‹ Une heure trop tardChapitre 10 sur 20 · NE PAS SE PRÉSENTER CHEZ HÉLÈNE · texte numérisé non relu

NE PAS SE PRÉSENTER CHEZ HÉLÈNE

Comme la voiture marchait^ Maurice, seul dans la partie où il se trouvait, se mit à penser, faute de mietti, et à raisonner avec lui-mtoe.

— Au fait, dit-il quand il fut à quelques lieues de la ville, j'aurais mieux i^itde laisser partir la voitute sans moi; je n'aurais perdu que le prix de ma place, tandis que ma négligence risque fort de ma faire perdre mon procès, et conséquemment plus des deux tiers de ma très-petite fortune.

Comment n'ai -je pas pensé plus tôt à cela?

Qui peut m'altirer si fort aux lieux que j'ai qui^s il y a trois jours ?

Esirce Hélène?

Non, cette femme est comitte toutes les femmes, et d'ailleurs...

Ici Maurice se répéta tous les arguments qu'il avait autrefois donnés à Richard pour prouver qu'on ne peut aimer raisonnablement qu'une femme vierge, arguments que chacun est libre d« retrouver au onzième chapitre de ce volume.

-^ Puis avec Leyen, se dit-il, elle est riche et acc(^tumée au faste et à la dépense; m'aimera-t-elle asse^ pour renoncer à ses habitudes?

^A-t-elle assez de noblesse dans l'arme pour y renoncer sans souffrir ? car je ne pourrais la voir souffrir, j'aurais envie de la tuer, «

Si elle me fait sans regret un pareil sacrifice, n'est-ce pas prendre ui^ engagement sacré que de Taccepter ? Si

UNE HEURE TROP TARD m

^He abandonne tout pour mon amour^ mon amour ne doit-il pas remplacer tout ce qu^elle m' abandonne? ne suîs-je pas à elle pour toute ma vie ? C'est effrayant. Il me semble voir Un torrent dans lequel je vais me plonger et qui'va m'entraîner ; je suis encore sur la rive, je pui$ encore ne pas entrei^ dans Feau.

«-• n vaut mi0ux ne pas revoir Hélèae.

Ici Maurice regarda sur la route se dit :

— ^ Ces chevaux ne vont gitère vitel

Et, continua-t-il, si Hélène n'abandonne rien pour moi , si elle ne sent pour moi qu'un gràt passager qu'elle veut satisfaire, si je m'avfee do prendre \m aoMmr »$rieuxpour uae femmef (foi ne m'aûne pas, d'adorer une idole de pierre. . .

Je n'irai pas plu& toin, je ne çherdiei^ai pa» à la voir.

— Postillon, dit-il, dormez-vous, ou craignez-vous d'user votre fouel? le chemin est magnifique, et les roues semblent router d'elles-mêmes.

Sais-je seulement, poiirsuivitril, si ellea mÂmepamr moi ce goût passager? ne Tai-je pas entendue apfdrou* ver par son silence ce que sa compagne disaU de moi ?

Qui sait si elle ne s'est pas laissé séduire par les plumes que Richard m'a arrachées de l'aite^ ou par la feinte originalité deFischerwaldî

Non, non, ce n'est pas à une fille entretefiue que j'irai demander de l'amour ; autant demsunder du niûel aux frelons, on n'emporterait que des pîqùfes.

Oomnient t eneore des genêts 1 nous ne sorËrons pas de cette maudite forêt! il me semble que voili une journée entière que nous sommes dedans.

Postillon ! te serais-tu trompé de route î

— Monsieur, ce swait difficile, il n'y en a qa*une, il y a huit ans que je dors, bois et mange sur ceWê route.

— Alors, mon ami, tu as de lAen tïi««pi^\s dftRwwjsk*

— Mais, mon maître, nous faisons deux lieues & l'heure ; c'est, il me semble^ fort raisonnable.

— As-tu un briquet ? ,

— Un excellent briquet.

— Prête-le moi.

Maurice alluma sa pipe, fuma et s'endormit, bercé par les vagues pensées que le tabac semble produire et em^ porter.

Au bout de quelques heures il se réveilla» On était à la couchée.

^ Le lendemain, il fut le premier levé, réveilla tous les voyageurs^ gourmanda les palefreniers, aida à seller les chevaux, à les atteler, et ne permit à personne de dé* jeûner.

Puis, aussitôt que la voiture roula^ il se r&aïit dans son coin^ et se dit :

— C'est fini, il ne faut plus penser à Hélène.

Et il se déduisit si longuement une foule d'excellentes raisons pour ne plus penser à Hélène, que toute la jour-née fut employée à penser qu'il ne fallait plus penser à elle, — de sorte qu'elle né cessa d'occuper son imagination.

Et de temps à autre il appelait le postillon.

— Ohé t postillon t pour toi cette pièce de douze kreut* zers si tu presses un peu tes chevaux.

Et le pauvre Maurice eût été bien embarrassé si Ri"chard se fût trouvé là, qui lui eût demandé :

— Où est-ce donc, mon ami Maurice, que vous êtes si pressé d'arriver ?

EstKîe près de votre père î /

Ou près de njoi ? ^ Ou près du docteur Fischerwald?, *Ne serait-ce pas près d'Hélène ?

Près d'Hélène à laquelle il ne faut plus' penser 1

Maurice descendit dans la foret, près de la maison de la vieille Marthe.

Elle dînait à la porte, au soleil couchant.

Rompre B*est pas recnlor* Grisier.

Maurice, un heure après, était devant la porte d'Héj lène. Gomme il allait frapper, la porte s'ouvrit. Hélène sortait à pied, suivie d'un domestique. Elle s'arrêta*

— Soyez le bienvenu, monsieur Maurice, lui dit-elle, ma promenade peut se remettre.

Il faut dire que Maurice était venu pour passer près d'Hélène le plus long temps possible. Mais son sourire, le son de sa voix, l'aspect de son corps souple et gracieux, de sa démarche noble et légère, Témurent à ua tel point, qu'il ne pouvait respirer, et^qu'il lui dit :

— Pardon, madame, j'arrive de voyage; mon retour chez moi est nécessaire. Je ne voudrais pas interrompre votre promenade; je venais seulement vous apporter cette branche d'églantier que j'ai cueillie — où vous savez.

— Vous êtes bien bon, dit Hélène.

Elle regarda la branche, et^ feignant de sentir une fleur, y déposa un baiser ; des larmes roulaient dans ses yeux,

— Je ne sortirai pas, dit-elle.

Elle attendit un moment, pour voir si Maurice demanderait la permission de lui tenir compagnie.

Malgré lui, son émotion était loin d'avoir diminué. Il salua et partit. Hélène le regarda aller avec surprise. Ii avait l'air de s'enfuir.

f^' UIÎE REUftE TROP 7AK^9r

Il aUail i?espiref .

Mais, pour ne pas s'avouer à lui-même son, émotioa. ou sa timidité^ il se dU :

— J'ai bien fait, je ne la verrai plus.

Et il alla se coucher dans le logement qu'il avait loué vis-à-vis des fenêtres d'Hélène.

LU

COMMENT LES PETITES GELOSES FONTL^S GBANBES, SI TANT ESTQU'lLYAIT DE G RANDE S CBOS£ S

Maurice s'endormit eo se confirmant dans ses inten-» Hans par tout ce qu'il put ioiagineir le plus fort et de plus irréfragable.

Le matin, Richard arriva^ qui demAnda ses Ugne&t et leprocha à Maurice de ne lui^ avoii! pas lamé sa clef>

Maurice, qui craignait les observattons maUgues de Richard, et qui d' ailleurs avait tout à fait pris, soa parti, lui dit:

■^ Il y a longtemps que j'ai envie de voyj^geré.

— Et tu vas voyager néaflmoins,?

— Je ne plaisante pas.

-— Ni moi.

•^ Ëh bien ! je ne connais-rien. de sot comme de passer sa vie là où Fon est né, semblable aux cygnes captifs sur nos étangs, tandis que les autres oiseaux de leur espèce voyagent dans les plaines de l'air, fuyant les bises^gla eées, et trouvant partout^ des. onde& entoui^a d'b^bes vertes, de va^giss mein nicht bleus, de nénufars blanoi ou jaunes, et ombragées de saules bleuâtres; pai^tous un vent tiède et parfumé pouB enfler leurs aile&ente'ott!* yertes.

UNE HEUIIE TROI^ TARD i»

— ^ Qa'advidodra-MI de Tenvie que tu porte» aux oies et aux canards sauvageS:?

*^ Avaiiè de vous répondre, ami Richard, permettez* norde vous convaii^re d'absurdité et de niaise intolérance.

Comme chaque- oiseau a son envergure, chaque homme a ses limites qu'il ne dépasse guèrev

Chaque homme a son cercle d*idées et de sensations, et chaque homme est bien tant qu'il, reste .dans sa sphère; -mais malheureusement, beaucoup, et je suis forcé de vous comprendre dans cette classe, méprisent ou nient les idées et les sensations qui se trouvent en dehors de leur cercle^ persuadés qu'ils aiment à être, qu'ils sont ce que la nature a créé de plus accompli; qu'ils sont le type le plus parfait de l'homme, et que les autres sont plus ou moins de leur ressemblance; si vous n'avez pas leurs défauts, ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient mutilé ; si vous avez du talent ou du génie plus qu'eux, ils vous considèrent conrnie affligé de quelque superfltiité, telle qu'un goitre ou une gibbosité ; il me semble voir un aveugle-né nier les couleurs et traiter d'infirmes ceux qui voient clair. Un orateur sacré a dit : a Personne ne se contente d'être fou, mais veut faire partager sa foKe aux autres. »

— Tu n'es ni modeste ni flatteur, dit Richard; peutêtre faudrait-il examiner quel est le fou de nous deux.

— Probablement tous les deux,, reprit Maurice; mais moi, je te laisse ta folie sans te la prendre ni vouloir t'en priver et la retrancher de toi comme on émonde les branches stériles.

Si je t'entretiens de mes idées et de mes projets, c'est le plus souvent pour me les expliquer plus clairement 4 moi-même. ^

Car, lorsqu'on se laisse aller aux charmes de la rêverie, les pensées voltigent à peine dessinées, et glissent devant les yeux comme de légères vapeurs chassées par le vent; mais, quand je veux communiquer ces pensées; il faut que je les arrête, que je les fixe devant mes yeux, assez longtemps pour bien saisir leurs formes et les traduire en langage humain.

Revenons à mes projets.

J'ai le cœur et Tesprit vides;

Il me semble que j'ai dévoré et ruminé tout ce qui alimentait ma vie, et que je suis semblable à une lampe qui va s'éteindre faute d'huile. Il me faut de nouvelles choses et de nouvelles sensations; il y a d'autres cieux, d'autres végétations, plus poétiques, plus riches. Eu Amérique, les arbres ont des ieuilles larges assez pour cacher un homme; des arbres hauts comme nos collines; les oiseaux ont d'autre plumage et d'autres chants; les fleuves semblent n'avoir qu'une rive, tant ils sont larges; la terre est couverte d'une autre herbe et parée d'autres fleurs; le vent porte d'autres parfums.

Les forêts sont habitées par des animaux inconnus à nos climats ; là, tout est plus grand et plus éloquent; là les orages sont vraiment la voix d'un Dieu irrité; des nuages cuivrés recèlent un tonnerre plus meurtrier ; les hommes ont ^e autre couleur et d'autres passions.

Sous ce ciel, j'irais recommencer la vie, je retrouverais ces douces sensations de ma première enfance, ces sensations semblables à celles du premier homme essayant la vie; mon âme retrouverait sa virginité.

Je veux aller en Amérique.

Tout en parlant ainsi, Maurice s'était approché de sa fenêtre; il avait pris la ferme résolution de ne pas se montrer, mais il voulait savoir si son absence était remarquée.

UNE HEURE TROP TARD Ui

Pauvre Maurice I c'est une faible résolution que celle qui n'est inspirée que par le dépit.

Arrivé à la fenêtre, il entr'ouvrit le rideau, et resta les yeux fixés sur les fenêtres d'Hélène; -sans doute quelque chose occupa entièrement ses yeux et son esprit, car il oublia la présence de Richard, et resta un quart d'heure sans parler ; quand il se retourna, Richard était parti.

Maurice en fut ravi et se remit à la fenêtre.

Voici ce qui se passait à la fenêtre :

' Hélène elle-même mettait dans l'eau fraîche la brsm che d'églantier que lui avait donnée Maurice.

Elle coupait avec des ciseaux l'extrémité inférieure de* la branche, et la brûlait à la bougie avant de la mettre , dans l'eau, c'est-à-dire prenait tous les soins connus pour conserver longtemps celte fleur, comme on fait à^ l'égard d'un bouquet donné par une main chère.

Maurice, qui ne s'était donné tant de peine pour dé-^ couvrir des raisons de fuir Hélène que parce qu'il trouvait Ou croyait trouver des obstacles à se faire aimer d'elle, perdit de vue ses meilfeures raisons, et ouvrit la fenêtre — pour prendre rair..

Un mendiant passait: Maurice lui jeta quelque groschens. -— Hélène jeta de l'argent au même pauvre.

Maurice sentit une émotion extraordinaire; il comprit ce qu'il y avait d'amour dans l'idée d'Hélène de s'unir à lui par un acte de bienfaisance et d'humanité.

Tous deux ne s'étaient pas encore regardés.

Maurice avait jusque-là baissé les yeux sur les gens qui passaient dans la rue.

Hélène n'avait pas ôté les siens der la branche d'égjanlier.

Néanmoins, aucun n'avait rien perdu des mouvements de l'autre, car lorsque Maurice, ajournant probablement son départ pour l'Amérique, salua Hélèue^ ïlélfeuô lai

liî UNE HEURE TROP TARD

rendit son salut comme si «He Veut attendu depuis longtemps. '

C'est pourquoi, si nous avions à refaire le présent chapitre^ ou si nous n*avioBs pour effacer une répugnance presque invincible, nous l'intitulerions :

GOMMENT HAHaiCB i»A»TIT POtUH L^AMÉl^IOUK

ET n'alla quis Jusqu'à sa f«n£tr£ ï|auriçe s'endormit, etc. ; •. • • • • • • •

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