‹ Une heure trop tardChapitre 9 sur 20 · DEUX AVIS MORTELS · texte numérisé non relu

DEUX AVIS MORTELS

— Dëcidément, dit, Maurice, je suis bien lâche et bien veule de rester amsi à la ville, moi qui ne vis qu'à la campagne; de marcher sur une terre que Ton cuirasse de grès, dans la crainte qu'elle ne s'avise de produire quelques brins d'herbe, moi qui préfère au plus moelleux tapis un long ^azon vert !

Je doi^ et je vis dans une maison de pierre, et pour'* tant il n'est rien de si beau pour moi que ces tentes mobiles que forment sur la tête les châtaigniers touffus; les sycomores au feuillage rougeâtré et découpé comme la vigne, les tilleuls aux formes transparentes, les ormes aiix feuilles étroites et d'un vert sombre*

Je me laisse entraîner aux théâtres et aux réunions, où je dors et m'ennuie, tandis que les champs m'offrent une multitude de plaisirs variés et sans cesse renaissants:

Ces fleurs, qui^ sortant toutes de la même terre, prennent des couleurs différencies et exhalent différents parfums ; — ces insectes, qui vivent sur les fleurs, sont nés avec elles — et mourront avec elles, au premier souffle des vents froids de l'hiver, qui balayent, en tour* biilonnant, les dernières feuilles des arbres dépouillés, et emportent à la fois les graines et les œufs qui doivent reproduire les fleurs et les papillons.

— C'est pourquoi, dit Richard, il m'est venu une idée.

— Ami Richard^ dit Maurice, je me défie beaucoup de vos idées : — de trois idées que je me souviens vous avoir vues, Tantépénultième m'a fait passer une soirée entière dans une caverne de musiciens qui jouaient faux ; — ravanc-dernière a failli me faire rompre le cou dans

des chemins que vous prétendiez connaître, — et la dernière m'a fait perdre deux heures à vous Fentendre la* iorieusement développer, sai\s y pouvoir rien comprendre, sinon que vous ne la compreniez pas plus que moi.

— Je suis blasé sur tes impertinences^ elles roulent sur mon esprit comme la pluie sur un manteau de toile cirée. Voici mon idée : demain, il se fait la nuit une charmante promenade sur la rivière; il y aura deux dames, le comte Leyen, Fischerwald et moi; c'est, il me semble, une société quelque peu séduisante^ et il dépend de toi d'y joindre ta personne et les agréments de ton esprit.

— Le comte Leyen, se dit Maurice; l'une des deux dames est Hélène. »

Il ouvrit la bouche pour le demander, mais il lui sem*» bla voir déjà le sourire de Richard ; il hésita, puis il se décida à le demander, avec un air de grande négligence.

— Le comte Leyen! dit-il, accompagne- t-il... il allait dire : sa maitesse; cette idée lui fit mal, il se reprit et dit : mademoiselle Hélène?

— La maîtresse du comte y sera, dit Richard; Tautro dame est son amie, et je ^uis fort amoureux d'elle.

•7- Tu la connais ?

— Je ne l'ai jamais vue.

— Tu es fou.

— C'est possible, car en ce moment je me sers de ta sagesse.

— Ahl

— C'est toi qui m'a idit : « L'amour, dépouillé des riches couleurs que lui prête l'imagination, n'est qu'un plaisir que l'on ne peut prendre qu'à deux,— comme une partie d'échecs ou de dominos. H serait sage, peut-être, de ne demander aux femmes que des plaisirs ; c*est ce que je fais. Viendras-tu ?

— Tout ce monde me gâtera ma nuît^ mes arbres^ moa

ftlâ UNE HEURE TROP! TARD

vent dans le feutUage; carc'est là surtout le grand cbanne de- la nuit, que toute cette voûte étoilée^^ cette eau qui rottle en murmurant, ce rossignol qui chante^ ces lucioles qui luisent dans- Therbe comme* des étoiles au ciel, ces arbres qui frémissent harmonieusement, ces grenouilles qui coassent dans les joncs; on a cela sans partage pour soi tout seul) tandis^que lesau très hommes, par leur sommeil, -vous laissent leur part. On est roi du monde, le monde n'existe que pour le poëte qui veille ; pour lui, la hine monte derrière les peupliers et se mire dans Teau; pour lui, le vent emporte les parfuins plus concentrés du chèvrefeuille et des églantines : ou plutôt il s*identifie à cette grande harmonie de la nature, son âme se mêle au frémissement des feuiHes, et aux parfums, et au vent, et au chant de oiseaux. Il vit de toutes ces vies. Il est Tàme du monde : il est Dieu i

— Viendras-tu ?

— J'irai.

On se réunit vers la fin du jour. Leyen reçut avec de grandes prévenances Maurice^ dont on lui avait parlé avantageusement.

Hélène laissa errer sur ses lèvres un sourire amical.

Quand on fut arrivé au bateau, la dame qui accompagnait Hélène hésita beaucoup, alléguant une invincible crainte de l'eau. Chacun s'efforça de lui donner du courage, à Texception de Maurice, qui vit dans cette terreur ' une grande affectation, d'autant que le but de la promenade était connu dès la veille, et que cette dame, si ses craintes n'eussent été nulles, était parfaitement libre de Sr'en dispenser. Richard, fort mauvais nageur, assura la belle effrayée qu'en cas d'accident il répondait de ses jours précieux* Maurice, qui nageait très-bien, se contenta de sourire. ^ '* .

Hélène vit ce sourire et le comprit : les moindres mou-

vements de Maurice avait pour elle un înt&êt auquel • elle ne cherchait pas à se dérober. Les paroles consolantes de Maurice lors de leur première entrevue étaient restées sur son cœur. Salie par le vice, elle était fière de cette approbation d'un honnête homme, de cette sorte d'affinité qui s'était établie entre elle et lui; et elle ressentait un certain orgueil, quand, sur sa physionomie mobile, elle pouvait saisir au passage une pensée qu'il ne communiquait pas aux autres, et dont elle s'emparait pour elle seule.

Maurice aussi, quoiqu'il selîvrât de moins bonne grâce à Tinfluence qu'elle exerçait sur lui, cherchait dans les moindres paroles d'Hélène un sens caché pour les autres et intelligible pour lui seul. Il ressentait un secret mé* contentement quand elle parlait sans tourner les yeux de son côté. 11 lui semblait déjà avoir des droits sur elle, sur ses pensées, sur son âme. Il ne s'avouait pas qu'il l'ai»malt, mais il lui semblaitqu'il avait àson amour des droits qu'on ne pouvait lui disputer sans injustice. Une parole d'Hélène qui ne lui était pas adressée, un regard qui ne cherchait pas son regard, lui faisaient éprouver une sensation pénible et un sentiment haineux. Pauvre raisonneur, qui ne comprenait pas que ces droits qu'il croyait avoir, il les avait en effet, mais qu'il les achetait par son amour pour Hélène.

On glissa le long de la rive. Richard s'était emparé de Gabrielle, et causait avec elle comme s'il eût été dans un salon. Leyen, pendant quelques instants, céda à l'influence de la nuit et de l'eau; puis s'ennuya et se mit à écouter Fischerwald, non pour s'ennuyer moins, mais pQur changer d'ennui* Maurice et Hélène restèrent silenicïBux; mais, si quelque accident delurtiière, si quelque arbre balançant son feuillage noir jusqu'au ciel et paraissant porter les étoiles comme des fruits d'or, atti-

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sans partage des sensations qui, le jour, sont divisées entre tous les hommes; c'est que, pour lui seul, les étoiles brillent au ciel; pour lui seul brillent dans l'herbe les lucioles semblables aux étoiles ; pour lui seul le vent frémit et apporte, plus concentré, le parfum deschèvrefeuifles; pour lui seul la lune monte, mystérieuse, derrière les peupliers : il est le roi du monde.

D Bien plus, T homme alors s'identifie à la nature. II vit delà vie des arbres, du-vent et du chèvrefeuille; il rassemble en lui-même toutes ces existences : il est Dieul »

Tout le monde s'ennuyait, on s'arrêta. Maurice, Richard et Fischerwald prirent congé de Leyen et des deux dames.

Quand les trois amis furent seuls : — Bonsoir, dit Maurice, je vais maintenant commencer ma promenade.

— Je suis original, dit Fischerwald, mais réellement je ne pousse pas encore la bizarr<erie aussi loin que toi.

Richard, qui avait ses raisons pour ne pas se trouver avec Maurice, lui souhaita le bonsoir^ et partit avec Fischerwald.

Maurice, presque involontaire, se dirigea du côté de la maison de Leyen; bientôt il l'aperçut avec Hélène et Gabrielle, comme trois ombre»; car la lune, qui était à son dernier quartier, n'était pas encore levée. Son cœur battait comme s'il eût fait une mauvaise action : il lui semblait distinguer le frôlement de la robe de sa compagne et reconnaître le bruit de ses pas, -^ et il frissonnait.

Un petit bouquet de bois à traverser lui permit de s'approcher davantage; Leyen avait peine à étouffer «es bâillements, on n'entendait que Gabrielle.

— Ce médecin est un original très-amusant, disaiteUe; l'autre a de l'âme et sent vivement; as-tu entendu jivec guel entraînement et quelle poésie il nous a parM

trifE HEURE TROP TARD i25

dbs champs et de la nuit? II y aurait du bonheur à être aimée d'un homme qui sent ainsi.

Pour le troisième, s'il y a quelque chose au dedans de lui^ il a la peau bien épaisse, car rien ne parait au dehors.

Maurice fit un geste de dépit, non qu'il tînt beaucoup àTopinion de Gabwelle, mais il craignait qu^elle n'exer* çât quelque influence sur Hélène, d'autant qu'Hélène» par son silence, semblait partager Topinion de sa compagne.

ticyen entendit du bruit dans les feuilles.

' •— * Qui va là? cria-t-il.

On ne répondit pas, Maurice était parti.

— Ce n'est rien, dit Hélène, c'est le vent.

Ht son cœur battait. — Il y a des moments dans la vie otx l'on se devine si bienl

DEUX OMBUEâ

«- Allons, dit Maurice en sortant du bois, il n'y a pas '*lt)yen d'aimer les femmes; il n'y a rien dans ces âmes- ^à, elles ne voient qu'avec les yeux, elles n'entendent ^Xi'avec les oreilles, le cœur ne voit ni n'entend; — ^oici deux femmes : toutes deux belles et spirituelles» ^*€st-à-dire réunissant les qualités les plus désirables : pas ^ïie des deux n'a compris mon silence, ni le bavardage ^e Fischerwald et de Richard.

Fischerwald, avec ses idées communes et rebattues, ses trivialités et ses pensées traduites avec le texte en regard, ^St pris au mot quand il s'annonce original.

Richard, décrivant avec les paroles dont je me suis î^ervi ce matin, un spectacle qu'on a sous les yeux, — ^onime ces peintres qui mettent au bas d*\iu \.^b\ftaM4a

fleur : Irîs et acacia^ se défiant, ou de la fidélité de leur imitation, ou de Tintelligence de leurs spectateurs, — passe pour un homme qui sent vivement et poétique* ment.

Pas une de ces deux femmes n'a compris qu'on ne décrit qu'après là sensation, qu'on ne peint Tamoar que lorsqu'on n'aime plus. — Richard avait raison quand il me rappelait mes paroles :

<K II ne faut demander aux femmes que du plaisir. »

Je suis fâché de n'avoir pas donné ma lettre à Hélène.

Il faut dire qu'au moment d'arriver au bateau, Maurice avait mis dans la poché de son gilet la lettre qu'il avait écrite pour Hélène, pliée très-petite, pour pouvoir plus facilement la lui glisser dans la main ; mais à la vue d'Hélène, au son de sa voix, il avait compris combien sa lettre était ridicule, et il Tavait, sans qu'on s'en aperçût, froissée et enfouie dans une autre poche.

Sans s'en apercevoir, et par un détour, il était arrivé au pied de la maison ; il y avait de la lumière dans la chambre d'Hélène, il y a porta les yeux, il aperçut deux ombres sur le rideau blanc.

— Non, non, dit-il, elle comme les autres! ni âme ni poésie; elle est là, avec lui.

Il s'en alla à grands pas. Au mometit de perdre la maison de vue, il se détourna et regarda :

— Encore les deux ombres I

Il fit un pas et s'appuya contre un tronc d'arbre.

— Je suis fatigué, se dit-il, autant reprendre haleine ici qu'ailleurs.

U resta les yeux fixés sur le rideau, puis la lumière disparut; il regarda aux fenêtres pourvoir si la lumière passait, et si une des deux personnes avait quitté la chambre. — Il attendit longtemps : on pouvait être passé dans une pièce au fond»

UNE HEURE TROP TARD m

La lumière ne parut pas.

— Il est évident que les deux personnes dont j'ai va les ombres sont couchées dans cette chambre.

— Pas d'âme! répéta-t-il; — après cette soirée, elle eût voulu être seule, elle n'eût pas consenti à passer la nuit dans ses bras. — Je partirai demaiii matin.

Il se rappela qu'il avait affairé à cinquante lieues de là, pour un procès dont dépendait une partie du peu de bien que son père avait à lui laisser, et qu'il avait tou<^ jours négligé d'y aller, depuis un mois que sa présence était nécessaire.

Le matin, il alla trouver Richard :

— Je vais à M*'*.

— Pourquoi faire ? dit Richard.

— Pour mon procès.

— Alors, rapporte-moi deux lignes à pécher : c'est ]e seul endroit où on sache les faire.

— Adieu.

— N'oublie pas mes lignes.

Gomme il partait, Richard le rappela :

— Tu es fou, lui dit-il ; tu pars et tu as loué un appartendent vis-à-vis des fenêtres d'Hélène, lequel doit étse prêt aujourd'hui même!

— Je ne m'occupe plus de cette femme, dit Maurice.

— Eh bieni moi je m'en occuperai; prête-moi l'app^» tement.

, Ici Maurice fut désagréablement impressionné. — II voulait bien renoncer à Hélène, mais il ne voulait pas que Richard la possédât.

Néanmoins, comme il craignait que celui-ci ne le mH encore en contradiction avec lui-même, en lui rappelant les excellentes raison*; qu'il lui avait données pour n'ai* mer qu'une femme vierge, il lui dit ;

— Volontiers, je vais t'envoyer la clef. \

-^ N'oublie pas mes lignes, répéta RiehaiiTtr '^ Ne crains rien, répondit Uaurice.

Mais il eut soin d^oulilier d'envoyer la ctef.

xtrrt

Hélène/cq^ê»dant, C6tfe fittiMàv 2^1 (f^ csdie' qui saivit sa première v&a(S(MPB avec^ Mauvice, ai^ît reflisé de rôce*9oiv Leyén dans sM^ appai1i»iMift

St GaferieUe avail^ partagé srn^ lit : e'ëtai t Gai^rieHe, la seconde personne dont Maurice avait vu l'ombre dur le rideau.

Elle fit semblant de dormir pour pottVoiir âer livrer tout entière aux pensées qui lui gonflaiisnt Tésprit et le cœor: elle aimait Maurice.

Elfe ne le Gonnaissaît pas, mais elle Savait deviné, et d'ailleurs leurs deux âmes avaient reindu^ un son- -»-^ semblable au son de deux harpes^ dit Schiller :

BarféntODO îa eiAtflidêr spMmt Ib der Binunel ToUen Harmonie*

« Bo deux bai^eâ qui s'unitssent poui^ çne^ harmonie divine. »

Il suffit qu'une note ait rctctitî à l'unisson pout (pi*6n sache que les deux instruments sont d'accord et prêts à s'unir ce pour une divine harmonie. »

xnvni

Le comte Leyen fit investi* d^ùntj cftarge^ honorîfïqiïo près de rélecteur; if annonça à Hélène' qu'elle le rejoindntit à la résidence un mois après qu'il f serait arrivé.

On commença tout de suite à s'occuper dès préparatifs de son départ.

-": ONE HETiniE TROP TARD' m

ÎLIX

COUUCNT MAURICE N*OUBLIA PAS LC3 LZGrTU»

I Le» routes étaienl assez, nmavaiâes;

Maurice mit deux jours à arriver à M***.

£n sortant de veituite, ii dtmaada à^ dinar, et se dit :

^— U est assa» désagréabi^de fatve ce»t lieoea dans vm vilain pays.

La pa^j^ a'ëtait pas plus vilain qu'un' autre ; mais on pare, de tant d^attFaits le pays, la ville, la^ maison, la chambre où est la femme que Ton aime, qu'il ne ceste aucun charme au reste da monde.

— C'est pourquoi, continua Maurice, il faut net rien oublier de ce que j'ai à y faire.

Et il écrivit sur un miorceau de papier :

4* Aller chez mon avocat ;

2** — chez mon avoué;

3* — chez mon huissier ;

4© — chez ma partie adverse ;

5* — chez mon oncle HoHer ;

0^ — chez mon cousin Holter.

— Ah diable I diMl, et le» lignes' 4» Ricliavd ; il n'y a rien de si difiicilé à' faive comme lies^ etoosfes pc» impair tantes; -—c'est ainsi que tel homma^ipii teave en souriant les plus grands malheurs, tombe sous la plus pe^ tite...

fil il mit les /t^WRs^ en giH^^es^ letliw t

HCH'BTER DES CLMBS ?t)U^ R143HA.&D |

Puis il passa encore une demi-heure à: chercher s'B n'oubliait rien.

tes UNE HEURE TROP TARD

— < Allons, dit-il, pour n^ pas oublier les malheureuses lignes, je vais commencer par elles.

II s'informa de l'adresse du plus célèbre fabricant et se mit en route.

— Monsieur, vous emportez la carte.

En effet, c'était sur la carte du restaurant qu'il avait écrit ce qu'il avait à faire, il la rendit et continua son chemin.

Mais il avait mis tant de temps à chercher où il devait aller, qu'il trouva la boutique fermée ; il était également trop tard pour faire ses autres visites ; il rentra à l'hôtellerie, calcula qu'iLaurait assez de quelques heures pour faire ses affaires^ et retint sa place.pour le lendemain à midi.

Le matin en se levant, il refit la liste qu'il avait faite la veille.

Voyons :

Il est sept heures, le temps de m'habiller, une heure.

Il sera huit heures;

Aller chez mon avocat et causer avec lui^ une demi* heure;

Chez mon avoué, une demi-heure, c'est-à-dire, comme j'ai plus de choses à lui dire qu'aux autres, une heure;

Chez mon huissier, un quart d'heure ;

Chez mon adversaire, une heure, f— Là, on ne peut traiter l'affaire sèchement : il faut employer certaines fonnes;

Chez les Hollery'une demi-heure.

Il me reste justement un quart d'heure pour revenir

Ce sera une matinée bien pleine^ et j'aurai fait en cinq heures plus de besogne que je n'en ai jamais fait en cinq mois.

la vie active n'est pas sans quelque attrait, et peutêtre est-ëlle, sous certains rapports, préférable à la vie contemplative.

Elle doit user T homme moins vite.

Elle est plus conformé au vœu de la nature.

Si Fischerwald était là, il aurait mille citations k me faire pour me prouver qu'elle vaut mieux sous tous les rapports.

Quelle heure est-il?

Huit heures. •

Diable 1 voici tous mes calculs dérangés.

Il faut recommencer et rogner.

Je ne mettrai qu'une demi^heure à ïna toilette ;

Un quart d'heure seulement pour aller chercher les

lignes;

Trois quarts d'heure seulement chez ma partie ad* verse.

Quand il eut fini ce second calcul, Maurice s'aperçut qu'il avait encore perdu un quart d'heure à le faire; il se dépécha tellement de s'habiller^ qu'il y employa trois fois le temps qu'il y mettait d'ordinaire.

Puis il se mit en route.

— Commençons par les lignes, car je les oublierais.

Il arriva chez le marchand de lignes; il n'était pas à sa boutique, un voisin assura qu'il reviendrait dans un instant.

Maurice attendit, il ne fut de retour qu'au bout de vingt minutes.

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer, donnezvous la peine de vous asseoir.

— Je vous remercie, je suis pressé.

— Je ne seirai pas plus longtemps k, servir monsieur quand il sera assis, et cela le reposera quelques instants. Que désire monsieur

.130 UNE aEUHE TA.QP TARD

«» Bes ]igne&, probabkacoâDl;, jHÛsfue je viesis d«ns votce boutique.

— La réponse de monsieur est infiniment juste; si je demande cela à monsieur, 'c'est^j^ie je suis encope pa?éoccupé de la cause qui me retenait dehors quand men« fiieur est arrivé. — Gardez doac votre chapeau- — Figurez-vous qu'ion hoDSUKDe, il y. a deux jours, entre ici. « Une bouteille de vin f -— Mon ami, lui dis-je poliment, ce n'est pas ici un cabaretier. — Je ne suis pas ton ami\ me dit-il; le seul ami de l'homme, c'est le bon vin, donne-m'en.

» — Mon cher monsieur, j?epris-je toujours très-poliment, fait^BSHUoi le plaisir de regarder autour de vous^ vous verrez que je suis labrieajat de lignes et jaon pas marchand de vin.

» — Aloffs^ me dltril; f^e-^mm wi poisson et accommode-le moi.

3> -*- Mon cbeir nat^JEt^ur, 4i&je9 fftites^oi ie plaisir de passer votre ohemiti; da^s Tétai où vous êtes, vous seriez mieux au lit que ^aitot:^ âlUiei^s^

B — Mon état ymf, «eol fois mi^wa que celui d'un malheureux marchand de lignes. »

-—Je voulus le meMre à la porte; il me frappa; et aujourd'hui |e Tai faSt iparaîfsre chez le juge ; il ira huit jours en prison. €'iest mm. Tice bien honteux.

^— Monsieur, dit Maurice, obligez-moi de me servir un peu vite, je suis extnêmeinent pressé.

— Quelles lignes désire monsieur?

— C'est une eommissioD^ et fon ne m'a pas donné d'autres explications.

— Ceci devient fort eaaabarrassant; car nous avofis ; Les lignes à un et à plusieurs crins ;

Les lignes en s(»ie;

Les lignes en racme/ ^

UNE fHîl.URE TROP TARD 131

Les ligaes en corde;

Les lignes en laiton.

Sans parler de trois oeât trente hameçons diiTérents.

Je vais cependant vous doBner le genre de lignes qui s'-applique au plus grand nombre ^ poissons possible. Le grand défaut de la plupart <les pêcheurs est de s'e«Lagérer la force néceseake aux hafneçons ; avec les hamor çons des lignes que je vais vous -donner, on prendra :

Des ablettes;

Des épedans;

Des goujons;

Des perches j

Des barbillons ;

Des gardons.

Avec des hameçons pas |>Ius gros, moi q-ui vous parle, j'ai pris une tanche, 4aat voici, au Icmd de ma boutique^ le portrait d'après nature par un peintre de mes amis» C'est un garçon de talêaat et d'esprit^ qui vient de faire un excellent mariage; ç'<^(U<ae bi&tQJre feiTt bizarre. Ua jor\ir^ il se rendait ch6z Mi {]^a^ei]tt . •

— Pardon, monsieur, dit Maurice, mais des afFaires..».

*^ C'est trap juste; je vous disais d^E^c que j'ai priscette tarnche, qui pesait sept l^oimes livres, avec un ha-meçon pas plus gros queoeux que j'ai ri^onueur de vous vendre ; c'était par un grand vent et avec bien peu d'espoir €[ue je jetais ma ligne à l'eau; un homme du rang ée monsieur, qui a reçu, sans aue^s doute, une excelente éducation, ne peut manquer de savoir que le vent est extrêmement défavorable pour la pèche à la ligne.

- Maurice se leva.

— Maisj'oublais que monsieur est pressé. Dans quella rivière monsieur se propose-t-il de pêcb<*r?

-— #e vous ai <iît^que ces lignes ne ^^tA 'ç^^ v^^'^

m UNE HEURE TROP TARD

moi; la personne qui m*a chargé de les acheter demeure à À***.

•— Très-bien, cela me confirme dans Tidée de vous donner de fort petits hameçons; j'ai encore péché, avec ces hameçpns, un brochet énorme : il faut dire qu'ils étaient empilés sur un fil de laiton auquel moi seul jus« qu'ici ai su donner toute la souplesse nécessaire.

Mock, dit-il à son commis, va là-haut me chercher le cadre doré.

Mock se fit répéter Tordre deux fois, puis revint dire qu'il n'avait pas trouvé le cadre.

Le maître s'emporta.

— Monsieur, dit Maurice^ combien vous dois-je ?

•— Coquin, dit le maître, remontez de suite^ ou plutôt j'y vais moi-même.

*— Monsieur t... dit Maurice.

Mais il ne put achever sa phrase, le marchand était monté.

Maurice allait s'enfuir sans les lignes, quand le mar« chand redescendit avec le cadre.

Gomme il était couvert de poussière, il resta quelque temps à l'essuyer.

— Tenez, dit-il à Maurice, ce portrait est celui d'une femme qu'aimait beaucoup un de mes amis, cet ami était le propriétaire de l'étang où je pris ce brochet monstrueux dont j'ai eu l'honneur de vous parler. Si je vous al apporté ce portrait, c'était pour vous donner une preuve de ce que j'avançais; car je sais que les pécheurs, comme les chasseurs, passent pour mentir aisément, et, en fait d'histoire de pêche, je ne raconte rien £ans en donner immédiatement la preuve irrécusable.

Aussi ai-je un grand chagrin. J'avais fait peindre une perche fort grosse, que j'avais prise dans ce même étang; je donnai le portrait à mon amf ; à sa mort/ elle fat ven-;

due; eh bien, un droguiste Ta achetée à vii prix et n'a pas voulu me la revendre, quelque prix que je lui en aie offert; cet homme, du reste, est un sot^ comme on peut le voir à son crâne excessivement déprimé. Monsieur, quelle est votre opinion sur la phrénologfe?

<#-— Morbleu I monsieur, s'écria Maurice, dites-moi ce que je vous dois, et laissez-moi partir f

Gomme il sortait de la boutique, il entendit sonner une horloge, c'était onze heures.

'«— Allons, dit-il haut, je n'ai plus qu'une heure! -» Monsieur, ditim passant, cette horloge retarde d'un quart d'heure,

— Maudites lignes! s'écria Maurice, je n'aurai pas le temps de m'occuper d'autre chose.

£t il les jeta à terre; elles tombèrent dans une cave.

— Cependant, dit-il; si je ne puis m'occuper d'autre diose, au moins, faut-il les emporter.

Quand on eut fait ouvrir la cave et trouvé les lignes^ un homme passa en courant : il cherchait Maurice; la voiture n'attendait que lui.

— — Il est assez ridicule, dit Maurice en montant en voiture, d'avoir fait cent lieues, dans le plus horrible pays, pour aller chercher des lignes à pêcher.

Remarquez que Maurice avait dit d'abord que le pays où il voyageait était un vilain pays.

Mais alors, au tort de n'être pas celui où était Hélène, il joignait celui d'être le théâtre d'une bévue de Maurice, et ilrle trouvait le plus horrible pays.

tZi UKE HEURE TROP TARD

OU MAtmiCE TROUVE D'EXCELLENTES RAISONS POU»

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