chambre ; et puis on m'a dit que nous aurions de la soupe et de la viande tous les jours.

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— Pauvre entant ! dit Hélène , elle a déjà bien souffert ; mais elle se trouve plus heureuse. Oh! mon Dieu, merci!

Il ne Ta pas encore vue , pensa-t-elle ; quel acceuil lui fera-t-il? et elle regardait sa fille. Il y avait des momens où elle lui trouvait de la ressemblance avec Maurice ; dans d'autres , cette ressemblance n'existait plus. Ainsi qu'il arrive aux malheureux par la défiance qu'ils ont du sort , quand elle s'était présentée devant Pauline, elle avait craint que cette ressemblance ne donnât quelques soupçons ; mais , au moment où elle eût désiré qu'elle existât, elle n'en pouvait retrouver aucune trace.

Cependant l'enfant ne ressemblait pas non plus àLeyen ; elle avait les cheveux blonds et les yeux bruns qu'avait sa mère à son âge ; elle paraissait devoir plus tard lui ressembler beaucoup.

Quand elle eût fini son ouvrage, elle s'occupa de faire régner un nouvel ordre dans la maison ; elle-même elle nettoya la pipe de Maurice , et rangea sa chambre ; puis elle déposa un baiser sur son oreilier ; et sortit sans que personne l'eût vue entrer ; elle avait

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aperçu avec un cruel serrement de cœur la porte ouverte sur un couloir qui conduisait à la chambre de Pauline.

Le soir, Maurice rentra avec Pauline. Hélène travaillait encore. Hélène, dit Pauline, il ne faut pas travailler si tard , vous vous fatigueriez inutilement.

Maurice , en quittant sa femme , lui serra la main plus tendrement que de coutume.

Hélène suivit Pauline dans sa chambre pour la déshabiller , et , en la quittant , ses yeux se portèrent involontairement sur une porte qui donnait également sur le couloir.

Le lendemain , quand Hélène , le soir, se retira dans sa chambre, sa fille lui dit : Le monsieur n^a embrassée plusieurs fois , et n^a donné des bonbons. — Hélène leva les yeux au ciel, et joignit les mains sans pouvoir prononcer une seule parole.

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